TRAVAILLEURS DU SEXE en MODE VÉNAL

Lana Rhoades, l
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Que font les stars de YouPorn sur YouTube?

Vincent Bresson 

De plus en plus de pornstars s’improvisent YouTubers. Une façon de préparer l’avenir et de faire de l’éducation sexuelle.

Lana Rhoades, l'une des actrices les plus en vogue du milieu, a créé sa chaîne. | Capture d'écran via YouTube
Lana Rhoades, l’une des actrices les plus en vogue du milieu, a créé sa chaîne. | Capture d’écran via YouTube

«Bonjour les gars! Aujourd’hui sur SinsTV, on ne va parler que de moi!» Palmiers, ananas et hamac, c’est devant ce décor paradisiaque que Johnny Sins a choisi d’évoquer les débuts de sa longue et brillante carrière d’acteur porno. Steve Wolfe –ses prénom et nom de naissance– rase son iconique crâne chauve, court à tire-larigot, enchaîne quelques pompes dans l’eau et médite, le tout en échangeant avec son public.

Loin de l’âpreté des films où il campe souvent un personnage un peu bourrin, l’acteur met en scène sa dolce vita face à la caméra. Que ce soit dans ses séances de sport, de yoga ou ses vlogs dans lesquels il parle aussi bien de sexualité que de ses vacances, Johnny Sins s’est fait aux us et coutumes de YouTube en un peu plus de trois ans.https://tpc.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html

Depuis, il a été rejoint par Riley Reid, Mia Khalifa, Karlee Grey ou encore Lexi Lore. Ces noms n’évoquent peut-être pas grand-chose à tout le monde, mais dans le milieu du X, ces pornstars sont toutes des sommités. Après avoir cumulé des millions de vues sur YouPorn, elles les multiplient également sur YouTube.

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Quand Jacquie et Michel s’invite chez Tibo InShape

La chaîne de Johnny Sins a trouvé son public. Avec 77 millions de vues cumulées et 1,5 million d’abonné·es pour 137 vidéos, l’homme est certainement la star du porno la plus suivie de YouTube. Fait d’arme notable: une de ses vidéos dans laquelle il goûte des collations turques a même été la plus populaire de l’Anatolie.https://www.youtube.com/embed/sWDL39d45LA

«Johnny fait beaucoup de choses, comme du shape. C’est normal qu’il ait du succès, il a un super contenu!», reconnaît Manuel Ferrara, acteur et réalisateur français de films X. Présent sur YouTube depuis quatre ans, le hardeur s’y investit lui aussi, même si, malgré ses 125.000 abonné·es, il ne se sent pas YouTubeur. «Pour moi, c’est un relais de mes lives sur Twitch. J’ai une chaîne, mais je n’y poste que des feeds de ces vidéos. Ça me permet de mettre en ligne des bouts de mes lives, pour que ceux qui les loupent puissent les voir malgré tout

Il n’est pas le seul à utiliser YouTube comme une vitrine de son activité sur Twitch. L’actrice Mia Malkova notamment se sert de la plateforme de Google pour poster ses lives, bien que contrairement à Manuel Ferrara, elle y poste parfois du contenu exclusif.

La transformation de Johnny Sins et consorts en vidéastes est de moins de moins une exception. Tutos beauté, sketchs humoristiques, sessions de question-réponses… Les stars du X multiplient les contenus tout-terrain. Signe des temps: Lana Rhoades, l’une des actrices les plus en vogue du milieu, a créé sa chaîne en 2019 et a publié quatre vidéos dans l’espace de deux mois.

«Brazzers et certains de ses concurrents poussent énormément les acteurs pour qu’ils s’investissent sur ces plateformes.»

Manuel Ferrara, acteur et réalisateur français de films X

Les pornstars sont également de plus en plus présentes sur les chaînes des YouTubeurs. L’incontournable Logan Paul est un habitué du genre. Lana Rhoades et Riley Reid, par exemple, font des apparitions régulières dans les contenus de l’Américain. Cette vague ne concerne pas seulement le pays de l’Oncle Sam: de l’autre côté de l’Atlantique, Pierre Croce a multiplié les vidéos avec différentes actrices françaises.

Récemment visé par une enquête pour viols et proxénétisme, Jacquie et Michel communique sur le site d’hébergement de vidéos, où elle soigne son image. La marque y publie des teasers de ses films, mais elle y fait aussi des apparitions aux côtés de Tibo InShape et de TheVivi«Cette présence sur les réseaux sociaux s’explique par le fait que Brazzers [une des plus grandes sociétés de production de l’industrie pornographique, ndlr] et certains de ses concurrents poussent énormément les acteurs pour qu’ils s’investissent sur ces plateformes, décrypte Manuel Ferrara. En fin de compte, je pense qu’ils font des trucs qui intéressent. Les gens ont une image de nous à travers les scènes que l’on tourne, mais ils oublient qu’on fait d’autres choses dans notre vie.»https://tpc.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html

Une pincée de soi et de pédagogie

Pour les acteurs et les actrices, cette transformation est l’occasion de montrer davantage que des corps dénudés –et parfois déshumanisés. Lexi Lore promeut le véganismeMia Malkova fait du gaming… Comme les YouTubers, leur but est de regrouper une communauté avec un contenu personnel et identifié. À l’occasion d’un questions-réponses, Johnny Sins relatait cette expérience«J’essaie toujours de trouver ma niche, de découvrir ce que je veux vraiment faire et trouver la direction vers laquelle je veux que ce vlog aille.»https://www.youtube.com/embed/ccAJygS5uqo

Quel que soit le sujet de prédilection de chacun·e, le sexe et le porno reviennent inévitablement sur la table. Johnny Sins déballe souvent les dessous de ses scènes pour mieux démystifier ce milieu opaque. «Autre mythe: nous [les acteurs pornos] avons tous des MST. Je peux vous affirmer que c’est totalement faux. Et je vais vous dire pourquoi: on est testés tous les quatorze jours.»

Manuel Ferrara a beau faire du gaming, le sujet est forcément abordé dans le chat de ses vidéos Twitch ou en commentaires YouTube. Ce n’est pas pour lui déplaire: «Il faut éduquer sur la sexualité et la pornographie. Ma chaîne me permet de donner de vrais conseils. En discuter, c’est une manière de faire de la prévention tout en éduquant. J’invite régulièrement des actrices pour échanger sur le sujet. En France, mais pas seulement, il y a un problème d’éducation sur le sexe et le porno.»

Une porte de sortie?

Outre l’éducation sexuelle, cette mue permet aux pornstars de trouver une nouvelle source de revenus et donc de se préparer pour la fin d’une carrière souvent éphémère. Une réalité d’autant plus prégnante chez les actrices, dont la durée de vie professionnelle dans le milieu est souvent très courte –même si Manuel Ferrara précise que c’est «de moins en moins le cas».

Dans ses vidéos, Johnny Sins ne fait pas de mystère sur sa transformation en YouTubeur: «Je veux que cette chaîne devienne géniale et qu’elle prenne de l’ampleur pour pouvoir bosser dessus à plein temps. J’ai 40 ans, donc croyez-le ou non, je vais probablement devoir quitter définitivement le business du porno bientôt.»

Sauf que remplacer YouPorn par YouTube n’est pas si simple. Dans une vidéo publiée en novembre 2019, Alex En Vrai, ancienne actrice sous le pseudo Cara St Germain, expliquait de son côté ne gagner qu’entre «100 et 200 dollars» sur la plateforme. Comme d’autres anciennes actrices devenues influenceuses, la Française mise également sur Instagram, réseau social sur lequel elle fait la promotion d’une marque de CBD.

https://youtu.be/1tU9wEXQzgs

Quelques mois après le lancement de sa chaîne SinsTV, Johnny Sins a lui aussi profité d’une session de questions-réponses pour faire le point: «Je me suis fait peu d’argent depuis que nous [avec Kissa Sins, son ex-femme]avons créé cette chaîne. J’ai reçu un paiement de AdSense d’à peu près 1.400 dollars […] donc je ne me fais définitivement pas assez d’argent pour survivre.»https://tpc.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html

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De son côté, Manuel Ferrara raconte que la motivation de ses soirées gaming face caméra n’est pas l’appât du gain. L’argent gagné grâce à ses lives serait réinvesti dans le matériel nécessaire à cette activité et une autre partie serait affectée à des œuvres caritatives. «Quand je me suis lancé sur Twitch, j’ai fait une promesse à ma femme: n’investir dans mes lives que l’argent que je gagne avec cette activité. J’ai la chance de bien gagner ma vie, donc c’est juste pour m’amuser. Je suis trop flemmard pour me forcer à faire quelque chose

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Prostitution

Le terme escort, importé de l’anglais, désigne une certaine catégorie de travailleurs du sexe, plus précisément les personnes prostituées n’exerçant pas sur la voie publique, leur activité relevant dès lors de la prostitution dite « indoor ».

Cette expression désigne aussi bien les hommes que les femmes : on peut parler, selon le sexe de la personne concernée, d’« escort-girl » ou d’« escort-boy ». La définition se confond avec le terme plus ancien de « call-girl », qui désigne plus précisément les prostituées dont le premier contact avec leurs clients se fait par téléphone.

Définition

Le terme « escort » désigne le plus souvent un service d’accompagnement qui, généralement, est associé à des services sexuels. De fait, l’utilisation du terme « escort » pour désigner des prostitué(e)s travaillant à leur compte et dont le premier contact avec le client ou la cliente se fait par téléphone et/ou par Internet, tend à en faire aujourd’hui, de facto, un quasi-synonyme de « call-girl », auquel il a même parfois tendance à se substituer dans l’usage : les auteurs du rapport du service interministériel français de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) de décembre 2012, consacré aux enjeux sanitaires des différentes formes de prostitution1, emploient ainsi les termes « escort » et « escorting » pour désigner cette forme de prostitution.

Les personnes qualifiées d’escorts ne sont pas affiliées à un établissement, encore que certaines soient employées par des agences spécialisées. Bien souvent, et en fonction de ce que permet la législation du pays où elles exercent, ces personnes font la promotion de leurs services par de petits encarts dans les revues destinées à la gent masculine, par des affichettes qu’elles placent bien en vue sur des lieux fréquentés (par exemple, à une certaine époque et dans certains pays comme le Royaume-Uni, les cabines téléphoniques) et, plus récemment, par Internet ou encore par l’intermédiaire d’une agence impliquée surtout dans la prostitution haut de gamme comme celle de Deborah Jeane Palfrey. Dans ce dernier cas, quelques femmes sont recrutées par des employé(e)s de l’agence mais la plupart s’adressent directement à elle2. Certaines call-girls peuvent cependant tout simplement dépendre d’un proxénète.

Les escorts pratiquent généralement des prix plus élevés que les prostitué(e)s qui exercent sur la voie publique. On dit que la call-girl travaille incall lorsque le client se rend chez elle et outcall lorsque la prostituée se rend chez le client ou dans tout autre endroit qu’il aura choisi.

Les femmes qui optent pour cette profession le font le plus souvent pour des raisons financières et seul une minorité prend réellement du plaisir lors des rencontres.

Si le terme escort boy est utilisé pour désigner les prostitués masculins, l’appellation « call-boy » ne semble pas exister ; on peut également parler de « gigolos », sachant par ailleurs que le mot gigolo peut aussi s’appliquer plus largement au cas d’un homme qui se ferait entretenir en échange de relations sexuelles, et n’est pas forcément synonyme de prostitution à proprement parler.

Travail sans rapport sexuel

Bien que le travail d’une call-girl soit avant tout à caractère sexuel, tous les clients ne louent pas les services d’une call-girl exclusivement pour le sexe. Certains n’en veulent pas du tout. D’autres le font pour des motifs sociaux, comme la présence à une réception, ou simplement pour avoir une compagnie. Certaines call-girls se spécialisent dans le sadomasochisme tel que la domination ou autres thèmes fétichistes qui ne demandent pas d’intimité sexuelle3.

La call-girl-compagneDes hommes d’un certain âge ou veufs louent parfois les services d’une call-girl pour se distraire en compagnie d’une femme attirante ou intelligente (cf. GFE GirlFriend Experience). L’agence de call-girls essaye de déterminer si c’est ce que veut le client et, dans ce cas, lui adresse la femme la plus cultivée, la plus instruite et la plus polie. Il n’est pas inhabituel pour ces call-girls de compagnie de recevoir d’importants pourboires ou des cadeaux de la part de leurs clients4,5. Catherine Deneuve campe ce genre de personnage dans le film Belle de jour. Elle s’y livre à la prostitution occasionnelle alors qu’elle est la riche épouse d’un interne en médecine.

Motifs sociaux

Le client peut simplement souhaiter impressionner ses pairs en présentant une belle femme, qu’il prétend être sa maîtresse ou même sa femme, à l’occasion, par exemple, d’un événement social : rencontre de travail, vacances avec des amis… Les clients à la recherche d’un tel service préviendront l’agence de leurs intentions et préciseront le type de femme qu’ils recherchent pour tenir ce rôle. Le client peut rencontrer la call-girl à l’avance pour évaluer son degré d’intelligence, son éducation, sa culture, sa présentation, sa facilité d’élocution ainsi que ses capacités à donner le change. Ils s’enquièrent mutuellement de leur passé (prétendu), et élaborent une amitié ou une liaison feinte6 dans le but d’être crédibles.

Au cinéma[modifier | modifier le code]

À la télévision[modifier | modifier le code]

  • La série télévisée britannique Journal intime d’une call girl diffusée sur ITV2 et sur Showtime aux États-Unis narre l’histoire d’une call-girl haut de gamme, cultivée, qui fait partie d’une agence7.
  • La série télévisée australienne Satisfaction créée par Roger Simpson raconte le quotidien de call-girls travaillant dans une maison close haut de gamme de Melbourne (la prostitution organisée étant légale en Australie). Elle a été diffusée en France sur la chaîne Paris Première (3 saisons).

En littérature[modifier | modifier le code]

Clientèles financièrement aisées[modifier | modifier le code]

Des personnalités célèbres font parfois appel à des call-girls pour éviter, du fait de leur statut social, le problème d’un amour déraisonnable de la part d’une partenaire qui s’attachera à eux et n’acceptera pas de séparation ou vendra à la presse les détails de leurs relations. Dans le cas d’une call-girl, chaque partie connait sa position respective et ne la transgressera pas. Certaines célébrités vont jusqu’à se déplacer avec la call-girl en avion privé vers des destinations à la mode, descendant dans les suites d’hôtels luxueux, prenant leur repas dans les meilleurs restaurants, dansant dans les boîtes de nuit en vogue et jouant au casino. Habituellement, le client loue les services de la call-girl pour un court laps de temps au cours duquel il évaluera si cette dernière souhaite passer un plus long moment avec lui. Dans ce cas encore la présentation, l’intelligence, la façon de faire, l’amabilité et l’éducation de la femme entrent en ligne de compte. Dans le cas de certains clients richissimes, ces rendez-vous évoluent vers une fréquentation au long cours où la call-girl ou escort-girl s’apparente plus volontiers à une maîtresse3.

Les femmes qui optent pour cette profession le font le plus souvent pour des raisons financières et seul une minorité prend réellement du plaisir lors des rencontres.

Des hommes ont également opté pour ce métier et proposent leur service à des dames esseulées, par exemple des femmes appartenant plus volontiers à la classe riche et vivant loin de leur mari, mais également celles qui souhaitent simplement avoir une intimité sexuelle sans partenaire fixe. Elles achètent alors les services d’un homme pour assouvir leurs envies8,9,10,11.

Les visites guidées[modifier | modifier le code]

Les visites guidées de grandes villes telles que Paris, Rome, Amsterdam, Bruxelles ou Zurich — pour ne citer que celles-ci — sont courues. Des call-girls originaires surtout des pays de l’Est de l’Europe (Russie, Hongrie, Roumanie, Ukraine) sont « importées » pour de courtes périodes (n’excédant généralement pas deux semaines). Elles sont officiellement recrutées pour exercer le métier de guide touristique. Les agences retiennent pour elles une chambre dans un hôtel spécialisé (dit de passe) où elles peuvent recevoir des clients 24 heures sur 24[réf. nécessaire]. Ce système fait de nombreuses victimes parmi les call-girls qui sont implacablement exploitées pendant leur court séjour en Europe de l’Ouest. Vrai ou pas, le fait prétendu que certaines de ces femmes soient citoyennes de l’Union européenne peut être un facteur de recrutement. Pour la clientèle, cela permet une rotation de call-girls, toujours renouvelées, pour un service varié et continu.

Internet[modifier | modifier le code]

En France, depuis le durcissement de la législation qui vise à réduire le nombre de prostitués dans les rues12, certaines call-girls ou escort-girls travaillant indépendamment ainsi que nombre d’agences ont, depuis quelque temps, ouvert un site web. Internet est devenu une grande voie de recherche pour qui cherche une call-girl. Une photographie de la fille en question s’affiche généralement ainsi que, dans certains cas, le(s) type(s) de service sexuel qu’elle est prête à accomplir. Certaines agences proposent un service très haut de gamme offrant un intérêt particulier : jumelles, anciennes actrices de films pornographiques, dominatrices ou, au contraire, femmes soumises.

Internet fournit de nombreuses listes de call-girls répertoriées sous différentes rubriques et situées dans des villes définies, dans différents pays, voire dans le monde entier. Habituellement, l’agence ou la call-girl est responsable du bon libellé des informations qu’elles diffusent.

Des clients passent en revue les prestations qui leur ont été fournies sur leur site web personnel. Ils peuvent même noter les call-girls en fonction de leur beauté physique, leur façon de se comporter et leurs performances sexuelles.

Jargon[modifier | modifier le code]

Du fait que la prostitution est illégale dans beaucoup de pays, l’industrie du sexe communique dans un jargon qu’elle a développé en lieu et place de locutions explicites (par exemple les mots « incall » et « outcall »).

L’acceptation pour les travailleuses du sexe de pratiquer des baisers sur la bouche (french kiss en anglais) ou des fellations varie beaucoup de l’une à l’autre. Des expressions comme DFK (Deep French Kissing, baiser bouche ouverte avec usage de la langue) et LFK (Light French Kissing, baiser bouche ouverte mais sans usage de la langue) sont habituels pour expliquer la façon dont la femme embrasse.

La fellation est expliquée par l’expression BBBJ (bare back blow job, fellation sans préservatif, bare signifiant « nu » en anglais). DATY (dinning at the Y, dîner au Y) signifie que la femme autorise son client à pratiquer un cunnilingus. CIM (cum in mouth, sperme dans la bouche) signifie que la femme autorise l’homme à éjaculer dans sa bouche13.

Une autre circonlocution familière dans le jargon des call-girls est GFE, sigle pour girlfriend experience (call-girl offrant l’expérience d’être une copine), souvent abrégé en « GF »14. Ce terme implique habituellement que la femme soit affectueuse, chaude, accepte d’embrasser le client, se laisse masturber et également qu’elle pratique la fellation sans préservatif.

Une autre expression codée est niveau A ou classe A. Cette expression signifie que la call-girl pratique la sodomie avec le client (A signifiant « anal »). Aux États-Unis, cette affinité sera indiquée par Greek Welcome (« Bienvenue au Grec ») et, en Grande-Bretagne, elle mettra educated to A-levels alors que cette même expression, employée aux USA, signifie que la call-girl est une « cinq étoiles » et que ses émoluments sont en rapport.

PSE (pour porn star experience) signifie que la femme a un comportement sexuel agressif ou s’arrange pour satisfaire les demandes inhabituelles ou complexes de ses clients. Elle accomplira toutes sortes d’actes sexuels, à l’exception cependant de l’intromission vaginale ou rectale sans préservatif.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

(en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Call girl » (voir la liste des auteurs).

[masquer] v · m Sexologie
GénéralitéSexualité humaine Sexualité féminine Sexualité masculine Transidentité Rapport sexuel Amour Libido Orgasme Contrôle de l’orgasme Zone érogène Genre Fétichisme sexuel
Aspects sociaux• • Éducation sexuelle Majorité sexuelle Sexualité dans le judaïsme Paraphilie Tourisme sexuel Club échangiste Cybersexe Érotisme Pornographie Japon Pornographie transsexuelle Prostitution Grèce antique Prostitution masculine Misère sexuelle CFNM CMNF
Activités
Santé• • Infection sexuellement transmissible Préservatif Lubrifiant Excision Circoncision Dysfonction sexuelle Frigidité Vaginisme Dyspareunie Anorgasmie Impuissance Éjaculation précoce Contrôle des naissances Planification familiale Méthodes naturelles de régulation des naissances Contraception Coït interrompu Contragestion Avortement Abstinence sexuelle Addiction sexuelle Trouble de l’excitation sexuelle
ThématiquesLittérature Cinéma Mythologie Religion
HistoireHistoire des représentations érotiques Néomalthusianisme Liberté sexuelle et anarchisme Révolution sexuelle Homosexualité dans la Bible chrétienne
Auteurs
Agression sexuelle Catégorie:Infractions sexuelles pastedGraphic.png Mise en garde médicale pastedGraphic_1.png Mise en garde juridique
Positions69 99 Bateau ivre Brouette Chevauchement Levrette Missionnaire Union de l’aigle Union du lotus
Pratiques et rapports
PréliminairesHélicobite Massage érotique Stimulation des tétons Vocalisation copulatoire Sex-toy
MasturbationCravate de notaire
VaginaleCoït vaginal Stimulation vaginale
OraleFellation Autofellation Cunnilingus Gorge profonde Irrumation
AnaleSodomie Anulingus
En groupeDouble pénétration Gang bang Bukkake
BDSMAss to mouth Barebacking Bifle Bondage des testicules et torture du pénis Creampie Éjaculation faciale Felching Fist-fucking Gokkun Snowballing Sodurètre
Les précurseurs : avant le xixe siècleHippocrate Platon Aristote Claude Galien Ovide cheikh Nefzaoui Boccace Vâtsyâyana Nicolas Venette Samuel Auguste Tissot Charles Darwin
Fin xixe, début xxe : les pionniersRichard von Krafft-Ebing Havelock Ellis Sigmund Freud Marie Bonaparte Bronisław Malinowski Otto Gross
Entre-deux-guerres : les fondateursRichard Richter Magnus Hirschfeld René Guyon Wilhelm Reich Bertrand Russell
sexologues post-guerreAlfred Kinsey William Masters et Virginia Johnson Henry Miller Shere Hite
psychanalystes post-guerreHelene Deutsch Françoise d’Eaubonne

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Prostituée en 1890.

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Prostituée à Tijuana, au Mexique.

La prostitution (du latin prostitutio) est une forme d’échange économico-sexuel ponctuelle, explicite et préalablement négociée. Elle est à 80 % exercée par des femmes ou des fillettes1 même s’il existe une prostitution masculine. Les études sur la prostitution montrent que « l’immense majorité des clients de la prostitution sont des hommes »2,3. En France, selon les chiffres de la proposition de loi visant à sanctionner les clients de prostituées de 2013, 99 % des clients sont des hommes alors que 85 % des prostituées sont des femmes4. En 2012, de 40 à 42 millions de personnes se prostituent dans le monde, neuf sur dix d’entre elles dépendent d’un proxénète et les trois quarts d’entre elles ont entre 13 et 25 ans1. Le statut légal de la prostitution varie selon les pays et peut également être classé de l’illégalité aux activités légales professionnelles. En 2010, les revenus annuels de la prostitution sont estimés à plus de 187 milliards de dollars5. Un à deux millions de femmes dans le monde sont vendues chaque année comme des objets sexuels pour la prostitution par des réseaux internationaux, la majeure partie venant de pays pauvres pour être exploitée dans des pays riches6.

D’un point de vue législatif, on peut distinguer trois conceptions de la prostitution, produisant trois approches politiques des États sur son exercice : le réglementarisme, l’abolitionnisme (et sa variante néo-abolitionniste) et le prohibitionnisme.

La prostitution est régulièrement l’objet de vives controverses entre politiques, intellectuels et féministes qui sont en faveur d’une légalisation de l’activité et ceux qui sont partisans de son interdiction7.

Sommaire

Liens externesHistoire

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Fresque du lupanar de Pompéi, datant du ier siècle, montrant une prostituée et son client.

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Thamar et Juda de Arent de Gelder, 1667. Illustration de la prostitution dans la Bible et dans la Torah (Genèse 38:16).

Article détaillé : Histoire de la prostitution.

À Rome, comme ailleurs dans le bassin méditerranéen, ceux qui possèdent des esclaves peuvent en user à leur guise puisque l’esclave est une propriété privée. La femme esclave est d’ailleurs exclue du champ d’application des lois sur l’adultère : son compagnon ne peut l’accuser, que son amant soit le maître ou un tiers. Par ailleurs, les lois condamnant les maîtres qui prostituent leurs esclaves sont si peu efficaces qu’elles vont être souvent reproclamées du Ier au ive siècle, de même que les lois assimilant à l’adultère les rapports sexuels entre la maîtresse et son esclave. Cependant, la prostitution reste florissante à Rome où elle se présente sous des formes multiples : les prostitués se trouvent en maison signalée par des bougies allumées pendant les heures d’ouverture8, dans des auberges, dans des loges, ou dans la rue, devant les arcades (appelées fornix d’où le terme de fornication) comme devant la porte de leurs domiciles. Dans les maisons closes, le client peut échanger un type de jeton, appelé spintria, contre une faveur sexuelle spécifique9. Très tôt, dès le iie siècle av. J.-C., les prostitués sont inscrits sur un registre spécial et doivent être munis d’une licence d’exercice. Civilement, ils sont frappés d’indignité. Leur condition varie, des plus miséreuses, esclaves, aux courtisans et courtisanes de luxe dont les services se monnaient très cher. Leur cheptel est renouvelé par le trafic d’esclaves alimenté par les guerres et la piraterie : à Délos, 10 000 esclaves sont vendus chaque jour, et dans l’empire ce sont des dizaines de milliers d’enfants et d’adolescents qui approvisionnent chaque année ce marché du plaisir.

Les sociétés judéo-chrétiennes connaissent la condamnation prohibitionniste depuis les premiers temps du judaïsme. Cette interdiction s’est imposée dans l’Empire romain en parallèle de l’adoption du christianisme. Les mesures abolitionnistes, malgré leur inefficacité patente, sont maintenues jusqu’au xiie siècle. À cette date, une relative période de tolérance commence, accompagnée d’une réglementation adaptée. Au xvie siècle, à la suite des ravages de la syphilis venue du Nouveau Monde qui touche toutes les couches de la société, l’opprobre sur la sexualité hors des liens du mariage réapparaît fortement dans toute l’Europe. Le xixe siècle voit l’émergence d’une certaine tolérance étatique et d’un encadrement juridique et sanitaire. À la fin du xixe siècle, avec les combats de Josephine Butler, l’abolitionnisme moderne naît en Grande-Bretagne victorienne.

La France, qui a été le pays d’origine du réglementarisme, change d’orientation en 1946 et adopte un régime abolitionniste, à la suite de la loi dite « Marthe Richard »10. L’Italie suit en 1958 avec la loi dite « Merlin ».

La philosophe américaine Judith Butler affirme que « toute féministe digne de ce nom devrait s’occuper de la syndicalisation des prostituées » et regrette que les positions abolitionnistes et prohibitionnistes privent « de la capacité de consentir »11,12. À l’inverse, la juriste Catharine MacKinnon affirme que « Judith Butler et les autres sont seulement des voix pour une certaine forme de misogynie et de déni » et souligne le lien entre prostitution, pornographie et violence faite aux femmes13,14. En France un débat similaire oppose notamment Élisabeth Badinter à Sylviane Agacinski11.

Lois et politiques

Loi

Certaines juridictions interdisent l’acte de prostitution (l’échange de services sexuels pour de l’argent) ; d’autres pays n’interdisent pas la prostitution, mais interdisent les activités typiquement associées avec la prostitution (la sollicitation dans un lieu public, l’exploitation d’un bordel, le fait de fournir des locaux pour la pratique de la prostitution, le proxénétisme, etc), ce qui rend difficile de se livrer à la prostitution sans enfreindre la loi ; tandis que dans un petit nombre de pays la prostitution est légale et réglementée.

Dans les pays qui permettent la prostitution, on peut distinguer deux situations différentes : les pays où la prostitution est légale seulement parce qu’il n’y a pas une loi spécifique qui interdit l’acte (en général ce sont des pays qui interdisent la prostitution organisée), et les pays où la prostitution est légale et réglementée : ici il y a une loi spécifique qui autorise explicitement la pratique si certaines conditions sont respectées (par exemple si la prostituée est enregistrée auprès de l’organisme compétent, si elle subit des contrôles de santé réguliers, etc. ; en général ce sont des pays qui permettent les maisons closes). Les références associées à chaque pays pointent soit sur un article précisant l’existence de la prostitution dans le pays, soit sur des références légales.

En France, la prostitution est tolérée, mais le racolage et le proxénétisme y sont interdits, y compris le racolage passif (depuis 200315), le proxénétisme hôtelier (« permettre régulièrement à une ou plusieurs personnes à se livrer à la prostitution dans tout établissement ouvert au public ou utilisé par le public ») et le proxénétisme de soutien (notamment « l’aide, l’assistance, ou la protection de la prostitution d’autrui ; tirer profit de la prostitution d’autrui »). Cette dernière interdiction est particulièrement critiquée, car elle est susceptible d’incriminer indistinctement tout l’entourage d’une prostituée : compagne ou compagnon, enfants majeurs, amis, collègues16. Les revenus des prostituées sont assujettis à l’impôt, ce qui fait parfois qualifier l’État de « premier proxénète de France »17. Depuis la loi « Marthe Richard » de 1946, l’abolitionnisme ne lutte plus seulement pour l’abolition de la réglementation de la prostitution mais pour l’abolition de la prostitution dans son ensemble.

La loi sur le proxénétisme est particulièrement sévère lorsque le proxénète agit sur des mineurs, des personnes vulnérables comme les femmes enceintes ou les handicapés.

Traitement politique

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État de la législation dans le monde

  •      Prostitution légale et encadrée par des lois
  •      Prostitution tolérée, pas légalisée, et donc pas réglementée. Les activités organisées (maisons closes ou proxénétisme) sont illégales
  •      Prostitution illégale (les personnes prostituées et/ou les clients sont punis par la loi)
  •      Idem (prostitution illégale)
  •      Non renseigné

On classe traditionnellement les positions politiques sur la prostitution en trois positions distinctes, proposant pour la prostitution des cadres juridiques différents. Si ces positions ont des vues différentes sur la nature même du fait prostitutionnel, elles ont en commun d’envisager la prostitution comme un problème social, que ce soit pour des raisons sanitaires, morales ou sécuritaires.

  • Le prohibitionnisme préconise l’interdiction de la prostitution, via la condamnation des prostituées, des proxénètes et, parfois, celle des clients. Le prohibitionnisme légitime la pénalisation des prostituées par une culpabilisation de l’acte prostitutionnel, dénoncé comme immoral et dangereux.
  • Le réglementarisme préconise l’encadrement de la prostitution, vue comme un mal nécessaire, par les autorités. Ainsi, pour Saint Augustin, « supprime les prostituées, et les passions bouleverseront le monde ; donne-leur le rang de femmes honnêtes, l’infâmie et le déshonneur flétriront l’univers » . Pour Alexandre Parent-Duchatelet, père des égouts parisiens et du réglementarisme hygiéniste, « les prostituées sont aussi inévitables dans une agglomération d’hommes que les égouts, les voiries et les dépôts d’immondices […] elles contribuent au maintien de l’ordre et à la tranquillité de la société » , mais « elles sont aussi une menace morale, sociale, sanitaire et politique » , il faut donc « réglementer leur mise à l’écart pour qu’elles ne risquent pas de transmettre leurs vices aux femmes honnêtes »18. Cet encadrement des prostituées peut se faire par la restriction des prostituées dans des maisons closes, ou par des lois les soumettant à un fichage et à des examens médicaux réguliers obligatoires.
  • L’abolitionnisme naît au xixe siècle comme une réaction aux politiques prohibitionnistes et réglementaristes, en même temps que les premiers mouvements féministes. Pour les abolitionnistes, les prostituées ne sont pas coupables mais victimes du rapport prostitutionnel, qui constitue une violence qui leur est faite, une exploitation et une atteinte à leur dignité. Les mouvements abolitionnistes réclament à la fois la fin des politiques étatiques répressives à leur encontre (qu’elles soient prohibitionnistes ou réglementaristes) et la prévention de la prostitution par l’interdiction du proxénétisme et la lutte contre les réseaux de traite humaine et d’esclavage sexuel.

Au cours des dernières décennies, le paysage politique s’est recomposé avec l’émergence de deux nouvelles approches politiques de la prostitution.

  • Le néo-abolitionnisme, dans les pays qui ont obtenu l’abolition des réglementations réprimant la prostitution, réclame maintenant « l’abolition de la prostitution », c’est-à-dire une politique visant activement à mettre fin à l’existence de rapports prostitutionnels. S’il s’agit d’une recomposition du mouvement abolitionniste, qui continue parfois à en porter le nom, ce mouvement est parfois qualifié de « néo-prohibitionniste » puisqu’il préconise la pénalisation des clients de la prostitution. Une telle politique existe en Suède, en Norvège19 et en Islande20 où la prostitution est illégale, mais seuls les clients et les proxénètes sont punis par la loi. Des rapports mentionnent des bilans contrastés concernant les lois néo-abolitionnistes norvégiennes, la précarisation des prostituées n’ayant pas diminué 21.
  • Le syndicalisme, parfois appelé « anti-abolitionnisme » ou « dérèglementarisme », réclame la suppression de la spécificité de la prostitution dans la loi et son encadrement par le même droit du travail. Utilisant le terme de « travailleur du sexe » pour qualifier l’activité prostitutionnelle, les syndicalistes considèrent la prostitution comme une activité professionnelle à part entière. Inspirés par le marxisme, les mouvements syndicalistes considèrent que les prostituées sont victimes d’exploitation, comme tout salarié ou travailleur indépendant fournisseur de service, mais préconisent en premier lieu l’auto-organisation des travailleurs et travailleuses du sexe pour lutter contre leur exploiteurs. Ce courant est souvent confondu avec le réglementarisme ou considéré comme une émanation de celui-ci, mais les syndicalistes récusent une telle filiation22.

Des pays prohibitionnistes sont : les États-Unis où personnes prostituées, proxénètes et clients sont punis par la loi (sauf dans dix comtés du Nevada, où la prostitution est réglementée)23, l’Égypte23, le Maroc23, les Comores, le Belize23, l’Arabie saoudite24, la Birmanie23, la Corée du Sud23, les Émirats arabes unis23, l’Iran25, le Laos23, la Mongolie23, le Népal23, les Philippines23, la République populaire de Chine26, le Sri Lanka, le Viêt Nam27, le Yémen28.

Article détaillé : Propositions françaises de loi visant à pénaliser les clients de la prostitution.

En France, une proposition de loi visant à pénaliser les clients de la prostitution déposée en 2011 fait fortement débat. Une nouvelle proposition de loi similaire est déposée le 10 octobre 2013 par le groupe socialiste à l’Assemblée nationale, suscitant également de vifs débats. Elle est adoptée à l’Assemblée nationale le 4 décembre 2013, et modifiée au Sénat, qui supprime l’article relatif à la pénalisation des clients, soulignant les « effets délétères » qu’une telle mesure pourrait engendrer29, et rétabli le délit de racolage. Le texte est adopté en lecture définitive en avril 2016, puis promulgué, dans la version de l’Assemblée nationale.

Enjeux contemporains

La prostitution est considérée comme un problème car elle est souvent aux mains de la criminalité organisée. Les prostituées peuvent être victimes d’une forme d’esclavage. Les prostituées sont également concernées par les maladies sexuellement transmissibles et les convoitises que provoquent leurs revenus. Certains usagers de drogues, le plus souvent l’héroïne ou le crack, obtiennent leurs drogues principalement grâce à la prostitution. Ils reçoivent de l’argent pour le sexe, qui est ensuite utilisé pour acheter les drogues. La majorité de ces prostituées toxicomanes prennent part à la prostitution de rue, car elles ne disposent pas généralement des ressources nécessaires pour travailler de façon autonome dans un bordel ou pour être callgirls, et beaucoup de maisons closes ne veulent pas employer des personnes droguées.

Pour les riverains, la prostitution de rue est souvent très mal vécue car, en termes d’image, elle aurait pour conséquence indirecte de dévaloriser les propriétés du quartier.[réf. souhaitée] Les riverains se plaignent parfois de nuisances causées par les prostituées et se montrent favorables à l’option du cantonnement de la prostitution dans des maisons closes ou des zones urbaines spécifiques, mais cette option relève de la logique NIMBY (Not in my back yard – « pas dans ma cour ») et a pour seul but, tout comme la répression du racolage, de chasser la prostitution de l’espace public pour la reléguer dans des lieux clandestins ou des zones isolées où les prostituées seront encore plus vulnérables30.

Selon Sabine Dusch31, la prostitution engendrerait un chiffre d’affaires mondial de 60 milliards d’euros. En 1998, l’Organisation des Nations unies32 estimait que, chaque année, quatre millions de personnes se prostitueraient, ce qui générerait entre 5 et 7 milliards de dollars US de profits aux groupes criminels.

Trafic d’êtres humains

Article détaillé : Traite des êtres humains.

Certaines femmes sont forcées, par le trafic d’êtres humains, à se prostituer. Dans le cadre spécifique de la prostitution forcée, des réseaux criminels peuvent utiliser des techniques de contrainte comme la confiscation de papiers d’identité, le chantage familial, la surveillance par des souteneurs. Il arrive que les prostituées soient l’objet de trafic et soient vendues. Elles peuvent également être droguées de force afin d’être plus faciles à surveiller. Les destinations les plus communes pour les victimes de la traite des êtres humains sont la Thaïlande, le Japon, Israël, la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Italie, la Turquie et les États-Unis, selon un rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime33. Beaucoup de femmes, dans le cadre de cette activité, émigrent vers des pays parfois très éloignés34. Les principales sources de traite de personnes comprennent la Thaïlande, la Chine, le Nigeria, l’Albanie, la Bulgarie, la Biélorussie, la Moldavie et l’Ukraine33.

Actuellement, le trafic d’êtres humains en Asie par le crime organisé, décrit comme le plus grand esclavage sexuel de l’histoire35, est largement composé de femmes et d’enfants.

Prostitution enfantine

La prostitution des enfants est un problème grave dans de nombreux pays. Les enfants sont souvent contraints à la prostitution par les structures sociales et les agents individuels. La pauvreté, les problèmes sociaux, la corruption et la criminalité contribuent à la prolifération de la prostitution des enfants.

En Inde, la police fédérale a annoncé qu’environ 1,2 million d’enfants sont soupçonnés d’être impliqués dans la prostitution36.

En Thaïlande, le nombre exact d’enfants prostitués n’est pas connu, mais le Thailand’s Health System Research Institute soutient que les enfants représenteraient 40 % des prostitués thailandais37.

Aux Philippines, il y a 60 000 à 100 000 enfants prostitués, selon l’UNICEF et des organisations non gouvernementales38.

En Colombie, on estime qu’il y a 35 000 enfants prostitués, dont 5 000 à 10 000 d’entre eux dans les rues de Bogota39,40.

En Suisse, la prostitution est toujours légale pour les mineurs de 16 à 18 ans. Cependant, le parlement légifère actuellement à la suite de plaintes de la Cour européenne des droits de l’homme et des États-Unis41. Les prostitués mineurs sont estimés être entre 1 500 et 3 000 sur le territoire helvétique.

Vocabulaire

pastedGraphic_7.pngDévelopper Cette section ne cite pas suffisamment ses sources (février 2016).
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Une prostituée urbaine s’adressant à un client potentiel à Turin, en Italie, 2005.

