UN VENT DE LUCIDITÉ

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Franchement, je ne veux pas trop me rengorger mais j’encaissais vraiment bien ce deuxième confinement. Je gérais. Je n’étais pas à la cool, faut pas exagérer, c’était 2020 quand même, mais je faisais face à la merdicité de la situation avec une certaine aisance. (Ce qui tendrait à prouver que j’ai de l’aisance dans le merdique.) De toute façon, j’avais déjà prévu de limiter ma vie sociale donc ça ne changeait pas grand-chose. Jusque-là.Jusqu’à janvier qui est déjà traditionnellement le mois de l’épuisement, de la dépression et des pensées suicidaires –et, accessoirement, de mon anniversaire mais n’y voyez aucun rapport. Mais alors janvier 2021… Il a été mis au point par des trolls fous et pervers au sein d’une simulation visant à vérifier en combien de temps l’espèce humaine peut irrémédiablement perdre la raison.

J’aurai tenu dix jours en janvier 2021. Dix jours où je bossais et où les journées n’étaient qu’un long tunnel ponctué par l’action de se lever le matin et de se coucher le soir. Dix jours avant que, brusquement, ça me fonde dessus. Comme un choc électrique. Une prise de conscience. Une crise de claustrophobie alors que vous êtes dans un avion qui fait Paris-l’autre bout du monde. J’ai été saisie par le ras-le-bol. Un énorme ras-le-cul bien massif, un ras-le-cul digne d’une armoire normande. Alors que j’étais jusque-là dans l’acceptation, dans le «faut pas y penser», concentrons-nous sur autre chose comme par exemple le travail, tout m’est devenu insupportable. Brusquement, j’étais prête à donner un rein pour avoir le droit d’aller dans un musée puis de dîner au restau avant de déambuler dans la ville la nuit. Brusquement, il fallait que je vois des gens. Il fallait qu’on rigole.

Il faut dire que mes échanges humains sont réduits au plus strict minimum (en même temps, comme je n’ai rien à raconter, ça se tient). Je parle à mes enfants. Je parle à mon conjoint. Et je parle à la caissière du supermarché mais j’hésite à compter comme une véritable communication humaine son «Bonjour, ça va?». Avant, je répondais juste «bonjour» et je déposais mes articles sur le tapis roulant. Désormais, je lui réponds pour de vrai. C’est-à-dire que je fais comme si elle me posait vraiment la question, comme si ça l’intéressait de savoir comment je vais. Alors je dis «Oui, un peu fatiguée». Et elle me sourit et elle baisse la tête (parce qu’elle n’a pas du tout envie de prolonger cette discussion). Mais je m’en fiche parce que son sourire est comme une rose dans ma journée. Elle me donne l’impression d’avoir vécu une interaction humaine.

J’étais donc dans cet état-là, que nous qualifierons pudiquement de «fragile», quand cet insupportable monsieur Castex a annoncé le couvre-feu à 18h.18h.Même en classe de quatrième, j’avais le droit de rentrer à la maison plus tard que ça. Ça n’a l’air de rien mais ce que je ne vous ai pas dit c’est que le climax de ma vie sociale a lieu entre 18h et 18h15. Un tout petit quart d’heure, dans le froid, sous la pluie, à la nuit tombée, où je discute avec des copines devant l’école pendant que nos enfants se poursuivent le long du trottoir avec le même enthousiasme que s’il faisait 25 degrés et un grand soleil et que la vie était légère et douce. Un quart d’heure de socialisation par jour. Un quart d’heure pour me plaindre à quelqu’un d’autre de mon compagnon ou de mon chat. Un quart d’heure qui, parfois, pouvait même me motiver à me laver les cheveux le matin. Et voilà qu’on me l’enlève.Je m’accroche à des espoirs de «c’est bientôt fini, ça ira mieux avec le printemps». Et mon rêve secret c’est de me dire que peut-être qu’après, il va y avoir un effet soupape où on va faire la fête pendant des semaines, tous les week-ends, comme si on avait 20 ans. Et tiens, peut-être même que je fêterai mon anniversaire. Bref, je déraille. Ou en langage actuel: «On peut noter chez l’individu en question un début d’impact sévère sur sa santé psychologique qui à terme pourrait influer sur ses seuils d’acceptabilité de mesures contraignantes.»

