Vous n’êtes pas entièrement responsable des kilos pris pendant le confinement

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Bérengère Viennot — 3 août 2021 à 7h00

Notre cerveau menacé par une ambiance de fin du monde a déclenché des mécanismes mis au point au fil de l’évolution pour nous protéger contre la famine, mais qui sont devenus inutiles dans une société d’abondance.

Non seulement nous continuons à stocker, mais en outre, nous mangeons souvent trop, trop gras, trop sucré et trop salé. | Toa Heftiba via Unsplash
Non seulement nous continuons à stocker, mais en outre, nous mangeons souvent trop, trop gras, trop sucré et trop salé. | Toa Heftiba via Unsplash

Parmi tous les dégâts collatéraux provoqués par le Covid, outre la disparition de la bise et l’apparition des terrasses plus ou moins sauvages, il y en a eu un, à la répartition parfaitement injuste, qui rend un bon paquet de gens particulièrement saumâtres: la prise de poids.

Vous qui n’avez pas pris un gramme depuis un an et demi, voire qui avez perdu une taille ou deux (il y en a), vous ne pouvez pas comprendre le sentiment d’impuissance et d’injustice qui ronge celles et ceux qui se retrouvent désormais confrontés à un choix impossible à présent que la vie sociale a repris et que les penderies rouvertes sont susceptibles d’offrir à l’âme le réconfort futile mais réel de parures retrouvées: je ne rentre plus dans rien, qu’est-ce que je fais? Je rachète tout, ou je me mets au régime?

Le phénomène de prise de poids depuis le début de la pandémie est réel et documenté. Et il est international (en Europe, ce sont les Espagnols qui auraient le plus grossi avec une moyenne de 5,7 kilos en plus par personne en janvier dernier). Comme souvent, une foule de raisons expliquent ce phénomène, et pour chaque personne qui a vu craquer une nouvelle vergeture, la proportion de chacune de ses raisons diffère de celle de la voisine. Mais on peut dégager des tendances.

Enfermement, ennui, angoisse

D’abord, l’enfermement. Lors du premier confinement très strict où nous n’avions le droit de sortir qu’une heure par jour et pas trop loin, la plupart des déplacements ont été supprimés et ce fut autant d’exercice physique en moins (eh oui, aller à pied au restau ou au ciné, quand on est citadin, c’est de l’exercice). D’autant que le phénomène s’est associé à une ruée sur certains produits alimentaires du type pâtes et farine servant à réaliser des plats de type gâteaux qui ont eu comme conséquence l’apparition de bourrelets de type disgracieux.

Ensuite, l’ennui. Bon nombre de Français ont été mis au chômage partiel, et même ceux qui ont continué à travailler se sont retrouvés avec de longues plages de temps libre, normalement dévolues aux transports, à la vie sociale ou aux loisirs, pendant lesquelles ils furent contraints de rester cloîtrés chez eux. À côté du frigo –et du placard rempli de pâtes et de farine.

L’angoisse, aussi. Vivre avec sa famille, ses enfants, son conjoint, ou seul, trop seul, quasiment sans échappatoire, avec la classe à la maisonle télétravail, les voisins qui font du bruit… et le frigo, là, juste à côté. Et toutes ces pâtes et cette farine à écluser.

Rien que de très normal, donc, si certains ont augmenté leur consommation calorique quotidienne (et pas avec des salades de concombre) tout en diminuant leurs dépenses. Bref, on s’est un peu gavés, et maintenant, on pleure.

Sauf qu’il n’y a pas que ça.

Économes malgré nous

En 1962, un généticien américain appelé James Neel, qui travaillait sur le diabète, a émis l’hypothèse de l’existence d’un «gène économe», qui expliquerait la prise de poids et le diabète de certaines catégories de population. Ce gène serait le résultat de l’évolution humaine et des cycles famine/abondance qu’aurait subis l’humanité à l’époque du paléolithique. Il aurait favorisé le stockage de graisse lors de périodes fastes, afin de pouvoir affronter les futures famines avec de meilleures chances de survie.

La théorie selon laquelle il existe des «gènes économes» fait l’objet d’un certain consensus.

Lors de ses travaux ultérieurs, James Neel conclut lui-même que son hypothèse n’était sans doute pas plausible en ce qui concernait le développement du diabète. En revanche, la théorie selon laquelle il existe des «gènes économes» fait l’objet d’un certain consensus (personnellement, ça m’arrange).

D’un point de vue évolutionnaire, le stockage de gras est une merveille. Il a permis aux êtres humains de traverser de longues périodes de pénurie alimentaire, notamment à une époque où les frigos et les placards remplis de pâtes et de farine n’existaient pas, et où conserver de la nourriture pour plus tard était quasiment impossible. Selon le Dr Dylan Thompson, directeur de recherches de l’université de Bath, un homme relativement mince pesant 75 kilos a une réserve de gras représentant 100.000 calories.

Si nous devions stocker cette énergie sous une autre forme, du glycogènepar exemple, qui permet au foie et aux muscles de stocker le glucose, nous pèserions entre 40 et 60 kilos de plus. Pas pratique pour partir à la chasse au mammouth laineux. Le gras est une méthode de stockage bien plus commode, et il est donc logique que notre corps ait mis au point ce système en prévision de pénuries.

De nos jours, ces réserves ne sont plus nécessaires; dans les pays occidentaux préservés des guerres et des famines, il est inutile de stocker du gras. Seulement voilà, l’évolution de notre société a été beaucoup plus rapide que celle de nos corps et de nos cerveaux, et non seulement nous continuons à stocker, mais en outre, nous mangeons souvent trop gras, trop sucré et trop salé, comme aiment à nous le rappeler les campagnes de prévention du ministère de la Santé.