Autour de la prostitution s’est créé un vocabulaire argotique pour décrire l’activité ou la personne l’exerçant. Le plus souvent, ces expressions ont pris un caractère péjoratif. On qualifie par exemple une prostituée – mais aussi une femme libertine – de « femme de mauvaise vie ». Les prostituées peuvent également être appelées « filles de joie », dans un registre plus enjoué et moins péjoratif.

Faire le trottoir : métonymie décrivant la façon dont la prostituée attend un client. Le terme « péripatéticienne » est également utilisé pour désigner les prostituées « faisant le trottoir », renvoyant au terme grec peripatein (se promener)42. En créole d’Afrique de l’Ouest, une prostituée est une « trottoire » ou une « cul-boutique », d’où l’expression faire boutique mon cul43.

La prostitution est parfois appelée « le plus vieux métier du monde » (expression employée pour la première fois par Rudyard Kipling en 1888 dans sa nouvelle Sur le mur de la ville en pleine ère victorienne puis reprise par les professionnels de la santé au début du xxe siècle44), ce qu’interroge l’historienne Michelle Perrot. Dans l’Ancien Testament, voir Tamar (Bible) et Rahab. Dans le Nouveau, voir Marie-Madeleine.

Pour des anthropologues ce serait plutôt le chamanisme, avec les guérisseurs, qui aurait droit à cette dénomination45 tandis que pour d’autres ce serait le métier de sage-femme. D’ailleurs le terme métier eut un sens varié au cours du temps historique.

Seule entre toutes les cités, Sparte est réputée en Grèce pour n’abriter aucune pornê. Plutarque46 l’explique par l’absence de métaux précieux et de véritable monnaie — Sparte utilise une monnaie de fer qui n’est reconnue nulle part ailleurs : aucun proxénète ne trouverait d’intérêt à s’y installer. De fait, on ne trouve pas de trace de prostitution commune à Sparte à l’époque archaïque ou classique.

La fille à soldat est une prostituée qui opère autour des armées en campagne et des casernements. On parle aussi de bordel militaire de campagne.

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Camionnettes dans lesquelles exercent des prostituées, à Lyon, France.

L’abattage consiste à se prostituer un grand nombre de fois par jour avec des prix très bas. Les maisons d’abattage furent le plus souvent fréquentées par les clients peu fortunés : militaires (voir femmes de réconfort), marins et migrants. Depuis[Quand ?][réf. nécessaire] quelques années cette pratique fait un retour en force par le biais des « tours » : des escortes des pays de l’est s’installent pour une courte période dans un hôtel d’une grosse ville européenne et reçoivent un grand nombre de clients par jour (souvent plus de 10)47. En France, il faut dire que ce fut jusqu’à plus de 50 clients pour certaines filles dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris, avant la loi dite « rattachement des familles ». Les passes étaient alors pratiquées sans aucune hygiène : ni savon, ni préservatif. De nos jours, la prostitution dans les camionnettes ou autocaravanes du bois de Vincennes, s’apparente à l’abattage : quotidiennement, plus d’une trentaine de fellations pour telle ou telle fille aux heures de « sortie des bureaux »[réf. souhaitée]. Dans certains cas, une maquerelle (ou mama-san(en) s’il s’agit d’une asiatique) racole auprès d’un van qui contient les filles. Quand un automobiliste s’arrête les prostituées sortent du van pour lui permettre de choisir [réf. nécessaire].

Une call girl ou escort se prostitue sur un appel téléphonique. La prostituée peut recevoir le client à domicile ou se déplacer. Les numéros sont diffusés par petites annonces dans des journaux ou de plus en plus par Internet. La dame peut être indépendante ou exercer par le biais d’une agence. Certaines escort-girls dites « de luxe » peuvent, moyennant finance prendre l’avion et ainsi avoir une activité et une renommée planétaire. On retrouve aussi des hommes dans cette activité, et, parfois, des actrices du cinéma pornographique.

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Une tapineuse en pleine négociation.

La prostitution de rue, le tapin, consiste à racoler les clients en marchant sur la voie publique, en prétendant faire de l’auto-stop, ou assise (chaise personnelle, escaliers d’entrée d’immeuble, etc.), mais généralement dans une tenue aguichante. La forme la plus voyante est limitée par la police à certaines rues et certains horaires, dits du quartier chaud mais certaines prostituées à l’allure discrète opèrent dans les quartiers passants. Les premiers prix pour une « passe » se situent autour de 40 euros[réf. nécessaire]. En 2004, dans l’ouest de l’Europe, des filles proposaient généralement des services dans la voiture à 30 et 50 euros pour dix minutes[réf. nécessaire]. Dans certains pays cette prostitution a lieu le long des routes passantes et sur les aires d’autoroute.

La prostitution de vitrine est typique des pays froids où la prostituée s’expose en tenue légère dans une vitrine. La négociation se fait par gestes à travers la vitre ou à travers une fenêtre prévue à cet effet. C’est une forme de prostitution particulièrement répandue aux Pays-Bas et en Belgique. La maison close, aussi appelée club, boudoir, studio, cabaret ou sauna, permet aux filles de recevoir leurs clients. Ces maisons vont du bouge à l’établissement grand standing avec sabot de paiement par carte. Le client qui y rentre peut demander à voir les filles pour en choisir une après une revue de détail.

La prostitution peut avoir lieu dans tout endroit fréquenté par de potentiel(le)s client(e)s. Cela peut être une discothèque comme une rave party. Le flirty-fishing est une forme de « prostitution missionnaire » mise au point dans la secte des Enfants de Dieu et pratiquée entre 1975 et 1987 : les jeunes et jolies fidèles usaient de leur charme pour fournir de nouveaux adeptes à leur gourou, David Berg (dit Moïse-David)[réf. souhaitée]. Officiellement cette pratique n’a plus cours, la secte ayant été dissoute en 1978.

Dans les grandes villes françaises, certains salons de massage proposent implicitement des prestations qui s’apparentent à de la prostitution puisqu’il y a monnayage de service à caractère sexuel. L’homme qui vient à l’origine se faire masser peut ainsi se voir proposer, contre un pourboire donné généralement en espèces directement à la masseuse dans l’intimité de la pièce de massage, une masturbation allant jusqu’à l’éjaculation (appelée aussi finition manuelle), une fellation ou une pénétration vaginale. Il est ainsi difficile de différencier les salons proposant des prestations de massage classique de ceux proposant des prestations à caractère sexuel, ce qui peut gêner un client non averti. Certains de ces salons ont une façade avec boutique sur rue. D’autres sont plus discrets et doivent être recherchés par le biais de petites annonces ou sur Internet. Beaucoup changent régulièrement d’enseigne commerciale[réf. nécessaire].

La prostitution étudiante existe aussi. En France, la pauvreté des étudiants (225 000 en situation financière difficile) conduirait des jeunes femmes et, à moins grande échelle, des jeunes gens à financer leurs études en se prostituant48. Les moyens de rencontre utilisés pour des relations sans rémunération comme les agences matrimoniales et les forums de rencontres peuvent aussi être détournés ; la véritable nature de la relation est alors sous-entendue discrètement (par des adjectifs tels que « vénal » ou « généreux »49).

La prostitution dans la culture

Peinture

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Laïs de Corinthe (1526) attribuée à Holbein.

Des fresques de Pompéi dépeignent des scènes de séduction, préliminaires, combats érotiques et toute une palette de jeux amoureux entre un homme et une femme50.

L’artiste de la Renaissance Urs Graf réalise des gravures et bustes de prostituées. Dans la toile Laïs de Corinthe (1526) attribuée à Holbein, le peintre réalise une allégorie de l’amour vénal. Ce tableau est peint à Bâle à une époque où la municipalité décide et finance l’ouverture de deux bordels en périphérie du centre-ville51.

L’Entremetteuse de Johannes Vermeer en 1656 est la première scène de genre connue du peintre. Elle s’inscrit dans la tradition, alors vive dans la peinture néerlandaise, des « bordeeltje » (« scènes de prostitution »). Cette tradition a pu prendre comme prétexte la parabole du Fils prodigue de l’Évangile selon Luc, et plus particulièrement le moment où le fils prodigue « dissipe son bien en vivant dans la débauche52 ». L’occasion était donnée, sous couvert de message moralisateur condamnant le vice, l’alcool et la débauche, de satisfaire les désirs d’une clientèle en proie à une morale religieuse de plus en plus rigoriste53.

Jusqu’au xixe siècle, les modèles des nus académiques sont presque54 toujours masculins. Les peintres réalistes et impressionnistes prennent alors pour modèles de nus des femmes de classes sociales inférieures, leurs maîtresses ou des prostituées, ce qui explique qu’ils multiplient les scènes de genre avec ces dernières pour dénoncer l’hypocrisie de la société qui veut masquer l’omniprésence de ce phénomène social (Les Demoiselles des bords de la Seine de Gustave Courbet, l’Olympia de Manet) ou la décadence de la nouvelle bourgeoisie triomphante (voir Les Romains de la décadence de Thomas Couture en 1847), pour briser des tabous ou pour inventer des formes nouvelles de représentation55. La prostituée est également un personnage souvent utilisé dans le mouvement artistique connu sous le nom d’Orientalisme (Odalisque de Jules Joseph Lefebvre, La Grande Odalisque d’Ingres).

Cinéma

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Il existe une catégorie consacrée à ce sujet : Prostitution au cinéma.

Article détaillé : Films abordant le thème de la prostitution.

Musique

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Littérature

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Les rues

Notes et références

  1. a et b 40 à 42 millions de personnes se prostituent dans le monde [archive], Le Figaro, 16/1/2012
  2. Female Prostitution, Customers, and Violence [archive], MARTIN A. MONTO, University of Portland, 17/11/2015, p. 165
  3. Qui sont les clients ? [archive], Fondation Jean-et-Jeanne-Scelles
  4. Prostitution. Faut-il pénaliser les clients ? [archive], Ouest-France, 27/11/2013
  5. (en) revenus annuels de la prostitution. [archive] 30 octobre 2010.
  6. Traite des femmes et prostitution forcée [archive], Amnesty International, 3/9/2004.
  7. « Sanctionner les clients de prostituées : qui est pour, qui est contre ? » [archive], sur lemonde.fr, 23 novembre 2013
  8. Les maisons closes [archive] émission Deux mille ans d’Histoire sur France Inter le 20 octobre 2010
  9. (en) Bartholomew Lee, « « Brass Checks » Return: An Excursus in Erotic Numismatics, or The Spintriae Roll Again », The Journal of Popular Culture, vol. 17, no 2, septembre 1983, p. 142-145 (DOI 10.1111/j.0022-3840.1983.1702_142.x)
  10. La prostitution en question [archive], Sur le site mouvementdunid.org
  11. a et b « Peut-on consentir à se prostituer ? » [archive], sur lemonde.fr, 28 novembre 2013
  12. « Une éthique de la sexualité, entretien avec Judith Butler » [archive], sur vacarme.org, 2 janvier 2003
  13. « ENTRETIEN : Catharine A. MacKinnon » [archive], sur choisirlacausedesfemmes.org
  14. (en) Jessica Spector, Prostitution and Pornography: Philosophical Debate about the Sex Industry, Stanford University Press, 2006, 465 p.
  15. « http://www.claude-goasguen.org/site/interieur.php?assemblee=1&rubr=11&contenu=31#a31 Les arguments d’un député abolitionniste au sujet du racolage passif »(ArchiveWikiwixArchive.isGoogleQue faire ?), sur le site claude-goasguen.org – janvier 2003
  16. [PDF] Étude des législations nationales en matière de prostitution, réalisée par Transcrime pour le parlement européen [archive], sur le site du STRASS, août 2005
  17. Revue trimestriele des droits de l’homme, L’état proxénète, commentaire de l’arrêt de la cour de justice de l’union européenne [archive]
  18. ↑ Alexandre Parent-Duchatelet, cité par Véronique Guienne, « La prostitution, une catégorie sociale construite », Action publique et prostitution, Presses universitaires de Rennes, 2006, p. 19-33
  19. (en)New Norway law bans buying of sex [archive], sur le site news.bbc.co.uk du 1er janvier 2009
  20. (en) Fréttir / A new law makes purchase of sex illegal in Iceland [archive], sur le site Jafnréttisstofa.is du 21 avril 2009
  21. Le Monde 25/06/2012 Un rapport critique la loi sur la pénalisation de la prostitution en Norvège [archive]
  22. ↑ Manifeste du Syndicat du Travail Sexuel
  23. abcdefghij et k site du gouvernement français : fiche par pays, le statut de la prostitution tant masculine que féminine se trouve dans la section compléments : diplomatie [archive]
  24. Arabie saoudite [archive], sur le site agora.qc.ca
  25. Une nouvelle estimation du nombre des exécutions et 3 nouvelles pendaisons [archive], sur le site iran-resist.org
  26. 2008 Human Rights Report: China (includes Tibet, Hong Kong, and Macau) [archive], sur le site state.gov du 25 février 2009
  27. 2008 Human Rights Reports: Viêt Nam [archive], sur le site state.gov du 25 février 2009
  28. PDM : Troisième rapport présenté par le Yémen au Comité des droits de l’homme (extraits) [archive], sur le site peinedemort.org
  29. « Prostitution : le Sénat supprime la pénalisation des clients de la proposition de loi » [archive], sur lemonde.fr, 8 juillet 2014
  30. ↑ Lilian Mathieu, sociologue, CNRS, « Femmes rebelles : Se prostituer? Jamais par plaisir », Manière de voir, avril-mai 2003, p. 52
  31. ↑ Dusch, Sabine (2002), « Le trafic d’êtres humains », Paris, Presses Universitaires de France
  32. ↑ Stalker, Peter (2000) « Workers Without Frontiers. The Impact of Globalization on International Migration », Organisation internationale du travail Genève
  33. a et b (en) UN highlights human trafficking [archive], sur le site news.bbc.co.uk du 26 mars 2007
  34. La traite – présentée par le sociologue abolitionniste Richard Poulin [archive], sur le site alternatives.ca – (2006)
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  38. (en)PHILIPPINES-CHILDREN: Scourge of Child Prostitution [archive], sur le site ips.fi
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  40. (en) Soaring child prostitution in Colombia [archive], sur le site news.bbc.co.uk du 27 janvier 2001
  41. Prostitution des mineurs: la Suisse visée par un rapport américain [archive], sur le site 24heures.ch du 28 juin 2011
  42. ↑ . Charles Baudelaire, traduisant de Quincey, 1860 : Cf. Dictionnaire historique de la langue française, dir. Alain Rey, Robert, 3e éd. 2001.
  43. ↑ Jean-Yves Ruaux, « Faire boutique son cul » [archive], sur voyagessansbalises, 27 janvier 2011
  44. ↑ Forrest Wickman, « La prostitution est-elle vraiment le plus vieux métier du monde? » [archive], sur Slate, 15 mars 2012
  45. (en) Dr Robert L. Carneiro « Subsistence and Social Structure: An Ecological Study of the Kuikuru Indians » 1957
  46. Plutarque : Vie de Lycurgue, IX, 6
  47. ↑ Louise Couvelaire, « Un « sex tour » et puis s’en vont » [archive], sur lemonde.fr, 9 mars 2012
  48. La prostitution gagne les bancs de la fac [archive], sur le site lefigaro.fr
  49. ↑ Marion Dhoudain, « Étudiante et prostituée, la triste réalité » [archive], sur lenouveaumontpellier.fr, 14 septembre 2014
  50. ↑ Fabienne Casta-Rosaz, Histoire de la sexualité en Occident, Martinière, 2004, p. 62
  51. ↑ Georg Schmidt, Le Musée de Bâle de Holbein à Picasso, Art et Style, 1952, p. 24
  52. Lc 15,11-31
  53. ↑ Norbert Schneider, Vermeer 1632-1675 : ou les sentiments dissimulés, Taschen, 2005, p. 23
  54. ↑ En France, les femmes sont admises comme modèles à l’académie royale de peinture et de sculpture dès 1759, mais elles doivent être habillées et l’étude se limite à la tête. Quelques femmes posant nues existent dans les ateliers privés dès le xvie siècle.
  55. ↑ Martial Guédron, De chair et de marbre, Honoré Champion, 2003, p. 26

Bibliographie

Études

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  • Alain Corbin, Les Filles de noce: Misère sexuelle et prostitution au xixe siècle, Flammarion « Champs », 1999
  • Catherine Deschamps, Le Sexe et l’argent des trottoirs, Hachette Littératures, 2006
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    • L’Amour en Occident à l’époque moderne, Albin Michel, 1976 (rééd. Éditions Complexes, 1984)
    • L’âge d’or de la prostitution : de 1870 à nos jours, Omnibus, 1993 (ISBN 978-2-259-02706-9), Hachette Littérature, 1994 (ISBN 978-2-01-278709-4)
  • Paulette Songue, Prostitution en Afrique : l’exemple de Yaoundé, L’Harmattan, 2000
  • Christelle Taraud, La prostitution coloniale. Algérie, Tunisie, Maroc (1830-1962), Paris, Payot & Rivages, Coll. «Histoire», 2003, 496 p. (ISBN 978-2-228-89705-1)
  • Joanna Phoenix, Making sense of prostitution, New York, Macmillan press, 1999.
  • Abraham Flexner, La Prostitution en Europe, (éd. et préf.) H. Minod., Payot, 1919.
  • Brigitte Rochelandet, Histoire de la prostitution: Du Moyen Âge au xxe siècle, Éditions Cabédita, Coll. Archives vivantes, 2007, 156 p.
  • Rush F., Le Secret le mieux gardé : l’exploitation sexuelle des enfants, Denoël-Gonthier, Paris 1980 (1983).
  • Georgina Vaz Cabral, La Traite des êtres humains ; Réalités de l’esclavage contemporain, Maspero, 2006
  • (en) Luise White, The Comfort of Home: Prostitution in Colonial Nairobi, Chicago, University of Chicago Press, 1990, XIII + 285 p.
  • (en) Merry E. Wiesner-Hanks, Christianity and Sexuality in the Early Modern World, Routledge, London, 2000.
  • Theodore Zeldin, Histoire des passions françaises, 1848-1945, tome I, Ambition et Amour, Seuil, Points-Histoire, 1978.
  • Louise Dionne, « Prostitution : un crime sans victimes ? », Relations, no 759, septembre 2012, p. 8 (lire en ligne [archive]).

Enquêtes

  • Jean-Luc Hennig, Les Garçons de passe ; Enquête sur la prostitution masculine, 1979
  • Elisabeth Salvaresi, Travelo : enquête sur la prostitution travestie, Presses de la renaissance, 1982
  • Le Livre noir de la prostitution, Albin Michel, 1999
  • Eva Clouet, La prostitution étudiante à l’heure des nouvelles technologies de communications, Max Milo, France, 2007, 188p.
  • Elsa Cayat et Antonio Fischetti, Le Désir et la putain ; Les Enjeux cachés de la sexualité masculine, Albin Michel, 2007
  • Rithy Panh avec Louise Lorentz, Le Papier ne peut pas envelopper la braise, Grasset, 2007
  • Jean-Luc Hennig, Grisélidis, courtisane, Paris, Albin Michel, 1981; réédition, Éditions Verticales, 2011
  • Catherine Marx, Les différents visages de la prostitution (Débat citoyen), préfacé par Brigitte Lahaie, Éditions de l’Éveil, 2014

Rapports officiels

  • [1] [archive] »Prostitution : fragilité accrue au nom de la loi » (Rapport de Médecins du Monde)
  • [2] [archive] »De nouvelles zones de non-droit : les prostituées face à l’arbitraire policier » (Rapport de la Ligue des droits de l’homme, du Syndicat de la magistrature et du Syndicat des avocats de France)

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Le nombre de prostituées a explosé dans les cités

Par LEXPRESS.fr ,

publié le 05/12/2018 à 12:45 , mis à jour à 20:32

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Le nombre d’affaires liées à la prostitution est passé à 84 en 2017, soit 4 fois plus qu’il y a deux ans (image d’illustration) afp.com/Remy Gabalda

Le phénomène, qui touche un nombre croissant de mineures, a commencé dans l’agglomération de Marseille.

Le nombre de prostituées explose dans les cités. Selon Le Figaro, le nombre d’affaires liées à la prostitution a quadruplé en deux ans, pour atteindre 84 procédures en 2017. Le phénomène a commencé à Marseille, avant de s’étendre à toute la France. Et il est d’autant plus inquiétant qu’il touche de plus en plus de mineures. Sur les 193 victimes recensées en 2017, elles étaient en effet plus de la moitié à avoir moins de 18 ans.  

Des proxénètes encore mineurs

« Il s’agit souvent de filles désocialisées, un peu paumées, en rupture familiale ou vivant en foyer », explique l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (Ocrteh) au Figaro. Et précise que « le recrutement se fait lors de soirées ou encore de sorties entre jeunes ». Les prostituées sont souvent repérées par des proxénètes « de circonstances », qui utilisent ces revenus en complément de trafics et petits braquages. Sur les 238 interpellés l’an dernier, 12,6% étaient même encore mineurs. 

Les tarifs oscillent entre 50 euros les quinze minutes et 150 euros l’heure, soutient le quotidien. Certaines prostituées se qualifient même d’escort girls, sans pratiquer des tarifs aussi élevées que ces dernières. 

Des facteurs multiples

Contactée par L’Express, Mylène Juste, secrétaire générale du Syndicat du travail sexuel (STRASS), affirme que l’un des problèmes qui se pose est que ces prostituées « occasionnelles » sont souvent mal informées. « Si elles sont mineures, qu’elles ne se prostituent pas de leur plein gré parce qu’elles subissent des pressions, ces personnes ne vont pas venir auprès d’une organisation comme le STRASS pour se renseigner sur leurs droits », déclare-t-elle. Face à certains réseaux étrangers, Mylène Juste affirme que ce sont parfois les prostituées elles-mêmes qui s’organisent pour informer les mineures de ce qui les attend en France. 

LIRE AUSSI >> Une pub incite à la prostitution étudiante devant les facs à Paris 

La secrétaire générale du STRASS livre aussi une analyse personnelle du phénomène. « Si les autorités restreignent l’accès des professionnelles au terrain avec des lois à visée abolitionnistes, mais que dans le même temps, la paupérisation des gens se poursuit, la prostitution se déplace vers d’autres populations plus fragiles », indique-t-elle. « Dans le contexte de quartiers qui s’auto-organisent de plus en plus, s’ajoutent aussi toutes sortes de facteurs comme la perte d’influence des parents, le manque de suivi de travail scolaire des jeunes filles, leur maturité et leur précocité sexuelle… Donc une loi qui dit ‘ne tapinez pas’ ne change rien à la situation. »  

LIRE NOTRE DOSSIER COMPLET

La prostitution

Selon Mylène Juste, il faudrait avant tout « une protection des prostituées dans le droit commun » pour limiter d’éventuels abus de la part des proxénètes ou des clients. 

Lien Article https://www.lexpress.fr/actualite/societe/le-nombre-de-prostituees-a-explose-dans-les-cites_2051944.html : les abolitionnistes comptent contrer la QPC en faisant une Tribune et en interpellant Macron (qui a autre chose à foutre heureusement) et elles vont argumenter sur la prostitution dans les cités et sa violence. Je veux mettre en avant que c’est la loi, entre autre, qui en est responsable. Le but de mon intervention sur ce phénomène,  est de dire que c’est la loi qui fait que les pro en chient et des opportunistes sautent sur cette manne prohibitionniste pour faire tapiner les jeunes filles en cité. J’en suis malade. Mais c’est un ensemble, une convergence entre paupérisation et lois de merde. Le fait que la prosti occasionnelle et sur mineures a explosé en « cité » est directement imputable à la loi de péna du client. J’explique : il y a de la demande et de la misère. Si les pros étaient en nombre et dans des bonnes conditions de taf sécurisées pour le client et elles dans la rue ou sur internet, il n’y aurait pas de déplacement vers l’abus de julo opportunistes qui mettent en place une organisation pour prendre des thunes sur les passes de gamines et les abuser car certes elles veulent du confort et du brillant Et je ne sais combien de tartes dans la gueule et d’abus sexuels elles subissent pour servir leurs julo et assouvir leur espoir de se payer des louboutins mais j’en suis malade.malade.Mais comment imaginer qu’un type se serve du cul d’une gamine de 14 15 16 ans parceque derrière y a le julo qui surveille et ça à cause des lois qui les dissuade de venir nous voir pour ça. J’ai pas de mots assez dur envers les promoteurs d’une telle loi. J ‘attends le verdict QPC. 

VIOLENCES

Prostitution: minuit au Bois de Boulogne

Par Thibaut Solano,

publié le 30/11/2018 à 11:30

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Les policiers du commissariat du XVIe arrondissement de Paris patrouillent au bois de Boulogne Stephane LAGOUTTE / M.Y.O.P

Après le meurtre d’une prostituée cet été, les plaintes pour agression sont en hausse. Police, associations et travailleuses tentent d’endiguer la violence.

Les flics l’appellent le « carré magique ». Un sous-bois où quelques bâches abritent le commerce de travailleuses du sexe. En attendant le client, les filles court-vêtues boivent du vin chaud pour oublier les douze degrés de l’automne. Elles plaisantent et parlent de leur pays d’origine, l’Equateur, où leur famille les croit « femme de ménage ». Certaines le sont à mi-temps.  

L’Express 

Voix Express du 29 novembre : les dames du Bois de Boulogne (T. Sollano)

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Ecoutez Thibaut Solano raconter ses virées au bois de Boulogne, sur la trace des prostituées et des violences qu’elles y subissent (sur SoundCloud). 

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Un instant plus tôt, l’une d’elles a passé un mauvais quart d’heure. « C’est un client qui n’avait pas pu finir la dernière fois parce que vous étiez arrivés, raconte-t-elle en espagnol aux trois policiers qui l’écoutent. Il me réclamait ses 20 euros, il voulait me frapper alors j’ai rendu l’argent. » L’un des agents traduit pour ses collègues ses mots saccadés. « C’était un Arabe avec une capuche », décrit-elle. « Tu veux passer au commissariat ? » « Non, pas la peine, je dois rentrer au pays demain. » En regagnant la voiture, l’un des gardiens de la paix souffle, fataliste : « De toute façon, elle n’aurait pas porté plainte. » 

400 prostituées au bois

Il est 19 heures : Yoann, Pierre et Pierrot patrouillent au bois de Boulogne. Ces trois hommes de la brigade de contact du XVIe arrondissement connaissent par coeur le secteur, qu’ils arpentent en voiture ou à VTT pour s’enfoncer dans ses profondeurs. Leurs visages sont devenus familiers pour nombre de prostituées, mais pas toujours assez pour les convaincre de se rendre au poste pour témoigner. 

Au « Bois », la présence bleu marine est permanente mais le territoire est vaste. Environ 400 prostituées se répartissent en respectant des frontières tracées par les usages historiques. A la porte Dauphine, on aperçoit de jeunes hommes, dans une proportion marginale. Sur l’allée de la Reine-Marguerite, des filles d’Europe de l’Est, plus nombreuses. Et partout ailleurs, une large majorité de Latino-Américaines, trans ou travestis. Les deux-tiers exercent la nuit sur le trottoir ou dans une camionnette, souvent louée à un proxénète. 

A mesure que la nuit tombe, les fonctionnaires éclairent les fourrés à l’aide d’un spot aveuglant pour discerner une éventuelle présence suspecte. Sur le chemin du Pré Catelan, entre les feuillages, ce n’est pas un couple éphémère mais un petit mémorial qui apparaît. Les rubans rouge et blanc qui le délimitent – des scellés de police – rappellent que l’autel a d’abord été une scène de crime. C’est là qu’on a retrouvé le corps nu et ensanglanté de Vanesa Campos, le 16 août dernier. La photo de son visage, souriant comme sur une photo Instagram, éclaire les fleurs et les bougies fondues, sous les mots de ses amis : « Descanza en paz ». Repose en paix. 

Originaire du Pérou et transsexuelle, Vanesa Campos est morte après avoir reçu une balle dans le thorax. Celles qui l’ont côtoyée la décrivent comme une personne « qui ne cherchait pas les problèmes », « le coeur sur la main », proposant de partager une boisson chaude l’hiver et « voulant juste gagner son argent ». Elle aurait tenté de s’interposer alors qu’un groupe voulait en découdre avec un protecteur, un homme payé pour veiller à la sécurité des travailleuses. Le tireur et ses complices ont pris la fuite mais, depuis, neuf personnes ont été interpellées. Un autre est encore recherché. Leur profil correspond à la description que la rumeur charriait au bois de Boulogne, « une bande d’Egyptiens ultraviolents » qui dévalisait les voitures de clients pendant les passes depuis deux ou trois ans. Un témoignage relate aussi un viol. 

Un chiffre noir des agressions

« Je suis là depuis 2006 et je n’ai connu que deux homicides par arme à feu » souligne Pierrot, le plus expérimenté des trois policiers. Malgré la réputation des lieux, la mort est moins répandue qu’on ne le croit. « On savait qu’une bande ‘roulottait’, ajoute-t-il. Mais à mon avis, seuls 20% des vols donnent lieu à une plainte. » La plupart des victimes préfèrent taire un larcin que reconnaître leur présence ici. 

A notre passage, les silhouettes se succèdent le long des allées. Certaines attendent poitrine offerte, d’autres avalent debout une salade en barquette, tandis que cinq ou six rats cavalent autour pour manger des miettes. Toutes ou presque témoignent d’une aggravation de la violence. Des insultes, des jets de bouteille, des menaces avec arme. L’une d’elles nous montre une vidéo qui circule sur les réseaux sociaux. On y voit une prostituée accostée par les occupants d’une voiture : « C’est combien la douche ? » Brusquement, le visage de cette trans est aspergé avec un petit extincteur, entraînant l’hilarité du filmeur.  

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Le mémorial dressé pour Vanesa Campos, tuée le 16 août 2018.Stephane LAGOUTTE / M.Y.O.P

« Il existe un chiffre noir des agressions, assure la commissaire du XVIe arrondissement, qui ne souhaite pas que son nom apparaisse. C’est-à-dire des faits qui ne sont pas dénoncés. Mais, pour nous, c’est plutôt stable, même s’il y a eu un peu d’emballement après le meurtre de Vanesa Campos, avec des cas médiatisés qui n’étaient pas liés au crime. » Comme celui du 18 septembre où un travesti s’est fait dépouiller de son sac et a été légèrement blessé par le véhicule de son voleur. Début novembre, l’agression sous la menace d’une arme d’un autre travesti par un client a déclenché une enquête confiée à la police judiciaire. 

La hausse des plaintes est incontestable : au cours des neuf premiers mois de l’année, 18 faits de violence contre les prostituées ont été recensés au bois de Boulogne, contre 8 l’année dernière. Mais 8 dossiers ont été élucidés cette année, alors qu’aucun ne l’avait été en 2017.  

La loi de 2016 en question

Pour plusieurs associations qui oeuvrent à la défense des travailleuses du sexe (TDS), la montée de l’insécurité serait liée à la loi de 2016 qui punit le client d’une amende. Sous leur impulsion, l’affaire Vanesa Campos est devenue le symbole de ses effets pervers. En comparaison, en juin 2017, le meurtre à coups de couteau d’une prostituée bulgare n’avait pas fait autant de bruit.  

« Plus on réprime, plus la violence augmente, assure Giovanna Rincon, directrice d’Acceptess-T. Les personnes sont obligées de s’isoler et se placent donc dans une forme de faiblesse. » Une étude réalisée avec ces mêmes associations a révélé en avril dernier qu’elles consentent aussi à des relations non protégées ou à des prix cassés pour compenser la raréfaction du chaland. Or, poursuit-elle, « Vanesa est arrivée en France l’année où la loi a été adoptée. Elle s’est mise à travailler dans un lieu isolé et obscur parce que d’autres filles s’y étaient retranchées ».  

Retour au « Bois ». Il est 22 heures et Houda commence son service à quelques centaines de mètres de la Fondation Louis Vuitton et du complexe sportif Lagardère Paris Racing, donnant au site un aspect schizophrène. « On est des proies, observe-t-elle. C’est encore plus dangereux le vendredi et le samedi parce qu’il y a des bandes de jeunes alcoolisés. Mais depuis le meurtre de Vanesa, il y a de moins en moins de clients. » 

Houda, d’origine algérienne, a 22 ans et nous raconte qu’elle a débuté neuf ans plus tôt. Le temps d’un calcul mental glaçant, elle poursuit son récit : « Moi, je travaille en bande et je ne le fais plus que trois jours par semaine pour payer mes clopes. Mais quand on est nouvelle, c’est pire parce qu’on n’a qu’un fragment de trottoir. » Aux agressions de la part de clients s’ajoutent des altercations pour des questions de territoire.  

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Une sanction qui dépasse rarement 200 euros

En six heures de ronde, les policiers de la brigade de contact harponnent une dizaine de promeneurs. C’est un quidam qui revient d’un sous-bois après avoir soulagé « un besoin urgent ». Un groupe de jeunes qui déambulent pour « rentrer chez eux », sauf qu’ils habitent à l’autre bout de Paris. Un automobiliste descendu de voiture pour constater une éraflure sur sa portière. « Il faudrait qu’on fasse un livre de toutes les excuses bidon » préfère plaisanter l’un des gardiens de la paix. Quand ils ne sont pas repérés en pleine action, les badauds sont invités à décamper. S’ils sont surpris en flagrant délit, sous une bâche ou à l’arrière d’une berline, ils risquent 1500 euros d’amende. Même si, en pratique, la sanction dépasse rarement 200 euros. Au bois de Boulogne, depuis le début de l’année, il y a eu 214 contraventions pour achat d’acte sexuel, soit environ une par jour. Les chiffres sont stables d’une année à l’autre. Comme si la dissuasion ne fonctionnait plus. 

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En six heures de patrouille, les policiers questionnent une dizaine d’hommes dans le secteur. .Stephane LAGOUTTE / M.Y.O.P

« La pénalisation du client, c’est une belle connerie », juge Chantal (*), la cinquantaine, qui tient sa tente à l’extrémité du carré magique depuis huit ans. Avec sa gouaille à l’ancienne, elle déplore un jeu du chat et de la souris « ridicule » et défend son métier : « On est nécessaire pour les hommes célibataires. Pour les hommes mariés mais dont la femme ne veut plus coucher. Pour les gens qui ne vont pas bien. Y en a avec qui on n’a pas de rapport, c’est juste pour faire de la psychologie ! »  

Les associations veulent enterrer la loi et se mobilisent dans la rue, les médias et même devant le conseil constitutionnel. En off, des enquêteurs se montrent dubitatifs sur l’efficacité de la législation. Mais regrettent le texte de 2003 (abrogé en 2016) qui pénalisait le racolage. « Ça aboutissait rarement à une condamnation mais au moins, on pouvait obtenir des infos sur un réseau de proxénétisme le temps de la garde à vue d’une prostituée », glisse une source spécialisée.  

Libération de la parole

Les causes de la hausse des signalements divisent les observateurs. « Il y a peut-être davantage une libération de la parole depuis le meurtre de Vanesa Campos, juge la commissaire du XVIe arrondissement. Dans ce milieu, les gens hésitent toujours à porter plainte. Mais nous avons une relation privilégiée avec les prostituées et, contrairement à ce qu’on entend ici ou là, nous prenons leurs dépositions. » 

Beaucoup vivent en situation irrégulière, la peur des flics au ventre. Mais les militants associatifs les incitent à franchir la porte du commissariat. « On les informe de leurs droits fondamentaux, indique Giovanna Rincon, d’Acceptess-T. On leur explique qu’elles ne seront pas expulsées si elles déposent plainte. Et qu’elles ne seront pas non plus obligées de renoncer à ce travail pour le faire. »  

Le discours ne passe pas toujours facilement. Il est maintenant 23 heures et la tournée des policiers fait étape devant une fourgonnette blanche, garée le long d’un trottoir. A bord, Jean-Damien et son équipe de bénévoles d’Aux captifs, la libération maraudent en proposant des cafés. Yasmia, Sarah, Aliah profitent de cette pause mais à la vue des uniformes, les sourires disparaissent et les reproches fusent. « On a besoin de sécurité, pas de flics pour nos clients » revendiquent-elles. Pour elles, plus question de porter plainte. « Quand on va au commissariat, on nous appelle Monsieur. On se moque de nous et ça ne donne pas de résultat ! »  

Cette méfiance les pousse à adopter une forme « d’autogestion ». Pour diminuer l’obscurité des bois, plusieurs ont accroché des lumières artisanales aux arbres. Depuis le meurtre de Vanesa Campos, les policiers ont noté que les camionnettes étaient moins espacées les unes des autres. Des travailleuses communiquent également par le réseau WhatsApp sur leur smartphone et prennent en photo les plaques d’immatriculation de visiteurs irrespectueux. Le programme organisé par Médecins du monde – Jasmine, du nom d’une TDS suédoise, poignardée par le père de ses deux enfants en 2013 – propose aussi des formations à l’autodéfense.  

Même si le sujet reste tabou, il arrive que certaines prostituées paient, quelques dizaines d’euros, des hommes pour garantir leur sécurité. Mais ces gros bras s’exposent à une condamnation pour proxénétisme, beaucoup plus lourde qu’une amende pour « achat d’acte sexuel ».  

Minuit sonne et la ronde de Yoann, Pierre et Pierrot touche à sa fin. Aucune interpellation ce soir. En repartant, on croise encore des voitures roulant au pas. Probablement des conducteurs égarés qui cherchent leur chemin.  

MEURTRE DE VANESA CAMPOS

Au bois de Boulogne, une « mafia » terrorise les prostituées

Par AFP ,

publié le 30/08/2018 à 16:23

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De plus en plus de personnes profitent de l’isolement des prostituées pour les voler ou racketter leurs clients. afp.com/THOMAS SAMSON

Depuis le meurtre de Vanesa Campos, les travailleuses du sexe vivent dans la peur. Cinq des agresseurs présumés de Vanessa ont été mis en examen.

Le spot aveuglant de sa camionnette blanche fatiguée perce la canopée: au bois de Boulogne, Romina, prostituée trans équatorienne, attend dans la « peur » le client, devenu rare depuis deux semaines et le meurtre de sa « compañera » Vanesa Campos, commis « par une mafia ». 

LIRE AUSSI >> Le procès des maquerelles nigérianes 

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« Ce fut une nuit horrible », se souvient-elle, 38 ans, dont la longue chevelure noire boucle jusque sur son opulente poitrine. Ce jeudi 16 août, route du Pré Catelan, à une centaine de mètre du huppé Lagardère Paris Racing, plusieurs détonations déchirent l’air aux alentours de 23 heures.  

Vanesa, une travailleuse du sexe péruvienne de 36 ans, s’époumone : « Chicas todas ! » (« toutes les filles ! »), le cri de ralliement de ces prostituées sud-américaines dès qu’un problème survient. La jeune femme est retrouvée peu après agonisante près de son abri de fortune, quelques draps tendus dans un bosquet à la végétation chaotique. 

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Romina, une prostituée trans équatorienne, est prise en photo dans sa camionnette au Bois de Boulogne, le 28 août 2018afp.com/Lionel BONAVENTURE

Des endroits plus isolés

Cinq de ses agresseurs présumés ont depuis été mis en examen pour « meurtre commis en bande organisée » et « vols en réunion avec dégradations », et placés en détention provisoire. 

Arrivée en France en 2016, Vanesa « était venue chercher une meilleure situation pour aider sa famille et sortir de la misère », explique à l’AFP sa compatriote Sandra. Également prostituée, mais dans un autre secteur du Bois de Boulogne, elle partageait avec la victime un studio à Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine).  

LIRE AUSSI >> Meurtre de Vanesa Campos: les associations dénoncent une « responsabilité » politique » 

« La seule chose qui l’embêtait, c’était le danger au travail. Elle n’y allait jamais seule. Le bois, c’est obscur, tu rentres dedans sans jamais savoir si tu vas en sortir », explique la jeune femme. Depuis le vote en 2016 de la loi prostitution, l’achat d’un acte sexuel est passible d’une amende de 1 500 euros, 3 750 euros si récidive. 