Ce qui n’aide pas mon cerveau, c’est peut-être que la maladie a disparu. Elle s’est dématérialisée. (Un peu comme mes amis finalement.) Évidemment, une maladie ce n’est jamais vraiment concret, on n’en voit que les symptômes. Mais rappelez-vous, au premier confinement, les journaux télé de 20h montraient reportages sur reportages dans des hôpitaux où les gens étaient en train de mourir, on floutait leur visage, mais on voyait une équipe de soignants en train de les retourner, de les intuber, ensuite il y avait la séquence avec l’infirmière qui appelait la famille pour prévenir du décès, puis le reportage sur les pompes funèbres. Il n’était pas rare que je pleure devant les infos.Tout ça, c’est fini. On a encore quelques reportages de personnels soignants épuisés et inquiets, mais les malades on ne les voit plus. En fait, à la télé, on ne voit plus que des gens pas malades. La mort et la souffrance ont été totalement éliminées de notre paysage mental. Peut-être que c’est mieux ainsi, je n’en sais rien. Peut-être qu’il aurait été insupportable de continuer à montrer sans fin les mêmes images de souffrance et de deuil. Mais le résultat actuel c’est qu’on parle de quelque chose qui n’a plus aucune consistance. On a les chiffres, on va entendre qu’on en est à un peu moins de 400 morts par jour, mais ce chiffre ne renvoie plus à rien.Et c’est une vraie gageure intellectuelle de garder à l’esprit que tout cela a du sens. Que nous ne sommes pas enfermées dans une machine déréglée qui tourne sans fin et sans sens. Comme disent les enfants, tout cela «c’est pour de vrai».CNEWSQuand Jean-Laurent Cassely s’inflige de regarder Éric Zemmour à la télé pendant une semaine, ça ne peut donner qu’un bon papier. Il voit dans son omniprésence le signe d’un changement du paysage médiatique et de la guerre culturelle qui se joue en arrière-fond.À lire aussi sur SlateJe vous signale cet article certes un peu austère mais hyper intéressant sur le célibat. (Et notamment le rapport à l’argent qui en découle.) Morceaux choisis. 

«Les ouvrières et les employées présentent beaucoup plus souvent leur célibat comme un choix (50%) que les femmes cadres et professions intellectuelles supérieures (25%). Elles considèrent aussi plus souvent que la vie hors couple “ne change rien” à leur vie de tous les jours (43% contre 34%) alors que les femmes cadres répondent davantage que le célibat rend leur quotidien “plus difficile” (42% contre 30%).»

«Les mères célibataires des milieux favorisés déclarent bien plus de difficultés associées à la vie hors couple que les mères ouvrières ou employées. Gérer son budget sans avoir à négocier constitue donc une différence et un gain plus significatifs pour les femmes ouvrières et employées que pour les autres. Et c’est à cette liberté de décision, gagnée ou regagnée, qu’elles sont attachées.» Faisons le point des connaissances sur le vaste sujet des enfants et du Covid.La série The Americans est géniale, et notamment parce les costumes sont parfaits. Interview avec la costumière





Article que j’aime beaucoup sur l’histoire de l’art et notamment comment on a considéré que les peintres classiques/pompiers de la fin du XIXsiècle (Bouguereau en premier lieu) étaient le comble du mauvais goût, alors que les Américains trouvaient leurs œuvres splendides.  Sur mes internets personnelsTexte passionnant sur comment bien qualifier les migrants, sans papier, et autres exilés. Je pense que l’ensemble des journalistes devraient le lire (moi-même il faudrait que je m’en fasse un mémo) mais ça peut intéresser tout le monde. Notamment «nommer migrant celui qui ne migre plus mais au contraire cherche à s’installer, quelle autre forme de violence et de refus de l’accueillir est-ce là?» Tout est dans le titre: comment les parfums sont devenus genrés. (Et où l’on apprend que ce n’est pas le cas chez les grands parfumeurs qui ne font que du parfum.) Un bon papier sur le MeToo à la française et qui pointe deux spécificités: primo ce sont essentiellement des affaires de pédocriminalité, deuxio les coupables ne reconnaissent jamais les faits. Comme beaucoup de gens avant moi je suis tombée dans le feuilleton podcast de politique fiction 57 rue de Varenne de François Perrache et je suis devenue accro. Heureusement, il y a cinq saisons. Si vous aimez les podcasts, il est assez incontournable. Conseil cultureJe vais devoir faire un disclaimer: Nolwenn Le Blevennec, l’autrice du livre dont je vais parler, est une amie. Mais j’ai adoré son livre. Ca s’appelle La trajectoire de l’aigle, c’est un roman à la première personne qui vient juste de sortir.J’ai adoré la voix de la narratrice, c’est fin, c’est juste, c’est superbement écrit, et en finissant de le lire, j’étais triste de laisser là cette voix. J’avais envie qu’elle continue de me raconter sa vie (ici, elle raconte une passion amoureuse alors qu’elle est une trentenaire fraîchement maman et très maquée). J’avais l’impression qu’elle aurait pu me décrire son petit-déjeuner, cela m’aurait autant fascinée. 

C’est ça, le style. 


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