Instinct de survie

«Bien qu’un grand nombre d’entre eux soient conscients du lien possible entre obésité et gravité des symptômes du Covid, écrit IPSOS dans un rapport sur la prise de poids dans le monde depuis le début de l’épidémiedans le monde entier les gens prennent du poids pendant la crise.» Merci pour la culpabilisation. Et le rapport de continuer: «Pendant la pandémie, presque un tiers (31%) de la population mondiale a pris du poids.» On avait remarqué.

Mais si ce n’était pas entièrement de notre faute? Si, parmi le lot des facteurs qui ont fait craquer les coutures, il y en avait un, toujours oublié, qui expliquerait pourquoi, même lorsqu’on a fait du sport, qu’on ne s’est pas jeté sur la bibine et qu’on a mangé à peu près correctement, on a stocké du gras?

«Notre corps est fait pour gérer le manque et non pas le trop plein de nourriture.»

Peggy Sastre, journaliste scientifique

Ce facteur ignoré remonte à très loin dans notre histoire. C’est grâce à lui que nous sommes toujours là pour le maudire: c’est notre instinct de survie inconscient, le mécanisme mis en place pour affronter les périodes de disette et de famine. En effet, comme l’explique la journaliste scientifique Peggy Sastre«notre corps est fait pour gérer le manque et non pas le trop plein de nourriture, vu que c’est le premier et non le second qui a représenté un danger vital au cours de notre évolution». Lorsque notre organisme soupçonne une pénurie à venir, il stocke.

Peggy Sastre évoque non pas un, mais une multitude de mécanismes visant à préserver nos réserves énergétiques, et c’est ce qui expliquerait également pourquoi, après un régime, même en conservant des apports caloriques réduits, on a tendance à reprendre du poids: le corps, ayant un «souvenir» des privations, ralentit notre métabolisme pour garder un maximum de bon gras au cas où il en aurait besoin plus tard. Il existe ce qu’on appelle un «point de consigne pondéral» auquel on a tendance à revenir, même après une perte de poids, que le cerveau considère comme le minimum vital pour survivre à une éventuelle pénurie.

Or, lorsque les choses se gâtent et que l’insécurité alimentaire menace, le corps remonte ce point de consigne. «Plus on indique à notre cervelle que notre environnement change et que la nourriture se fait rare, plus notre corps va remonter ce poids de consigne pour avoir une longueur d’avance… et plus la prise de poids sera alors facile et la perte difficile. Si elle n’a pas généré de famines, il y a fort à parier que la pandémie a activé de tels réflexes», explique Peggy Sastre.

La famine dans la tête

Pour résumer, si lorsque tout va bien, votre «poids de forme» tourne autour de 65 kilos, lorsque la famine menace, votre corps va le remonter de quelques kilos (bim, bonjour les 70) histoire de faire quelques réserves et de ne pas mourir de faim. Mais quel rapport avec le Covid, le confinement, le pass sanitaire, l’attestation dérogatoire de déplacement, le beurre et l’argent du beurre? Malgré les réflexes de stockage qui ont poussé nombre de consommateurs à se ruer dans les rayons pour faire des stocks de bouffe jusqu’au ridicule, nous n’avons à aucun moment été menacés par une vraie famine.

Dans la réalité, non. Mais il est fort probable que, à la suite des annonces catastrophistes, des prévisions de fin du monde et des mesures sociales qui n’avaient pas été mises en œuvre depuis la dernière guerre, où faim et pénurie furent pour beaucoup une réalité terriblement concrète, notre cerveau ait activé le mode «panique» et ordonné à nos métabolismes de remonter notre point de consigne afin de stocker un maximum en prévision du pire.

Le pays entier n’a-t-il pas dû se soumettre à un couvre-feu? La police n’a-t-elle pas exercé sa force contre des citoyens uniquement parce qu’ils étaient dans la rue? N’y a-t-il pas eu de laissez-passer obligatoires pour sortir de chez soi? Le président français n’a-t-il même pas annoncé au peuple français, d’un ton grave et un tantinet alarmiste: «Nous sommes en guerre»?

En gros, si vous avez pris des kilos, c’est un peu de la faute du président Macron.

Certes, trois minutes de bon sens suffisaient pour remettre la situation en perspective et comprendre que malgré la dramatisation de la communication gouvernementale, notre situation n’avait rien à voir avec la guerre et ne menaçait en rien notre sécurité alimentaire. Mais les vieux réflexes ont la vie dure, et les images de magasins pillés de leurs réserves de pâtes et de farine, associées à l’idée qu’un ennemi invisible était à nos portes, a sûrement déclenché des mécanismes de stockage de gras chez un certain nombre d’entre nous. En gros, si vous avez pris des kilos, c’est un peu de la faute du président Macron.

Il n’y a malheureusement pas de solution facile pour se débarrasser de ce gras covidien, et même la certitude que l’épidémie perd du terrain grâce à la vaccination ne va pas suffire pour retrouver votre taille d’antan. Piètre consolation mais consolation tout de même: plutôt que de vous flageller et de vous reprocher votre manque de volonté, vous pouvez toujours déculpabiliser. Si vous avez des poignées d’amour, vous n’y êtes (presque) pour rien: c’est la faute de l’évolution. Reprenez donc un bout de fromage. Comme on disait en 1940, lorsque c’était vraiment la guerre: c’est toujours ça que les Boches n’auront pas.

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