Pour échapper à la police, les clients contraignent désormais les travailleuses du sexe à exercer dans des endroits plus isolés où elles sont davantage exposées aux agressions, ont dénoncé plusieurs organisations présentes aux rassemblements en hommage à Vanesa Campos. Le dernier s’est tenu mercredi soir à Paris. 

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Plusieurs centaines de travailleurs sexuels et militants LGBT défilent le 24 août 2018 jusqu’au Bois de Boulogne où Vanesa Campos, une prostituée a été tuée par plusieurs hommes dans la nuit du 16 au 17 aoûtafp.com/Lionel BONAVENTURE

« C’est devenu quasiment une mafia »

Selon les premiers éléments de l’enquête, Vanesa Campos a été tuée alors qu’elle tentait d’empêcher des « roulottiers » de dépouiller l’un de ses clients. L’un des suspects est même soupçonné de s’être servi d’une arme dérobée à un policier une semaine plus tôt dans le bois. 

LIRE AUSSI >> Le corps démembré d’une femme découvert dans le Bois de Boulogne 

Romina fait remonter les premières agressions à 2013, date à laquelle elle a commencé à se prostituer. « Au début, il n’y avait qu’un homme », qui cassait les vitres des voitures des clients pendant les passes pour dérober leurs affaires.  

Puis, « il y a de plus en plus de gens, c’est devenu quasiment une mafia », dit-elle: « Ils avaient fait de cet endroit leur territoire ». L’un d’eux, passant son pouce sur sa gorge, l’avait déjà menacée de mort. « Les filles étaient agressés tous les jours. Certaines étaient même violées », affirme Kouka Garcia, présidente de Pari-T, une association de soutien aux personnes transgenres. 

« Vous attendez quoi, un mort ? »

Des clients ont même fini par s’attaquer aux prostituées, leur demandant de « rappeler leur mac », persuadés qu’elles étaient de mèche avec les agresseurs, raconte Romina. 

Plusieurs fois, elle et ses « compañeras » ont alerté la police qui, faute de preuves, n’a pas mené d’investigations approfondies. « Vous attendez quoi pour faire quelque chose, un mort ? », a-t-elle lancé un jour à une policière. 

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LIRE AUSSI >> Prostituées, clients, bénévoles: un soir au bois de Boulogne… 

Depuis le drame, les forces de l’ordre ont intensifié leurs rondes, comme l’a constaté l’AFP sur place. Une présence à double tranchant, souligne Romina : « C’est bien que la police fasse plus attention à nous », mais les clients sont « beaucoup moins » nombreux. 

Les interpellations des suspects n’ont pas suffi à rassurer les prostituées. « Les filles se sentent complètement perdues, elles se demandent qui va les protéger. Certaines n’arrivent plus à dormir, ni même à parler », explique Giovanna Rincon, directrice d’Acceptess-T, une autre association de défense des personnes trans. 

LIRE NOTRE DOSSIER COMPLET

La prostitution

« Les filles ont très peur », renchérit Kouka Garcia. Si certaines ont déserté le bois ces derniers jours, la militante sait que plupart y reviendront, la peur au ventre : « Elles n’ont pas le choix, il faut bien qu’elles se payent à manger et la chambre d’hôtel ». 

PROSTITUTION

Le procès des maquerelles nigérianes

Par Anne Vidalie,

publié le 14/05/2018 à 10:16

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Un réseau nigérian comparaît pour traite d’êtres humains et proxénétisme en bande organisée. afp.com/Thomas Samson

Onze Nigérianes sont jugées à partir du 14 mai à Paris : elles achetaient des filles au pays pour les prostituer en France.

L’avenir n’est pas rose à Bénin-City, ville du sud du Nigéria rongée par le chômage et saignée par l’émigration. Aussi, lorsque « Mama DJ » fait miroiter à Rita un emploi dans le restaurant parisien de sa belle-fille, « Mama Alicia », la jeune femme de 23 ans n’hésite guère. Avant de partir, elle se soumet à la cérémonie rituelle du « juju ».  

« Je devais jurer sur les ayelalas [divinités] que j’allais travailler pour Mama Alicia et suivre les instructions de Mama DJ, sinon l’ayelala me tuerait, racontera-t-elle plus tard aux policiers français. J’ai dû manger le coeur cru de la poule. J’étais nue. [Le sorcier] a mis du sang sur mon corps […] J’ai tellement eu peur que j’y ai cru. » 

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Au printemps 2012, elle prend l’avion pour l’Europe avec un faux passeport finlandais. Direction Londres, d’abord, puis Nice, où elle est interpellée et placée dans un centre de rétention. Libérée un mois plus tard, elle rallie Paris. Mais les plans ont changé. Envolée, la promesse de boulot dans la restauration. La jeune Nigériane doit faire le trottoir pour rembourser sa dette.  

Sa « patronne » Mama Alicia, Happy I. à l’état-civil, règne sur les Authentic Sisters, un petit groupe de « madams » qui achètent de la chair fraîche au pays et gèrent ensemble leur business. Elles sont épaulées par une poignée d’hommes qui appartiendraient à la confrérie très redoutée des Eiye, ou Blue Berets, une organisation criminelle nigériane dont les cellules gangrènent l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Europe. 

Une cinquantaine de victimes

Aujourd’hui, Rita n’a plus peur. Elle est partie civile au procès des membres de ce réseau, implanté entre Chartres, Amiens, Rouen et la région parisienne, qui débute ce lundi 14 mai devant le tribunal correctionnel de Paris. Onze mamas et six hommes sont jugés pour traite d’êtres humains et proxénétisme en bande organisée. Des charges alourdies par les accusations de contrainte et de violence portées par ces jeunes femmes, qu’ils géraient telles des marchandises. Achetées, vendues, testées, acheminées, placées. 

« Ce dossier met en exergue la sordide réalité de ce type de trafic, soulignent Noémie Saidi-Cottier et Joseph Breham, membres de l’Alliance des avocats pour les droits de l’homme et conseils de l’association Ecpat qui combat l’exploitation sexuelle des enfants: il suffit d’un faible investissement pour générer de solides profits. Et pour saccager des vies. »  

Une cinquantaine de victimes ont été identifiées. Deux d’entre elles étaient mineures à leur arrivée en France. C’est le cas de Rose, qui croyait aller à l’école. « La prostitution, je ne savais pas ce que c’était, a-t-elle confié aux enquêteurs. J’étais vierge. » Un homme est venu chez Happy et l’a violée.  

Véra a subi le même sort à 16 ans, dans un hôtel près du métro Château-Rouge. Ensuite, avec leurs compagnes d’infortune, Rose et Véra ont dû enchaîner les passes pour 10, 30 ou 50 euros, parfois un peu plus, parfois encore moins, dans les foyers et les hôtels, les rues et les camionnettes, les escaliers et les parkings. 

L’enquête menée par la Brigade parisienne de répression du proxénétisme (BRP), alimentée par les écoutes téléphoniques et les auditions des victimes, a permis de décortiquer le mode opératoire de cette organisation quasi-mafieuse dont les membres, méfiants, communiquent en termes codés. L’argent, c’est le « fer » ou le « level », 1000 euros, un « bras » ; les filles sont, au choix, les « enfants », les « soeurs » ou la « nourriture », le faux passeport, le « tissu » ; avoir beaucoup de clients se dit « être bénie des dieux ». 

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Des parents vendent leur fille

La traite est une affaire de famille. Au Nigéria, ce sont les mères et belle-mères des mamas de France qui se chargent du recrutement. Leurs proies doivent avoir de « grosses fesses », mais pas de « gros ventre ». Souvent, les parents ne se font pas prier pour vendre leur fille. « Il ressort des écoutes que, dans ce système, ils donnaient leur accord et, en conséquence, se trouvaient débiteurs de la dette en cas de non remboursement », souligne l’ordonnance de renvoi devant le tribunal, que L’Express a pu consulter.  

Certaines jeunes femmes acceptent en connaissance de cause. Juliet explique : « Nous n’avons pas d’argent chez moi […]. Mon père était décédé, ma mère devait multiplier les petits boulots pour nous nourrir. » 

Le montant de la fameuse dette, objet d’âpres négociations, varie selon la destination : 40 000 euros en Espagne, où les clients seraient moins nombreux, 50 000 à 60 000 en France. Le périple vers l’Europe, orchestré par les compagnons ou frères des « Madams », coûte cher. Par la mer, c’est 2 500 à 3000 euros. Il faut payer les faux papiers et les visas falsifiés, ainsi que les passeurs vers l’Italie, puis la France. Par avion, via l’Angleterre, l’Espagne ou la Turquie, voire Dubaï et le Monténégro, c’est 13 000 euros. 

Les filles reçoivent des consignes précises : les réponses à faire au bureau d’immigration ; l’histoire à raconter à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (par exemple, avoir échappé à Boko Haram, le mouvement djihadiste qui sévit au Nigéria). Surtout, elles doivent refuser la prise d’empreintes en débarquant en Europe. Ou donner un faux nom. 

À l' »école » ou au « salon de coiffure »

Une fois arrivées à bon port, les jeunes femmes sont envoyées illico « à l’école » ou au « salon de coiffure » – traduction : au tapin. Tant pis pour celles qui se rêvaient infirmières, employées ou étudiantes. Privées de leurs passeports, ne parlant souvent pas un mot de français, elles doivent se débrouiller pour payer l’hébergement, l’électricité et la nourriture, tout en commençant à rembourser leurs dettes au rythme de 1 000 à 2 000 euros tous les dix jours et en cotisant à la « tontine », la caisse commune des Authentic Sisters. Anciennes prostituées elles-mêmes, les mamas suggèrent parfois à leurs protégées de faire venir une amie ou une parente du Nigéria. En devenant proxénètes à leur tour, elles rachèteront plus vite leur liberté… 

Les « Madams » s’entraident. Elles gèrent quelques filles pour le compte de « collègues » appartenant à d’autres réseaux, prélevant leur dîme au passage. Ou, à l’inverse, reçoivent des versements de jeunes femmes se prostituant ailleurs. Entre elles, elles se cèdent des « places » (les bons emplacements de prostitution) pour 500 à 1 500 euros. Les hommes, responsables de l’acheminement et de la logistique, mettent aussi leurs compétences au service d’autres bandes. Moyennant finance, bien sûr : 1 500 euros pour aller chercher une petite nouvelle en Italie et la convoyer jusqu’à Toulouse ou Paris. 

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Pourtant, les proxénètes ne vivent pas sur un grand pied, loin de là. Officiellement agents d’entretien, aides-ménagères ou sans emploi, beaucoup touchent le RSA (Revenu de solidarité active). Leurs précieux gains, ils les expédient au Nigéria où ils sont investis dans la construction de maisons ou l’achat de terrains. 

Enceinte et prostituée

Les mamas surveillent étroitement leur cheptel. Elles disent aux filles quel vêtement porter, où se placer, quel tarif pratiquer. Elles organisent les plannings et la rotation sur les lieux de prostitution. Quand leurs protégées tombent enceintes, elles les obligent à avaler du Cytotec pour avorter et retourner au turbin dès le lendemain.  

Elisabeth, elle, a refusé obstinément. Rien n’y a fait. Ni les médicaments, ni les coups administrés par le mari de sa mama, ni les appels menaçants en provenance du Nigéria. Mais elle a dû continuer à se prostituer jusqu’à son huitième mois de grossesse et sa fuite vers l’Espagne. 

Gare à celles qui se rebellent ou ne rapportent pas assez. Battues, humiliées, elles craignent que leurs tortionnaires s’en prennent à leurs familles. A l’été 2015, en vacances au Nigéria, Mama Alicia et son mari Hilary ont rendu visite aux parents d’une de leurs pensionnaires, Ngozi. « Ils les ont passés à tabac parce que je ne payais plus ma dette, » raconte-t-elle. Accompagnés du sorcier ayelala qui a pratiqué la cérémonie du « juju » avant le départ de Ngozi pour la France, ils auraient même menacé son père de mort.  

Aux policiers de la BRP qui lui demandent, quelques mois plus tard, si elle se prostitue toujours, la jeune fille répond : « Je suis obligée parce que je n’ai pas d’argent. Je le mets de côté pour le remettre à Hilary et Happy [alias Mama Alicia] parce qu’ils ont frappé mes parents et qu’ils m’ont dit que j’allais devenir folle si je ne payais pas. » 

Trop terrorisées pour parler

Leurs proxénètes ont beau être en prison, beaucoup de jeunes femmes sont trop terrorisées pour accepter de témoigner publiquement. Anthonia, qui a arrêté la prostitution, refuse de se constituer partie civile contre Rita M., dite Mama Osamudiame, qui gérait neuf filles entre le Bois de Vincennes et les quartiers de Château-Rouge et de Marx-Dormoy. « Je ne veux pas être confrontée à Rita, affirme-t-elle. Même venir ici [devant le juge d’instruction] est un problème. Donc venir au procès serait un problème. » 

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La prostitution

Pourtant, la peur a changé de camp. Placée sur écoute, Jenifer C., membre des Authentic Sisters, avoue son angoisse à « Queen », une autre mama : « On prie pour que [les filles] ne viennent pas le jour du jugement pour témoigner. Sinon on n’aura plus rien à dire… » 

ANTICONSTITUTIONNELLE ?

Prostitution: la pénalisation des clients examinée bientôt

Par LEXPRESS.fr avec AFP ,

publié le 12/11/2018 à 16:37 , mis à jour à 16:38

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Rassemblement devant le Sénat contre la pénalisation des clients de la prostitution, le 14 octobre 2015 à Paris afp.com/FRANCOIS GUILLOT

Les associations estiment que la loi précarise encore plus les travailleuses et travailleurs du sexe.

La loi d’avril 2016 pénalisant les clients de travailleuses et travailleurs du sexe est-elle contraire au droit à la vie privée et à la liberté d’entreprendre ? Des associations et des travailleurs du sexe ont obtenu lundi la saisine du Conseil constitutionnel. 

LIRE AUSSI >> Pour Zahia, la prostitution « représente la liberté » 

Le Conseil d’État a accepté de transmettre aux Sages une question prioritaire de Constitutionnalité (QPC) déposée par neuf associations, dont Médecins du monde et le Syndicat du travail sexuel (Strass), et cinq travailleurs du sexe. 

Deux ans de vifs débats

La loi, entrée en vigueur en avril 2016 après deux ans et demi de vifs débats, sanctionne « l’achat d’actes sexuels » par une contravention de 1 500 euros. L’amende peut grimper à 3 750 euros en cas de récidive. Une peine complémentaire peut être prononcée, sous la forme d’un stage de sensibilisation aux conditions du travail du sexe.  

Pour les requérants, cette loi, qui réprime « même entre adultes consentants » le recours au travail du sexe « méconnaît les droits constitutionnels à l’autonomie personnelle et à la liberté sexuelle, le droit au respect de la vie privée, la liberté contractuelle, la liberté d’entreprendre ainsi que le principe de nécessité et de proportionnalité des peines ».  

Loi « schizophrénique »

Lors de l’audience devant le Conseil d’État, le 5 novembre, Maître Spinosi avait critiqué « le caractère schizophrénique » de la situation actuelle, les travailleurs du sexe payant des impôts alors que leurs clients sont pénalisés.  

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La prostitution

Le rapporteur public s’était prononcé pour la transmission de la QPC aux Sages, mettant notamment en avant que la pénalisation des clients avait « tari l’activité » des travailleurs du sexe, ce qui est susceptible de représenter une atteinte à la liberté d’entreprendre. Le Conseil constitutionnel devra trancher dans les trois mois. 

Pour Zahia, la prostitution « représente la liberté »

Par Audrey Kucinskas,

publié le 21/11/2017 à 14:07 , mis à jour à 14:10

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Zahia s’exprime sur la prostitution dans le magazine Antidote. WireImage/Getty

Dans une longue interview accordée au magazine Antidote, l’escort-girl devenue créatrice de mode revient sur ses années de prostitution. Et assume tout.

« C’est qui la pute? » L’interview de Zahia par son amie Marilou Berry et par le magazine Antidote ne tourne pas autour du pot. Mieux, celle qui a défrayé la chronique judiciaire pour sa relation tarifée avec Franck Ribéryse livre comme rarement sur ce qui l’a conduit à se prostituer. Derrière une image rose bonbon, Zahia tient un discours féministe engagé, de ceux qui assument tout et ne regrettent rien. 

« Pourquoi voir quelque chose de mal là-dedans? »

Pour Zahia, désormais âgée de 25 ans, la prostitution – consentie et volontaire – ne devrait ni être un tabou, ni stigmatiser celles et ceux qui la pratiquent. « Mais ce n’est pas mal ce qu’elles font, elles apportent juste du plaisir. Pour moi, la pute représente la liberté. […] On dit que c’est honteux, mais pourquoi ça le serait ? Un garçon de 14 ans qui a des fantasmes et des envies c’est normal, mais une fille non, » regrette Zahia. 

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Ce mot « pute », d’ordinaire péjoratif, Zahia s’y est habituée, révèle-t-elle. Et elle a appris très vite à l’aimer. « Pour moi ça n’a jamais été quelque chose de mal, je n’ai jamais compris les gens, je les trouvais juste un peu bizarres. Pourquoi voir quelque chose de mal là-dedans?, s’interroge celle qui regarde désormais cette expérience comme un moment amusant. […] C’est comme si on me disait ‘sale fleur’. Et surtout on ne peut pas être féministe et être d’accord avec cette insulte, se dire moi je suis pas comme telle ou telle femme, moi je suis meilleure. C’est honteux. » 

Contre la vision de la femme qu’on épouse

Après avoir vécu « un enfer » lorsque son ancien métier a été révélé au grand public, Zahia s’érige désormais contre une vision binaire et archaïque des femmes. « Finalement, il y a l’idée de la femme qu’on épouse, et de celle qu’on n’épouse pas, déplore la créatrice de mode. Il faut se plier à plein de règles pour être la femme qui va se faire épouser. Mais pourquoi doit-on suivre ces règles si on se veut libre et féministe, c’est un peu ridicule, non? » 

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Zahia Dehar, de l’escort girl à la créatrice de lingerie

Décidée à ne pas juger les autres – pour elle, « le sentiment de supériorité est à l’origine de toutes les barbaries » – Zahia porte désormais son passé comme un combat. « Avec le temps, je me suis dit que cette étiquette allait devenir un message que je porte. Je me sens bien maintenant, je suis fière de ça. De dire: ‘Oui, je suis une pute, et alors?’. » 

Société

Travail du sexe: organiser plutôt que réprimer

Edouard Hesse — 17 décembre 2018 à 7h08 — mis à jour le 17 décembre 2018 à 12h56

Depuis 2014 l’agglomération anglaise est régulièrement sous le feu des projecteurs pour son approche innovante de la question.

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Vue aérienne de Leeds, au Royaume-Uni. | | Benjamin Elliott via Unsplash CC License by

Temps de lecture: 11 min

Leeds est une ville de 750.000 habitants au Royaume-Uni sans renommée particulière. Depuis 2014 toutefois, l’agglomération est régulièrement sous le feu des projecteurs pour son approche innovante du travail sexuel. Une approche qui consiste à créer une zone de tolérance où les travailleuses du sexe de rue peuvent exercer sans crainte de répression policière: une «managed zone» ou «zone encadrée».

Travailleurs et travailleuses du sexe de rue peuvent y travailler entre 20 heures et 6 heures du matin, avec la police présente pour les protéger contre les violences plutôt que pour veiller à l’application des lois répressives à leur encontre. Bien que cette zone de tolérance ait permis d’établir une véritable relation de confiance entre les travailleuses du sexe et la police, conduisant à une augmentation drastique du nombre de plaintes pour violences qui étaient autrefois cachées, le quartier se trouve régulièrement attaqué par des personnes et organisations qui aimeraient y mettre fin.

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Seize ans d’échecs successifs de l’approche répressive

Avant de s’attarder sur l’impact précis qu’a eu cette zone encadrée, remontons d’abord dans le temps. Kate Lister, historienne à la Leeds Trinity University, a mené un formidable projet de fond de documentation de l’histoire du travail sexuel à Leeds dont le résultat a été publié en ligne l’été dernier sous la forme d’une frise chronologique débutant au 19e siècle. L’étude des événements des vingt dernières années permet de mieux éclairer la prise de décision en 2014 de créer le quartier rouge encadré.

Il est aujourd’hui bien établi que parmi les différents types de travail sexuel, les travailleuses du sexe de rue sont la population la plus précaire, socialement marginalisée et durement confrontée à de nombreuses violences. Pour lutter contre ces violences, différentes initiatives sont prises à Leeds au fil des années.

En 1998 est ainsi mis en place un programme qui n’est pas sans rappeler la loi française de pénalisation des clients en vigueur depuis 2016. Ce programme, intitulé «Kerb Crawler Rehabilitation Programme», est un programme dit de «réhabilitation» des clients de travailleuses et travailleurs du sexe de rue. Il consistait à les punir et à les éduquer en leur offrant le choix entre une convocation au tribunal et une journée dans le centre du programme où on tâchait de leur faire comprendre le caractère immoral de leurs actions.

Les conséquences ont été les mêmes que celles que connaissent aujourd’hui les travailleuses et travailleurs du sexe en France: le nombre de clients a baissé de manière substantielle, forçant les travailleuses du sexe à baisser leurs prix et les plongeant par conséquent dans la précarité. Le faible nombre de clients a aussi obligé certaines à accepter des actes non protégés qu’elles refusaient autrefois. Les clients ayant peur de la police, les travailleuses du sexe étaient donc forcées d’exercer dans des endroits toujours plus reculés et sombres. Des campagnes furent alors menées pour dénoncer cet impact terrible, menant à la fin du programme un an après son lancement.

En 2004 l’opération Rampart a mené à l’arrestation à Leeds de 31 personnes soupçonnées d’être impliquées dans des affaires de trafic sexuel. D’un coût de 1,5 millions de pounds pour les contribuables britanniques, cette opération n’a pu mettre à jour aucune preuve de cas de trafics humains.

Entre 2004 et 2014, diverses autres stratégies sont tentées, tantôt contre les clients de travailleuses du sexe de rue, tantôt contre les travailleuses du sexe elles-mêmes. Tandis que l’opération Crow de 2006 vise les travailleuses de rue en les pénalisant pour «comportement antisocial», l’opération Demijohn de 2007 vise les clients qui sont pénalisés après enregistrement audio et vidéo de leurs comportements par des agents de la police habillés en civil.

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De la répression à une approche respectueuse et protective

Les opérations répressives se sont inlassablement suivies sans qu’elles semblent avoir eu le moindre effet sur violences que subissent les travailleuses du sexe ou les plaintes des riverains. Pendant cette période, entre 1995 et 2014, où les répressions judiciaire et policière semblaient être les seules réponses envisageables vis-à-vis du travail sexuel, neuf travailleuses du sexe furent assassinées à Leeds et deux autres furent victimes de tentatives d’assassinat. En 2014, une étude réalisée par Kate Brown de la University of York a conclu que les lois et initiatives de criminalisation à Leeds n’avaient ni empêché le travail sexuel d’avoir lieu, ni de réduire les violences.

La situation était d’autant plus critique que les violences contre les travailleuses du sexe de rue étaient non seulement nombreuses, mais aussi très peu remontées aux autorités: il existe une très grande méfiance des professionnelles envers la police, qui n’est pas vue comme un allié mais comme une menace. Entre 2011 et 2014, seules 7% des travailleuses du sexe de Leeds ayant signalé des incidents ont accepté de partager l’ensemble des détails à la police. Ce faible nombre a pour terrible effet de laisser les agresseurs continuer à nuire en toute impunité, avec souvent une escalade en matière de violence.

À titre d’illustration de ce drame de crimes non dénoncés à la police, on se souviendra du serial killer Gary Ridgway qui a été condamné pour l’assassinat d’au moins 48 travailleuses du sexe durant 20 ans. Au cours de son procès, il s’était justifié ainsi:

«J’ai choisi des prostituées pour victimes parce que je hais les prostituées et je ne voulais pas les payer pour des rapports sexuels. J’ai également choisi des prostituées pour victimes parce que c’était facile de les tuer sans se faire arrêter. Je savais que leur disparition ne serait pas tout de suite signalée et ne le serait probablement jamais. J’ai choisi des prostituées parce que je pensais que je pouvais en tuer autant que je voulais sans me faire prendre.»

Le 17 décembre 2003, une commémoration est organisée à San Fransisco en souvenir de ces innombrables femmes à qui on a volé la vie. Le 17 décembre est alors devenu la date de la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux travailleuses du sexe, célébrée chaque année.

En respectant la zone et les horaires autorisés, les travailleuses du sexe ne risquent pas d’être pénalisées par les lois sur le racolage public.

En 2014, après consultation de habitants et de commerces locaux, la mairie et la police de Leeds décident de changer de paradigme. Mettant fin à des années de criminalisation systématique, elles créent une zone encadrée pour le travail sexuel de rue dans un quartier industriel où l’activité était déhà bien établie.

L’objectif est triple. Mieux protéger les travailleuses du sexe contre les agressions et instaurer un réel climat de confiance afin que ces femmes s’adressent plus souvent et sans crainte à la police. Répondre aux plaintes des habitants à propos des nuisances visuelles et sonores en localisant la zone en dehors des quartiers résidentiels et en ne la rendant active que la nuit. Permettre aux associations et travailleurs sociaux de mieux aider les travailleuses du sexe de rue en difficulté, en rendant ces dernières bien plus faciles d’accès.

En respectant la zone et les horaires autorisés, les travailleuses du sexe ne risquent pas d’être pénalisées par les lois sur le racolage public encore en vigueur au Royaume-Uni. En outre, une nouvelle officière de police de liaison a pour responsabilité précise de veiller à la sécurité des travailleuses du sexe et les inciter à dénoncer les violences. De leur côté, les clients ne peuvent pas non plus être pénalisés pour l’achat de services sexuels dans cette zone.

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Des résultats probants

Les résultats ne sont pas fait attendre. Alors qu’en 2012 seules 7% des travailleuses dénonçaient à la police les violences commises à leur encontre, en 2015, 52% d’entre elles le faisaient. Trois fois plus de travailleuses du sexe acceptent par ailleurs de partager leur identité et leurs informations lors des plaintes à la police, facilitant la résolution des enquêtes. Les témoignages abondent dans ce sens. June, pour qui le travail sexuel de rue est un moyen de nourrir ses enfants, raconte: «Je ne l’aurais pas fait avant, mais je me sens maintenant en sécurité pour le faire».

Il en va de même pour Jessica qui travaillait dans le même quartier avant la mise en place de la zone encadrée.

«La zone encadrée a rendu les choses plus simples pour les filles car elles ne se font pas arrêter sans arrêt, donc elles peuvent demander de l’aide. Ça casse le cycle. Beaucoup de filles ont pu obtenir de l’aide pour avoir leur propre logement, pour qu’elles n’aient pas à dépendre de quelqu’un. Ça n’arrivait pas avant.»

Dans la même série d’interviews de travailleuses de sexe utilisant ce nouveau quartier rouge de Leeds, Alice raconte avoir été attaquée par un client. La police l’a alors immédiatement remarqué, et l’agresseur a pu être arrêté dans les trente minutes qui ont suivi. Pour Alice, «ça ne serait pas arrivé avant la création de la zone». Avant la mise en place de la nouvelle approche, Alice explique qu’elle n’aurait pas parlé à la police par peur d’être pénalisée: «Maintenant la police se soucie vraiment de nous».

«Les professionnels ont ressenti qu’il y avait une meilleure compréhension de la communauté à propos du travail sexuel».

Par ailleurs le soutien facilité fourni par l’association Basis qui offre de l’aide aux travailleuses du sexe de Leeds depuis 1989 est aussi apprécié de celles-ci. L’association distribue un grand nombre de préservatifs et de tests pour dépister les infections sexuellement transmissibles. Basis fait aussi en sorte d’aider celles qui souhaitent arrêter tout en respectant celles qui décident de continuer.

Enfin, la zone encadrée a eu un impact positif sur les relations avec les habitants de Leeds; d’après la Mairie et la police de Leeds, pendant la première année d’existence de la zone seules treize plaintes ont été reçues, alors que quarante-cinq avaient été déposées l’année précédente. D’après un bilan conduit après la première année, «il y a eu une réduction du nombre de plaintes des habitants et dans l’ensemble une attitude plus positive de la communauté locale puisque les nuisances ont été réduites de manière significative. Les professionnels ont ressenti qu’il y avait une meilleure compréhension de la communauté à propos du travail sexuel».

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Des critiques malgré les bénéfices

Malgré ces résultats extrêmement bénéfiques qui contrastent avec l’échec des opérations répressives envers les clients et les travailleuses du sexe elles-mêmes, certaines critiques ont émergé. Ue association de riverains, «Sauvez nos Yeux» («Save our Eyes») estime que l’approche encadrée a conduit à l’augmentation de déchets –préservatifs et seringues usagées– et dénonce des actes sexuels conduits en dehors de la zone et des horaires prévus. Des comportements qui défient les règles instituées par la zone encadrée.

Face à ces problèmes, des responsables de l’association Basis expliquent que «les travailleuses du sexe sont tout à fait conscientes et empathiques envers les inquiétudes des habitants» et notent que «la majorité des femmes avec lesquelles [Basis travaille] obéissent aux règles et soutiennent ces règles». Concernant celles qui créent les troubles, «il y a quatre à six femmes qui ont des difficultés à respecter les règles, des femmes avec lesquelles [Basis doit] travailler de manière encore plus intense car elles sont assez vulnérables».

Sans remettre en cause la réalité de certains problèmes soulevés qui doivent en effet être réglés, on peut se demander si certaines critiques ne sont pas motivées par un positionnement idéologique abolitionniste. Ainsi lors d’un récent débat à la mairie de Leeds à propos de la zone encadrée, une conseillère municipale a déclaré sans détours que «l’intérieur du corps d’une femme ne devrait jamais être vu comme un lieu de travail». Une affirmation morale: rien ne permet d’affirmer de manière absolue et objective qu’une relation sexuelle ne peut faire l’objet d’un échange intéressé. Et l’on peut se demander si, malgré les bénéfices tirés de la création de cette zone encadrée pour les travailleuses du sexe pour les habitants de Leeds, cette conseillère municipale, visiblement abolitionniste, ne sera jamais convaincue de son bien-fondé.

D’autres zones encadrées ailleurs en Europe

Leeds n’est pas la première zone encadrée créée en Europe. Le premier quartier rouge encadré pour travailleuses du sexe de rue a été créé à La Hague en 1983 et aujourd’hui, quatre «tippelzones» sont encore en activité aux Pays-Bas, à Utrecht, Arnhem, Groningen et Nijmegen. Toutes ces zones ont été établies dans des lieux non résidentiels, légèrement à l’extérieur des centres-villes.

Ces tippelzones néerlandaises sont plus organisées encore que celles de Leeds, avec dans certaines des systèmes de licences pour avoir le droit d’y exercer. Elles disposent d’espaces clairement délimités où les travailleuses du sexe peuvent rencontrer les clients potentiels et d’espaces où des services sont fournis, un salon de repos avec des salles de bains où des seringues propres sont aussi disponibles afin de réduire les risques en matière de consommation de drogues. Des policiers sont assignés de manière permanente pour assurer la sécurité de la tippelzone.

«La strichplatz est efficace pour réduire les violences contre les travailleuses du sexe et les trafics humains.»

Peu de littérature académique ou scientifique s’intéressait à l’impact de ces zones de tolérance pour le travail sexuel de rue jusqu’à une étude majeure menée en 2017, portant sur neuf tippelzones. Ls auteurs ont comparé les chiffres de la criminalité dans cette zone avec ceux de seize autres villes néerlandaises. Ils ont conclu que la création d’une tippelzone conduit à une réduction de 30 à 40% des viols et agressions sexuelles dans les deux années qui souvent l’ouverture de la zone. Les auteurs de l’étude citent par ailleurs une enquête selon laquelle 95% des travailleuses du sexe de rue affirment se sentir plus en sécurité à l’intérieur de la zone encadrée.

En Suisse, la ville de Zurich a ouvert en 2013 un système similaire de «strichplatz» dans une ancienne zone industrielle, afin d’améliorer la sécurité et la santé des travailleuses du sexe. Cinq ans plus tard, la mairie de Zurich célèbre le succès de cette zone encadrée: «La strichplatz est efficace pour réduire les violences contre les travailleuses du sexe et les trafics humains».

Aucune zone encadrée n’existe pour le moment en France. Vu le succès de ces zones chez nos voisins européens et la violence et la précarité dans lesquelles sont plongées tant de travailleuses du sexe de rue dans nos villes, particulièrement depuis la mise en place de la loi de 2016, peut-on vraiment se permettre de ne pas lancer des expérimentations?

La loi de 2016 sur le travail sexuel permet aux villes françaises de mettre en place des politiques locales. Mais les seules politiques que les mairies peuvent aujourd’hui lancer sont de nature répressive, comme (ré)-instaurer le délit de racolage public, aboli au niveau national. Ne pourrait-on pas dépasser ce modèle où la criminalisation des travailleuses du sexe d’un côté et/ou des clients de l’autre serait la seule réponse envisageable?

Travail du sexe: de mauvais arguments mènent forcément à une mauvaise décision

Edouard Hesse — 1 février 2019 à 15h41 — mis à jour le 1 février 2019 à 15h53

Le Conseil constitutionnel a validé ce 1er février la pénalisation des clients prévue par la loi prostitution de 2016, une mesure lourde de conséquences pour les travailleurs et travailleuses du sexe.

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Performance au festival Snap! sur le travail du sexe, le 3 novembre 2018 à Paris | Geoffroy Van der Hasselt / AFP

Temps de lecture: 12 min

La législation sur le travail sexuel en France est sous le feu des projecteurs. Initiée par neuf associations –dont Médecins du monde, le Planning familial et le Syndicat du travail sexuel (Strass)– ainsi qu’une trentaine de travailleurs et travailleuses du sexe, une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) a été lancée pour abroger le délit «d’achat d’actes sexuels» voté en avril 2016.

Après une audience au Conseil constitutionnel le 22 janvier, les «sages» de la rue Montpensier ont rendu leur décision ce vendredi 1er février: la pénalisation des clients a été maintenue.

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Cela n’aura pourtant pas été faute pour les requérants de dénoncer la schizophrénie juridique consistant à criminaliser la clientèle d’une activité pourtant parfaitement licite. Comme l’a rappelé Me Spinosi lors de sa plaidoirie, le travail sexuel est aujourd’hui reconnu comme une activité professionnelle, avec déclaration obligatoire en tant que travailleur ou travailleuse indépendante, numéro de Siret, paiement des impôts et cotisations. Dans quel monde étrange la pénalisation du recours à une activité entièrement légale pourrait-elle ne pas nuire à la liberté d’entreprendre, principe pourtant constitutionnellement protégé?

La décision du Conseil constitutionnel paraît d’autant plus regrettable que les dégâts causés par la pénalisation des clients depuis sa mise en place sont aujourd’hui bien documentés. Ces dommages ont été attestés par une étude d’impact publiée en avril 2018, conduite auprès de quelque 600 travailleuses du sexe. Raréfiant le nombre de clients dans la rue, la mesure a dégradé les conditions de vie de 85% des professionnelles interrogées, en faisant plonger certaines dans une profonde précarité. La diminution des clients a aussi poussé beaucoup de travailleuses du sexe à accepter des hommes autrefois refusés car dangereux, ou encore à se plier aux demandes d’actes sexuels non protégés.

Pour mieux comprendre la lutte qui s’est jouée avec cette QPC, il faut revenir sur l’audience tenue le 22 janvier au Conseil constitutionnel. Face aux arguments des requérants demandant l’abolition de la pénalisation, de quelle manière les soutiens de la mesure ont-ils justifié la loi? L’analyse des propos des avocats qui ont défendu la répression lors de l’audience est très révélatrice de l’instrumentalisation des chiffres et des arguments moraux paternalistes utilisés par les abolitionnistes.

Pathologisation sans preuve

La pathologisation des personnes exerçant un travail sexuel tente de faire passer cette activité comme étant par essence extrêmement nocive pour celles qui l’exercent. Ainsi Me Delamarre, avocat de la Coalition pour l’abolition de la prostitution, cita-t-il une étude ProSanté de l’Institut de veille sanitaire conduite avec des associations abolitionnistes et rendue publique en 2013 pour avancer que les travailleuses·eurs du sexe auraient un taux de suicide «douze fois plus élevé que la population générale». Me Méplain, avocate pour l’association Équipes d’action contre le proxénétisme, a utilisé ce même rapport pour appuyer sa dénonciation du «fléau» que représente pour elle le travail sexuel.

Le chiffre concernant les suicides n’est pourtant nulle part présent dans l’étude ProSanté, qui mentionne seulement un chiffre de 21% de travailleuses du sexe ayant eu au moins une pensée suicidaire dans les douze derniers mois, contre 3% à 4% dans la population générale.

Cette étude souffre toutefois d’un biais de sélection très important qui la rend non représentative, comme expliqué dans son résumé même: «Compte tenu des structures sollicitées [des associations de réinsertion pour personnes souhaitant cesser le travail sexuel, ndlr], cette étude n’est pas représentative de l’ensemble de la population des personnes en situation de prostitution en France.»

Me Méplain n’a pas hésité non plus à mentionner une «véritable prise de conscience des professionnels de santé», qui «comparent désormais volontiers les conséquences psychologiques subies par les victimes du système prostitutionnel au stress post-traumatique des vétérans de guerre». Où sont les références scientifiques avancées pour soutenir une telle affirmation?

Les travailleuses·eurs du sexe ne souffrent pas d’une plus mauvaise santé que le reste de la population.

En 2016, la Haute autorité de santé publiait un vaste travail sur l’état sanitaire des travailleuses·eurs du sexe en France. La partie du rapport sur la santé mentale n’évoque pas de taux de suicide supérieur à celui de la population générale, ou de symptômes similaires à ceux du syndrome de stress post-traumatique. Le document met plutôt en lumière le manque de données rigoureuses permettant de faire le lien entre l’exercice du travail sexuel et la survenue de troubles mentaux.

Me Delamarre, s’adressant aux membres du Conseil constitutionnel, a décrit avec ces mots la vie des travailleuses·eurs du sexe: «Une vie de contrainte, une vie de douleur et surtout, ne n’oubliez pas, dans l’immense majorité des cas, une vie brève.» Il s’agit une nouvelle fois d’un mensonge, puisque rien ne permet d’affirmer que l’espérance de vie des personnes concernées serait plus faible que celle de la population générale.

Le rapport de la Haute autorité de santé pointe au contraire le fait que les travailleuses·eurs du sexe ne souffrent pas d’une plus mauvaise santé que le reste de la population, hormis une exposition aux agressions plus fréquente, que l’on pourrait lier au dispositif législatif et au contexte de stigmatisation que subissent ces personnes.

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Assimilation indue à la traite des êtres humains

L’assimilation de l’écrasante majorité des personnes exerçant un travail sexuel à des personnes victimes de traite des êtres humains est un autre élément-clé de la stratégie abolitionniste, et les arguments de cette nature n’ont pas manqué lors de l’audition au Conseil constitutionnel du 22 janvier.

Nous avons ainsi eu droit à un «portrait-robot de la personne prostituée en France» par Me Delamarre, qui a décrit une jeune femme nigériane, souvent mineure, contrainte au travail sexuel par la violence et des menaces de violences contre sa famille.

Le représentant du Secrétariat général du gouvernement, Philippe Blanc, a cité pour sa part un rapport de 2014 du Parlement européen, selon lequel pas moins de 90% des travailleuses du sexe dépendraient d’un proxénète. Ce rapport a pourtant été, peu après sa publication, lourdement critiqué par quatre-vingt-six universitaires dénonçant l’utilisation de chiffres «inexacts ou biaisés».

