UN PARENT D’ÉLÈVE DOIT AVOIR UN ENFANT

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Par Fouad Laroui le 18/08/2021 à 12h01

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En quittant la place El-Feddan pour me diriger vers le musée d’archéologie, je me suis fait la réflexion que nous vivons vraiment dans un pays surréaliste s’il nous faut envisager un article aussi tautologique que l’Article 1 ci-dessus.

Vous connaissez, bien sûr, la place El-Feddan à Tétouan.

Non? Comment ça, non? Mais alors il faut vous transporter, toutes affaires cessantes, dans cette belle ville du Nord, une de nos rares villes à peu près propres, et constater de visu qu’elle est très jolie, cette place. Elle offre un panorama exceptionnel sur un quartier aux maisons blanches qui semble partir à la conquête de la montagne. L’œil se fatigue agréablement à grimper le long des ruelles qui mènent au ciel –un ciel d’azur, le plus souvent.

C’est là que je me trouvais il y a quelques jours, plus précisément sur la terrasse du café Granada (publicité gratuite), lequel café borde la place El-Feddan –allez-y croquer un bocadillo et boire un zumo de naranja. On sent bien que l’Espagne est proche.

Assis à la table voisine, un jeune homme me demande poliment de lui prêter Le Matin du Sahara, dont je suis en train de faire les mots croisés. J’obtempère, bien que je n’aie pas encore rempli les deux cases correspondant au traditionnel “fut changée en génisse“– ou “amour vache“, ou “belle des champs“, dans tous les cas c’est Io, et c’est comme cela qu’on devient imbattable en mythologie grecque, grâce aux mots croisés de notre quotidien national.

Mais je m’égare. Revenons place El-Feddan, on y est très bien.

Le Matin du Sahara ayant servi de brise-glace –brise-dune serait plus approprié, s’agissant du désert– nous entamons une discussion paisible, le jeune homme et moi, et elle dérive très vite, inévitablement, sur les maux de notre pays bien-aimé.

Nous papotons aimablement quand soudain le jeune homme –nommons-le Abdelmoula– sursaute et pointe le doigt sur un nabab qui traverse la place El-Feddan (qui fait partie maintenant de vos plans de vacances).

– Tu vois ce type? s’exclame-t-il. C’est le président de l’Association des Parents et Tuteurs des Élèves du lycée où j’enseigne.

– Et alors? Pourquoi ce ton indigné, mon cher Abdelmoula?

– Parce qu’il représente, ce gros poussah, ce qui ne va pas dans ce pays. Tout d’abord, il n’a aucun enfant dans mon lycée.

– Mais alors, comment, quoi, qu’est-ce…

– La loi le permet: il lui suffit de s’improviser tuteur d’un élève quelconque –un petit billet glissé à quelqu’un– et hop! il peut faire partie de l’Association. Il en devient le président –ne me demande pas comment. Du coup, il a la haute main sur le budget de l’Association. Il faut savoir que chaque élève, fût-il Cosette ou le plus pauvre des paysans échoués en ville à cause de l’exode rural, paie en début d’année une petite somme qui va à l’Association. Ce n’est pas grand-chose mais multiplie par deux mille et ça devient conséquent.

– Mais c’est bien. Elle fait un travail utile, j’imagine, l’Association: les réunions avec les profs, les remontrances à l’administration s’il n’y a pas de terrain de sport, s’il n’y a pas de toilettes pour filles, si l’absentéisme dépasse la mesure, si…

Abdelmoula me coupe, irrité.

– Tout cela, c’est effectivement utile, mais c’est de la théorie. Dans la pratique, on ne le voit jamais au lycée, ce monsieur. Quant à savoir ce qu’il fait du budget de l’Association, autant enquêter sur le triangle des Bermudes.

– Ce n’est pas normal, concède le touriste national (moi); mais pourquoi personne ne râle?

– Parce que ce président évanescent se matérialise soudain, une fois tous les quatre ans, mais là où on ne l’attend pas: sur le terrain des élections, qu’elles soient communales, régionales, nationales… Là il devient important, influent, incontournable. Et c’est pourquoi il est intouchable.

– Que peut-on faire, mon bon Abdelmoula?

– Ne sévissez-vous pas dans la presse électronique? Je vous ai reconnu quand vous vous êtes assis à la table voisine de la mienne. Écrivez, s’il vous plaît, qu’il faut faire une loi donnant au directeur de chaque établissement un droit de regard sur l’Association des Parents et Tuteurs d’Élèves. Il faut qu’il y ait reddition de comptes, là aussi.

Je n’ai pu quitter la pittoresque place El-Feddan sans avoir juré sur la vie de mes deux chats de consacrer un billet du 360 à ce sujet. D’accord, il s’agit de micro-management de nos maux mais bon, il faut bien se pencher sur le détail, parfois. On ne peut être tout le temps la tête dans les nuées, dans les visions, dans l’abstraction.

Mesdames-messieurs des partis politiques (je ne vais pas les énumérer tous, il y en a trop), qui prendra l’initiative de proposer cette loi? Elle disposerait deux choses:
Article 1: Un parent d’élève doit avoir un enfant (au moins).
Article 2: L’Association doit rendre des comptes à quelqu’un.

Dont acte. J’ai tenu ma parole, puisque vous lisez ce texte.

Mais en quittant la place El-Feddan pour me diriger vers le musée d’archéologie (qui était fermé d’ailleurs, pour cause de jour férié), je me suis fait la réflexion que nous vivons vraiment dans un pays surréaliste s’il nous faut envisager un article aussi tautologique que l’Article 1 ci-dessus.

Et je me suis mis à rire, au grand effroi d’une mouette qui voletait par là.

Elle a fini par rire, elle aussi.

PS. Le musée d’archéologie était fermé, je l’ai dit, parce que c’était le 14 août, jour férié et qui a bien raison de l’être. Mais n’est-ce pas bizarre? Pourquoi fermer un lieu de culture au moment où tous les citoyens sont libres et disponibles? N’est-ce pas justement ces jours-là que les musées devraient être ouverts? J’adresse cette suggestion amicale à la Fondation Nationale des Musées.

Par Fouad Laroui

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