Philippe Blanc a utilisé le chiffre classique de 90% de travailleuses du sexe qui seraient d’origine étrangère. Or d’une part, le fait qu’une travailleuse du sexe soit migrante n’implique pas nécessairement qu’elle soit victime de traite et d’autre part, ce chiffre est extrêmement biaisé, puisqu’il provient du nombre d’arrestations policières pour racolage, à l’époque où cette infraction existait encore.

Comme l’explique Thierry Schaffauser, membre du Syndicat du travail sexuel, ce chiffre «ne concerne que le travail sexuel de rue, pourtant de plus en plus minoritaire sur l’ensemble de l’industrie du sexe» et ne peut donc «pas être transposé à l’ensemble de la France».

Lors de l’audience, Me Uzan-Sarano, avocat de l’Amicale du nid et de Zéromacho, a mentionné le chiffre complètement fantaisiste de «99% de victimes de la prostitution» qui feraient face aux «1% d’adeptes de la supposée prostitution choisie», sans le moindre début de preuve.

Bien qu’il soit urgent de combattre ces réseaux, on est très loin de l’écrasante majorité fantasmée par les groupes militants pro-pénalisation.

Quelle est donc l’ampleur réelle du phénomène de traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle en France? Bien qu’il n’y ait pas de chiffre parfaitement fiable et précis, tant les estimations du nombre de travailleuses·eurs du sexe en France sont variables, le phénomène représenterait en France entre 3% et 17% des personnes en question –la limite supérieure de 17% provenant de cette même association abolitionniste qu’est l’Amicale du nid, représentée par Me Uzan-Sarano.

Bien que ces chiffres soient substantiels et qu’il soit urgent de combattre ces réseaux, on est très loin de l’écrasante majorité fantasmée par les groupes militants pro-pénalisation.

Invalidation de l’objectif de lutte contre la traite

Nuire à la traite des êtres humains est un objectif partagé par tous et toutes. À ce titre, il serait légitime de nuire à la liberté d’entreprendre des travailleuses·eurs du sexe en s’attaquant à leurs clients, a expliqué Philippe Blanc aux membres du Conseil constitutionnel, car «la demande d’actes sexuels tarifés expose les personnes qui se prostituent au risque d’être victime d’une exploitation sexuelle, et contribue à une situation qui est propice au développement des réseaux de traite». C’est l’un des principaux motifs utilisés par les «sages» pour justifier sa décision.

Les phénomènes d’exploitation et de traite des êtres humains sont toutefois loin d’être exclusifs à l’industrie du sexe. D’après l’Organisation internationale du travail des Nations unies, en 2016, environ 20% des personnes victimes de traite dans le monde étaient forcées à exercer un travail sexuel. Le reste des victimes étaient exploitées dans des secteurs comme le travail domestique, le BTP ou l’agriculture.

On ne doute pas que le représentant du Secrétariat général du gouvernement sera prompt à nous expliquer que la liberté d’entreprendre peut également être restreinte dans ces domaines sans craindre d’enfreindre la Constitution. Qu’attend l’État français pour pénaliser l’ensemble des clients des professionnels faisant du ménage à domicile? Qu’attendent les abolitionnistes pour exiger la criminalisation du secteur de l’agriculture?

L’autonomie des travailleuses·eurs du sexe a été grandement réduite, et il paraît peu surprenant que les réseaux de traite aient pu prospérer sur ce terreau fertile.

Si on décèle ici un manque de cohérence qui laisse perplexe, quid de l’efficacité de la loi de 2016 sur le phénomène de traite à des fins d’exploitation sexuelle en France? D’après Me Questiaux, il est absolument évident que la loi de pénalisation des clients a eu en effet positif de réduction de la traite. L’avocate s’est toutefois bien gardée de citer des chiffres pour appuyer ses propos –et on comprend aisément pourquoi.

Les chiffres de l’Office central de répression de la traite des êtres humains pointent un quasi doublement des cas de traite à des fins d’exploitation sexuelle entre 2016 et 2017. La dissuasion des clients ayant fait son effet dès le passage de la loi, l’autonomie des travailleuses·eurs du sexe a été grandement réduite, et il paraît peu surprenant que les réseaux de traite aient pu prospérer sur ce terreau fertile. Le principal argument justifiant la pénalisation des clients d’une activité pourtant licite se trouve ainsi entièrement invalidé.

Discours moral dangereux

«La prostitution, qu’est-ce que c’est? C’est l’utilisation du corps d’une femme pour du sexe par un homme, il donne de l’argent, il fait ce qu’il veut.» C’est avec cette citation d’Andrea Dworkin que Me Pollet Rouyer, représentant l’Association contre les violences faites aux femmes au travail, commence sa plaidoirie. Ce propos est extrêmement grave, car il perpétue cette idée que les clients pourraient s’absoudre des limites que posent les travailleuses·eurs du sexe.

Non, le paiement d’un client pour un travailleur ou une travailleuse du sexe ne donne pas l’autorisation de disposer de son corps comme il le souhaite. La location d’une chambre d’hôtel nous donne-t-elle le droit d’y faire l’ensemble des choses qui nous plaisent? Le paiement pour les services d’un professeur de solfège à domicile implique-t-il le droit de disposer librement de cette personne? Pourquoi en irait-il autrement avec le travail sexuel? Pourquoi y aurait-il des limites claires à l’utilisation de toute prestation de service dans l’ensemble des industries, à l’exception toute particulière de celle du sexe?

Les travailleuses·eurs du sexe posent des limites en amont, en choisissant les personnes à qui elles acceptent de fournir des services. Elles posent également des limites strictes sur les actes inclus dans la prestation de service. Il est toujours extrêmement grave qu’un client outrepasse ces limites. Les abolitionnistes, en répétant à tort et à travers le mythe selon lequel les clients «possèderaient» le corps des travailleuses·eurs du sexe, causent énormément de difficultés à ces personnes, qui font face à d’innombrables clients se croyant tout permis.

D’après Me Pollet Rouyer, le travail sexuel consisterait pour les clients à «imposer par l’argent ce qu’ils ne peuvent pas obtenir dans un cadre égalitaire et démonétisé». Pourquoi restreindre cette analyse au seul travail sexuel? Combien d’employés et d’entrepreneurs continueraient en France à travailler s’ils n’étaient pas payés par leur entreprise ou leurs clients? Me Pollet Rouyer elle-même fournirait-elle ses services d’avocate si elle n’était pas rémunérée? Faudrait-il donc pénaliser les clients de Me Pollet Rouyer, puisque ces clients imposent à cette dernière des actes qu’ils ne pourraient pas obtenir d’elle dans un cadre égalitaire et démonétisé?

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Victimisation à marche forcée

Non, Me Delamarre, les clients des travailleuses·eurs du sexe n’«imposent» pas un «acte sexuel contre une contrainte financière». Affirmer une telle chose revient à annihiler toute capacité à formuler des choix aux personnes adultes exerçant un travail sexuel. Cette idée est une nouvelle fois extrêmement dangereuse, car si comme l’affirme Me Delamarre, «le consentement est un leurre», comment différencier chez les travailleuses·eurs du sexe les actes consentis des actes non consentis? Si l’ensemble des services sexuels que fournissent les personnes exerçant un travail sexuel sont des viols, comment prendre au sérieux les dépôts de plaintes de travailleuses·eurs du sexe lors qu’il y a réellement viol?

Non, Me Pollet Rouyer, «si les prostituées sont d’accord», cela n’implique en rien qu’elles soient «responsables de leur situation, et responsables des violences qu’elles subissent». Il paraît ubuesque de devoir encore le répéter en 2019: une victime n’est jamais responsable de l’agression qu’elle subit. Qu’une victime se soit habillée de manière sexy ou qu’elle exerce un travail sexuel, il n’est rien de moins qu’absolument scandaleux d’affirmer que la responsabilité se trouverait de son côté. Les pompiers sont-ils responsables des violences qu’ils subissent, puisqu’ils consentent à leur métier? Faudrait-il que les conducteurs de bus qui se font agresser s’en prennent à eux-mêmes, puisqu’ils sont d’accord avec leur job?

Non, Me Questiaux, le travail sexuel ne repose pas par essence sur «un principe de loi du plus fort». Cette loi du plus fort, c’est vous qui y avez terriblement contribué en promouvant la loi de pénalisation des clients de 2016. Cette pénalisation a dissuadé de nombreux clients, et a de ce fait précarisé et les travailleuses·eurs du sexe, qui doivent désormais accepter des personnes et des actes autrefois refusés, comme l’a démontré l’enquête rendue publique en avril 2018. Par ailleurs, des phénomènes de pression et de domination n’ont-ils pas également massivement lieu dans le cadre de relations non-tarifées? Ne faudrait-il alors pas exercer une répression légale contre l’ensemble des relations sexuelles et amoureuses?

Comment les «sages» de la rue Montpensier ont pu se laisser convaincre par tant d’arguments mêlant fausses statistiques, morale personnelle et paternalisme?

Non, Me Questiaux, les travailleuses·eurs du sexe ne font pas preuve d’«auto-détestation» lorsqu’elles et ils refusent de se voir comme des victimes. Imaginons un instant qu’un mouvement d’abolition de l’hôtellerie clame que l’ensemble des personnes travaillant dans cette industrie sont des victimes qu’il est urgent de sauver en les faisant cesser cette activité. Lorsque ces personnes contestent fermement cette victimisation et demandent plutôt de meilleures conditions de travail, les abolitionnistes persistent et jurent qu’elles se voilent la face et font preuve d’auto-détestation en refusant de se reconnaître comme victimes. Que penserait-on de tels propos? L’absurdité scandaleuse de ce militantisme hors sol et insultant serait sans aucun doute très largement dénoncée et reconnue comme indigne. Pourquoi devrait-il en aller autrement quand il s’agit de travail sexuel?

Comment les «sages» de la rue Montpensier ont pu se laisser convaincre par tant d’arguments mêlant fausses statistiques, morale personnelle et paternalisme? Les menaces de remise en cause du «contrat social français» ou d’affront à «notre système fraternel» vaillamment brandies par Me Questiaux lors de l’audience étaient-elles si convaincantes?

La chape de plomb morale maintenue par le mouvement abolitionniste sur le climat intellectuel et politique français n’est sûrement pas étrangère à cette décision. La préservation de cette pureté morale se fait toutefois aux dépens des travailleurs et travailleuses du sexe, qui continueront à souffrir terriblement de cette loi faussement protectrice qui les précarise et met en danger leur santé et leur sécurité.

Prostitution: la France valide une loi scélérate

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Prostitution: la France valide une loi scélérate

Le Conseil constitutionnel ne voit pas le problème dans la pénalisation des clients des prostitués

parAnne-Marie Le Pourhiet – 12 février 2019

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Anne-Marie Le Pourhiet. ©BALTEL/SIPA / 00636954_000033

Le Conseil constitutionnel a validé la loi liberticide de pénalisation des clients des prostitués adoptée en 2016. 

On connait la réponse de Paul Claudel à Jules Renard : « La tolérance ! La tolérance ! Il y a des maisons pour ça ! » La décision du Conseil constitutionnel du 1er février 2019 relative à la loi réprimant pénalement les clients des prostitué(e)s atteste de ce qu’aujourd’hui, les maisons de redressement ont bien succédé aux maisons de tolérance.

Sous pression du lobby féministe

Saisi d’une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) déposée par des prostitué(e)s et leurs défenseurs contre une loi liberticide et discriminatoire très contestée, qui n’avait été adoptée en 2016 que par une poignée de députés à la remorque du lobby féministe, le Conseil constitutionnel n’a rien trouvé de plus illibéral à faire que de valider ce texte sans la moindre réserve. Il est vrai que les associations féministes – qui n’ont jamais daigné s’inscrire sur le registre des représentants d’intérêts de la Haute-autorité pour la transparence de la vie publique – s’étaient coalisées pour harceler le Conseil en l’inondant d’observations en défense. Tout le ban et l’arrière ban du militantisme androphobe et revanchard, représenté par une armada d’avocats, s’était donné rendez-vous dans la salle d’audience des QPC. Ils étaient venus, ils étaient tous là, elle devait mourir la Nana.

A lire aussi: « La prostitution est un travail digne et noble »

Intimidé par ces groupes de pression qui ont souvent montré leur aptitude à agonir d’injures et de menaces les magistrats qui n’obtempèrent pas à leurs arguments d’autorité, le Conseil constitutionnel s’est contenté du service minimum à l’aide d’un syllogisme bâclé, aussi artificiel que plat, comme il le pratique chaque fois qu’il ne veut surtout pas se prononcer sur les « questions de société », y compris quand la loi déférée enfreint gravement les principes et les libertés qu’il est censé protéger. Il s’est donc borné à prendre acte de l’objectif de lutte contre le proxénétisme affiché dans l’exposé des motifs de la proposition de loi et à déclarer laconiquement qu’en réprimant de façon générale et absolue les clients, le législateur n’avait pas opéré une « conciliation manifestement déséquilibrée » (sic) entre l’ordre public et la dignité de la personne humaine d’une part, et la liberté personnelle, la liberté d’entreprendre et la liberté contractuelle d’autre part. Il ajoute que les sanctions prévues (1500 euros d’amende portés à 3750 en cas de récidive avec, en prime, un stage très stalinien de « sensibilisation à la lutte contre l’achat d’actes sexuels ») ne sont pas non plus manifestement disproportionnées. Et c’est tout. Enlevez, c’est pesé. Dans nos facultés on appelle cela « la protection des libertés par le juge constitutionnel ».

« Victimes » et terroristes 

Le Conseil n’a pas cru nécessaire de s’interroger sur le sort des indépendants ou prestataires occasionnels qui n’alimentent aucun proxénète et exercent cette activité de façon parfaitement consentie et maîtrisée.

Pas un mot non plus sur le caractère suffisant de la répression directe du proxénétisme par des moyens juridiques spécifiques et une brigade dédiée, alors pourtant qu’en théorie, un contrôle juridictionnel de proportionnalité exige que le juge vérifie s’il n’existe pas de moyens moins attentatoires aux libertés pour atteindre la finalité poursuivie.

Pas un mot encore sur le caractère parfaitement discriminatoire et absurde d’une sanction qui ne frappe que l’acheteur du service sexuel tandis que le vendeur est toujours présumé n’être qu’une « victime » innocente et irresponsable. À en croire le néo-féminisme, en effet, les femmes seraient en permanence « sous emprise », agissant en tous domaines « à l’insu de leur plein gré », comme des incapables majeures méritant peut-être, au fond, qu’on les remette sous tutelle, comme à Rome.

Bien entendu, le principe de « dignité » a encore été réquisitionné à des fins liberticides comme dans la jurisprudence sur les « lancers de nains » ou les interdictions de spectacle de Dieudonné. Tout, dans la loi de 2016, est manifestement erroné, arbitraire, liberticide et discriminatoire, mais le juge constitutionnel n’a rien vu, circulez.

La France et la prostitution, un siècle de régression

Très exactement un siècle avant cette décision, le 28 février 1919, le Conseil d’État avait rendu au sujet de la « galanterie vénale », un arrêt de principe toujours inscrit aux « Grands arrêts de la jurisprudence administrative », qui permet de mesurer la régression illibérale de notre droit malgré les discours sur la prétendue garantie de nos libertés par des juges pléthoriques.

Deux « filles galantes » dénommées Dol et Laurent, exerçant à Toulon, avaient demandé l’annulation d’un arrêté du préfet maritime interdisant aux débits de boisson de recevoir des filles publiques et à celles-ci de racoler au port sous peine de dépôt au « violon ». Le Conseil d’État n’avait admis la régularité de cette atteinte à la liberté individuelle et à la liberté du commerce qu’après avoir examiné strictement les circonstances de lieu (passage des troupes en direction ou en provenance de l’Orient) et de temps (guerre, état de siège, espionnage militaire) de la décision. Ce n’est donc que pour des motifs circonstanciés et impérieux, tirés de la protection de la santé publique et de la défense nationale en temps de guerre, que la régularité d’une telle mesure avait été admise. Le Conseil d’État posait alors le principe général, bien connu de tous les étudiants en droit, selon lequel « les limites des pouvoirs de police dont l’autorité publique dispose pour le maintien de l’ordre et de la sécurité ne sauraient être les mêmes dans le temps de paix et pendant la période de guerre ».

Que s’est-il donc passé en l’espace d’un siècle pour que la liberté régresse dans notre pays au point qu’un juge constitutionnel valide aujourd’hui sans aucune réserve et hors de toutes circonstances exceptionnelles, une loi scélérate posant la répression générale, absolue et de surcroît discriminatoire d’une liberté élémentaire ?

L’intérêt des « générales »

La raison de cette intolérance est simple et il est urgent de la regarder en face. Le législateur comme les juges ne décident plus dans l’intérêt général mais sur ordre de groupes d’intérêts catégoriels et communautaires militants qui leur dictent la loi et la jurisprudence et dont certains sont copieusement infiltrés dans les institutions publiques. La loi de 2016 et sa bénédiction constitutionnelle ne poursuivent nullement un intérêt général mais satisfont simplement l’idéologie victimaire féministe véhiculée par un lobbying intensif et le truchement d’un droit européen anglo-saxonnisé, lui-même noyauté par les groupes d’intérêts.

Au nom des « droits » des femmes et des minorités et de la « tolérance » qui leur serait due (article 2 du traité sur l’Union européenne), le multiculturalisme et le féminisme inondent en réalité le droit législatif et jurisprudentiel de normes tyranniques parfaitement liberticides tendant à imposer au forceps des « valeurs » subjectives et des ressentiments communautaires, de la façon la plus intolérante qui soit.

Et la France donne des leçons…

La formule de Régis Debray selon laquelle l’invasion de la culture anglo-saxonne nous ferait passer « de Florence à Stockholm » trouve dans la prohibition sexuelle sa pleine vérification.

Le plus extravagant est que tout en pratiquant ainsi l’illibéralisme et l’intolérance l’on se permette de donner des leçons aux États voisins et même de les menacer de sanctions. Quelques jours avant la décision, le président du Conseil constitutionnel, dénonçait dans un discours le « brutalisme » et les atteintes à l’Etat de droit « dans plusieurs pays d’Europe », en oubliant, semble-t-il, que son institution valide sans barguigner toutes les lois sociétales liberticides adoptées en France sous la dictature des « groupes d’oppression ». Les autorités françaises seraient bien inspirées de balayer devant leur porte avant de dénoncer l’illibéralisme du voisin.

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20 | Automne 2018 : Varia

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Droits des femmes ou femmes sans droits ? Le féminisme d’État face à la prostitution.

Women’s rights or women without rights? State feminism and the fight against prostitution

Alban Jacquemart et Milena Jakšić

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteurs

Résumés

Français

English

La loi du 13 avril 2016 « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées » a consacré l’intégration du cadre abolitionniste au féminisme d’État en France. L’analyse des débats à l’Assemblée nationale et au Sénat souligne ainsi que ce sont les parlementaires inséré.e.s dans les institutions étatiques de défense de la cause des femmes qui ont porté et défendu cette loi promulguée au nom des droits des femmes. Mais si les personnes prostituées, perçues avant tout comme des femmes migrantes sans titre de séjour, sont des victimes à protéger, la loi ne leur offre finalement que des droits limités, voire aucun droit si elles ne s’engagent pas à cesser leur activité. De ce point de vue, la prise en charge de la question prostitutionnelle par le féminisme d’État met en évidence la conception historiquement et socialement située des droits des femmes qui est défendue. Le débat parlementaire autour de la prostitution agit ainsi comme un puissant révélateur de la fragilité et de la faible autonomie de la cause des femmes au sein de l’État.

The adoption of the law “to strengthen the fight against the prostitution system and support prostituted persons” on April 13, 2016 signaled the merging of abolitionism and state feminism in France. The supporters of the bill in the National Assembly and Senate were parliamentarians involved in state feminism institutions and presented their argument in terms of women’s rights. Yet, while this law envisions prostitutes first and foremost as undocumented migrants and, as such, victims requiring protection, the rights it grants them are limited and contingent on their desisting from prostitution. State feminism’s appropriation of the prostitution issue highlights the very narrow conception of women’s rights that is defended—one that is both sociologically and historically determined. The parliamentary debate on the bill clearly reveals the fragility and limited autonomy of women’s rights issues within the state apparatus.

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Entrées d’index

Mots-clés :prostitution, féminisme d’État, droits des femmes, parlement, féminisme carcéral

Keywords :prostitution, state feminism, women’s rights, parliament, carceral feminism

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Plan

Combattre la prostitution pour défendre les droits des femmes

La rencontre entre le mouvement abolitionniste et le féminisme d’État

Le rôle central des parlementaires du féminisme d’État

Quelle égalité des sexes ? La libre disposition des corps en débat

Le cadre cognitif de l’abolitionnisme d’État

Les droits des femmes au service de la critique de la loi

Quelles femmes pour les droits des femmes ?

Des victimes toujours coupables

Droits des femmes et logiques sécuritaires

Conclusion : le féminisme d’État est-il pour toutes les femmes ?

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  • 1 Nous citons ici la députée Front de gauche Marie-George Buffet, qui défendait avec véhémence l’orie (…)
  • 2 À l’inverse, le Haut conseil à l’Égalité entre les hommes et les femmes a jugé cette sanction insuf (…)
  • 3 Nous employons le terme « personnes prostituées » pour rendre compte de l’hétérogénéité des parcour (…)
  • 4 En Suède, la pénalisation des clients, votée en 1998, est entrée en vigueur en 1999 sous l’impulsio (…)

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La loi du 13 avril 2016 « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées » représente une consécration de l’abolitionnisme français. Apparu à la fin du 19e siècle pour combattre le réglementarisme en matière de prostitution, le camp abolitionniste en est progressivement venu à revendiquer l’éradication-même de la prostitution (Mathieu, 2013). Constitué en mouvement relativement unifié à partir des années 2000, l’abolitionnisme, porté par des associations comme le Mouvement du Nid, l’Amicale du Nid et la Fondation Scelles, parvient à s’imposer comme détenteur du discours légitime sur la prostitution dans l’espace public et dans le champ politique. Dans ce contexte, il influence fortement la loi de 2016, tant dans l’esprit que dans le texte. « Sans client, il n’y a pas de prostitution1 », tel pourrait être en effet le credo de cette nouvelle loi interdisant, pour la première fois en France, l’achat des services sexuels. Les clients, principales cibles de la mobilisation législative, sont désormais passibles d’une contravention de 1500 euros, doublée en cas de récidive2. Mesure phare de la nouvelle loi, la pénalisation des clients est accompagnée de l’abrogation du délit dit de racolage passif, déjà supprimé en 1994 mais réintroduit dans le code pénal français par la loi pour la sécurité intérieure (LSI) du 18 mars 2003. Le délit de racolage passif était jusque-là présenté comme une mesure visant à inciter les personnes prostituées3 à dénoncer leurs proxénètes lors des gardes à vue. Cette logique de la répression par le bas, défendue au nom du principe de tolérance zéro à l’égard du crime et de l’insécurité (Wacquant, 2004 ; Le Goff, 2005), a depuis été dénoncée à l’unanimité par les associations spécialisées dans la prise en charge des personnes prostituées ainsi que par des parlementaires de droite et, surtout, de gauche. La nouvelle loi entend, à l’inverse, opérer une rupture importante par rapport à la LSI qui faisait des personnes prostituées des coupables de troubles à l’ordre public et de séjour irrégulier (Jakšić, 2016). Promulguée au nom des principes de la non-patrimonialité du corps humain, de la dignité humaine et de l’égalité entre les femmes et les hommes, son objectif est clair : en inversant la charge pénale, elle vise à dépénaliser les personnes prostituées et à « responsabiliser » les clients. Inspirée du modèle suédois4, sa finalité est donc d’arriver, à terme, à éradiquer la prostitution en asséchant la demande et en renforçant la lutte contre la traite des êtres humains et le proxénétisme. Enfin, des mesures d’aide sont adoptées, particulièrement pour les personnes étrangères en situation irrégulière (sous forme notamment de délivrance d’une carte de séjour d’un an), pour celles qui s’engagent dans un « parcours de sortie de la prostitution ». Le dispositif d’aide prévu se traduit par la délivrance d’une autorisation provisoire de séjour de six mois renouvelable et par le versement d’une aide financière à l’insertion sociale et professionnelle (AFIS) pour les personnes non éligibles aux minima sociaux. Pour une personne seule, le montant de l’AFIS s’élève à 330 euros par mois.

  • 5 Assemblée nationale, Journal officiel de la République française, n° 145 [1], 2016, 1ère séance du (…)
  • 6 Compte rendu de la séance de la commission spéciale du 13 novembre 2013, p. 6.

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Les mesures adoptées s’affichent ainsi en rupture avec les logiques répressives et sécuritaires de la LSI. Selon les mots de la députée socialiste de Paris Danièle Hoffman-Rispal, la loi opère une « grande avancée philosophique. Nous abandonnons l’idée que ces femmes seraient aussi coupables ; non, ce sont des victimes »5. Pourtant, le statut de coupables, notamment de séjour irrégulier sur le territoire national, des prostituées, apparaît tout au long du débat parlementaire lorsque les député.e.s et sénateurs/sénatrices envisagent de leur accorder des droits. Parce que la loi a pour « objectif de combattre la prostitution », comme le rappelle la députée socialiste Maud Olivier, rapporteure de la commission spéciale6, et en raison des politiques sécuritaires de protection de l’ordre public et de lutte contre l’immigration dite irrégulière, les femmes qui se prostituent ne sauraient bénéficier des droits des femmes, c’est-à-dire de l’ensemble des politiques qui « ont pour objet premier et principal la promotion des intérêts des femmes » (Revillard, 2016, 30).

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L’analyse des débats parlementaires de 2013 à 2016, au cœur du présent article, constitue ainsi un site privilégié d’observation de la conception étatique des droits des femmes et de la prostitution. Qu’est-ce que la prostitution révèle de l’appréhension des droits des femmes par l’État ? En retour, qu’est-ce que ce cadrage du débat fait à la prostitution et aux personnes prostituées ? Comment les député.e.s et sénateurs/sénatrices parviennent-ils/elles à articuler un principe d’égalité entre les hommes et les femmes avec les priorités de défense de l’ordre public et de lutte contre l’immigration irrégulière ? Les droits des femmes s’appliquent-ils à toutes de la même manière ? De telles interrogations permettent, finalement, de discuter la notion de « féminisme carcéral », défini par l’anthropologue américaine Elizabeth Bernstein (Bernstein, 2010) comme une nouvelle forme de féminisme qui se range derrière, voire qui impulse, des politiques policières et sécuritaires, y compris contre des femmes, au nom des droits des femmes. Autrement dit, en quoi l’appréhension de la prostitution comme violence faite aux femmes peut, paradoxalement, ou non contribuer à renforcer le contrôle policier et judiciaire d’hommes mais aussi de femmes de populations minoritaires et marginalisées ?

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À partir des comptes rendus des débats parlementaires entre 2013 et 2016, d’observations des séances de discussion en première lecture du texte à l’Assemblée nationale et de l’analyse des trajectoires des principaux et principales parlementaires engagé.e.s dans le débat, cet article entend analyser cette dynamique au cœur du travail législatif de la prostitution. Il propose d’abord de revenir sur les conditions d’émergence de ce cadrage spécifique de l’objet prostitution comme violence faite aux femmes, en soulignant notamment le rôle des parlementaires au cœur des institutions du féminisme d’État. Il analyse ensuite la façon dont cette compréhension de la prostitution révèle le caractère historiquement et socialement situé de la définition des droits des femmes présentés comme universels. Enfin, nous montrons comment cette définition spécifique des droits des femmes conduit le législateur à exclure certaines femmes, et en l’occurrence ici en particulier les prostituées étrangères, du périmètre de ces droits.

  • 7 LOI n° 2016-444 du 13 avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à (…)
La loi « contre le système prostitutionnel » : quatre ans de navettes parlementaires La proposition de loi est déposée le 10 octobre 2013 à l’Assemblée nationale, officiellement par un groupe de député.e.s socialistes. Elle contient notamment la suppression du délit de racolage passif, la création d’un « parcours de sortie de la prostitution » et la pénalisation de l’achat de services sexuels. Après une séance de débats le 29 octobre 2013, le texte est voté en 1ère lecture le 4 novembre, sans modifications majeures. Après les travaux de la commission spéciale du Sénat entre avril et juin 2014, le texte n’est présenté en première lecture devant le Sénat que le 30 mars 2015. Celui-ci, majoritairement à droite, vide la loi de son sens initial : non seulement les sénateurs et sénatrices réintroduisent le délit de racolage passif (à une voix près), mais ils et elles retirent également l’interdiction d’achat d’actes sexuels. Le texte initial est néanmoins rétabli en deuxième lecture à l’Assemblée nationale le 12 juin 2015. En octobre de la même année, le Sénat a à nouveau supprimé la « responsabilisation des clients ». La Commission mixte paritaire qui a réuni député.e.s et sénateurs et sénatrices en novembre 2015 n’a pas permis de les mettre d’accord. Il a donc été décidé de procéder à la « nouvelle lecture », qui donne le dernier mot à l’Assemblée nationale. Le texte, avec ses mesures phares, a finalement été adopté le 3 février 2016 et publié au JO le 13 avril suivant7.

Combattre la prostitution pour défendre les droits des femmes

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Notion polymorphe, le féminisme d’État renvoie à la fois à l’expérience des féministes au sein de l’appareil d’État et aux institutions étatiques qui ont pour vocation de promouvoir les droits des femmes (Nielsen, 1983 ; Hernes, 1987 ; Mazur, 2001). En France, depuis les années 1960, le féminisme d’État est caractérisé par la centralité de la question du travail des femmes (Revillard, 2016), ne s’intéressant à la prostitution que par le prisme de politiques sociales. Ce n’est qu’à partir des années 2000 que les institutions de défense des droits des femmes formulent une « théorisation plus systématique de la prostitution comme violence » et investissent « le volet pénal des politiques de la prostitution » (Revillard, 2016, 228-229). Il s’agit donc dans un premier temps de revenir sur les conditions d’émergence de la prostitution comme cause du féminisme d’État, avant d’analyser le rôle de relai de certain.e.s député.e.s dans la diffusion et l’institutionnalisation de la cause abolitionniste.

La rencontre entre le mouvement abolitionniste et le féminisme d’État

  • 8 Nous pensons notamment aux rapports des « fémocrates » du Parti socialiste ou proches du Parti soci (…)

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Pour comprendre l’institution de la prostitution en violence faite aux femmes, il faut retracer l’appropriation de la rhétorique abolitionniste par le champ politique. Dans La fin du tapin. Sociologie de la croisade pour l’abolition de la prostitution, Lilian Mathieu restitue la manière dont le féminisme d’État, en nette progression depuis les années 1990, a graduellement pris en charge la cause abolitionniste, spécialement dans les rangs du Parti socialiste (Mathieu, 2013). La victoire de la « bataille de la parité » (Bereni, 2015) a en effet consolidé le féminisme d’État à la fois symboliquement et institutionnellement avec la création de l’Observatoire de la parité en 1995 et des Délégations aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes de l’Assemblée nationale et du Sénat en 1999. Dans le même temps, sous l’impulsion des « fémocrates » issues des rangs du PS, une série d’initiatives est lancée visant la lutte contre la traite des femmes et l’exploitation de la prostitution d’autrui8 dans une perspective résolument abolitionniste. La prostitution et la traite sont essentiellement envisagées sous l’angle de la violence et de l’exploitation touchant principalement les prostituées étrangères. La puissance mobilisatrice de la souffrance a été essentielle dans la mise à l’agenda de la traite et de la prostitution (Jakšić, 2013). La figure de la prostituée-victime – présentée sous les traits d’une jeune femme, naïve, vulnérable et étrangère – a été un important appui à la mobilisation (Jakšić, 2016). Cette focalisation sur la prostituée-victime s’est traduite notamment par l’adoption, sous le gouvernement socialiste de Lionel Jospin, d’une mesure visant la pénalisation des clients des personnes mineures réactivant ainsi l’image des « jeunes filles au seuil de l’enfance » qui a marqué la lutte pour l’abolition de la réglementation de la prostitution au 19e siècle (Corbin, 1982 [1978]). Ces nouvelles mesures sont promulguées par Ségolène Royal, alors ministre déléguée à la famille du gouvernement de Lionel Jospin. Parallèlement à cette initiative, une Mission d’information « sur les nouvelles formes d’esclavage aujourd’hui » est constituée, en mars 2001, au sein de l’Assemblée nationale. Celle-ci se donne pour objectif d’étudier la nature et l’ampleur du phénomène de traite des êtres humains, un an après l’adoption par les Nations unies du Protocole visant la lutte contre la traite. La Mission est présidée par la députée PS Christine Lazerges, actuellement présidente de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH).

  • 9 Coordination européenne d’associations féministes/de femmes, structurée en fédérations nationales, (…)

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Les initiatives lancées par le Parti socialiste au tournant des années 2000 sont brutalement interrompues par la procédure électorale de mai 2002 qui place le thème de la lutte contre l’insécurité au centre des débats. Reflet de ce changement de perspective, la prostitution ne relève plus de la compétence des ministères de la Justice ou de la Famille, mais des prérogatives du ministère de l’Intérieur qui adopte, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, une série de mesures pénalisant les personnes prostituées à l’instar du délit de racolage passif. Cette montée de la logique sécuritaire a eu pour conséquence de renforcer le lobbying abolitionniste à la fois au sein du PS, des instances du féminisme d’État et du champ associatif pour qui l’abrogation du délit de racolage passif devient une préoccupation majeure. En plus de cette demande d’abrogation, les associations abolitionnistes se distinguent, quant à elles, par une mobilisation de plus en plus forte en faveur de la pénalisation des clients. Soutenues au niveau européen par le Lobby européen des femmes9, leurs revendications bénéficient d’un accueil bienveillant dans les rangs du PS. Déjà en 2003, au moment des débats parlementaires autour de la LSI, un député PS, Christophe Caresche, dépose un amendement qui prévoit de sanctionner les clients, finalement rejeté par la droite majoritaire. En 2006, c’est avec une autre députée PS, Danielle Bousquet, que Christophe Caresche lance une nouvelle proposition de loi visant la pénalisation des clients qui n’aboutit finalement pas.

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Tout au long de la décennie 2000, les fémocrates abolitionnistes et les abolitionnistes issu.e.s du champ associatif et militant se mobilisent pour importer le modèle suédois en France. En 2010, leurs efforts conjugués débouchent sur la constitution d’une mission d’information « sur la prostitution en France » à l’Assemblée nationale. Mission transpartisane, elle est pilotée par la députée PS Danielle Bousquet et le député UMP Guy Geoffroy qui entreprennent une enquête ambitieuse auprès de deux cent magistrat.e.s, policier.e.s, universitaires, psychologues et associations spécialisées dans l’accompagnement des personnes prostituées. Ce travail aboutit à la publication d’un rapport de 400 pages qui fait un état des lieux des politiques publiques en matière de prostitution en France. Le rapport dresse notamment un bilan mitigé de la LSI et pointe le difficile accès aux droits des prostituées étrangères victimes de la traite. Dans leur « liste de propositions », les député.e.s mettent l’accent sur deux volets du dispositif de lutte contre la prostitution. Le premier vise explicitement la création « d’un délit sanctionnant le recours à la prostitution » (Bousquet & Geoffroy, 2011, 321). Le fait de l’avoir mis au rang de proposition n° 1 reflète l’importance donnée à cette mesure. Le deuxième volet s’interroge, quant à lui, sur l’utilité du maintien du délit de racolage passif et en propose la suppression. Les cadres d’interprétation et les revendications abolitionnistes se voient ainsi matérialisés dans le rapport Bousquet-Geoffroy déposé en avril 2011, mais également dans l’adoption à l’unanimité par l’Assemblée nationale de la résolution « réaffirmant la position abolitionniste de la France » le 6 décembre 2011.

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L’élection d’un président socialiste au printemps 2012 et la nomination de Najat Vallaud-Belkacem comme ministre des Droits des femmes n’a fait qu’accélérer le processus. À peine arrivée à son poste, la nouvelle ministre déclare que son objectif est de faire disparaître la prostitution, propos qui lui valent des critiques aussi bien dans le camp de la droite que de certaines personnalités de la gauche. C’est finalement l’Assemblée nationale qui prend l’initiative de créer une mission d’information « sur le renforcement de la lutte contre le système prostitutionnel », pilotée par la députée socialiste Maud Olivier. Le 17 septembre 2013, la délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale adopte son rapport à l’unanimité. Le rapport Olivier réaffirme la position abolitionniste de la France et l’appréhension de la prostitution comme une violence faite aux femmes ; il propose, outre un accompagnement social des personnes prostituées, des mesures visant à sanctionner les clients. La Suède, où Maud Olivier s’est rendue à des fins de rédaction du rapport, est citée comme un modèle à suivre. Dans ce pays, depuis le vote de la loi de 1998 sanctionnant l’achat des services sexuels, la prostitution aurait été divisée par deux en dix ans. La chancelière de justice de la Suède affirme également que la loi ne s’est guère traduite par un accroissement de l’insécurité des personnes prostituées, contrairement à ce qu’ont pu affirmer les opposant.e.s à la réforme (Florin, 2012). L’évaluation de la réforme suédoise n’a cependant pas été réalisée par un organisme indépendant, mais à la demande du gouvernement suédois.

Le rôle central des parlementaires du féminisme d’État

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La proposition de loi déposée en 2013 est donc l’aboutissement d’un processus de diffusion du discours abolitionniste dans les rangs de l’Assemblée nationale. Plus spécifiquement, ce sont quelques député.e.s au cœur des instances du féminisme d’État qui permettent le triomphe de la cause abolitionniste au Parlement et la requalification de la prostitution en sujet relevant des droits des femmes. Les trajectoires de ces personnalités au centre du processus parlementaire mettent en effet en évidence le rôle des institutions du féminisme d’État dans la diffusion de la rhétorique abolitionniste : délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale et Observatoire de la parité puis Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEFH) sont autant de lieux au cours des années 2000 et 2010 qui favorisent la constitution d’une coalition transpartisane (bien que largement ancrée au Parti socialiste) anti-prostitution au nom des droits des femmes.

  • 10 Elle bénéficie par ailleurs d’un important passé féministe. Elle est militante du Planning familial (…)
  • 11 Elle aussi bénéficie d’engagements féministes préalables, animant depuis les années 1990 des associ (…)
  • 12 En 2009, le rapport Bousquet-Geoffroy sur les violences contre les femmes aboutit au dépôt d’une pr (…)
  • 13 Le rapport d’information Bousquet-Geoffroy de 2011 sur la prostitution la définit ainsi : « considé (…)

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La commission spéciale chargée d’étudier la proposition de loi est présidée par Guy Geoffroy, figure de la droite parlementaire (député entre 2002 et 2017) dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Avec lui, trois femmes membres du Parti socialiste sont particulièrement investies dans le travail parlementaire autour de cette loi : la rapporteure de la commission, Maud Olivier (députée entre 2012 et 2017), la députée Catherine Coutelle (2007-2017) et l’ancienne députée Danielle Bousquet (1997-2012). Elles et il incarnent, au cours des années 2000 et 2010, le féminisme d’État parlementaire, c’est-à-dire les instances parlementaires en charge de la défense des droits des femmes et de l’égalité des sexes. Danielle Bousquet, membre de la délégation aux droits des femmes de l’Assemblée à partir de 1998, en est vice-présidente entre 2002 et 201210 ; à partir de 2007, elle y côtoie Guy Geoffroy et Catherine Coutelle11. Entre 2012 et 2017, ces deux derniers continuent à siéger à la délégation (Catherine Coutelle en est même présidente) et sont rejoints par Maud Olivier (qui en sera vice-présidente entre 2016et 2017). Espace d’élaboration privilégié d’une vision partagée de la cause des femmes dans l’arène parlementaire, la délégation investit spécifiquement la lutte contre les violences faites aux femmes12, y incluant progressivement la prostitution13. Mais cette vision partagée se construit et se renforce également par leur investissement commun dans des instances du féminisme d’État en-dehors de l’hémicycle. Ainsi, Guy Geoffroy (2006) puis Danielle Bousquet (2010) sont membres de l’Observatoire de la parité ; surtout, tou.te.s se retrouvent dans l’institution qui lui succède, le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEFH), dès sa création en 2013. Présidé par Danielle Bousquet, celui-ci publiera un avis très favorable à la proposition de loi soutenue, à l’Assemblée comme au HCEFH, par Guy Geffroy, Catherine Coutelle et Maud Olivier.

  • 14 Les Amis du bus des femmes, le STRASS, Act Up, Funanbus (Nantes) et le Lotus bus (Médecins du monde (…)
  • 15 La Fondation Scelles participe à une table ronde le 30 octobre 2013 avec des représentant.e.s de se (…)
  • 16 Auditions de Laurence Noëlle et Rozenn Hicher le 31 octobre 2013. Le terme de « survivante de la pr (…)

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Le multi-positionnement de ces parlementaires permet donc de comprendre la coalition de cause transpartisane qui se déploie à l’Assemblée nationale à l’occasion de la discussion de la proposition de loi : c’est par leur investissement dans les institutions du féminisme d’État que se produit et s’entretient leur vision abolitionniste partagée, faisant de la prostitution une violence contre les femmes. Les auditions de la commission spéciale de l’Assemblée nationale attestent d’ailleurs la centralité du cadre abolitionniste chez les parlementaires qui la composent : tandis qu’une seule table ronde est organisée avec les associations communautaires et celles défendant le travail du sexe14, les associations abolitionnistes ont droit à trois tables rondes (le Mouvement du Nid ayant même droit à deux auditions)15 et la commission auditionne deux « survivantes de la prostitution »16.

Quelle égalité des sexes ? La libre disposition des corps en débat

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Entrons à présent au cœur des débats et examinons les principaux arguments en faveur de la nouvelle loi et ceux qui, à l’inverse, s’y opposent. Notre ambition ici est de réfléchir à ce que la prostitution fait aux droits des femmes tels qu’ils sont incarnés par le féminisme d’État : quelles tensions et quels clivages fait-elle saillir et qu’est-ce qu’elle dit du droit des femmes qui, dans sa conception étatique, se trouve érigé en universel agissant. À quelles conditions les droits des femmes comme catégorie morale et universelle parviennent-ils à s’imposer, quel est le cadre cognitif que ses promoteurs et promotrices mobilisent pour asseoir sa légitimité ?

Le cadre cognitif de l’abolitionnisme d’État

Si cette loi est proposée puis adoptée au nom de la défense des droits des femmes, cette vision relève d’une prise de position particulièrement clivante au sein de l’espace de la cause des femmes. Celui-ci est en effet structuré depuis les années 2000 par une vive opposition sur la prostitution : si les abolitionnistes considèrent que le féminisme doit lutter contre la prostitution, définie comme une contrainte (physique, psychologique ou sociale) qui pèse principalement sur des femmes, d’autres à l’inverse défendent que le féminisme doit autoriser l’activité prostitutionnelle, désignée comme « travail du sexe », au nom de la libre disposition de son corps (Fassin, 2004 ; Mathieu, 2007).

  • 17 Assemblée nationale, Journal officiel de la République française, n° 145 [1], 2016, 1ère séance du (…)

La vigueur des oppositions féministes contraste avec la rapidité du débat politique. Cantonnée un vendredi après-midi, jour où de nombreux.ses parlementaires sont dans leur circonscription, la discussion de la proposition de loi ne réunit que 65 député.e.s. La loi sera finalement votée le mercredi suivant où 485 député.e.s étaient présent.e.s pour 406 suffrages exprimés. La rapidité des débats étalés sur deux sessions est également perceptible dans le faible nombre d’amendements déposés (65). Le tout donne l’impression d’un relatif consensus entre la gauche majoritaire et la droite. Ainsi, les bancs du groupe UMP sont quasiment vides, à l’exception de Guy Geoffroy, président de la commission spéciale qui défend le texte et de Marie-Louise Fort et de Virginie Duby-Muller, qui ont déposé ensemble six amendements. Si ces dernières n’approuvent pas tout le texte, Marie-Louise Fort affirme que « la position abolitionniste de la France en matière de prostitution doit rester l’ambition de tous »17.

  • 18 Les citations de la présente section sont toutes issues du débat parlementaire du 29 novembre 2013.
  • 19 La dimension pédagogique de la sanction est défendue par plusieurs député.e.s, dont Nicole Ameline (…)

La coalition transpartisane qui défend la sanction des services sexuels reprend largement à son compte les thèses formulées par les mouvements abolitionnistes, parfois depuis plusieurs décennies (Mathieu, 2013). Elles peuvent être résumées en trois points. En premier lieu, la prostitution est avant tout une violence à l’encontre des femmes, comme l’affirment d’emblée Maud Olivier, rapporteure de la commission spéciale, et Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes. Maud Olivier tient par ailleurs à rappeler que ce n’est guère un hasard si cette proposition de loi est débattue la semaine du 25 novembre, date de la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes et affirme, avec véhémence : « La prostitution, en soi, est la première de ces violences18 ». Ce lien entre prostitution et violence est rappelé par plusieurs député.e.s, de droite comme de gauche : « La prostitution est un monde, un milieu d’une violence inouïe » (Guy Geoffroy, UMP) ; « Violence, car comment appeler autrement le choix d’un individu à disposer d’un corps et de l’intimité d’un être humain à travers un rapport imposé par l’argent ? » (Marie-George Buffet, GDR) ; « Merci pour avoir rappelé que, d’abord et avant tout, la prostitution est une violence, une violence sur laquelle notre société n’a plus à fermer les yeux » (Eva Sas, EELV). Cette insistance sur la violence comme élément consubstantiel à l’activité prostitutionnelle amène les abolitionnistes à rejeter toute idée d’une prostitution librement choisie. C’est la deuxième thèse forte des abolitionnistes selon laquelle la prostitution ne saurait relever d’un choix et que, par conséquent, il ne peut y avoir de distinction entre prostitution libre et contrainte : « l’argument […] qui consiste à dire qu’il nous faut distinguer prostitution subie et prostitution choisie n’est pas recevable. Comment imaginer une seule seconde que la prostitution, qui n’est autre que la répétition d’actes sexuels non souhaités et imposés par la contrainte financière, puisse être un choix ? » (Sylvie Tolmont, PS). Autrement dit, la prostitution n’est qu’une « autre forme de viol » (Barry, 1986). Enfin, troisième thèse forte de la rhétorique abolitionniste, la prostitution est un instrument de la domination masculine puisque « 90 % des prostituées sont des femmes » exploitées par des hommes. Appuyant la thèse de la domination masculine, Maud Olivier précise : « Dire que les femmes ont le droit de se vendre, c’est masquer que les hommes ont le droit de les acheter ». La sanction de l’achat des services sexuels comporte ainsi une dimension pédagogique19 visant à lutter contre « toute forme de stéréotype sexiste » ajoute-t-elle. La prostitution n’est ni un « mal nécessaire », ni une « fatalité », ni une manière de contenir « les pulsions sexuelles irrépressibles » des hommes. La proposition de loi prévoit ainsi un « stage de sensibilisation » à destination des clients qui vise à la fois à leur enseigner la réalité de la prostitution et à les « responsabiliser » face au phénomène.

  • 20 Sénat, Rapport de la commission spéciale sur la proposition de loi renforçant la lutte contre le sy (…)

De ce point de vue, la prostitution est pensée comme contraire aux droits des femmes. Ce cadre cognitif de la prostitution s’impose notamment parce que, comme l’a montré Anne Revillard, le féminisme d’État en France s’est appuyé sur la construction d’une figure de femme « moderne » excluant celles qui ne lui correspondent pas (Revillard, 2016, 221-232). Si ce modèle d’émancipation est historiquement et socialement situé, renvoyant aux modes de vie et pratiques des femmes blanches, hétérosexuelles, de classe moyenne et supérieure de l’époque contemporaine, il se dote des attributs de l’universalité. Les prises de parole de certain.e.s parlementaires donnent à voir ce mouvement d’universalisation de sa propre position. Blancs et blanches, de classe moyenne et supérieure, pour beaucoup femmes parmi les participant.e.s aux débats, ils et elles mobilisent leur propre définition de l’émancipation des femmes, et plus largement des rapports de genre, pour refuser de reconnaître l’activité prostitutionnelle comme une forme de libre disposition de son corps. À plusieurs reprises, les défenseuses et les défenseurs de la loi ont ainsi choisi comme argument leur vie privée ou, comme le député centriste Charles de Courson, celle des autres en leur demandant : « Que diriez-vous si vous appreniez que votre propre fille ou votre propre fils se prostitue ? Diriez-vous qu’il s’agit là d’un choix libre ? ». Lors de son audition par la commission spéciale du Sénat, la présidente de la délégation des droits des femmes de la chambre haute, Brigitte Gonthier-Maurin (PCF), défend le même point de vue : « La délégation ne pense pas non plus que l’on puisse considérer la prostitution comme une activité professionnelle : peut-on souhaiter que son enfant, son compagnon ou sa compagne l’exerce ? »20. De la même manière, le député Armand Jung (PCF) s’insurge contre la prostitution en demandant : « Où est l’affection, où sont l’amour et le respect censés régir nos relations personnelles et sociales ? », posant ainsi une [sa] définition de ce que doit être une relation sexuelle comme principe à prétention universelle. Fémocrates et parlementaires, partageant les mêmes propriétés sociales, s’accordent ainsi sur le sens de l’émancipation des femmes et de l’égalité des sexes et posent la prostitution en opposition à ce modèle. Ce sont donc des normes de genre et de sexualité socialement situées dans les couches supérieures de la société qui tentent de s’imposer sous couvert d’universel.

Les droits des femmes au service de la critique de la loi

  • 21 Assemblée nationale, Journal officiel de la République française, n° 145 [1], 2016, 1ère séance du (…)

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La position des soutiens à la loi rencontre cependant deux principales critiques au sein de l’arène parlementaire. La première vient des bancs de la droite pour qui une simple contravention n’est guère suffisante pour lutter contre l’achat de services sexuels. En reprenant à leur compte l’argument abolitionniste de la « prostitution comme une autre forme de viol », certain.e.s réclament que l’achat de services sexuels soit considéré non pas comme une simple contravention, mais comme un délit, voire un crime. C’est notamment la position défendue par Philippe Goujon du groupe Les Républicains, opposé à l’article 16 de la loi : « Si je m’oppose au présent article, c’est parce que je suis favorable à ce que la pénalisation du client se traduise par un délit et non par une contravention. […] En privilégiant l’établissement d’une contravention de cinquième classe, on envoie aux clients et aux réseaux un message d’impunité, et cela d’autant plus que le délit de racolage public est supprimé : les moyens de lutter contre le proxénétisme et les réseaux – puisque, je le répète une fois de plus, il ne s’agit pas de s’attaquer aux prostituées – sont quasiment nuls. Au final, l’achat d’actes sexuels sera moins sévèrement puni que l’occupation de halls d’immeubles ou la vente à la sauvette qui sont aujourd’hui des délits. Je crains que l’ensemble du dispositif soit inefficace »21. D’autres à droite, enfin, se voulant « pragmatiques », dénoncent la position du gouvernement « d’idéologique » et de « moralisatrice » (Virginie Duby-Muller, UMP), et ne voient pas comment le client pourrait disposer d’informations permettant de remonter les filières et les réseaux (Marie-Louise Fort, UMP). La première série de critiques à l’encontre de l’article 16 appelle donc à plus de sanctions mais reste dans le cadre cognitif de l’abolitionnisme, la plupart des député.e.s de droite étant d’ailleurs favorables au maintien du délit de racolage passif, perçu comme un moyen de « protéger » les personnes prostituées et de recueillir des informations sur les filières et les réseaux de proxénétisme.

  • 22 Tout en déclarant « je suis abolitionniste » (Compte rendu de la séance de la commission spéciale d (…)
  • 23 Assemblée nationale, Journal officiel de la République française, n° 145 [1], 2016, 1ère séance du (…)
  • 24 Les mêmes clivages apparaissent lors des débats au Sénat, où par exemple Esther Benbassa (EELV) déf (…)

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Un deuxième ensemble de critiques relève des arguments à l’opposé de ceux que nous venons d’examiner. Ces critiques sont notamment formulées par le député Sergio Coronado du groupe Europe écologie les verts (EELV) qui défend une autre conception du droit des femmes et de la libre disposition des corps. Le député écologiste s’est montré particulièrement véhément au cours des débats, réfutant tour à tour des arguments de gauche comme de droite. Il reprend avec fidélité les positions des féministes « pro-droits »22 pour qui il y aurait d’un côté une prostitution contrainte et de l’autre une prostitution librement choisie. En France, cette position est défendue par des associations de santé communautaire ainsi que le STRASS (Syndicat du travail sexuel), auxquels le député écologiste fait référence à plusieurs reprises et salue leur expertise qui se nourrit du travail de terrain. Pour ces associations, ce qui est en cause n’est pas la prostitution per se, mais les conditions dans lesquelles elle s’exerce. Par conséquent, c’est en octroyant des droits aux personnes prostituées (y compris le droit de vendre des services sexuels), que les politiques peuvent réduire le risque de l’exploitation et de la contrainte. Sans se « désintéresser de l’économie générale du texte », Sergio Coronado dénonce ainsi ce qu’il appelle une « croisade » qui voit le monde « en noir et blanc : des femmes toujours victimes, des hommes toujours coupables ». Non seulement le député écologiste rejette la figure de la prostituée-victime, la jugeant essentialiste, mais il accuse les membres de la commission spéciale de n’avoir pas auditionné les principales concernées au nom de qui la proposition de loi est pourtant examinée : « Malheureusement, les personnes prostituées n’ont pas vraiment eu voix au chapitre, et les transsexuels ou les transgenres n’ont pas été conviés aux auditions. Les écouter, les auditionner aurait pourtant permis d’éviter le sentiment qu’un certain nombre ressentent aujourd’hui, en séance : le sentiment que ce texte prétend parler au nom des victimes sans jamais considérer que leur parole soit légitime. On nie leur légitimité à intervenir dans le débat ! »23. Son rejet de l’article 16 reprend, là encore, l’argument des associations de santé communautaire pour qui la pénalisation des clients exposerait les personnes prostituées à des risques sanitaires non négligeables du fait de la clandestinité dans laquelle elles seront contraintes d’exercer leur activité. C’est donc au nom d’une conception du droit des femmes respectueuse du droit à disposer de son corps que Sergio Coronado, et quelques autres député.e.s d’EELV, s’opposent à l’article 1624.

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Favorables ou opposé.e.s à la loi, et en particulier à son article 16, les député.e.s (tout comme les sénatrices et sénateurs) mobilisent tour à tour les droits des femmes pour défendre leurs positions. Les débats suscités par la loi mettent ainsi en évidence l’hétérogénéité des cadres d’interprétation des droits des femmes. Si l’abolitionnisme s’impose dans l’arène parlementaire, c’est donc au nom d’une conception spécifique des droits des femmes, celle qui fait de la prostitution une voie impossible d’autonomisation des femmes et d’égalité des sexes.

La structure du vote : la pénalisation des clients au centre des clivages. Les différents votes du texte à l’Assemblée nationale et au Sénat entre 2013 et 2016 indiquent une division droite-gauche principalement sur la question de la pénalisation des clients : lorsque le texte inclut cette mesure, il est soutenu par les rangs socialistes, communistes et, dans une moindre mesure, écologistes ; mais quand le texte soumis au vote ne comporte pas cette mesure, c’est la droite qui le soutient. À l’Assemblée nationale la très grande majorité des parlementaires socialistes et communistes votent pour le texte et ceux et celles de l’UMP (puis des Républicains) votent contre, comme en attestent les votes en première lecture : la mobilisation du groupe socialiste a été forte, avec 238 député.e.s sur 292 à avoir soutenu le texte ; à l’inverse, le groupe UMP a massivement voté contre (101 sur 154 votes), 11 ayant voté pour (dont l’un des principaux promoteurs du texte, Guy Geoffroy et la candidate à la mairie de Paris, Nathalie Koscuisko-Morizet) ; chez les Verts, 12 ont voté contre, 4 pour et une abstention. Autre élément important, la répartition selon le sexe : les femmes députées ont davantage voté en faveur de la loi (à 78 %), tandis que leurs homologues masculins oscillent entre le pour (46 %), le contre (34 %) et l’abstention (20 %). Toutefois, au Sénat, où l’article pénalisant les clients est supprimé lors de l’examen en 1ère lecture, les sénateurs et sénatrices de droite votent très majoritairement pour le texte tandis que les socialistes s’abstiennent et que les communistes votent contre : 140 sénateurs et sénatrices du groupe UMP sur 144 votant.e.s s’expriment pour la loi ; à l’inverse, 105 des 110 votant.e.s socialistes s’abstiennent ; les 19 communistes et les 10 écologistes votent contre. La discipline de groupe est donc forte mais pas totale. À l’occasion du vote définitif du texte à l’Assemblée nationale (qui ne réunit que 87 député.e.s), 2 socialistes votent contre le texte et 3 s’abstiennent et 6 UMP sur 18 votent le texte. Chez les écologistes, les divisions sont nettes à l’Assemblée nationale tout au long des débats, le groupe n’ayant pas donné de consignes.

Quelles femmes pour les droits des femmes ?

17

Après avoir examiné ce que les droits des femmes fait à la prostitution, nous nous proposons de regarder ce qu’il fait aux personnes prostituées. Autrement dit, comment les droits des femmes se matérialisent-ils dans les droits à octroyer aux personnes prostituées, présentées dans leur « grande majorité » comme des femmes étrangères sans-papiers ? Nous souhaitons déplacer la focale sur le type de tensions que soulève cette difficile articulation entre les droits des femmes, la lutte contre l’immigration irrégulière et la défense de l’ordre public et leurs conséquences sur les droits concrètement octroyés aux personnes prostituées. Que devient l’universel des droits des femmes dans son articulation avec les politiques sécuritaires ?

Des victimes toujours coupables

18

Le Parlement a donc voté une loi qui entend éradiquer la prostitution et protéger les femmes, au nom de la figure de la jeune femme innocente, vulnérable et violentée, au cœur de la rhétorique abolitionniste. Ou, comme cela a été rappelé à de multiples reprises durant les débats, c’est parce que les prostituées sont des victimes que l’action publique doit se donner comme objectif l’abolition de la prostitution. Pourtant, comme lors du débat de 2003 (Jakšić, 2008), dès qu’il est question d’octroyer des droits à ces femmes, dès qu’il est question de matérialiser leur condition en statut administratif, ce n’est plus le visage de la victime innocente qui apparaît mais celle de la prostituée étrangère sans-papiers source de danger et/ou autrice de délits. Les débats font ainsi apparaître une difficile articulation entre les droits des femmes et la lutte contre l’immigration irrégulière et la défense de l’ordre public.

  • 25 Selon le sénateur UMP Alain Gournac. Sénat, Rapport de la commission spéciale sur la proposition de (…)
  • 26 Les abolitionnistes insistent régulièrement sur le jeune âge des personnes prostituées, auquel sont (…)

19

À l’Assemblée nationale comme au Sénat, député.e.s et sénateurs/sénatrices s’accordent à dire que le phénomène prostitutionnel touche avant tout des femmes étrangères en situation irrégulière sur le sol français puisqu’« en France, il n’y a presque plus de prostituées françaises »25. En conséquence, « nous assumons de dire que c’est avant tout pour cette femme mineure26, étrangère, sans papiers, battue, humiliée, qu’il convient d’agir », selon les mots de la députée UMP Marie-Louise Fort. Mais la discussion autour de l’accès aux droits de ces mêmes femmes violentées fait apparaître, à l’Assemblée comme au Sénat, les craintes d’un « détournement de procédure », « d’appel d’air » ou « d’effet pervers » que pourrait provoquer une procédure de régularisation sans condition de dépôt de plainte ou de témoignage. Ces craintes sont partagées par l’ensemble des député.e.s et sénateurs/sénatrices à l’exception de quelques membres des groupes PS, PCF et EELV. Elles sont en particulier exprimées lors des discussions autour de l’article 6 de la proposition de loi qui prévoit la délivrance d’un titre de séjour de six mois à toute personne étrangère en situation irrégulière engagée dans un « parcours de sortie de la prostitution ». Si, contrairement à ce qui est prévu depuis la LSI, le titre de séjour est délivré sans contrepartie de dépôt de plainte et de témoignage, il implique en revanche que la personne cesse toute activité prostitutionnelle.

Droits des femmes et logiques sécuritaires

  • 27 « Deux élus du XVe jouent aux vigiles de gymnase face à des migrants », Libération, 29 juin 2016.
  • 28 Assemblée nationale, Journal officiel de la République française, n° 145 [1], 2016, 1ère séance du (…)
  • 29 Ibid., p. 12473.

20

Les critiques exprimées à l’encontre de l’article 6 obéissent à deux logiques argumentatives distinctes. L’article 6 est d’un côté critiqué du point de vue de la lutte contre l’immigration irrégulière, et de l’autre du point de vue du combat pour l’abolition de la prostitution. En ce qui concerne la première série de critiques, elle est adressée en majeure partie par les parlementaires de droite, à l’instar du membre du groupe Les Républicains, Philippe Goujon. Député-maire du 15e arrondissement de Paris, Philippe Goujon a récemment fait la une des journaux pour avoir fait expulser, personnellement, les réfugiés soudanais, érythréens et maliens d’un gymnase de son arrondissement, après leur évacuation du campement de la halle Pajol à Paris27. C’est avec la même fermeté que Philippe Goujon s’oppose à l’octroi d’un titre de séjour sans contrepartie de collaboration policière et/ou judiciaire. À ses yeux, cette mesure risque d’accroître « l’attractivité sociale de la France, alors que notre solidarité nationale est au bord de l’implosion ». Déplorant le « manque de fermeté juridique », il considère que la suppression de la coopération avec les services de police « revient à conférer à ces personnes qui bénéficieront de la solidarité nationale des droits sans aucun devoir en contrepartie »28. Cette position est partagée par Marie-Louise Fort et la députée UMP Virginie Duby-Muller pour qui certaines femmes s’engageraient volontairement dans la prostitution en vue de la seule obtention des papiers : « On le sait, les étrangers qui entrent illégalement en France sont parfois à un niveau de détresse et de désespérance tel que certaines personnes pourraient non pas détourner le dispositif prétendant abusivement qu’elles ont été prostituées, mais recourir sciemment à la prostitution afin d’obtenir, dans un second temps, un permis de séjour et de travail »29. Ainsi, le détournement de procédure que craignent les parlementaires de droite est avant tout celui d’un « appel d’air migratoire ». Suivant cette perspective, la prostitution ne doit pas devenir une porte d’entrée pour les immigré.e.s clandestin.e.s.

  • 30 Compte rendu de la séance de la commission spéciale du 14 novembre 2013, p. 4.
  • 31 Sénat, Journal officiel de la République française, Compte-rendu intégral, Séance du lundi 30 mars (…)
  • 32 Ibid.

21

Cette position est partagée par le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, qui lors de son audition à l’Assemblée nationale met en garde les député.e.s : « Il ne saurait suffire qu’un étranger se déclare victime d’un réseau de traite pour se voir remettre de plein droit un titre de séjour »30. Pourtant, si les rangs de la gauche manifestent majoritairement une crainte de « détournement de procédure », elle est généralement d’une toute autre nature. Le « risque de manipulation » ne porte pas tant sur l’immigration irrégulière que sur la prostitution. D’où l’idée de conditionner l’octroi d’un titre de séjour à un « parcours de sortie de la prostitution ». Les personnes en situation irrégulière qui ne seraient pas engagées dans un tel parcours ou qui s’y engageraient sans cesser l’activité prostitutionnelle se verraient exclues de ce nouveau périmètre des droits. L’article 6 est ainsi envisagé comme « une mesure incitative à la sortie de la prostitution » (Najat Valaud-Belkacem) et dans le même temps, il devient un moyen de contrôle et de surveillance de l’activité prostitutionnelle puisque le titre de séjour est délivré sans automaticité. Ainsi, comme le rappelle la ministre des Droits des femmes en 2013, avant d’octroyer un titre de séjour, les Préfets doivent d’abord s’assurer que la personne ne représente pas un trouble à l’ordre public et « vérifier l’inscription de la personne dans un parcours de sortie de la prostitution à partir des éléments que lui aura transmis l’association qui la suit. Autant de garanties qui nous laissent à penser qu’il n’y aura pas d’abus, d’autant que venir prétendre ou simuler sortir de la prostitution est quand même très complexe ». Un an et demi plus tard, lors de l’examen de la proposition de loi au Sénat, la même problématique est soulevée par les sénatrices et sénateurs du PS. Ces derniers déposent un premier amendement qui vise à réduire la durée de la carte de séjour d’un an à six mois et un second amendement qui suggère de remplacer les mots « projet d’insertion sociale et professionnelle » par « parcours de sortie de la prostitution et d’insertion sociale et professionnelle »31. Ces deux amendements reçoivent un avis favorable de la secrétaire d’État aux droits des femmes, Pascale Boistard, qui craint une « manipulation des réseaux ». La rapporteure de la commission des lois, Michelle Meunier (PS), est du même avis : « Il est vrai que la notion de ‘parcours de sortie de la prostitution’ indique clairement une intention de cessation de la prostitution et permet peut-être ainsi d’éviter un risque d’instrumentalisation par les réseaux de proxénétisme, qui pourraient essayer d’obtenir des papiers pour des personnes prostituées sans que celles-ci cessent leur activité32 ». Les sénatrices PCF Brigitte Gonthier-Maurin et Laurence Cohen, ainsi que le sénateur PS Jean-Pierre Godefroy et la sénatrice d’EELV Esther Benbassa se prononcent contre ces deux amendements qui ont été rejetés par le Sénat.

  • 33 Compte rendu de la séance de la commission spéciale du 13 novembre 2013, p. 2.

22

Ainsi, les discussions autour de l’article 6 de la loi mettent en évidence les lignes de clivage relatives à l’accès aux droits des prostitué.e.s migrant.e.s. Toutefois, les critiques émises sont de nature différente selon que l’on se place à droite ou à gauche de l’hémicycle parlementaire. Tandis que la droite parlementaire se soucie essentiellement du contrôle de l’immigration irrégulière, la gauche impose des restrictions pour lutter contre la prostitution. Dans tous les cas, il en résulte une distinction entre les « simulatrices » qu’il s’agit de sanctionner en les excluant du périmètre des droits et les femmes qu’il s’agit de récompenser pour leur engagement dans le parcours de sortie de la prostitution. C’est là l’un des paradoxes de la loi : prononcée au nom du fait que les personnes prostituées sont toutes des victimes, elle refuse d’accorder des droits à toutes les victimes. Les débats se sont particulièrement cristallisés sur l’accès aux titres de séjour. Les prostituées étrangères sont toutes assimilées à des victimes de proxénétisme, voire de traite des êtres humains : « aujourd’hui, on ne peut plus différencier prostitution et traite des êtres humains puisque 90 % des personnes qui se prostituent seraient d’origine étrangère », rappelle ainsi Marisol Touraine, alors ministre de la Santé33. Pourtant, les parlementaires se refusent à leur accorder un titre de séjour automatique pour les « protéger », par crainte d’un afflux d’immigration « massive » ou d’encouragement à la prostitution. Plus largement, selon la même logique, tout le volet de politique sociale accordant de nouveaux droits aux personnes prostituées est conditionné à l’inscription dans le « parcours de sortie » et donc à l’arrêt de l’activité prostitutionnelle. Ainsi, la loi entend aider et protéger exclusivement les anciennes prostituées. Dès lors, les droits des femmes au principe de cette loi apparaissent comme ouverts à certaines femmes seulement, en l’occurrence les anciennes prostituées ; celles qui se prostituent ne sauraient en bénéficier.

Conclusion : le féminisme d’État est-il pour toutes les femmes ?

23

Les débats parlementaires sur la prostitution entre 2013 et 2016 mettent ainsi en évidence les ambivalences du processus d’institutionnalisation de la cause des femmes au sein de l’État et de l’action publique (Blanchard et al., 2018). En effet, l’intégration du cadre cognitif de l’abolitionnisme au féminisme d’État souligne la façon dont la défense des droits des femmes s’appuie sur des normes de genre, et en particulier de féminité, socialement et historiquement situées. Défendant un modèle d’émancipation et de modernité qui ne peut intégrer les femmes prostituées (comme les femmes voilées) (Revillard, 2016, 221-232), le féminisme d’État s’accommode sans difficulté des politiques sécuritaires et anti-immigration qui visent ces femmes et les excluent du périmètre des droits des femmes. Ainsi, alors que le titre de la loi précise qu’il s’agit « d’accompagner les personnes prostituées », celles qui se refusent à cesser l’activité prostitutionnelle sont privées de droit et les migrantes qui s’engagent à « sortir de la prostitution » n’obtiennent que des droits précaires.

24

Pour désigner la mise en place de ces politiques faites au nom des droits des femmes mais défavorables aux femmes minorisées et marginalisées, la notion de « féminisme carcéral » développée par Elizabeth Bernstein (2010) a connu un certain succès. Nancy Whittier, par exemple, la reprend à son compte pour souligner la tension au cœur de la législation américaine de lutte contre les violences faites aux femmes : tandis que la loi s’est donnée comme ambition de protéger ces victimes, le Sénat a refusé que des titres de séjour soient accordés aux migrantes en situation « irrégulière », par crainte « d’appel d’air » ou de fausses déclarations (Whittier, 2016, 805). La catégorie de « féminisme carcéral » est ainsi utile pour mettre en lumière les ambivalences de la mobilisation des droits des femmes dans l’élaboration de politiques publiques. Elle rabat cependant l’analyse sur des dimensions strictement idéologiques, interprétant ces ambivalences comme la conversion du féminisme d’État aux idéologies sécuritaires et anti-migrations. L’exemple de la loi de 2016 montre pourtant que ces politiques sont tout autant éclairées par l’histoire de la structuration du féminisme d’État. D’un côté, les conditions historiques de légitimation de la cause des femmes au sein de l’État (défense d’un modèle spécifique de femme « moderne ») relativisent la « nouveauté » du cadre idéologique du « féminisme carcéral ». D’un autre côté, la défense des politiques sécuritaires met certes en évidence le cadre idéologique spécifique, mais il rappelle aussi la faible autonomie de la cause des femmes dans l’appareil d’État. De ce point de vue, les législations au nom des femmes qui marginalisent, voire pénalisent, certaines femmes ne marquent pas tant l’avènement d’une nouvelle grille idéologique (le féminisme carcéral) qu’elles mettent en évidence les ambivalences et les faiblesses du féminisme d’État.

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Bibliographie

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Notes

1 Nous citons ici la députée Front de gauche Marie-George Buffet, qui défendait avec véhémence l’orientation abolitionniste de la nouvelle loi. Cf. Assemblée nationale, Journal officiel de la république française, 118e séance, Séance du mercredi 3 février 2016, Compte rendu intégral, p. 884.

2 À l’inverse, le Haut conseil à l’Égalité entre les hommes et les femmes a jugé cette sanction insuffisante et a plaidé pour que le recours à la prostitution soit condamné comme un délit. Haut conseil à l’Égalité, Avis sur la proposition de loi n° 1437 renforçant la lutte contre le système prostitutionnel, novembre 2013.

3 Nous employons le terme « personnes prostituées » pour rendre compte de l’hétérogénéité des parcours et souligner le fait qu’il ne s’agit pas seulement des femmes mais également des hommes, des personnes transsexuelles ou transgenres.

4 En Suède, la pénalisation des clients, votée en 1998, est entrée en vigueur en 1999 sous l’impulsion des parlementaires féministes engagées dans la lutte contre les violences sexistes. Depuis le début des années 2000, le bilan de cette loi fait cependant débat (Kulick, 2003 ; Florin, 2012).

5 Assemblée nationale, Journal officiel de la République française, n° 145 [1], 2016, 1ère séance du 29 novembre 2013, p. 12470.

6 Compte rendu de la séance de la commission spéciale du 13 novembre 2013, p. 6.

7 LOI n° 2016-444 du 13 avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées.

8 Nous pensons notamment aux rapports des « fémocrates » du Parti socialiste ou proches du Parti socialiste à l’instar de Marcovich & Derycke, 2001 ; Lazerges & Vidalies, 2001 ; Hazan & Marcovich, 2002.

9 Coordination européenne d’associations féministes/de femmes, structurée en fédérations nationales, comme la CLEF, Coordination française du Lobby européen des femmes.

10 Elle bénéficie par ailleurs d’un important passé féministe. Elle est militante du Planning familial dans les années 1970, déléguée départementale aux droits des femmes dans les Côtes d’Armor dans les années 1980 puis animatrice de l’association l’Assemblée des femmes d’Yvette Roudy en faveur de la parité en politique à partir de 1992.

11 Elle aussi bénéficie d’engagements féministes préalables, animant depuis les années 1990 des associations pour la parité en politique ou pour l’égalité des sexes dans l’espace public.

12 En 2009, le rapport Bousquet-Geoffroy sur les violences contre les femmes aboutit au dépôt d’une proposition de loi. La commission spéciale chargée de son examen (2009-2010) est présidée par Danielle Bousquet, Guy Geoffroy en étant le rapporteur et Catherine Coutelle une membre active.

13 Le rapport d’information Bousquet-Geoffroy de 2011 sur la prostitution la définit ainsi : « considérée comme une violence, en majorité subie par des femmes » (Ibid. : 17).

14 Les Amis du bus des femmes, le STRASS, Act Up, Funanbus (Nantes) et le Lotus bus (Médecins du monde à Paris) sont auditionnés le 31 octobre 2013.

15 La Fondation Scelles participe à une table ronde le 30 octobre 2013 avec des représentant.e.s de services de police ; le Collectif féministe contre le viol, l’association Mémoire traumatique et victimologie, le Centre national d’information des droits des femmes et de la famille et le Mouvement du Nid sont auditionnés le 5 novembre 2013 ; le Mouvement du Nid et l’Amicale du Nid le 6 novembre 2013.

16 Auditions de Laurence Noëlle et Rozenn Hicher le 31 octobre 2013. Le terme de « survivante de la prostitution » est utilisé par les militant.e.s abolitionnistes pour désigner les personnes qui ont cessé l’activité prostitutionnelle. Une partie des ancien.ne.s prostitué.e.s, souvent devenu.e.s abolitionnistes, s’auto-définit comme « survivant.e ».

17 Assemblée nationale, Journal officiel de la République française, n° 145 [1], 2016, 1ère séance du 29 novembre 2013, p. 12433.

18 Les citations de la présente section sont toutes issues du débat parlementaire du 29 novembre 2013.

19 La dimension pédagogique de la sanction est défendue par plusieurs député.e.s, dont Nicole Ameline (Les Républicains) qui la résume ainsi : « C’est une mesure éducative, c’est un progrès de la responsabilité individuelle et collective, c’est une mesure qui doit conduire chaque individu à se poser une question simple : le corps est-il achetable, est-ce un objet de consommation sexuelle comme un autre, est-ce un produit ? ».

20 Sénat, Rapport de la commission spéciale sur la proposition de loi renforçant la lutte contre le système prostitutionnel, Tome II, Comptes rendus des auditions, p. 113.

21 Assemblée nationale, Journal officiel de la République française, n° 145 [1], 2016, 1ère séance du 29 novembre 2013, p. 12487.

22 Tout en déclarant « je suis abolitionniste » (Compte rendu de la séance de la commission spéciale du 19 novembre 2013, p. 31).

23 Assemblée nationale, Journal officiel de la République française, n° 145 [1], 2016, 1ère séance du 29 novembre 2013, p. 12424.

24 Les mêmes clivages apparaissent lors des débats au Sénat, où par exemple Esther Benbassa (EELV) défend les mêmes positions que Sergio Coronado.

25 Selon le sénateur UMP Alain Gournac. Sénat, Rapport de la commission spéciale sur la proposition de loi renforçant la lutte contre le système prostitutionnel, Tome II, Comptes rendus des auditions, p. 63. Plus largement, lors des débats comme des auditions, tou.te.s, ou presque, s’accordent à dire que les prostituées étrangères représentent 80 % à 90 % de la prostitution en France.

26 Les abolitionnistes insistent régulièrement sur le jeune âge des personnes prostituées, auquel sont associés les traits de naïveté et de vulnérabilité. Déjà, au 19ème siècle, le visage qui suscite tant de passions et d’indignation est celui d’une jeune femme « au seuil de l’enfance » qui est emmenée soit par force, soit par tromperie « dans les lupanars lointains » (Corbin, 1982, 427).

27 « Deux élus du XVe jouent aux vigiles de gymnase face à des migrants », Libération, 29 juin 2016.

28 Assemblée nationale, Journal officiel de la République française, n° 145 [1], 2016, 1ère séance du 29 novembre 2013, p. 12439.

29 Ibid., p. 12473.

30 Compte rendu de la séance de la commission spéciale du 14 novembre 2013, p. 4.

31 Sénat, Journal officiel de la République française, Compte-rendu intégral, Séance du lundi 30 mars 2015, p. 2937.

32 Ibid.

33 Compte rendu de la séance de la commission spéciale du 13 novembre 2013, p. 2.

Genre, sexualité & société

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20 | Automne 2018 : Varia

Articles

Le proxénète, cible mouvante des politiques de prostitution

The procurer, moving target of prostitution policies

Lilian Mathieu

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur

Résumés

Français

English

Le proxénète est une cible majeure des politiques de prostitution. Mais il s’agit d’une cible mouvante, du fait de la diversité de ses modes d’existence. L’article aborde tout d’abord l’existence morale du proxénète, produite dans les discours publics tenus sur lui par les associations et les parlementaires engagés dans l’abolition de la prostitution. Ces discours le font advenir sous les traits d’un homme de nationalité étrangère, agissant en bande organisée, recourant à la violence ou à la manipulation, doté de capacités d’influence et de moyens considérables pour préserver ses intérêts, et engrangeant des profits énormes en exploitant le corps de ses victimes. L’existence pénale du proxénète est quant à elle la conclusion d’un processus de labellisation judiciaire. L’observation de procès révèle de notables écarts entre les personnes effectivement condamnées pour proxénétisme et la figure du proxénète invoquée par l’abolitionnisme.

The procurer is a major target of prostitution policies. But this is a moving target, due to the diversity of its modes of existence. The article first evokes the moral existence of the procurer, that is produced in the public discourses about him by organisations and politicians who support the abolition of prostitution. According to them, the procurer is a man, of foreign origin, acting in an organized gang, resorting to violence and manipulation, granted with powers of influence and considerable means in order to preserve his interests, and who gathers enormous profits by the exploitation of his victim’s bodies. The penal existence of the procurer is, for its part, the conclusion of a judiciary labelling process. The observation of trials reveals notable differences between the people who are concretely sentenced for procuring and the figure of the procurer that is invoked by the abolitionists.

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Entrées d’index

Mots-clés :prostitution – proxénétisme – abolitionnisme – procès – débat parlementaire

Keywords :prostitution – procuring – abolitionism – trial – parliamentary debate

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Plan

Le proxénète, cible émouvante

Le discours abolitionniste

Le débat parlementaire

Des proxénètes judiciairement labellisés

La force de l’étiquetage

La certification judiciaire

Conclusion

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Traiter de la figure du proxénète comme d’une « cible mouvante » exige quelques éclaircissements préalables. En parler comme d’une cible, c’est d’abord le désigner comme un objectif que l’on cherche à atteindre, en l’occurrence pour neutraliser son action négative. Le proxénète est ainsi l’objet d’une désapprobation dont les formes et conséquences sont multiples. Il est globalement visé par une condamnation morale, qui s’exprime dans différents discours, ordinaires ou spécialisés mais à tonalité systématiquement normative stigmatisant ses activités. Parmi ces ordres de discours normatifs, le registre juridique occupe une place et dispose d’une force particulières en ce qu’il appuie des politiques publiques spécifiques. Le proxénète est du point de vue du droit quelqu’un qui transgresse la loi, plus spécifiquement en France les articles 225 alinéas 5 à 12 du code pénal (cf. encadré), et qui de ce fait est la cible des investigations de services spécialisés de police et des sanctions des cours correctionnelles voire d’assises.

  • 1 L’expression, popularisée par Latour (2012), trouve son origine dans le travail de Boltanski sur le (…)
  • 2 Précisons que cet article ne prétend en aucun cas aborder l’ensemble des modes d’existence du proxé (…)
  • 3 Cette seconde partie mobilisera notamment des données recueillies dans le cadre du programme ANR-DF (…)

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Mais cette cible est également mouvante puisque le proxénète connaît une multiplicité d’incarnations, dont certaines peuvent être surprenantes : le proxénète, on essaiera ici de le montrer, apparaît parfois là où ne l’attend pas et sous des traits inattendus. Ce terme même d’incarnation apparaît restrictif : certes, les proxénètes sont avant tout des êtres de chair et de sang, capables et coupables d’actions répréhensibles. Mais le proxénète est aussi une entité de statut quasi-métaphysique, pièce maîtresse d’un système normatif particulier dont l’invocation permet de rendre compte d’une multiplicité de phénomènes qui lui sont associés dont, en premier lieu, l’existence même de la prostitution. La cible qu’est le proxénète se fait alors mouvante en un autre sens, dans le balancement entre sa forme incarnée — que l’on peut rencontrer dans les box des tribunaux ou dans les cellules des établissements pénitentiaires — et sa forme métaphysique ou morale, pour sa part davantage présente à l’état discursif, que son caractère plus insaisissable ne rend pas moins inquiétante et influente. Le proxénète connaît ainsi plusieurs modes d’existence1 et c’est cette pluralité existentielle2 que l’on va tenter d’aborder dans cet article, organisé en deux temps : l’existence morale tout d’abord, puis l’existence pénale3.

Principaux articles du code pénal relatifs à la traite des êtres humains et au proxénétisme

Article 225-4-1 : La traite des êtres humains est le fait, en échange d’une rémunération ou de tout autre avantage ou d’une promesse de rémunération ou d’avantage, de recruter une personne, de la transporter, de la transférer, de l’héberger ou de l’accueillir, pour la mettre à sa disposition ou à la disposition d’un tiers, même non identifié, afin soit de permettre la commission contre cette personne des infractions de proxénétisme, d’agression ou d’atteintes sexuelles, d’exploitation de la mendicité, de conditions de travail ou d’hébergement contraires à sa dignité, soit de contraindre cette personne à commettre tout crime ou délit.

La traite des êtres humains est punie de sept ans d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende.

(…)

Article 225-5 : Le proxénétisme est le fait, par quiconque, de quelque manière que ce soit :

1° D’aider, d’assister ou de protéger la prostitution d’autrui ;

2° De tirer profit de la prostitution d’autrui, d’en partager les produits ou de recevoir des subsides d’une personne se livrant habituellement à la prostitution ;

3° D’embaucher, d’entraîner ou de détourner une personne en vue de la prostitution ou d’exercer sur elle une pression pour qu’elle se prostitue ou continue à le faire.

Le proxénétisme est puni de sept ans d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende.

Article 225-6 : Est assimilé au proxénétisme et puni des peines prévues par l’art. 225-5 le fait, par quiconque, de quelque manière que ce soit :

1° De faire office d’intermédiaire entre deux personnes dont l’une se livre à la prostitution et l’autre exploite ou rémunère la prostitution d’autrui ;

2° De faciliter à un proxénète la justification de ressources fictives ;

3° De ne pouvoir justifier de ressources correspondant à son train de vie tout en vivant avec une personne qui se livre habituellement à la prostitution ou tout en étant en relations habituelles avec une ou plusieurs personnes se livrant à la prostitution ;

4° D’entraver l’action de prévention, de contrôle, d’assistance ou de rééducation entreprise par les organismes qualifiés à l’égard de personnes en danger de prostitution ou se livrant à la prostitution.

(…)

Article 225-10 : Est puni de dix ans d’emprisonnement et de 750 000 euros d’amende le fait, par quiconque, agissant directement ou par personne interposée :

1° De détenir, gérer, exploiter, diriger, faire fonctionner, financer ou contribuer à financer un établissement de prostitution ;

2° Détenant, gérant, exploitant, dirigeant, faisant fonctionner, finançant ou contribuant à financer un établissement quelconque ouvert au public ou utilisé par le public, d’accepter ou de tolérer habituellement qu’une ou plusieurs personnes se livrent à la prostitution à l’intérieur de l’établissement ou de ses annexes ou y recherchent des clients en vue de la prostitution ;

3° De vendre ou de tenir à la disposition d’une ou de plusieurs personnes des locaux ou emplacements non utilisés par le public, en sachant qu’elles s’y livreront à la prostitution ;

4° De vendre, de louer ou de tenir à la disposition, de quelque manière que ce soit, d’une ou plusieurs personnes, des véhicules de toute nature en sachant qu’elles s’y livreront à la prostitution. (…)

Le proxénète, cible émouvante

3

L’existence morale du proxénète procède de discours publics tenus sur lui par des organisations ou des personnes prétendant à une forme d’intérêt général : les associations militant pour l’abolition de la prostitution tout d’abord, ainsi que les parlementaires en charge de l’élaboration d’une loi visant ce même objectif d’abolition. L’étroite intrication de ces deux ordres de discours s’est en quelque sorte cristallisée à l’occasion de la campagne en faveur d’une pénalisation des clients de la prostitution, débattue à l’Assemblée nationale et au Sénat à partir de 2013 et finalement instaurée par la loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel » de 2016.

Le discours abolitionniste

  • 4 Le mouvement abolitionniste a connu de nombreuses recompositions depuis sa naissance à la fin du XI (…)

4

Il est difficile de résister à la tentation du jeu de mots : le proxénète est non seulement une cible mouvante mais aussi une cible émouvante, en ce sens que son invocation suscite des émotions. Il faut immédiatement préciser, contre l’acception courante du terme « émouvant » qui en fait un synonyme d’attendrissant, que ce sont en l’occurrence des émotions négatives : le proxénète est quelqu’un qui suscite l’indignation, le dégoût ou la colère, tant ses activités sont estimées répugnantes et exécrables. C’est cette charge émotionnelle qui explique que le proxénète occupe une position centrale dans les discours du mouvement favorable à l’abolition de la prostitution4, sur lesquels on se concentrera dans un premier temps. Le concept de dispositif de sensibilisation forgé par Christophe Traïni éclaire bien ce dont il s’agit ici, à savoir un ensemble de discours que le mouvement déploie afin de susciter des réactions affectives qui prédisposent ceux qui les éprouvent à s’engager ou à soutenir la cause défendue (Traïni, 2009). La cible de la dénonciation est mouvante, ici, en ce qu’il est espéré que son invocation impulsera un déplacement, sous forme de ralliement, de son public vers la cause abolitionniste.

Le matériau sur lequel s’appuie cette section consiste en des textes produits entre 1999 et 2016, soit entre le début de la remobilisation abolitionniste (renforcée par sa coalition avec certaines fractions du féminisme et de l’altermondialisme) centrée sur la revendication d’une pénalisation des clients des prostituées et l’adoption, résultant de son lobbying, de la loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel ». Le corpus privilégie, sans s’y limiter, les discours tenus par ces deux organisations abolitionnistes dominantes que sont le Mouvement du Nid et la Fondation Scelles, ainsi que, côté altermondialiste et féministe, par la commission genre d’Attac. La stabilité temporelle de ces discours comme l’homogénéité de leurs références, arguments et formes rhétoriques autorise leur traitement indifférencié dans cette section.

  • 5 Actes du colloque « Peuple de l’abîme : la prostitution aujourd’hui », Fondation Scelles, 16 mai 20 (…)

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Les évocations du proxénétisme dans la littérature abolitionniste font apparaître plusieurs traits dominants, parmi lesquels l’omnipotence occulte, la violence et la propension manipulatrice. Le proxénétisme est tout d’abord présenté comme consubstantiel à la prostitution et, parce que l’un ne saurait aller sans l’autre, qui souhaite la disparition de l’un ne peut que vouloir l’abolition de l’autre. Intellectuelle organique du mouvement abolitionniste, Marie-Victoire Louis proposait de remplacer le terme « prostitution » par celui de « système proxénète » afin de convaincre que la première ne saurait exister sans l’intervention de ses organisateurs et bénéficiaires. Réunissant indissociablement prostituées, proxénètes et clients, ce système serait selon elle « l’une des manifestations de la domination patriarcale qui organise et légitime la mise à disposition sexuelle de certains êtres humains — des femmes de tous âges dans l’immense majorité des cas — pour maintenir et conforter le pouvoir masculin »5. Si l’affirmation selon laquelle « il n’y a pas de prostituée sans proxénète » constitue un lieu commun abolitionniste, certains font preuve de nuance autant que de souci de précision, à l’exemple d’Attac qui affirme qu’« à titre individuel, 80 à 95 % de toutes les formes de prostitution sont contrôlées par un proxénète » (Attac, 2008, p. 61) mais pour relever immédiatement que les « personnes prostituées qui se disent indépendantes » (on notera la précaution de la formulation) ne « représentent qu’une faible minorité » (ibid., p. 77).

6

Significativement intitulé « Le proxénétisme en 2015 : une hydre à mille têtes », un article de la revue du Mouvement du Nid Prostitution et société argue pour sa part d’une « omniprésence » du phénomène qui n’aurait d’égale que « la diversité de ses formes »6. Dans le corps de l’article, long d’un peu plus de 4 000 signes et qui consiste en une collection d’affaires de proxénétisme intervenues au cours de l’année, l’expression « vaste réseau » revient trois fois, suggérant la puissance des proxénètes. La récurrence de ce vocabulaire réticulaire dans la littérature abolitionniste est elle-même significative, Luc Boltanski et Eve Chiapello rappelant que ce terme est généralement associé « à des organisations de caractère occulte (réseau de résistance) à la connotation le plus souvent négative (réseaux de trafiquants), leurs membres étant accusés de rechercher, à travers ce mode d’association, des avantages et des profits illicites (…) parfois en recourant à des moyens franchement illégaux » (Boltanski & Chiapello, 1999, p. 155).

7

La référence au Nouvel esprit du capitalisme n’est pas fortuite. On a montré ailleurs (Mathieu, 2014) comment l’abolitionnisme français avait trouvé un nouveau souffle en se coalisant avec certaines fractions du mouvement altermondialiste, dont il a emprunté plusieurs des schèmes critiques du néolibéralisme. Un auteur comme Richard Poulin et une association comme Attac se sont faits une spécialité de dénoncer la contribution du néolibéralisme à une « marchandisation des corps » mondialisée et dotant le crime organisé d’une formidable puissance. Le premier avance que le commerce des femmes et des enfants prostitués « embrigade des populations colossales et crée de fastueux bénéfices recyclés dans l’économie mondiale » (Poulin, 2003, p. 761) tandis que la seconde affirme que « la part de la traite d’êtres humains et de l’industrie du sexe dans la criminalité est considérable », précisant qu’« entre 76 et 100 % des entreprises du sexe sont contrôlées, financées ou soutenues par le crime organisé » (Attac, 2008, p. 24). Dans leur continuité, la plus importante organisation abolitionniste française, le Mouvement du Nid, n’a de cesse de dénoncer le lobbying — entendu comme action d’influence discrète sinon occulte, en tout cas illégitime, menée sur des décideurs politiques — exercé par les proxénètes. Ce lobbying mené par « une industrie du sexe devenue toute puissante » userait de méthodes éprouvées, telles que « brandir l’étendard de la liberté individuelle pour mieux défendre les intérêts de l’industrie. Le lobby du tabac a centré le débat sur la liberté et le plaisir du fumeur, cachant ainsi les intérêts des fabricants, de même que l’industrie du sexe a compris qu’il fallait afficher un souci des personnes prostituées. Proxénètes et trafiquants créent désormais couramment des associations de défense des droits des prostituées, couverture idéale pour leur lobbying »7. L’enjeu de ce lobbying serait la reconnaissance du « travail du sexe » légitimant une normalisation de la prostitution et autorisant son exploitation par des tiers, en d’autres termes une légalisation du proxénétisme.

  • 8 Prostitution et société, n° 143, 2003, p. 24.

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L’imaginaire complotiste de la pieuvre agissant dans l’ombre, aussi omnipotente qu’insaisissable, se repère dans ce titre d’un article de Prostitution et société :« Réseaux : un ennemi mobile et tentaculaire »8. La puissance occulte des organisateurs et des exploiteurs de la prostitution est également suggérée par l’expression « industrie du sexe », utilisée en synonyme de proxénétisme et évoquant un univers organisé tourné vers l’engrangement de bénéfices économiques. Il s’agit, en recourant à ce vocabulaire, de dénoncer l’avidité des proxénètes (et l’absence de scrupule de leur exploitation du corps des prostituées) et le caractère systématique et rationnel de leur activité : le crime organisé s’inspirerait du monde de l’entreprise pour maximiser ses profits tout en en captant la respectabilité. Formule englobante, l’« industrie du sexe » ne désigne pas la seule prostitution mais rassemble en une même catégorie infamante d’autres activités à la légitimité moins incertaine, comme la pornographie, les sex shops, le strip-tease, les clubs échangistes, etc. Mais il s’agit surtout, une nouvelle fois, de favoriser le ralliement à l’abolitionnisme d’une fraction conséquente de militants critiques du capitalisme contemporain. Arguer, comme le fait Attac, que « les membres du crime organisé portent désormais le costume des hommes d’affaire respectables » (Attac, 2008, p. 165), c’est mobiliser un imaginaire associant « requins de la finance » et mafieux blanchissant leur argent sale. Avancer, à l’exemple de Poulin, que l’« explosion » des industries du sexe serait « étroitement liée à des facteurs propres à la mondialisation néolibérale » (Poulin, 2004, p. 22) revient à associer la violence prostitutionnelle à l’hubris du marché néolibéral tout en soulignant sa dimension désormais internationalisée, pour sa part appuyée par l’assimilation des prostituées migrantes à des victimes de la traite des êtres humains.

  • 9 Sur la victime idéale que représente la prostituée victime de la traite des êtres humains, voir Jak (…)

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C’est aussi la violence qui caractérise le proxénète, que celle-ci soit physique — coups, viols, rapts… — ou psychologique, passant par diverses formes de tromperies, menaces ou manipulations. Le proxénète, on l’a indiqué, se singularise par son indifférence morale : tout lui est bon, y compris les moyens les plus extrêmes et les plus abjects, pour s’asservir les prostituées qu’il exploite. Attac évoque ainsi ces jeunes femmes qui « subissent sévices, chantages, menaces à la famille, suppression du passeport, dressage dans des maisons d’abattage, ou même encore vente aux enchères » (Attac, 2008, p. 50). Séduction, fausses promesses d’emploi, drogue, enlèvement… figurent parmi les méthodes d’asservissement des proxénètes les plus couramment évoquées, auxquelles viennent s’ajouter, développement de la prostitution migrante aidant, envoûtements et pressions sur les familles restées au pays. L’ignominie est d’autant plus forte que le proxénète s’attaque à des individus présentés comme particulièrement faibles et vulnérables : des femmes le plus souvent jeunes (voire encore dans l’enfance), naïves ou en détresse économique, et promptes à se laisser séduire par des perspectives d’avenir meilleur. Attac insiste sur le fait que les victimes de proxénètes « se laissent abuser par des offres leur faisant miroiter un emploi » et qu’un nombre significatif d’entre elles « se fait piéger par les réseaux de traite des êtres humains » (Attac, 2008, p. 49). Proxénète et prostituée dessinent sur ce plan deux figures radicalement opposées. Le premier est actif, rationnel, riche, puissant, violent et constitue l’incarnation exemplaire du coupable auquel aucun pardon ou excuse ne saurait être accordé. La seconde est passive, influençable voire psychologiquement fragile, pauvre, faible et dessine une figure idéale de la victime nécessitant secours et compassion9.

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Le proxénète tel que dépeint dans la littérature abolitionniste apparaît comme ce que Stanley Cohen (1973) appelle un folk devil, une personnification du mal dont l’omnipotence supposée n’a d’égale que l’indécision de ses incarnations. Ce proxénète a un statut de cause efficiente de l’existence de la prostitution : sans lui — et sans le client, désigné lui aussi comme « prostitueur » —, aucune femme ne pourrait envisager d’elle-même l’exercice de cette activité foncièrement repoussante qu’est la vente de prestations sexuelles. C’est en ce sens que son existence est métaphysique : même en l’absence d’incarnation concrète — i.e. d’individu dûment identifié dont l’activité serait empiriquement constatable —, il doit nécessairement y en avoir un à l’œuvre puisque la prostitution ne saurait exister sans lui.

Le débat parlementaire

  • 10 Le terme est ici employé, sans connotation péjorative, au sens d’action de persuasion à destination (…)

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Un tel discours relève d’un registre particulier, celui de la propagande10 militante qui, ainsi qu’il a été dit plus haut, cherche à sensibiliser un public en interpellant ses convictions morales pour susciter son indignation. Le recours à ce que Goffman appelait des procédés de dramatisation (Goffman 1973, p. 36 et suiv.) se justifie, du point de vue de la cause abolitionniste, par les exigences d’un registre qui ne saurait s’encombrer de nuance ou de prudence pour atteindre son objectif de sensibilisation et de conversion. Sa reprise au sein des arènes politiques n’en est que plus frappante. Certes eux aussi soumis à l’exigence de convaincre un public — celui de leurs électeurs — de la justesse de leurs positions, et pour cela prédisposés à user du registre propagandiste, les représentants politiques n’en sont pas moins censés être davantage soumis à une certaine forme de réalisme. Les conditions concrètes de mise en œuvre des politiques publiques — en l’occurrence à dominante pénale — qu’ils définissent et impulsent s’accommodent mal de métaphysique mais exigent davantage d’ajustement au monde concret.

  • 11 Les comptes rendus de ces débats sont disponibles sur les sites de l’Assemblée nationale (AN, http: (…)
  • 12 La portée de celui-ci a cependant été réduite au cours du débat parlementaire, l’ambition initiale (…)
  • 13 La réintroduction, par le ministre de l’Intérieur de l’époque Nicolas Sarkozy, du délit de racolage (…)
  • 14 Celle-ci utilise cette expression parallèlement à celle, déjà citée, de « système proxénète » ; voi (…)

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C’est pourtant l’existence morale du proxénète qui prédomine au sein du discours politique récent sur la prostitution. On s’en tiendra ici aux débats parlementaires qui ont précédé l’adoption de la loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel »11. Il est important de préciser que cette loi ne portait pas centralement sur le proxénétisme, la plupart des députés et sénateurs estimant le dispositif répressif existant satisfaisant (à l’exception de la prostitution sur internet, visée par le premier article du texte12). Elle avait en revanche la pénalisation des clients pour mesure phare, destinée à remplacer le délit de racolage passif (rétabli par la loi de sécurité intérieure de 2003)13 et secondée par l’instauration de nouvelles modalités d’incitation des prostituées à la réinsertion. Il n’en est pas moins significatif que le proxénétisme ait été invoqué de manière récurrente au cours des débats. Il est tout autant remarquable que les arguments mobilisés par les parlementaires favorables à la proposition aient puisé dans le fonds discursif élaboré par le mouvement abolitionniste, principal promoteur de la pénalisation des clients. L’expression « système prostitutionnel », qui donne son titre à la loi, été inventée par Marie-Victoire Louis14 ; elle se rencontre régulièrement au cours les débats, par exemple chez la secrétaire d’État chargée des Droits des femmes Pascale Boistard pour qui « il s’agit d’aborder non pas la seule prostitution, mais le système prostitutionnel qui unit les trois acteurs que sont le proxénète, la prostituée et le client » (Sénat, 30/03/2015).

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Dès la première séance à l’Assemblée nationale, le 29 novembre 2013, la rapporteure Maud Olivier (PS) invoque l’omniprésence et l’omnipotence des proxénètes. L’intrication entre prostitution et proxénétisme est soulignée d’emblée tout en insistant sur la violence et la réification selon elle consubstantielles à l’exploitation marchande de la sexualité : « Nous parlons, pour la majorité, d’êtres humains qui sont vendus, transportés, dressés, pour devenir des choses dont on peut tirer des bénéfices ». Ici comme chez les abolitionnistes, le soin pris à signaler que toutes les prostituées ne sont pas nécessairement soumises à un souteneur (ce seraient « 90 % des personnes prostituées » qui seraient « victimes du proxénétisme », soit l’écrasante majorité) est en fait immédiatement annulé : « Et il suffirait qu’une seule prostituée se dise libre pour que l’esclavage de toutes les autres devienne respectable et acceptable ? », interpelle la même députée. Raisonnement proche chez sa collègue socialiste Sylvie Tolmont, qui précise que « si certaines formes de prostitution sont encore plus violentes — je pense évidemment à celles qui dépendent de réseaux de proxénétisme exploitant la précarité et la vulnérabilité des femmes —, les autres ne sont pas libres pour autant » (AN, 29/11/2013).

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L’influence pernicieuse des proxénètes et leur omnipotence sont également présentes, spécialement chez Maud Olivier, qui indique par exemple que « les réseaux sont bien organisés, et ils paient grassement des juristes et des avocats pour analyser nos lois » (AN, 12/06/2015). La députée socialiste est celle qui recourt le plus à des procédés de dramatisation visant à grossir l’ignominie du proxénétisme en l’assimilant à cette autre forme de mal absolu qu’est le terrorisme islamiste : « Parmi les ressources du groupe terroriste Daech, il y a ainsi les revenus générés par ses réseaux de prostitution (…). Il a été montré que les femmes enlevées par Boko Haram étaient revendues aux filières nigérianes de la prostitution — 50 % des personnes prostituées en Grande-Bretagne sont nigérianes, 20 % en France. Les prises d’otages et la prostitution rapporteraient à Boko Haram entre 500 000 et 2 millions d’euros par mois » (AN, 12/06/2015).

  • 15 Cette absence des femmes proxénètes, attestant d’une conception genrée des statuts respectifs de co (…)

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Les promoteurs de la proposition de loi insistent eux aussi sur la violence, tant physique que psychologique, qui permet aux proxénètes de s’asservir les prostituées, à l’exemple de la communiste Laurence Cohen (« La prostitution est une violence extrême (…) infligée tout aussi bien par les clients que par les proxénètes : violences sous toutes formes, chantages, humiliations, insultes, coups, viols répétés… », Sénat, 30/03/2015), du radical Alain Tourret (« Le proxénétisme est l’ennemi des femmes, du genre humain, de la société. Il maltraite les femmes, il les brutalise », AN, 4/12/2013) et de la socialiste Marie-Françoise Clergeau (« La prostitution du XXIe siècle concerne très majoritairement des femmes venues d’Afrique et d’Europe de l’Est, battues et violées préventivement pour être asservies à leurs proxénètes », AN, 29/11/2013). Les couples d’opposition homme-proxénète-coupable vs femme-prostituée-victime sont reconduits, que ne parviennent guère à bousculer la mention très ponctuelle d’hommes et de transgenres prostitués (mais jamais de femmes proxénètes)15.

  • 16 Ce registre de la pénétration extérieure était également présent dans l’argumentaire des promoteurs (…)

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Très proche, comme on le voit, de la rhétorique abolitionniste, le discours parlementaire n’en présente pas moins des spécificités que l’on peut rapporter à l’état du champ politique et plus précisément à la prégnance, en son sein, d’une appréhension coercitive des enjeux migratoires. On est ainsi frappé, à la lecture des débats, par la récurrence des références au territoire français qu’il s’agit de protéger de l’intrusion des proxénètes, de fait posés comme nécessairement de nationalité étrangère : « La France n’est pas une terre d’accueil pour les réseaux criminels » (Ségolène Neuville, PS, AN, 4/12/2013) ; « Nous pouvons faire en sorte de rendre notre territoire inhospitalier aux réseaux de proxénétisme et à la traite des êtres humains » (Charles de Courson, centriste, AN, 12/06/2015) ; « Nous faisons le pari que, en s’attaquant à la demande, la proposition de loi dissuadera efficacement les réseaux de proxénètes d’investir sur un territoire où les législations sont moins favorables aux profits criminels » (Claudine Lepage, PS, AN, 14/10/2015) ; « Les circuits itinérants par lesquels les jeunes filles sont recrutées à l’étranger, les “sex tours” organisés par internet ou encore les annonces vantant les talents de masseuses exigent que nous nous dotions des moyens de lutter contre leur prolifération sur notre territoire » (Maud Olivier, PS, AN, 12/06/2015). La figure du proxénète, telle que produite par ces parlementaires, prend de la sorte les traits de l’étranger et sa présence en France paraît relever d’une pénétration extérieure16. Une telle argumentation pose implicitement le territoire et les citoyens français comme indemnes de toute activité proxénète.

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On l’a dit, c’est la pénalisation des clients qui constitue la mesure phare de la réforme législative. Celle-ci est posée comme pertinente en regard de la violence intrinsèque que constituerait la prostitution mais également par sa capacité à saper les bénéfices des proxénètes. Lors de la séance du 30 mars 2015, le sénateur socialiste Roland Courteau avance que la sanction des clients « sera un signal fort adressé aux réseaux de proxénétisme, et je fais le pari que, en s’attaquant à la demande, on dissuadera efficacement les réseaux proxénètes d’investir sur [notre] territoire ». Recourant à l’anaphore, Pascale Boistard surenchérit : « C’est parce qu’un client paye que les proxénètes prostituent les femmes. C’est parce qu’un client paye que les mafias en tous genres s’enrichissent. C’est parce qu’un client paye que la traite humaine est la deuxième forme de criminalité la plus lucrative après le trafic de drogue » (Sénat, 14/10/2015). À l’inverse, la perspective d’une normalisation de la prostitution par reconnaissance du « travail du sexe » est rejetée précisément parce qu’elle accroîtrait l’emprise du crime organisé et favoriserait ses violences, comme y insiste Ségolène Neuville, entendant tirer les leçons d’expériences étrangères : « Aux Pays-Bas, où la prostitution est bien visible, dans des vitrines, sous des néons, une étude des services de police a montré qu’entre 50 % et 90 % des personnes prostituées exerçant dans l’“industrie” légale y étaient contraintes par un réseau criminel de proxénétisme » (AN, 29/11/2013).

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Certes, la proposition de loi rencontre des résistances tant à droite (où l’on défend le bilan de la loi de sécurité intérieure) que du côté de certains écologistes et socialistes partisans d’une décriminalisation de la prostitution. Il est intéressant de noter que le proxénétisme occupe une place centrale, y compris dans les arguments des adversaires de la réforme législative. Envisageant elle aussi prostitution et proxénétisme comme des réalités étrangères, la députée UMP Marie-Louise Fort s’oppose à l’assouplissement de l’accès à la régularisation des prostituées migrantes car, selon elle, « ce sera un appel d’air pour une immigration violente et clandestine car les proxénètes n’auront aucun mal à convaincre des personnes en détresse de se prostituer pour avoir un titre de séjour » (AN, 29/11/2013). Son collègue UMP Philippe Goujon regrette quant à lui l’abrogation du délit de racolage en ce qu’il permettait à la police d’obtenir des renseignements sur les proxénètes : « À Paris, un tiers de la soixantaine de procédures [pour proxénétisme] a pour point de départ les informations recueillies lors d’une garde à vue pour racolage » (AN, 29/11/2013). Ferme opposante à la pénalisation des clients, la sénatrice verte Esther Benbassa n’en prend pas moins soin de prôner que « le premier objectif d’une loi sur la prostitution devrait être de soustraire les personnes victimes de proxénètes à la contrainte et à la violence qui transforment leur vie en enfer » (Sénat, 30/03/2015). Elle est rejointe par son collègue socialiste Jean-Pierre Godefroy lorsqu’il se demande si » les moyens humains et financiers qui seraient nécessaires pour l’application de cette nouvelle contravention ne pourraient-ils pas être plus utilement employés, au service de la lutte contre le proxénétisme et les réseaux internationaux ? » (Sénat, 14/10/2015).

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Les similitudes entre les arguments des abolitionnistes et des parlementaires favorables à la proposition de loi ne sauraient étonner, puisque les premiers ont abondamment nourri les seconds de leurs arguments et éléments de langage (Mathieu, 2015). Homogène, leur discours dresse le portrait-robot du proxénète : il s’agit avant tout d’un homme, de nationalité étrangère, agissant en bande organisée, recourant à la violence ou à la manipulation, doté de capacités d’influence et de moyens considérables pour préserver ses intérêts, et engrangeant des profits énormes en exploitant le corps des femmes prostituées qui sont ses victimes impuissantes. Comme on l’a noté, des nuances sont certes perceptibles : les parlementaires se font plus explicites sur les liens entre prostitution et migration alors que les abolitionnistes, tout en insistant sur le caractère international des réseaux de traite des êtres humains, l’associent davantage à la mondialisation néolibérale. Reste que le proxénétisme, dans leurs discours, se caractérise globalement par son omniprésence et son omnipotence, conformément à la logique dénonciatrice imposant de grandir le persécuteur pour légitimer la cause (Boltanski, 1990). L’existence métaphysique du proxénète est indissociable d’un combat qu’elle sert et légitime, celui en faveur de l’abolition de la prostitution.

Des proxénètes judiciairement labellisés

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Il s’agit à présent de se tourner vers la seconde forme d’existence du proxénète, à savoir son existence pénale. Celle-ci constitue une déclinaison spécifique, mais particulièrement puissante, de l’appréhension normative du proxénétisme puisqu’elle implique un traitement social spécifique des individus judiciairement convaincus d’exercer cette activité.

La force de l’étiquetage

  • 17 Écrivant au début des années 1960, Goffman regrette dans une note que les proxénètes aient été peu (…)
  • 18 Sur la répulsion que suscite parmi les prostituées l’image de la femme exploitée par un proxénète q (…)

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Le statut de proxénète est en effet un trait qui disqualifie la personne qu’il affecte, et constitue par conséquent ce que la sociologie de la déviance appelle un stigmate (Goffman, 1975). L’approche classique développée par Goffman est particulièrement pertinente lorsqu’on l’applique aux souteneurs, individus potentiellement discréditables tant qu’ils n’ont pas été identifiés et qui, par suite, doivent tenir leur déviance secrète en dissimulant leurs coupables activités. « Faux semblants », « couvertures » et repli sur un cercle social composé d’« initiés » sont des éléments structurants de la condition des proxénètes17. Le stigmate recèle d’ailleurs une dimension contaminante puisque si certaines prostituées peuvent se vanter d’avoir côtoyé certaines figures du grand banditisme pour asseoir leur prestige au sein de l’espace de la prostitution, la plupart nient farouchement être exploitées par un ou plusieurs individus. À la fin des années 1990, une prostituée marseillaise arguait de son indépendance à l’égard de son compagnon en expliquant en entretien que « Bob c’est pas mon proxénète, je gagne mon argent de mon côté, lui gagne son argent du sien. Il est voleur »18.

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Les propositions tout aussi classiques d’Howard Becker dans Outsiders conservent également leur pertinence : « Les groupes sociaux créent la déviance en instituant des normes dont la transgression constitue la déviance, en appliquant ces normes à certains individus et en les étiquetant comme des déviants » (Becker, 1985, p. 32). Sociologiquement parlant, est donc proxénète l’individu à qui cette étiquette infamante a été appliquée avec succès. L’analyse se déplace des caractéristiques personnelles de l’individu vers la réaction sociale devant ses actes réels ou supposés. Cette réaction est, en l’occurrence, avant tout celle de la justice : le proxénétisme constituant un délit, c’est elle qui dispose en la matière de la plus grande autorité. Ses verdicts sont de ce fait difficilement contestables et entraînent de lourdes conséquences (en premier lieu la privation de liberté) pour ceux qu’elle étiquette comme proxénètes19. D’autres labellisations s’avèrent en revanche plus fragiles et périlleuses. Si elles peuvent se révéler relativement anodines (mais pas pour autant sans risque) lorsqu’elles se déploient dans un cercle restreint sous la forme de la rumeur ou du ragot, elles sont elles-mêmes susceptibles de sanction pénale lorsque leur expression publique se révèle sans fondement ; une élue du Conseil régional Ile-de-France a ainsi été condamnée pour diffamation après avoir assimilé les organisateurs des Assises de la prostitution, dont le Syndicat du travail sexuel (STRASS), à des proxénètes20.

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La justice a pour particularité d’être une institution chargée, selon la formule de Luc Boltanski, de « dire ce qu’il en est de ce qui est » (Boltanski, 2009, p. 117), en l’occurrence de décider si les faits qui lui sont présentés relèvent bien de ce type pénalement défini qu’est le proxénétisme et implique le prononcé d’une peine établie en référence. Le procès pénal constitue par conséquent ce que le même sociologue définit comme une épreuve, i.e. une procédure standardisée à l’issue de laquelle l’individu qui y est soumis sera ou non qualifié de proxénète et sanctionné selon des modalités elles aussi standardisées. Cette procédure comporte un certain nombre de traits notables. Elle est d’une part processuelle en ce qu’elle s’inscrit dans une temporalité spécifique. L’épreuve du procès est l’ultime étape du parcours, ou de la carrière (Latour, 2002 ; Jakšić, 2016), de ce qu’il est convenu d’appeler un « dossier » ou une « affaire », dont les premières étapes coordonnent l’action de la justice et de la police. L’ouverture d’une procédure (par exemple suite à une dénonciation) impulse en effet une investigation conduite par des services de police (parfois de gendarmerie) sous le contrôle de magistrats. Ce n’est que si cette procédure prospère (lorsque les éléments recueillis sont estimés suffisamment solides et probants) qu’elle a quelque chance de déboucher sur un procès et — mais cela n’est pas non plus assuré a priori — sur une condamnation, i.e. une labellisation pénale comme proxénète.

  • 21 Voir notamment les travaux classiques d’Aaron V. Cicourel (1995) et d’Harvey Sachs (1972).

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Un second trait remarquable de la procédure découle du statut d’institutions de la police et de la justice. Boltanski insiste sur le fait que les institutions ne sont jamais totalement des « êtres sans corps » mais doivent au contraire s’incarner dans ces personnes singulières que sont policiers, gendarmes, magistrats du parquet ou du siège, définis chacun par des propriétés particulières (attachées à une origine et une position sociales, un niveau d’études, un âge, un sexe, etc.) et obéissant à des logiques, intérêts ou représentations spécifiques. Les travaux ethnographiques sur la police et la justice en action ont de longue date démontré que l’appréhension et la gestion des faits de délinquance étaient façonnées par des « typifications préformées » et autres « attentes préalables » (background expectancies) relevant d’une maîtrise pratique du monde social21. Celles-ci sont en large partie acquises par répétition des expériences et constituent autant de guides pour l’action : un policier sait d’expérience où chercher (c’est-à-dire dans les poubelles où ont été jetées des serviettes en papier usagées) les preuves que des « finitions manuelles » sont bien proposées dans un salon de massage et un président de cour correctionnelle sait qu’une cérémonie de juju a toutes les chances d’avoir précédé la migration d’une prostituée nigériane.

  • 22 L’importance des routines organisationnelles dans la qualification pénale des faits poursuivis a ét (…)
  • 23 La dénonciation de son proxénète par une prostituée étrangère lui donnant en principe droit à un ti (…)

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Les routines organisationnelles et les cultures professionnelles façonnent le processus de production de proxénètes judiciairement labellisés, c’est-à-dire condamnés22. Gwenaëlle Mainsant (2014) a montré comment les policiers de la Brigade de répression du proxénétisme hiérarchisent et sélectionnent les différents cas portés à leur connaissance. Sont jugés surtout dignes d’intérêt les faits révélés à l’issue d’un travail policier (c’est-à-dire via des indicateurs ou indicatrices, plutôt que sous pression de la hiérarchie ou suite à un dépôt de plainte23) et s’approchant des représentations du proxénétisme « traditionnel » ou de « haut vol », c’est-à-dire impliquant des hommes qui exploitent des femmes. La définition de ce qui est considéré comme une « belle clientèle » participe à la valorisation du travail policier, d’autant plus prestigieux qu’il s’attaque à de « vrais bandits ». Elle conduit à dédaigner ce qui s’en écarte : les franges les plus précaires de l’espace de la prostitution, les compagnons de prostituées n’usant pas de contrainte à leur égard, les « petites mains » (intermédiaires qui organisent l’activité prostitutionnelle et en recueillent les bénéfices pour d’autres en position plus favorisée), l’exploitation entre femmes ou à l’égard de travestis et transsexuels. Fortement genrée — ce sont majoritairement des hommes policiers qui s’attaquent à des hommes proxénètes exploitant des femmes victimes —, cette conception de l’action policière est également racialisée : au moment où G. Mainsant conduisait son enquête, les réseaux européens étaient valorisés tandis que ceux impliquant des Africains étaient dédaignés. Ces propos a contrario, recueillis par moi-même en 2016, d’un commandant de police attestent cependant que ces hiérarchies ne sont ni stables ni uniformes : « Ah je préfère m’occuper de la prostitution africaine, c’est moins compliqué. Pourtant Dieu sait que la prostitution africaine c’est complexe. Mais les Roms c’est dantesque, c’est dantesque. C’est des histoires de clans, de machins, de trucs ».

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La prospérité des procédures dépend également des aléas des investigations et de la capacité des enquêteurs à obtenir les informations pertinentes. Le récit d’une soirée d’observation au sein d’un service spécialisé dans la répression du proxénétisme en fournira une illustration. Ce soir-là, j’accompagne deux policiers pour trois heures de « planque » dans une voiture stationnée devant un salon de massage. L’enjeu est de savoir si les prestations fournies dans ce salon sont ou non de nature sexuelle, et par suite si nous sommes ou non en présence d’un cas de proxénétisme hôtelier. Le plus simple est encore de demander aux clients qui quittent l’établissement quel service leur a été proposé ou presté (il est important de préciser que cette observation ayant été réalisée avant la loi d’avril 2016, se révéler client de prostituée n’expose alors à aucune sanction). Un premier homme, sollicité par les policiers à sa sortie du salon, est âgé d’une cinquantaine d’années et paraît par son allure vestimentaire appartenir aux classes moyennes ; il dit être entré dans l’établissement car il avait besoin de relaxation après une journée fatigante. Questionné sur ce point, il répond fermement que c’est un massage sans contact sexuel qu’il a reçu et qu’on ne lui a rien proposé de cet ordre. Les policiers le laissent repartir après qu’il s’est engagé à passer ultérieurement à la brigade pour qu’on enregistre son témoignage. Le second client est un homme d’une trentaine d’années qui paraît beaucoup plus impressionné par l’interpellation des policiers ; ceux-ci profitent de leur ascendant pour lui proposer de se rendre immédiatement à la brigade pour témoigner. Sa présence dans des locaux policiers quasiment déserts (il est alors près de 22 heures) accroît manifestement son anxiété et, alors que dans la rue il affirmait qu’on l’avait « massé partout » mais « sans rien de sexuel », il reconnaît maintenant qu’il a été masturbé par la masseuse. Après son départ, les policiers jubilent car ils ont enfin obtenu un élément probant quant au délit de proxénétisme hôtelier. Ce second client se serait-il montré aussi peu impressionnable que le premier et l’enquête aurait continué à piétiner.

La certification judiciaire

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La procédure policière et judiciaire peut donc être considérée comme une longue série d’épreuves au fil desquelles les éléments collectés sont évalués sous l’angle de leur appui à une incrimination pour proxénétisme. Le procès pénal est la dernière de ces épreuves, au cours de laquelle les faits retenus sont soumis à examen, cette fois du président de la cour, du procureur et des avocats (pour l’essentiel ceux des prévenus, plus rarement des parties civiles), et à l’issue de laquelle le prévenu — s’il est effectivement condamné pour avoir facilité, organisé et/ou exploité la prostitution d’autrui — est officiellement labellisé comme proxénète. L’observation des audiences s’avère riche en informations sur qui, du point de vue judiciaire, sont les proxénètes.

  • 24 Ces données ont fait l’objet d’une exploitation distincte dans Favarel-Garrigues et Mathieu (2017).
  • 25 Pour une étude systématique, menée aux États-Unis, de tels décalages, voir Marcus et al. (2014).

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Précisons d’emblée que la trentaine d’audiences observées (à Paris principalement, ainsi qu’à Lyon et Grenoble) sur une période de trois ans dans le cadre de la recherche Proscrim ne saurait constituer un échantillon représentatif autorisant une quelconque quantification24. Ces observations n’en permettent pas moins de relever de sensibles décalages, que l’on détaillera bientôt, avec le portrait du proxénète dressé par les abolitionnistes et les parlementaires25. Signalons également que le constat que l’existence pénale des proxénètes diffère de leur existence métaphysique — i.e. du portrait qui en est dressé dans les discours politiques et abolitionnistes — ne constitue guère une surprise puisque leur production respective obéit à des logiques sociales foncièrement hétérogènes.

  • 26 L’importance des représentations de sens commun parmi les professionnels du droit a été notamment s (…)
  • 27 C’est le cas notamment d’Yves Charpenel qui intervient dans ces formations au double titre de profe (…)

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Les deux, pour autant, ne sont pas sans lien, en premier lieu parce que les magistrats sont, à des degrés divers, imprégnés des schèmes de perception du proxénétisme diffusés par les abolitionnistes. Cette imprégnation peut s’être réalisée de manière informelle et diffuse26 mais également en assistant aux formations spécifiques de l’École nationale de la magistrature lors desquelles interviennent, au titre d’experts, des responsables d’associations abolitionnistes27. En second lieu, la conduite même du procès impose aux magistrats et aux avocats de s’intéresser aux éléments pouvant appuyer les poursuites engagées. D’où ces questions récurrentes aux prévenus sur leur recours à la violence ou à la contrainte à l’égard des prostituées, sur l’origine et le montant de leurs revenus, sur les circulations monétaires constatées avec le pays d’origine, sur le degré de partage des tâches avec les complices, sur l’organisation du déplacement vers la France de prostituées étrangères, etc. Et, de fait, l’existence morale du proxénète trouve bien souvent une incarnation dans un prévenu de sexe masculin, étranger, agissant en bande organisée, violent et retirant des bénéfices financiers de la prostitution d’autrui.

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Mais l’observation des audiences confirme également le caractère mouvant, parce qu’instable et multiple, des incarnations du proxénète. Celles-ci dérogent, avec une fréquence relativement élevée et sur différents plans, au portrait-robot dressé par les abolitionnistes — suscitant parfois un désarroi ou une surprise explicites chez les magistrats. C’est spécialement le cas au niveau économique puisque les prévenus se singularisent rarement par un niveau de vie élevé ; dans plusieurs cas observés, ce sont des conditions d’existence précaires, et qu’ils partagent avec les prostituées, qui les caractérisent (hébergement en squats, en bidonvilles ou partage d’un petit appartement surpeuplé) et leurs gains sont parfois très modestes (15 à 30 € par soir en rétribution de la surveillance d’une zone de prostitution, par exemple, dans le cas d’un « réseau » rom). C’est également le cas au niveau organisationnel puisque si une spécialisation des tâches est fréquemment de mise (recrutement, convoyage, surveillance, recueil des gains, mise en ligne d’annonces sur internet, location d’appartements, gestion de salon de massage, etc.), et si des liens avec l’étranger sont constatés (notamment sous forme de mandats internationaux), les associations de malfaiteurs sont généralement de taille réduite et n’évoquent guère la multinationale tentaculaire des dénonciations abolitionnistes. C’est encore le cas s’agissant de la nationalité car si la majorité des procès suivis met en cause des étrangers, la minorité de prévenus français est loin d’être négligeable.

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C’est le cas, aussi, lorsque la violence ou la contrainte ne sont pas attestées et que l’instruction révèle que ce sont des prostituées qui ont sollicité le prévenu pour qu’il assure leur sécurité pendant les passes. Une telle situation se rapproche du modèle du « partage des ressources », fondé sur des échanges de service entre proxénètes et prostituées, identifié par Savoie-Gargiso et Morselli (2013). Le cas a été rencontré à plusieurs reprises pendant la recherche, notamment lors d’une audience dont le prévenu est un jeune homme qui se chargeait de poster des annonces sur internet, de gérer par téléphone les rendez-vous avec les clients, de louer les appartements destinés à accueillir les passes et d’être présent lors de celles-ci afin de veiller à la sécurité des prostituées — le tout pour une somme forfaitaire quotidienne. Le prévenu argue pour sa défense que c’est une prostituée rencontrée en boîte de nuit qui, la première, lui a proposé de le payer en échange d’une présence rassurante lors de ses rencontres avec ses clients, et qu’il n’a exercé aucune contrainte sur des jeunes femmes qui « se seraient prostituées sans lui ». L’accusation insiste en réponse sur l’écart entre le niveau de vie du prévenu (ses sorties en boîte de nuit et son goût pour les vêtements coûteux sont évoqués) et la détresse des jeunes filles, parfois fugueuses, dont il assure la « protection ». La réalité de celle-ci est par ailleurs mise en doute lorsqu’il apparaît que le prévenu dormait lors des passes ; plus que l’illégalité du service, c’est son inconsistance qui est alors stigmatisée par le procureur.

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Le proxénète présent au tribunal déroge également avec son portrait abolitionniste lorsque la domination alléguée vacille devant les pleurs de prostituées apprenant que leur compagnon, accusé de les avoir exploitées, vient d’être condamné à plusieurs années de détention. Si les sentiments amoureux constituent un instrument classique, et largement connu (e.g. Kennedy et al., 2007 ; Van San et Bovenkerk, 2013), de l’asservissement d’une prostituée à son amant-proxénète, la réalité de l’attachement sentimental — parfois consolidé par des expériences et des propriétés communes, comme celles de la migration, de la langue ou de l’origine nationale ou ethnique — constitue un obstacle à une lecture unilatéralement cynique des relations qui les unissent (Katona, 2017 ; Horning & Striken, 2017). Des éléments tendant à prouver la réalité des sentiments de leurs clients (photos et messages énamourés sur les réseaux sociaux, mots tendres enregistrés lors des écoutes, etc.) sont alors mobilisés par les avocats afin de prouver qu’on est bien en présence d’un « vrai couple » et que c’est l’absence d’alternative économique qui a contraint à la prostitution.

  • 28 Les chiffres cumulés des condamnations annuelles pour proxénétismes simple et aggravé entre 2000 et (…)

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On pourra plus globalement remarquer que le nombre de condamnations annuelles pour faits de proxénétisme est relativement réduit, et semble même diminuer, en dépit de l’existence de services de police dédiés dans les plus grandes villes28. Le nombre des condamnations (quelques dizaines par an) est encore plus réduit s’agissant de la traite des êtres humains et doit son augmentation récente non à une multiplication des cas mais à la consigne adressée par la chancellerie aux magistrats de plus systématiquement recourir à cette incrimination introduite dans le code pénal en 2003.

  • 29 Cette situation se constate notamment dans les procès impliquant des femmes originaires d’Afrique s (…)

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Mais c’est, enfin et surtout, sous l’angle du genre que le proxénète pénalement certifié déroge à son portrait abolitionniste puisqu’un nombre significatif de prévenus sont des femmes poursuivies pour avoir organisé ou exploité la prostitution d’autres femmes. Dans un nombre conséquent de dossiers, il s’agit de prostituées ayant un statut de « première fille », c’est-à-dire disposant d’une autorité déléguée par un homme proxénète sur ses consœurs dont elle organise la prostitution et prélève les gains, en recourant éventuellement à la violence. Il peut également s’agir de femmes qui accélèrent le remboursement de leur dette (contractée pour pouvoir migrer) en exploitant à leur tour une prostituée arrivée plus récemment en France, entraînant une sorte de cascade de rapports d’exploitation29. Le « trouble dans le genre » est maximal lorsque la figure de la prostituée proxénète bat en brèche l’opposition, structurante du discours abolitionniste, entre homme-actif-coupable et femme-passive-victime. Considérer la prostituée proxénète, ou simplement de la femme proxénète, comme une déviance exceptionnelle confirme ainsi l’emprise, identifiée dans leur ouvrage collectif par Coline Cardi et Geneviève Pruvost (2012), de conceptions naturalisantes incapables de penser la violence des femmes autrement que sous la forme de la monstruosité.

Conclusion

  • 30 Influence mutuelle elle-même complexifiée par d’autres, telle celle déjà évoquée des représentation (…)

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On l’a dit, le fait que l’incarnation judiciaire du proxénète (ce que l’on a appelé son existence pénale) ne corresponde pas nécessairement à la figure qui en est dressée dans les discours abolitionnistes et parlementaires (son existence morale) ne saurait surprendre. Certes, ces deux ordres d’existence ne sont pas totalement étanches et il est patent qu’ils exercent, à un certain degré, une influence mutuelle30. Il n’en reste pas moins qu’ils ne relèvent pas des mêmes enjeux et ne s’inscrivent pas dans les mêmes logiques sociales. C’est pourquoi il serait de peu d’intérêt, et sans grande pertinence sociologique, de tirer argument des décalages constatés pour nourrir une critique des positions abolitionnistes, en l’occurrence en entreprenant d’opposer les « vrais » proxénètes — ceux qui sont produits lors des procès — aux « faux » que seraient ceux qu’invoquent les partisans de l’abolition de la prostitution. Ce n’est pas sous ce rapport du vrai et du faux, ou du réel et du fictif, que s’opposent ces deux figures mais davantage en ce qu’elles relèvent de modes d’existence distincts. Le proxénète métaphysique qu’invoquent les abolitionnistes rencontre manifestement des difficultés à s’incarner dans les hommes et les femmes présents dans les box des tribunaux et les cellules des prisons. Cela ne signifie en aucun cas qu’il soit inconsistant et dépourvu de toute puissance sociale significative, bien au contraire : c’est en invoquant cette figure qu’a été conçue et adoptée la loi du 16 avril 2016, dont les conséquences — en premier lieu pour les prostituées — sont on ne peut plus concrètes et tangibles.

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Bibliographie

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SIMONI Vanessa, « Territoires et enjeux de pouvoir de la traite à des fins d’exploitation sexuelle : le cas de Paris », Hérodote, 136, 2010, pp. 134-149.

DOI : 10.3917/her.136.0134

SUDNOW David, « Normal Crimes, Sociological Features of the Penal Code in a Public Defender Office », Social Problems, 12, 3, 1965, pp. 255-276.

DOI : 10.2307/798932

TRAÏNI Christophe, (dir.), Émotions… Mobilisation !, Paris, Presses de Sciences-po, 2009.

TRAVERS Max, « Ethnométhodologie, analyse de conversation et droit », Droit et société, 48, 2001, pp. 349-369.

VAN SAN Marion, BOVENKERK Franck, « Secret seducers. True tales of pimps in the red light district of Amsterdam », Crime, Law and Social Change, 60, 1, 2013, pp. 67-80.

WILLIAMSON Kathleen S., MARCUS Anthony, « Black Pimps Matter : Racially Selective Identification and Prosecition of Sex Trafficking in the Unted States », in HORNING Amber, MARCUS Anthony (dir.), Third Party Sew Work and Pimps in the Age of Anti-trafficking, Cham, Springer, 2017, pp. 177-96.

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Notes

1 L’expression, popularisée par Latour (2012), trouve son origine dans le travail de Boltanski sur les modes d’existence du groupe des cadres (1982).

2 Précisons que cet article ne prétend en aucun cas aborder l’ensemble des modes d’existence du proxénétisme. Ainsi ses expressions proprement culturelles, que l’on trouve par exemple dans le cinéma, la littérature ou la chanson populaire, exigeraient à elles seules un immense travail hors de notre portée. Pour cette raison, l’influence de ces représentations culturelles sur les deux modes d’existence ici étudiés ne sera pas traitée dans le cadre de cet article.

3 Cette seconde partie mobilisera notamment des données recueillies dans le cadre du programme ANR-DFG « Proscrim » dirigé par Mathilde Darley. Les présentes analyses n’engagent pas les autres membres de la recherche.

4 Le mouvement abolitionniste a connu de nombreuses recompositions depuis sa naissance à la fin du XIXe siècle, dont la principale est sans doute le passage d’une revendication d’abolition de la réglementation de la prostitution (définitivement acquise en France en 1960) à celle d’une abolition de la prostitution elle-même. S’il reste aujourd’hui dominé par les courants catholiques, ses récentes professions de foi féministes et anti-néolibérales s’accompagnent d’un tournant répressif de ses revendications. Sur l’histoire, la composition et les positions de l’abolitionnisme français, voir Mathieu (2014).

5 Actes du colloque « Peuple de l’abîme : la prostitution aujourd’hui », Fondation Scelles, 16 mai 2000, p. 51.

6 http://www.prostitutionetsociete.fr/eclairage/acteurs/article/le-proxenetisme-en-2015-une-hydre-a-mille-tetes (consulté le 3 avril 2017).

7 http://www.prostitutionetsociete.fr/eclairage/point-de-vue/lobbying-proxenete-lancons-l-alerte (consulté le 3 avril 2017).

8 Prostitution et société, n° 143, 2003, p. 24.

9 Sur la victime idéale que représente la prostituée victime de la traite des êtres humains, voir Jakšić (2016).

10 Le terme est ici employé, sans connotation péjorative, au sens d’action de persuasion à destination d’un public dont est recherché le changement d’attitude (en l’occurrence un ralliement au projet abolitionniste).

11 Les comptes rendus de ces débats sont disponibles sur les sites de l’Assemblée nationale (AN, http://www.assemblee-nationale.fr) et du Sénat (http://www.senat.fr), consultés le 31 mars 2018.

12 La portée de celui-ci a cependant été réduite au cours du débat parlementaire, l’ambition initiale de s’attaquer aux sites présentant des offres de services sexuels payants risquant d’attenter à la liberté d’expression.

13 La réintroduction, par le ministre de l’Intérieur de l’époque Nicolas Sarkozy, du délit de racolage passif était justifiée par l’opportunité offerte aux prostituées de dénoncer leurs proxénètes pendant leur garde à vue.

14 Celle-ci utilise cette expression parallèlement à celle, déjà citée, de « système proxénète » ; voir par exemple « Abolir la prostitution ? Non : abolir le proxénétisme », http://www.marievictoirelouis.net/document.php?id=744#tocto2n5 et « Prostitution », http://www.marievictoirelouis.net/document.php?id=523&themeid = (consultés le 24 septembre 2018).

15 Cette absence des femmes proxénètes, attestant d’une conception genrée des statuts respectifs de coupables (actifs) et victimes (passives) est abordée dans Mathieu (2014, p. 173-174).

16 Ce registre de la pénétration extérieure était également présent dans l’argumentaire des promoteurs de la loi suédoise qui a servi de modèle à celle « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel » ; cf. Kulick (2003).

17 Écrivant au début des années 1960, Goffman regrette dans une note que les proxénètes aient été peu étudiés par les sociologues « car il n’est peut-être pas de profession masculine exercée avec plus de gêne. La ronde journalière du souteneur est sans doute remplie de détours et de faux-semblants encore jamais décrits. Qui plus est, il est fort difficile de dire poliment en face à un souteneur qu’il en est un » (Goffman 1975, p. 98, n. 58).

18 Sur la répulsion que suscite parmi les prostituées l’image de la femme exploitée par un proxénète qui profite de sa faiblesse, voir Høigård et Finstad (1992).

19 Cette performativité supérieure du droit avait été soulignée par Pierre Bourdieu : « À la différence de l’insulte lancée par un simple particulier qui, en tant que discours privé, idios logos, n’engageant que son auteur, n’a guère d’efficacité symbolique, le verdict du juge, qui tranche les conflits ou les négociations à propos de choses ou de personnes proclamant publiquement ce qu’elles sont en vérité, en dernière instance, appartient à la classe des actes de nomination ou d’institution et représente la forme par excellence de la parole autorisée, parole publique, officielle, qui s’énonce au nom de tous et à la face de tous : en tant que jugements d’attribution formulés publiquement par des agents agissant en mandataires autorisés d’une collectivité et constitués ainsi en modèles de tous les actes de catégorisation (…), ces énoncés performatifs sont des actes magiques qui réussissent parce qu’ils sont en mesure de se faire reconnaître universellement, donc d’obtenir que nul ne puisse refuser ou ignorer le point de vue, la vision qu’ils imposent » (Bourdieu, 1986, p. 13).

20 http://www.leparisien.fr/neuilly-plaisance-93360/henriette-zoughebi-condamnee-pour-avoir-diffame-les-proxenetes-10-11-2011-1711351.php (consulté le 31 mars 2018).

21 Voir notamment les travaux classiques d’Aaron V. Cicourel (1995) et d’Harvey Sachs (1972).

22 L’importance des routines organisationnelles dans la qualification pénale des faits poursuivis a été soulignée depuis le travail fondateur de Sudnow (1965).

23 La dénonciation de son proxénète par une prostituée étrangère lui donnant en principe droit à un titre de séjour, les policiers sont prompts à suspecter dans ces plaintes un détournement de procédure surtout motivé par la perspective d’une régularisation.

24 Ces données ont fait l’objet d’une exploitation distincte dans Favarel-Garrigues et Mathieu (2017).

25 Pour une étude systématique, menée aux États-Unis, de tels décalages, voir Marcus et al. (2014).

26 L’importance des représentations de sens commun parmi les professionnels du droit a été notamment soulignée par les travaux de sociologie du droit d’inspiration ethnométhodologique ; pour une synthèse voir Travers (2001). La manière dont des schèmes racisants, pour partie issue de la culture populaire, imprègnent le cadrage policier et judiciaire des proxénètes aux États-Unis a par exemple été abordée par Williamson et Marcus (2017).

27 C’est le cas notamment d’Yves Charpenel qui intervient dans ces formations au double titre de professionnel du droit (il est premier avocat général à la Cour de cassation) et de président de la Fondation Scelles.

28 Les chiffres cumulés des condamnations annuelles pour proxénétismes simple et aggravé entre 2000 et 2009 rassemblés dans le rapport de Bousquet et Geoffroy (2011, p. 133) tournent autour d’un millier par an. Les chiffres de 2015 donnent 105 condamnations pour proxénétisme simple et 368 pour proxénétisme aggravé (« Les condamnations. Année 2015 », Ministère de la Justice, secrétariat général, décembre 2016, p. 21).

29 Cette situation se constate notamment dans les procès impliquant des femmes originaires d’Afrique sub-saharienne. Elle a été relevée par Vanessa Simoni, qui signale que « certaines femmes s’émancipent de leur situation d’exploitation en choisissant de devenir à leur tour exploitantes, afin de récupérer une partie des revenus de leurs prostituées, capitalisant ainsi les ressources financières nécessaires pour rembourser plus vite leur dette et changer la nature des relations de dépendance » [2010, p. 140].

30 Influence mutuelle elle-même complexifiée par d’autres, telle celle déjà évoquée des représentations culturelles dessinant elles aussi une « bonne forme » (Boltanski, 1982) du proxénétisme.

Genre, sexualité & société

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20 | Automne 2018 : Varia

Articles

L’imbrication classe et sexe à l’œuvre : parcours identitaires et migratoires chez les personnes trans MtF latino-américaines

Intersections of class and gender: identity and migration trajectories in Latin American Trans MtF individuals

Olga L. Gonzalez

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur

Résumés

Français

English

Ce travail s’intéresse à la population trans MtF latino-américaine issue des secteurs populaires. Le travail a pour objectifs de (1) connaître les normes de genre du milieu d’origine de cette population (2) comprendre le lien du milieu d’origine avec leur parcours dans l’identité trans (3) examiner les parcours migratoires et comprendre leur très forte inscription dans la prostitution. L’enquête de terrain a été réalisée principalement en France et en Espagne. Concernant le cheminement identitaire, la recherche montre le poids de la formation sociale du milieu d’origine, et particulièrement le poids des normes relatives au genre dans les milieux populaires (hétéronormativité, homophobie, sanction des masculinités déviantes). Cette imbrication classe/sexe situe les personnes dans la position sociale marginale et stigmatisée de la prostitution. L’article apporte un éclairage sur cet environnement, où l’imaginaire festif côtoie l’ordinaire des violences. L’expérience migratoire, très valorisée dans le pays d’origine, est examinée. Le type de liens tissés avec la famille, et les difficultés liées à l’isolement linguistique et à la solitude sont abordés.

This article focuses on trans (MtF) Latin American population. The field survey was conducted mainly in France and Spain. The objectives of the study are (1) to understand the gender norms of their milieu and the relation with their identity as trans (2) to examine their migratory experiences and their very strong leaning towards prostitution.

Concerning identity changes, the research shows the country of origin great influence as expressed in social norms relating to gender (heteronormativity, homophobia, sanction of deviant masculinities). This class / gender overlap places people in the marginal and stigmatized social position of prostitution. The paper illustrates important aspects of this environment: it shows how festive imagination rubs shoulders with the ordinary of violence. The migratory experience, highly valued in the country of origin, is examined. The type of links forged with the family, and difficulties linked to solitude and the linguistic isolation are discussed.

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Entrées d’index

Mots-clés :trans latino-américaines ; identité MtF trans ; trans et migration ; trans et rôles de genre

Keywords :Latin american trans ; MtF trans’ identity ; trans and migration ; trans and gender roles

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Plan

Introduction

Une identité contrainte ?

Le modèle rigide de masculinité

Le « rêve trans » confronté aux discriminations et aux violences

Centralité de l’activité prostitutionnelle

Les promesses tronquées de la migration

Émigration et inscription dans le champ de la prostitution

Difficultés linguistiques

Faibles contacts avec le milieu des militants et/ou les compatriotes

Les liens complexes avec la famille

Conclusion

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Texte intégral

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Cette recherche a été effectuée avec le soutien financier de Sidaction.

Introduction

Personnellement, je ne suis pas perturbée à l’idée de mourir avec un document d’identité de sexe masculin. Tu comprends ? (…) Ceci ne change pas ma vie. Ce qui réellement change ma vie est l’accès à la santé, à la formation, au travail… faire comme tout le monde.

Propos recueillis à Paris par Jorquera et Di Masso, 2016

Je me regarde dans le miroir, et si je ne trouve pas les papiers, pour trouver une place de travail ou quelque chose, que ferai-je plus tard ? Nous n’avons pas de retraite, nous n’avons pas le droit de nous organiser, de faire quelque chose pour nous. Et bien, nous mourrons dans la rue. J’ai pronostiqué mon futur. Le jour où je ne pourrai plus… je dormirai dans un guichet de banque, ou au seuil d’une maison jusqu’à ce que Dieu me cherche. Parce que… Qu’y a t il devant nous ? Rien.

Propos recueilli par Amaro, 2010.

  • 1 Dans cet article, le terme « trans » sera utilisé pour désigner les personnes ne se reconnaissant p (…)

1

Les deux citations qui précèdent illustrent la situation spécifique des femmes trans1 d’Amérique latine, que nous examinons dans cet article. Nous sommes loin des débats dominants au sein des groupes militants trans européens, orientés sur les questions médicales, psychiatriques et juridiques relatives au changement de sexe (Beaubatie, 2016). Loin, également, de la riche histoire militante trans dans les pays du Nord (Stryker, 2008), ou des débats et questions que la question trans pose au féminisme (Galofre et Missé, 2015). Dans cet article, ce sont les parcours de vies individuelles marqués par l’expérience de la discrimination que nous proposons de mettre au centre de l’analyse.

  • 2 MtF = Male to Female. Nous parlerons indistinctement de « trans MtF » ou de « femmes trans », les t (…)
  • 3 Pour le choix et l’emploi du terme « prostitution » ou « travail du sexe », nous renvoyons le lecte (…)

2

L’article se propose d’interroger la trajectoire identitaire de personnes trans MtF2 et de décrire leur expérience en situation de migration. Nous procédons, d’abord, à, une caractérisation et à une description de la construction identitaire des personnes. L’examen des normes de genre et des conditions sociales permet de rendre compte de la manière particulière dont se fait l’inscription dans l’identité trans. À l’instar d’autres études portant sur la construction de l’identité de genre dans des milieux populaires ou catholiques, où les transgressions de genre sont difficiles à concevoir ou à énoncer (Chetcuti et Girard, 2015), il convient ici d’examiner les circonstances propres et relatives aux décisions de s’inscrire dans cette identité. Ce cheminement a des conséquences : nous examinons les conditions de vie des personnes, et en particulier le vécu des discriminations et violences et la forte insertion dans l’activité prostitutionnelle3.

3

Nous analysons également l’expérience de la migration, et la manière dont celle-ci suppose ou non une forme de marginalisation. Nous nous interrogeons sur le renforcement de l’inscription des personnes dans le champ de la prostitution dans le parcours d’émigration. Nous essayons d’expliquer en quoi consiste le projet d’émigration de ces personnes, en prenant soin de présenter les difficultés linguistiques, le type de relations entretenues avec la communauté d’origine et les relations avec la famille. Cette section mobilise les outils de la sociologie des migrations. Avec Abdelmalek Sayad (2002), nous considérons qu’un immigré ne « naît » pas dans la société d’accueil ; il est bien né dans sa société d’origine et transporte avec lui son système de représentations et de socialisation.

4

Les données présentées dans cet article proviennent : (i) de documents écrits (enquêtes sociologiques, articles en sciences humaines, rapports d’associations). (ii) d’un travail de terrain réalisé à Paris et à Madrid à différents intervalles entre 2015 et 2018, principalement par le biais d’associations hispanophones de lutte contre le VIH où est accueillie une partie de cette population.

  • 4 Notre étude n’a pas porté sur les personnes trans FtM latino-américaines, et d’ailleurs au cours de (…)
  • 5 Ce choix est guidé par l’évolution même de la question trans. Les normes étaient hier dictées par l (…)

5

L’étude porte exclusivement sur les personnes trans MtF qui se rendent dans les associations citées ou qui sont en contact avec celles-ci4. Elle concerne aussi bien des personnes ayant réalisé des interventions sur leurs corps (hormonales ou chirurgicales) que des personnes n’ayant pas réalisé ces interventions5. Les personnes rencontrées sont toutes issues de milieux populaires et ont en règle générale un faible niveau d’instruction (Gil, 2014).

6

Cette démarche empirique, avec un travail sur le terrain attentif aux interactions, semble d’autant plus adaptée que les grandes enquêtes socio-démographiques ont beaucoup de difficultés pour atteindre cette population (Giami et al, 2011). Cette même difficulté a été signalée dans d’autres pays (Hwahng et al, 2018).

7

L’enquête de terrain a comporté une observation prolongée au sein des associations ainsi que la réalisation de focus groups et des accompagnements à l’extérieur des locaux associatifs. Des entretiens ont été réalisés avec les usagers et avec le personnel et l’ancien personnel, et des bases de données des associations ont été consultées. Subsidiairement, des entretiens ont été réalisés dans d’autres espaces associatifs, religieux, consulaires ou de rencontre de la communauté latino-américaine. L’enquête a comporté de brèves missions sur le terrain à Bogota, Toronto et Miami, dans les espaces de rencontre de la population trans. (A Bogota, au Centro de Atención a la Diversidad Sexual y de Género, administré par la Mairie de Bogota ; à Miami (Survivors Pathway) et à Toronto (Latinos positivos ; The 519 ; Canada’s Source for HIV and hepatitis C information).

Une identité contrainte ?

8

Profil des personnes rencontrées au cours de cette enquête

9

Les personnes que nous avons rencontrées proviennent majoritairement des pays suivants : Equateur, Pérou, Colombie, Argentine et Panama (à Paris) et Pérou, Honduras, Equateur, Colombie, Salvador, Nicaragua (à Madrid). Les personnes se rendent dans les associations (Paris) ou sont contactées par celles-ci dans leurs zones de travail (Madrid). Le fichier de l’association où nous avons mené principalement cette enquête (à Paris) comporte 300 trans MtF (mais l’assiduité est très variable : certaines personnes viennent toutes les semaines, tandis que d’autres viennent très épisodiquement). A Madrid, les deux principales associations contactées dans le cadre de cette enquête ont des fichiers de 328 et de 60 personnes. L’âge moyen était de 42 ans (à Paris), un peu plus jeune à Madrid. Le temps de présence en Europe variait, entre 8 mois et 30 ans.

10

Dans un premier temps, il est frappant de remarquer les nombreuses similitudes entre des personnes provenant pourtant de pays différents, installées dans des pays différents, ayant des âges et des expériences différentes. Cette homogénéité concerne la présentation de soi, mais surtout les propos relatifs à l’expérience de vie. Les enquêtes qualitatives menées avec les femmes trans latino-américaines dans d’autres villes renforcent cette impression (Barcelona, Camacho Z., 2015 ; Bogotá, Prada et al, 2012 ; Lille, Négroni, 2011 ; Mexico, Prieur, 1998 ; New York, Sel et al, 2018). Cette homogénéité contraste fortement avec les expériences très différenciées des histoires de vie des personnes trans françaises (Sengenès, 2008).

11

A l’analyse de ces récits et expériences de vie, il apparaît que l’identité trans est une forme d’adaptation aux normes de genre, lesquelles sont très délimitées et strictes dans les milieux d’origine des personnes. On peut s’étonner de telles hypothèses. Pourtant, dès lors que l’on s’intéresse à l’identité de genre en prenant en compte les rapports de classe et de sexe, la question du « choix » est plus nuancée. Ainsi, le recueil des trajectoires des homosexuell.e.s français.e.s dans des environnements catholiques ou populaires et éloignés des grandes villes, effectué par Chetcuti et Girard (2015), révèle que les transitions de genre ont pu être envisagées, dans leur jeunesse, comme la réponse la plus adaptée à leur « différence », c’est-à-dire à leur homosexualité.

  • 6 Son ouvrage se réfère aux questions de sexe et de race, cependant ici nous ne retiendrons que les c (…)

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Ce cheminement permet aussi de comprendre pourquoi cette inscription dans la transidentité ne met pas en cause la binarité des rapports sociaux de sexe, mais la conforte au contraire. La grille d’analyse proposée par Brubaker (2016) est ici très utile : le sociologue distingue trois manières de vivre les identités trans6 : les « trans qui migrent », les « trans de l’entre-deux » et les « trans de l’au-delà ». Le premier cas de figure suppose un changement définitif, on se déplace d’un genre vers l’autre. Dans la catégorie des « trans de l’entre deux », on refuse l’appartenance définitive à une seule identité, et la combinaison des identités est ici la règle (elle se manifeste, par exemple, dans les grossesses des hommes trans). Les « trans de l’au-delà », de leur côté, refusent les catégories ou veulent les dépasser. Se retrouvent ici celles et ceux qui s’opposent à la binarité des sexes ou celles et ceux qui se déclarent « sans genre ». Or, les personnes de notre enquête correspondent à la première catégorie où l’identité trans n’implique pas une déconstruction des normes du genre.

Le modèle rigide de masculinité

  • 7 Les citations qui suivent se réfèrent à des propos tenus par les personnes et notés par l’auteur au (…)

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Il existe une similitude de circonstances ayant conduit des personnes, assignées hommes à la naissance, à devenir trans MtF, et une similitude dans les manières de vivre cette identité. Sans être exhaustive, l’enquête réalisée a relevé des expériences récurrentes7 :

  • Dans le récit qu’elles font de leur vie, les circonstances de l’enfance et de l’adolescence sont marquées par des expériences difficiles, traumatiques parfois, liées à un comportement qui est jugé comme n’étant pas assez « masculin ». Différents témoignages convergent dans cette direction : « Depuis tout petit, j’ai été comme ça, maniérée, pas comme un garçon » dit une personne. « J’étais le souffre-douleur de mon frère aîné : arrête de pleurnicher comme une fille ! » dit une autre personne. « Je déteste le foot… Mon père m’y obligeait, alors que je ne voulais pas ça ; j’aurai préféré mourir plutôt que d’aller toucher à un ballon de foot », raconte une autre personne. Ces propos rappellent les observations de chercheurs ayant travaillé sur les familles en Amérique latine (Goldwert, 1985 ; Ortega Hegg, 2004 ; Gonsalves Toledo, 2012). Ils ont remarqué que les parents s’efforcent de faire disparaître toute trace de féminité chez leurs fils, que le modèle de paternité est associé à la violence, enfin que l’homosexualité est sanctionnée. Dans les propos des personnes, très souvent il y a une polarité : une certaine compréhension se trouve associée à la mère ou aux membres féminins de la famille, tandis que les membres masculins veillent sur la virilité et sanctionnent les déviances vis-à-vis des normes de genre.
  • L’attirance pour les hommes depuis l’adolescence est souvent évoquée. Or l’orientation sexuelle joue un rôle important dans la décision (ou l’obligation) de quitter le foyer familial et de chercher d’autres milieux ou d’initier une démarche de transition. Toutes les personnes trans rencontrées au cours de cette étude se disaient attirées physiquement par des hommes, alors que dans d’autres milieux trans MtF, se pose plus franchement la question de la « fluidité sexuelle », à savoir le changement d’orientation sexuelle au cours de la vie (Katz-Wise, 2016). Ici, les personnes aiment les hommes, et d’ailleurs « Nous, on peut avoir les [hommes] hétéros, car ils aiment les femmes », comme l’affirme une personne rencontrée au local parisien. Loïse Haenni (2010) soulève la même logique chez les trans brésiliennes en Suisse : « Loin de sentir de l’attirance pour les homosexuels, les bichas aiment les `vrais’ hommes : jeunes, virils, et surtout hétérosexuels ».
  • La séduction des hommes occupe une partie considérable des conversations. Est-ce une manière d’échanger sur les questions relatives au métier (la prostitution) ? Ou bien, est-ce une façon de mettre en scène une sexualité libre ? Il semblerait qu’il s’agisse, davantage, d’une manière de souligner l’appartenance à la catégorie des « femmes ». On insiste sur la capacité à séduire les hommes, en tant que femmes. On souligne certains clichés : les Italiens sont les plus beaux hommes d’Europe : « ils sont charnels », me dit une personne, « et ils me traitent de signorina », ajoute-t-elle. La vie érotique est théâtralisée. « Dans la prison de Fleury on peut se rouler des pelles, mais pas à Fresnes, car il y a une vitre », dit une personne dans la salle d’attente, tout en accompagnant le geste avec sa bouche. Dans cette mise en scène permanente, on joue également avec les performances sexuelles : « Tu veux savoir combien de fois par mois j’ai des relations sexuelles ? –demande une personne trans MtF à la responsable d’une association qui lui avait posé cette question. – « Alors, tu peux noter 140 fois par mois… Bon allez, tu peux noter 60. Ça ne va pas ? Note 15. Bon, d’accord, note 4 ou 5, si tu veux ».
  • 8 « “Cisgenre », terme construit par opposition à « transgenre », désigne les personnes qui se reconn (…)

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Ces éléments nous conduisent à l’hypothèse que l’émergence de l’identité trans MtF dans ce milieu s’inscrit dans le cadre d’une extrême rigidité des rôles de genre, très marquée par la culture patriarcale, d’où l’impossibilité qu’ont ces personnes de vivre comme des hommes homosexuels. Dans un système où les rôles sexuels sont très encadrés, il y a peu de place pour les trajectoires divergentes, et ceci dès l’enfance. La virilité « normale » est associée à l’hétérosexualité. Pour avoir des relations avec des hommes, il faut adopter les codes du genre opposé, les femmes. Or ce genre est tout aussi rigide. Il faut le montrer, aussi bien via l’apparence physique extérieure que par le biais des organes génitaux. Au-delà de l’apparence plus ou moins féminine, les personnes ayant réalisé l’opération de réassignation sexuelle sont valorisées autrement. Ainsi, une personne trans MtF non opérée dit à une autre, opérée : « Toi, tu dois te comparer à elle [elle signale une femme cis8 présente sur place], pas à nous ».

  • 9 Pour l’histoire du passing, voir Zdanowicz (2015).
  • 10 Andrea García B. (2010) établit un lien entre les normes du corps chez les trans et les normes du c (…)
  • 11 Sur l’importance des concours de beauté chez les trans en Amérique latine, voir Pascale Absi (2017)

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Cette rigidité des rôles se retrouve également dans la manière dont les personnes trans MtF font leur passing9. Leur manière d’endosser les attributs du genre revendiqué obéit à des codes précis, et la féminité a des contours strictement définis. Nombre de personnes ont réalisé des opérations et implants en vue d’une apparence physique assez uniforme : des seins, des fesses et des hanches « féminins », c’est-à-dire volumineux ; des cheveux longs, souvent blonds ; le maquillage abondant ; les vêtements « féminins »10… Au cours des conversations, on se rapporte à cet idéal : il permet de juger de la féminité, de commenter le physique de telle actrice. Dans ce sens, de multiples échanges ont eu lieu au local le lendemain de l’élection de Miss Univers11 (en 2015, le titre fut octroyé à la représentante de la Colombie, favorisant le processus d’identification). Car dans ce type de concours, aussi, les caractéristiques physiques des reines de beauté répondent à des normes très strictes en termes de mensurations, de longueur de cheveux, d’apparence, et donnent lieu à de nombreux commentaires. Or la travailleuse sociale du local, d’origine espagnole, ignorante des règles de ce type de concours dans l’imaginaire populaire, se demandait : « Alors, moi [avec mes cheveux courts] je ne pourrais pas être reine de beauté ? » « Non ! » s’exclamaient, unanimes, les personnes présentes.

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La rigidité des rôles se retrouve également dans la manière dont les personnes parlent du couple. Une partie des personnes rencontrées vivent en couple et parlaient de leur « mari » dans des termes évoquant l’obéissance et la soumission. « A quelle heure le chef arrive ce soir ? », s’interroge une personne en scrutant son téléphone portable… Elle fait comprendre qu’il faudra être présente pour éviter des remontrances. Ou bien, théâtralement, dans un ton fort qui cherche à la fois à dire la plainte et à flatter le fautif, une personne trans MtF parle ainsi de son « mari » : « Il n’a qu’un seul défaut : c’est un homme à femmes ». La question de la relation de soumission des femmes trans MtF à leurs compagnons a été relevée par d’autres études :

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« Quand elles parlent de la vie qu’elles ont eu avec leurs conjoints, elles déclarent avoir été battues fréquemment, avoir été maltraitées, exploitées et subissant les infidélités habituelles de leurs compagnons sexuels stables. (…) Leur vision de l’amour est pessimiste et fataliste. Elles pensent que quand elles tombent amoureuses, elles supportent tout ce que leurs maris font, y compris l’infidélité. » (Universidad Nacional, 2010, p. 92).

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Les personnes, inscrites dans le système hétérosexiste (Chameberland et Lebreton, 2012), sont au plus loin d’un questionnement du genre. Au contraire, elles renforcent celui-ci, en attribuant des rôles « classiques » aux hommes et aux femmes… exactement comme cela se faisait dans leurs milieux de socialisation initiale. Ces rôles ont été inculqués dès l’enfance. Devenues adultes, les personnes ont gardé ces schémas mentaux et les reproduisent dans leurs relations quotidiennes.

Le « rêve trans » confronté aux discriminations et aux violences

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Chez les personnes trans des milieux populaires d’Amérique latine, c’est dans l’espace de la nuit, dans les bars, dans les cabarets, que se forge le rêve trans. C’est là où un monde de transgression devient possible. Peuplé de reines de beauté, de performances artistiques, de concours de danse, il a sa mythologie, ses références nationales et internationales, ses icônes et son histoire.

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Namaste (2015) a retracé une partie de cette histoire, celle qui concerne la ville de Montréal. Le film documentaire Paris is burning (Livingston, 1990) présente cette histoire du côté des minorités ethniques à New York ; plus récemment, le documentaire Absolument Trans (Cabre et al, 2016) montre comment la culture trans des États Unis influence les milieux du divertissement et de la culture pop.

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En Amérique latine, les romanciers et les chroniqueurs ont rendu compte avec talent de ces milieux : Alonso Sanchez Baute se plonge dans les espaces de la nuit dans la Bogota des années 1990 (La maldita primavera, 2003), tandis que John Better situe son action dans la Colombie des années 2000 (Locas de Felicidad, 2009) ; Pedro Lemebel, avec Loco afán : Crónicas de sidario (2000), retrace les vies des travesti-e-s, le milieu des bars, les années sida dans le Chili des années 1980-1990. Dans Un trámite difícil (2003), Javier Ponce retrace les parcours contradictoires et humains de trois trans dans le Pérou des années 1990, et Don Kulik, dans son enquête anthropologique Travesti (1998), plonge dans le milieu de la ville de Salvador de Bahia, dans le Brésil des années 1990.

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Or, cet espace festif et fantasmé, où circulent les divas, les reines, où chacune se rêve artiste le temps d’une nuit, tel un scénario d’Almodovar, n’existe que le temps de cet interrègne, cette fraction de la nuit où s’exhibe la féminité fantasmée. Dans la vie diurne, dans la vie quotidienne, ce qui attend ces personnes, ce n’est pas une carrière d’artiste sous les feux de la rampe mais des chemins sombres et la rudesse de la ville :

Dans mon pays j’ai vu le dégoût, la douleur, la souffrance, l’envie de ne jamais y retourner. Là-bas nous sommes les ordures, le rebut, ce qui n’existe pas, nous sommes des gens sans nom. (Amaro, 2010).

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Cette population subit les discriminations et les violences de plein fouet. Il faut avoir à l’esprit le niveau très élevé des violences et des homicides en Amérique latine, qui affectent certains quartiers de manière spectaculaire (Gonzalez, 2010) – or cette population y réside ou y travaille.

  • 12 CHF International est une grande organisation humanitaire. Depuis 2012 elle s’appelle Global Commun (…)

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Les données relatives aux violences, y compris sexuelles, sont également alarmantes. Ainsi, selon l’importante étude menée auprès des trans MtF dans 4 villes colombiennes (CHF Internacional12, 2012), plus de la moitié des enquêtées ont déclaré avoir subi des actes de violence sexuelle au cours de leur vie.

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De même, lors d’une rencontre nationale d’organisations trans réalisée à Lima en 2006, le principal point relevé a été celui de la violence. Les auteurs d’un rapport sur la condition des personnes trans MtF au Pérou signalent : « La violence, dans toutes ses manifestations, marque la subjectivité de la population trans et affecte leurs capacités individuelles. » (Salazar et al, 2009, p. 15). La situation relative aux homicides est extrêmement grave :

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– D’après un rapport de la Cour des Droits Humains de l’Organisation des États Américains, entre le 1er janvier 2013 et le 1 mars 2014 ont été commis 594 homicides et 174 actes de violence grave dans les pays latino-américains sur la population LGBT. La grande majorité de ces crimes ont touché les hommes gays et les personnes trans. Ce rapport signale également que « 80 % des femmes trans assassinées avaient moins de 35 ans » (CIDH, 2014).

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– En Colombie, entre 2011 et 2015 les ONG ont répertorié 405 homicides sur la population LGBT, la grande majorité sur des hommes gays et sur des personnes trans (Colombia Diversa et al, 2015). Le contexte de guerre dans ce pays a exacerbé les violences d’une extrême cruauté, et les secteurs les plus touchés sont les personnes issues des classes populaires. (CNMH, 2015).

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– A Lima, une ONG locale (Instituto Runa, 2010) établit les plaintes les plus fréquentes déposées par les personnes trans MtF qui se rendent à son siège : 80 % des personnes affirment avoir subi des violences et agressions.

  • 13 Pratique visant à « nettoyer » la société des « indésirables » : délinquants, toxicomanes, trafiqua (…)

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Ces violences surviennent dans un environnement d’impunité élevée, d’autant plus que ces crimes ne sont pas dénoncés. En Colombie, moins de 10 % des personnes agressées ou abusées ont porté plainte (CHF Internacional, 2012) ; à Lima, seules 17 % des personnes agressées l’ont fait (Instituto Runa, 2010). Au niveau des responsabilités, les rapports pointent vers la Police, les bandes organisées, les groupes de « nettoyage social »13, et aussi les clients de personnes prostituées.

Centralité de l’activité prostitutionnelle

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Il n’existe pas, à notre connaissance, de grande enquête sur l’insertion professionnelle des personnes trans MtF dans les pays d’Amérique latine, mais plusieurs rapports associatifs et sociologiques s’accordent pour dire que la prostitution est une de leurs activités principales, et souvent leur seule source de revenus (Camacho, 2009 ; CHF International, 2012 ; Salazar et al, 2009 ; Vásquez, P et al, 2013). De fait, la majorité de ces personnes ont quitté le système scolaire tôt. Souvent, elles ont dû quitter jeunes leurs familles en raison des discriminations. La prostitution apparaît, en somme, comme une issue économique, tout en leur fournissant un milieu et une identité sociale, une « communauté de destin » similaire à celle qu’a observée Mathieu (2007) dans ses enquêtes avec des femmes prostituées.

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« Prostitution » ou « travail sexuel » ?

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Au cours de ce travail, les personnes évoquaient leur activité comme relevant de la “prostitution” et non pas du “travail sexuel”, c’est pourquoi nous avons opté pour choisir cette expression. La plupart des enquêtes menées avec cette population utilisent indistinctement les deux termes (Camacho Zambrano, 2015 ; Amaro Quintas, 2010 ; Martín Pérez et al, 2009).

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Par ailleurs, dans le milieu militant trans latino-américain, comme ailleurs dans le féminisme, la question de l’autonomie et/ou de la contrainte liée à cette activité est source de débats. On verra par exemple, à ce sujet, les arguments de Lohana Berkins, activiste argentine trans décédée en 2016 et véritable référence dans ce pays : « C’est l’État qui nous condamne à vivre de la prostitution. Car le seul moyen pour survivre, pour nous, c’est la prostitution. En conséquence, pour nous, bien au-delà de savoir si les conditions sont précaires, quelle que soient les conditions où l’activité se déroule, ceci n’est pas un travail. Ceci deviendra un travail à partir du moment où nous aurons des alternatives pour choisir. Quand, par exemple, nous pourrons dire : « Je suis employée de bureau, je gagne tant, mais dans la rue, je gagne plus ». Alors, là, oui, nous considérerons que c’est un travail que l’on peut choisir. » (Berkins et al, 2006, p. 18).

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Au cours de l’observation réalisée au local, l’inscription dans le champ de la prostitution relevait de l’ordre de l’évidence. Ceci transparaît par exemple dans les propos de Y., qui parlait ainsi de sa ville natale en Argentine : « C’est dangereux, la nuit, là-bas. Si j’allais voir une copine, il fallait que je rentre avant 6 heures du soir car la Police pensait que je me prostituais et elle pouvait m’embarquer ». Les personnes trans MtF sont vues comme des prostituées, y compris quand elles n’exercent pas cette activité : ceci est une différence importante avec les femmes prostituées, car si ces dernières proviennent également, majoritairement, des secteurs les plus défavorisés et les moins scolarisés, elles ne subissent pas au quotidien le stigmate de la femme prostituée.

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Cette inscription est-elle voulue car renforçant le caractère féminin ? C’est ce qu’affirme l’anthropologue Norma Mejía, trans colombienne ayant émigré en Espagne dans les années 1970. Selon elle, pour sa génération, la transsexualité est indissociable de la prostitution car les personnes ont ainsi la satisfaction d’être vraiment acceptés en tant que femmes (Osborne, 2009).

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Mais la prostitution, qui chez les trans est à la fois leur mode de vie et leur milieu de socialisation, les écarte en même temps du reste de la société. Car la prostitution reste une activité fortement stigmatisée : elle multiplie les occasions de subir des discriminations et les violences et renforce l’exclusion de la vie quotidienne. Et les personnes trans MtF prostituées sont doublement vulnérables, en tant que déviantes à la norme de genre – transphobie – et en tant que déviantes par rapport à la morale sexuelle – violences contre les prostituées.

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Ainsi, l’identité « trans MtF », obtenue à un prix élevé (ruptures familiales, éloignement de la ville et du milieu d’origine, investissement économique et psychologique pour les modifications corporelles et le passing), est seulement valorisée dans le champ stigmatisé et violent de la prostitution.

Les promesses tronquées de la migration

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L’émigration comme marque de réussite sociale est un signe largement partagé dans les pays d’où proviennent la majorité des trans. L’émigration n’a pas commencé à la même période pour tous ces pays. Elle est, par exemple, ancienne en Colombie (dès les années 1950-60, avec des flux orientés vers les États-Unis et le Venezuela), plus récente en Bolivie (elle date des années 2000 et se dirige vers l’Espagne). L’émigration vers l’Europe s’est amplifiée dans les pays andins dès la fin des années 1990. Les couches populaires et moyennes y ont vu une échappatoire aux difficultés économiques et politiques. Dans le milieu des trans, depuis plusieurs années court l’idée selon laquelle exercer la prostitution en Europe est une manière d’obtenir une bonne rémunération.

Émigration et inscription dans le champ de la prostitution

  • 14 Karine Espineira et Maud-Yeuse Thomas (2014) montrent comment, en France, les médias ont participé (…)

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Selon Gil et al (2014), en France les premières personnes trans MtF d’Amérique latine, des Brésiliennes, sont arrivées à la fin des années 197014. Norma Mejía (2006) fait état d’un milieu trans latino-américain en Espagne et en France dès le début des années 1970. La place centrale de Paris dans le rêve migratoire est relevée dans de nombreux témoignages.

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C’est par le bouche à oreille que les personnes prennent connaissance des expériences migratoires de leurs prédécesseur-e-s, comme le montrent Catherine Negroni (2011) et Margarita Camacho (2015) à Lille et à Barcelone. Elles envisagent leur périple avec l’espoir de réussir autant, sinon mieux qu’elles. Elles savent quel sera leur champ d’activité. Angel Amaro (2010) recueille le témoignage d’une personne qui a réussi :

  • 15 « Marica » signifie pédé. A noter que les trans féminisent le mot, et « mariquita » c’est, littéral (…)

Je te raconte mon cas. Tu arrives au pays, tu construis une maison. La mariquita15 d’en face me dit : « Ma fille ! Où donc travailles-tu ? » – « Je travaille en Europe ». « Et c’est bien dans la rue que tu travailles ? » « Oui, je suis dans la rue, je fais la pute là-bas ». Et on me demande : « Comment est-ce que je peux partir ? » Alors je leur dis : « Vends ta maison, vends ce que tu possèdes, et tu verras que demain tu la récupéreras ». Et la marica m’a écouté. Elle a vendu la maison, s’est complètement endettée, comme qui vend son âme au diable comme on dit chez nous, et elle est allée à Paris. Et à Paris cela a marché pour elle. Elle a vendu sa petite maison et elle a fait un immeuble plus grand. Et celle-ci fera venir une autre marica, et ainsi successivement. (Amaro, 2010, p. 44)

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Toutes n’auront pas la possibilité ou les moyens de construire une maison au pays. Leurs ressources économiques et sociales, leur beauté, leur habileté, leur expérience, leurs contacts en Europe sont un capital inégalement distribué.

  • 16 Le bois de Boulogne est chez les trans une destination traditionnelle pour exercer la prostitution. (…)

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Les réseaux s’étendent de l’Allemagne à l’Espagne, des Pays-Bas à l’Italie. Le « milieu » est leur principal moyen de socialisation et d’apprentissage. En attendant d’avoir de l’expérience, les anciennes sont indispensables, que ce soit pour accéder à un emplacement dans le Bois16 (il faut avoir un soutien solide pour débuter), pour avoir des renseignements sur le logement, pour connaître le réseau des transports, pour accéder au monde associatif, etc. Il arrive que les anciennes exploitent les nouvelles ou utilisent à leur profit leur capital social ou leurs connaissances acquises (De Montvalon, 2013).

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Certaines ne l’avaient jamais « fait ». A. raconte comment, le jour même de son arrivée, elle a dû se maquiller, mettre des vêtements achetés avec une compatriote, et la suivre. Les règles du métier sont strictes, et elle aurait risqué fort durant cette période d’apprentissage, si elle avait pris des initiatives de son côté. « Tu sais pourquoi il n’y a presque pas de Colombiennes ici dans le Bois ? » me demande-t-on. « Parce que les anciennes ont chassé les nouvelles à coup de bouteilles ». Les territoires sont défendus, la concurrence est rude, et les réputations se forgent par nationalité (« les Colombiennes sont violentes », « les Péruviennes, dernières arrivées et plus jeunes, cassent les prix »).

  • 17 Sur l’intériorisation de l’horizon violent, voir les enquêtes de Mathieu (2002).

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La prostitution est un terrain où l’on subit la violence au quotidien, mais ceci est vécu comme un aléa du métier17. Parfois, arrivaient dans l’association des personnes qui avaient été frappées par les clients. Dans la petite salle d’attente du local, on fait le commentaire… et cela s’arrête là (il n’est pas question de porter plainte). Dans cet univers rude, les policiers ne sont pas perçus comme particulièrement violents. Ainsi, même au moment des descentes dans le Bois, on m’explique : « Ils sont corrects. Ils nous font monter dans le camion, regardent nos papiers, mais si on est en règle on est libéré ». Ce qui est insupportable, ce sont surtout les amendes (pour celles qui ont une voiture) : « Tu ne peux pas travailler, avec ces amendes. Avant elles coûtaient 35 €, maintenant, 150 € parce que tu es garée ». « Et la police à cheval, on dirait que ça éloigne les clients… ». Les témoignages récoltés par Margarita Camacho (2015) vont dans le même sens en ce qui concerne les trans équatoriennes de Barcelone : « Ici, la police nous traite comme des reines. Ce n’est pas comme dans nos pays ! Ici, je n’ai pas eu de problème à cause de la prostitution ».

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La prostitution n’est pas seulement une activité qui permet d’obtenir des revenus : elle est une occupation qui donne sens au quotidien, et c’est possiblement, pour les plus isolées, la seule manière d’avoir une vie sociale. Comment comprendre, sinon, ce que dit V. : elle se rend au Bois en taxi collectif (il s’agit de voitures privées conduites par des migrants andins) qui font le voyage pour 30 € l’aller-retour. « Il a fallu que je reste 2 heures, pour gagner de quoi payer le taxi ». Pour V., ses principales ressources sont les aides sociales. Comme elle, il y a d’autres personnes isolées pour lesquelles le Bois est une occupation.

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Les perspectives d’insertion dans le monde du travail salarié sont faibles, tandis que la prostitution semble être une évidence. Elle n’est pas une activité occasionnelle pour compléter un maigre revenu, ni une activité limitée au jeune âge, comme cela peut être le cas chez certaines femmes (bien que le vieillissement soit très pénalisant dans cette activité). Elle façonne un mode de vie. Celui-ci comporte l’incertitude mais aussi la flexibilité et la possibilité de vivre son identité féminine (en effet, certaines offres de travail alternatif exigent une apparence physique moins exubérante, voire masculine). Tenir compte de tout ceci permet de mieux comprendre le refus d’une offre de travail (accompagnement d’une personne âgée, tous les soirs, pour un salaire de 1700 € brut) d’une des rares personnes s’étant vu proposer un emploi au cours de l’enquête de terrain. Ni les horaires, ni la régularité ne lui convenaient, d’autant moins qu’elle comptait partir deux mois au Pérou. La prostitution, même si elle est entourée de violences, lui donnait davantage le sentiment de maîtriser son propre temps.

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Cependant, les personnes ne sont pas heureuses de faire « ça ». Gil et al (2014) relèvent le « sentiment d’inutilité sociale » chez les personnes enquêtées. Spontanément, parfois on me demandait s’il serait possible de « trouver un travail » (et l’emploi de ce mot suggère que l’activité qu’elles font n’en est pas vraiment un). Ainsi, C. m’expliquait que, dans son pays, elle avait reçu une formation d’infirmière. « Est-ce que c’est possible de travailler comme infirmière ici ? » De même S., Argentine sortie de prison « après un problème avec un client » et qui affirmait que ce coup avait été « une claque ». Son souhait le plus ardent était de « changer de vie ». « Je veux me rendre utile, on m’a dit d’aller dans les associations, je veux bien, même pour aller coller une affiche ». Elle faisait du bénévolat dans une association basée à Nanterre, mais c’est elle qui devait payer le transport pour s’y rendre. Elle ne savait pas comment trouver un travail. « Pour le moment, je n’ai pas le choix, je continue [la prostitution] ».

Difficultés linguistiques

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La différence linguistique est un réel handicap. Plusieurs surestiment leur niveau de français. Bien que certaines personnes habitent en France depuis 10, 20, 30 ans, elles peinent à communiquer en français. Quelques-unes en ont conscience : « Lo mastico pero no lo hablo » (Je le mâche mais je ne le parle pas), dit M. Les personnes ayant une meilleure aisance linguistique en français se démarquent nettement des autres (elles sont plus autonomes et sûres d’elles). Pour les autres, la plus simple démarche (remplir un papier administratif, prendre un rendez-vous) est un problème. Les cours de français ne sont pas d’accès facile pour elles : certaines personnes, déscolarisées depuis l’enfance, expriment un refus total, probablement parce que cela rappelle des traumatismes : « Non, ne me faites rien apprendre, je ne suis pas bonne pour prendre un crayon ». D’autres, plus motivées, ont des difficultés à trouver une structure propice, adaptée à leurs horaires, leur assiduité, et surtout leur identité de genre.

Faibles contacts avec le milieu des militants et/ou les compatriotes

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Les contacts avec le monde trans francophone, qui a une trajectoire identitaire différente et ses propres codes, sont également très limités à l’exception de contacts ponctuels qu’ont les personnes dans des associations réalisant une action pour rapprocher les deux mondes, comme c’est le cas d’une des associations basées à Paris.

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Au cours de l’enquête de terrain, j’ai évoqué différents événements festifs, culturels et récréatifs, gratuits et ouverts à tous, organisés soit par les milieux LGBT français, soit par des compatriotes Équatoriens, Péruviens ou Colombiens. Les personnes trans ne connaissaient ni ces milieux ni ces évènements et ne manifestaient à leur égard aucun intérêt (contrairement aux femmes cis présentes).

  • 18 « Le regard que les ‘Chinois de Paris’ portent sur ces femmes [les femmes prostituées] est (…) extr (…)

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Il est très difficile, pour les personnes qui exercent la prostitution à l’étranger, d’établir des relations avec d’autres groupes locaux de compatriotes (ceci a été relevé, par exemple, pour les femmes chinoises18). Or, pour les trans, c’est encore plus difficile en raison de la perception dominante, qui situe « naturellement » leur champ d’activités dans la prostitution.

  • 19 J’ai pu constater personnellement ces différences culturelles au cours d’un stage réalisé il y a qu (…)

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Par ailleurs, alors même qu’il y a un noyau actif d’exilés, réfugiés et militants politiques parmi les Latino-américain-e-s, très peu nombreux sont celles et ceux qui s’impliquent dans le travail avec les migrants « économiques ». Ces personnes sont arrivées massivement depuis la fin des années 1990 (les trans, majoritairement Équatoriens, Péruviens et Colombiens, en font aussi partie). Ce blocage est dû à plusieurs raisons. D’un côté, la plupart des exilés sont des ressortissants des pays du Cône Sud du continent. Les ressortissants des pays Andins cités ont été moins nombreux à s’exiler pour des motifs politiques, or les cultures populaires et politiques sont assez distantes19.

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Par ailleurs, les exilés ont encore pour cadre de référence leur pays et leur société d’origine. Leur combat reste relié au combat dans leur pays (leur position est celle de l’intellectuel critique ; leur parole est employée pour dénoncer la répression, le manque de libertés, etc.). Ils sont donc moins sensibles ou ont moins de disponibilité pour s’occuper des problèmes de leurs compatriotes migrants « économiques », et ce d’autant plus que leur niveau de mobilisation est faible. En général, ils ne sont pas politisés, ou alors, ils se rallient aux discours de « mano dura » (répression des mouvements sociaux), celui-là même qui a fait fuir les exilés…

Les liens complexes avec la famille

  • 20 Aux États-Unis, les trans latino ayant répondu à la grande enquête National Transgender Discriminat (…)
  • 21 Ce trait a été soulevé également par Laura Andrea Castro dans son enquête avec les trans MtF à Bogo (…)

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La famille est souvent un lieu de discrimination pour les trans20. La violence verbale, symbolique et physique y est très présente, et les membres masculins, pères et frères, se chargent d’éliminer les comportements déviants21. La violence sexuelle dans l’enfance est également prégnante.  Le témoignage suivant est courant :

Je suis née garçon, mais durant mon adolescence j’ai été victime de viol par mon oncle maternel… J’avais environ dix ans et ça s’est passé chez ma grand-mère, il m’a fait sa femme en silence et moi, de peur qu’il ne m’arrive quelque chose, je n’en parlais ni à mes parents ni à mes grands-parents, il me disait toujours de me taire… Cela a duré cinq ou six ans, même si je suis née dans une famille évangélique chrétienne. (Camacho, 2015).

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Prieur (1998), interrogée par la fréquence de ces violences sexuelles, s’est penchée sur la manière dont s’élaborent, a posteriori, les discours à ce sujet. Nous ne commenterons pas cette situation ici. Signalons, simplement, que la famille nucléaire a, dès le jeune âge, été plutôt un espace hostile.

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Pour certaines personnes, cependant, l’émigration – et la possibilité de faire des transferts d’argent – marque un intérêt renouvelé de la famille. Ce thème est très bien montré dans le documentaire « Angel » (d’Ayala Valva, 2010), sur le voyage au pays d’une trans équatorienne de Paris après plusieurs années d’absence. Lorsqu’une famille entière dépend de l’argent envoyé par le seul membre qui ne correspond pas aux normes du genre, les hiérarchies se réorganisent d’autant plus que cette personne pourrait ouvrir la possibilité à d’autres désirs d’émigration. Ce désir demeure vif dans ces pays, où les conditions économiques sont toujours difficiles pour la majorité de la population. J’ai pu observer des personnes trans qui aidaient des membres de leur famille dans le projet d’émigration en Europe, permettant de resserrer des liens entre elles et eux.

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Qu’en est-il de la famille formée dans le pays d’accueil ? Nous manquons davantage d’informations sur ce sujet, mais selon nos observations de terrain une majorité des personnes n’aurait pas de conjoint. Dans l’enquête par questionnaire effectuée auprès de 63 personnes trans (dont 70 % originaires d’Amérique du Sud) 52 % des répondantes vivent « seules » (Gil et al, 2014). Quant au pacs (ou le mariage depuis 2013), il peut être une façon d’accéder aux papiers :

Non, je n’ai pas de papiers, je n’ai pas été assez attentive… J’ai payé un pédé, ici… cinq mille euros, pour le mariage et pour faire les papiers, mais au bout de cinq ans il a divorcé, et ce crétin ne m’a pas prévenu… et moi, comme je faisais la fête, et bien je ne les ai pas faites [les démarches] à temps, et maintenant c’est plus difficile. (Camacho, 2015).

  • 22 Voir à ce sujet le reportage photo réalisé par Mara Mazzanti (2011).

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Ainsi, alors qu’une partie de leur vie s’est déroulée dans l’attente de trouver un mari, la réalité est, à nouveau, prosaïque. Le groupe des pair.e.s semble être la seule référence permanente, où l’on partage les espaces de vie. A Paris, nous savons qu’une partie des personnes réside dans des hôtels ou dans des meublés très modestes qui rappellent les inquilinatos (locations mensuelles pour les personnes pauvres) de leurs pays22.

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Cependant, ces groupes sont aussi traversés de tensions. Ainsi, B. affirme, à propos de la colocation : « J’ai dit à A. [nom d’une association], qui m’a proposé un appartement à partager avec deux autres [personnes trans]. ‘Non merci !’. C’était le bordel. Je préfère payer plus cher mais vivre seule ». Très souvent, on m’a dit que l’on ne peut pas vraiment compter sur les autres : « L’amitié n’existe pas ici », répète-t-on.

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Le mot « famille », pour les trans de ce milieu, n’est pas non plus synonyme de descendance. En effet, les enfants sont absents de cet univers. La parentalité n’est pas une source de socialisation (via l’univers scolaire), et les projets de vie n’intègrent pas un avenir à construire avec une jeune personne qui a besoin d’aide et de soutien. On sait pourtant que les enfants sont le moteur des femmes prostituées : comme l’affirment les chercheurs s’étant penchés sur le sujet, même si elles ont « connu des troubles dans leurs propres liens parents-enfants ou mères-enfants, l’investissement à l’enfant semble toujours omniprésent » (Jaën et al, 2009).

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On comprend mieux pourquoi, malgré l’absence d’enfants dans le pays d’accueil (qui retient nombre de migrants de « rentrer au pays »), le retour n’est pas souvent envisagé. Gil et al (2015) l’ont également constaté : « La migration semble être sinon définitive, au moins pérenne puisque la moitié d’entre elles n’envisagent pas de retourner dans leur pays, un tiers d’entre elles sont incertaines et seulement 16 % prévoient un retour ».

Conclusion

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Les témoignages relevés dans cette contribution montrent à quel point il existe une imbrication des rapports sociaux de classe et de sexe, à quel point l’appartenance à une classe populaire où les rôles de genre sont strictement définis sont à mettre en relation avec le choix d’effectuer une transition vers le sexe autre que celui de sa naissance.

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Pour autant, nous ne sommes pas en train de parler d’effets de causalité. Il est fort probable qu’un nombre élevé de personnes ne souhaitant pas, ou ne pouvant pas souscrire aux règles de la masculinité dominante, aient mené une vie en tant qu’hommes. Cependant, nos observations sur le terrain et la documentation consultée dans différentes villes d’Amérique latine, à Madrid et à Paris, rendent compte d’une grande similarité des récits des personnes trans.

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Ce qui ressort de notre enquête, c’est le fait que ces identités se sont formées dans un environnement social. Le milieu des personnes trans, aussi bien dans leur pays d’origine que dans leur pays d’accueil, leur fournit des relations, des codes, des repères. Il fournit l’information pour effectuer les processus de prise d’hormones ou de pose de silicone, les opérations de réassignation sexuelle, ainsi que les données relatives au voyage à l’étranger et les modalités du travail sexuel. Selon nos observations, ce milieu d’inscription a une relative homogénéité.

  • 23 Sur l’homophobie et la transphobie au sein de minorités ethniques amérindiennes, voir Vásquez et al (…)

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Nous émettons ainsi l’hypothèse que les règles très strictes relatives au genre dans les classes populaires expliquent, au moins en partie, le chemin vers la transidentité. Il semblerait que de la même manière, au sein de certaines minorités ethniques amérindiennes, les normes du genre seraient très strictes et expliqueraient les trajectoires trans. Plusieurs travaux rendent compte de la manière dont les déviances sont pénalisées23, tandis que d’autres travaux soulignent que les pratiques déviantes par rapport aux normes dominantes (homosexualité, trans), aujourd’hui mises en avant comme relevant de l’ancestralité, sont souvent une invention moderne. (Rivera, 2013).

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À un autre niveau, ces observations et données amènent à relever l’importance de penser les phénomènes dans une perspective qui prenne au sérieux le système de valeurs des individus. Cette tâche semble particulièrement difficile en ce qui concerne les questions trans. Il est certain, en effet, que l’ampleur prise par les études queer et la présence des trans dans l’espace public (analysée pour ces dernières années par Stryker, 2017) bousculent fortement les conceptions traditionnelles du genre, de sorte telle qu’il peut y avoir une propension à qualifier ces phénomènes comme étant subversifs par rapport au système hétéropatriarcal.

  • 24 Avec Chamberland et Lebreton (2012), nous préférons parler d’hétérosexisme (c’est-à-dire, d’une « i (…)

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Le milieu trans est cependant très varié, et les cheminements qui conduisent à l’identité trans ne sont pas unilinéaires. Ce travail a surtout mis en avant, dans une perspective sociologique, le poids des normes et des valeurs dans les classes populaires latino-américaines. Nous avons examiné la transidentité à partir des expériences des personnes concernées, et notamment à partir de leurs propres schémas d’élaboration de sens relatifs au genre. Les résultats peuvent paraître surprenants, en particulier en ce qui concerne l’inscription de la quasi-totalité des personnes trans dans le système hétérosexiste24.

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Une seconde conclusion importante est qu’il convient de regarder comment se pose la question de la prostitution chez les personnes trans. Comme ce travail l’a montré, dans leur pays d’origine, l’imbrication entre le sexe et la classe inscrit les trans dans le champ de la prostitution, au sens large (la prostitution peut être occasionnelle, ou bien les personnes se familiarisent avec les codes du milieu, sans qu’il y ait forcément exercice du travail sexuel). La trajectoire migratoire renforce cette inscription.

  • 25 En 2013, à Rome, une trans colombienne devenue SDF, Andrea Quintero, est décédée dans la gare suite (…)

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Durant l’expérience d’émigration, cette filière devient, en effet, quasi exclusive, le voyage s’effectuant dans cet objectif. Dans nombre de cas relevés, celle-ci donnera la possibilité d’avoir un revenu relativement élevé, au moins pendant les années de jeunesse. Souvent, ce capital (et les transferts d’argent vers le pays) permettra de rétablir des liens avec les familles d’origine. Cependant, la prostitution assigne les personnes à une activité stigmatisante et qu’il est difficile de quitter. Par ailleurs, avec l’âge, elle signifie l’isolement et l’absence de perspectives. Cette grande marginalité augmente la vulnérabilité et la violence envers les personnes25. Cette dimension est également centrale pour comprendre le très fort niveau de prévalence de VIH et d’autres infections sexuellement transmissibles auprès des trans issues des secteurs populaires d’Amérique latine.

70

Par ailleurs, l’émigration implique une forme de différenciation qui n’existait pas dans la société d’origine, celle qui sépare les indigènes des migrants. Avant même la couleur de la peau, c’est leur nationalité non européenne qui entraînera des difficultés de séjour et d’obtention des droits sociaux et qui marquera les parcours.

71

A côté de ces logiques de sexe/classe/migration, d’autres facteurs influent sur les parcours. L’un d’eux est le type de « passing ». Le fait de plus ou moins « passer » dans le sexe souhaité, d’avoir réussi (ou pas) un bon processus d’hormonation et/ou d’opérations ou procédures médicales jouera un rôle important dans la réussite économique. Le niveau des études et l’existence d’un conjoint stable semble, de son côté, favoriser l’intégration sociale.

72

Concluons en souhaitant que des travaux sur cette communauté se développent pour améliorer les connaissances et, peut-on espérer, avoir un impact positif sur les politiques publiques à l’égard de personnes trans, aussi bien dans leurs pays d’origine que dans leur pays d’immigration.

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Bibliographie

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Notes

1 Dans cet article, le terme « trans » sera utilisé pour désigner les personnes ne se reconnaissant pas dans leur sexe civil à la naissance.

2 MtF = Male to Female. Nous parlerons indistinctement de « trans MtF » ou de « femmes trans », les termes usuels dans la littérature sociologique sur ce sujet.

3 Pour le choix et l’emploi du terme « prostitution » ou « travail du sexe », nous renvoyons le lecteur à l’encadré page 8.

4 Notre étude n’a pas porté sur les personnes trans FtM latino-américaines, et d’ailleurs au cours de nos visites aux associations, nous n’avons pas rencontré d‘hommes trans.

5 Ce choix est guidé par l’évolution même de la question trans. Les normes étaient hier dictées par les médecins et les psychiatres, là où aujourd’hui elles sont de plus en plus considérées sous l’angle des théories queer et féministes. Hier, une des conditions pour devenir transsexuel était de demander une opération de réassignation sexuelle ; aujourd’hui, dans de nombreux pays du monde les trans ont obtenu le changement de mention de sexe à l’état civil sur simple déclaration. Pour approfondir ces questions, voir Baril (2015), Macé (2010), Alessandrin (2012), sans oublier K. Espineira & MY Thomas avec l’important travail fait dans l’Observatoire des Transidentités depuis plusieurs années. Rappelons également, dès le milieu des années 2000, les travaux des personnes concernées, y compris à la marge de l’université (Tom Reucher, 2015).

6 Son ouvrage se réfère aux questions de sexe et de race, cependant ici nous ne retiendrons que les considérations relatives au sexe. Voir Gonzalez, 2018.

7 Les citations qui suivent se réfèrent à des propos tenus par les personnes et notés par l’auteur au cours de son travail de terrain (ici, à Paris, 2016).

8 « “Cisgenre », terme construit par opposition à « transgenre », désigne les personnes qui se reconnaissent dans le sexe attribué à la naissance. Durant le travail de terrain, les personnes ne connaissaient pas ce vocable. Pour désigner les femmes cis, elles parlent de « femmes ». Sur l’opposition cis / trans, voir Serano (2007).

9 Pour l’histoire du passing, voir Zdanowicz (2015).

10 Andrea García B. (2010) établit un lien entre les normes du corps chez les trans et les normes du corps dans la pornographie.

11 Sur l’importance des concours de beauté chez les trans en Amérique latine, voir Pascale Absi (2017).

12 CHF International est une grande organisation humanitaire. Depuis 2012 elle s’appelle Global Communities.

13 Pratique visant à « nettoyer » la société des « indésirables » : délinquants, toxicomanes, trafiquants de drogue, enfants des rues, sans-abris, prostituées et travestis. Voir Delphine Minotti – Vu Ngoc, 2003.

14 Karine Espineira et Maud-Yeuse Thomas (2014) montrent comment, en France, les médias ont participé à la création de ces « figures exotiques », de ces « parias ».

15 « Marica » signifie pédé. A noter que les trans féminisent le mot, et « mariquita » c’est, littéralement « la petite pédée ».

16 Le bois de Boulogne est chez les trans une destination traditionnelle pour exercer la prostitution. Voir Marina França (2016) et Dolorès Pourette (2005).

17 Sur l’intériorisation de l’horizon violent, voir les enquêtes de Mathieu (2002).

18 « Le regard que les ‘Chinois de Paris’ portent sur ces femmes [les femmes prostituées] est (…) extrêmement sévère. Tous s’accordent à dire que les prostituées nuisent à l’image générale des Chinois en France. Le déshonneur s’étendrait même à l’ensemble de la nation chinoise puisque certains les accusent de ‘vendre leur propre pays’« . (Lévy et al, 2009, p. 742).

19 J’ai pu constater personnellement ces différences culturelles au cours d’un stage réalisé il y a quelques années au Centre Minkowska, un centre de médecine mentale destiné aux migrants. Un des psychiatres de ce centre, une figure importante parmi les exilés du Cône Sud et lui-même Uruguayen, m’avait fait part de ses difficultés avec les migrants provenant des pays andins, dont la culture ne lui était pas familière.

20 Aux États-Unis, les trans latino ayant répondu à la grande enquête National Transgender Discrimination Survey, NTDS, (2008) ont manifesté, à 57 %, avoir été rejeté.e.s par leurs familles.

21 Ce trait a été soulevé également par Laura Andrea Castro dans son enquête avec les trans MtF à Bogota (2016).

22 Voir à ce sujet le reportage photo réalisé par Mara Mazzanti (2011).

23 Sur l’homophobie et la transphobie au sein de minorités ethniques amérindiennes, voir Vásquez et al (2013) pour les Shuar en Équateur et Tobella (2018) chez les Emberas de Colombie.

24 Avec Chamberland et Lebreton (2012), nous préférons parler d’hétérosexisme (c’est-à-dire, d’une « idéologie inscrite dans les institutions, les pratiques sociales et les interactions quotidiennes, idéologie qui privilégie systématiquement l’hétérosexualité et la présomption de la normalité hétérosexuelle » : Fish, 2006), que d’homophobie (soit un phénomène, peur ou phobie, ayant un caractère individuel et donc psychologique).

25 En 2013, à Rome, une trans colombienne devenue SDF, Andrea Quintero, est décédée dans la gare suite aux coups portés sur elle. Le corps de celle qui se disait « très croyante » fut laissé à la morgue pendant plusieurs jours, jusqu’à ce que le curé de la Chiesa del Gesu lui rende un hommage.

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Articles

Sexualités en mouvement. Du travail domestique mondialisé à la normalisation des corps sexués

Sexualities on the move. From globalized domestic work to disciplined gendered bodies

Julien Debonneville

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur

Résumés

Français

English

Le présent article propose d’interroger la construction des corps et des sexualités dans le cadre des migrations des travailleuses domestiques philippines. À partir d’une analyse ethnographique des pratiques de recrutement et de formation des candidates à l’émigration aux Philippines, cet article décrira comment la construction de la qualification centrée sur la « docilité », le « dévouement au travail », la « capacité d’adaptation » se traduit par des savoir-faire, des savoir-être et un fort contrôle des sexualités. Plus spécifiquement, cette enquête montrera comment les corporéités et les sexualités des migrantes deviennent le reflet d’une éthique du care lors des pratiques de formation et de recrutement. À ce titre, nous verrons comment les sexualités deviennent avant tout un enjeu de contrôle social au nom de l’idée d’un professionnalisme, ainsi que de la réputation du pays. L’analyse des techniques de gouvernementalité ciblant les corporéités et les sexualités des travailleuses domestiques dévoilera ainsi les modes opératoires de subjectivation dans l’industrie de la migration aux Philippines. Au final, cet article mettra en exergue l’importance de l’analyse des techniques de contrôle des sexualités des migrantes afin de saisir la construction des qualifications et des rôles sociaux dans l’économie mondialisée du care.

This article aims to analyze the process through which migrant Filipina domestic workers’s bodies and sexualities are normalized. Based on an ethnographic analysis of recruitment and training practices of Filipina domestic workers, this article highlights how domestic worker skills are constructed by relying/drawing on certain stereotypes such as « docility », being « hardworking » and able to « adapt” as well as on a control of sexualities. In doing so, this paper points to the importance of analyzing techniques of control of migrants’ sexualities to understand how skills and social roles are produced in the global care economy. More specifically, this research underlines how migrant sexualities come to reflect a particular “ethics of care“. It therefore shows how the control of sexualities becomes an issue linked to ideas of « health risk », “professionalism”, “economic profit” and “the country’s reputation”. Finally, by analyzing the techniques of governmentality of domestic workers’ bodies and sexualities, this article underlines the process of subjectivation at work during the trainings within the Philippines’s migration industry.

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Entrées d’index

Mots-clés :sexualités, migrations, travail domestique, construction des corps, moralisation, disciplinarisation, Philippines

Keywords :Sexualities, migrations, domestic work, construction of the body, disciplinarization, moralization, The Philippines

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Plan

Introduction

Enquêter au sein d’un dispositif migratoire philippin

Normalisation et contrôle des corps sexués mobiles

Le corps « étranger » menaçant

Le corps « étranger » menacé

Moralisation des sexualités en mouvement

Conclusion

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Texte intégral

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Cet article a été écrit dans le cadre d’un séjour postdoctoral au Department of social and cultural diversity du Max Planck Institute for the Study of Religious and Ethnic Diversity (Göttingen, Allemagne), financé par une bourse Early Postdoc.mobility du Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique (FNS)

Introduction

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Les migrant-e-s ont-ils/elles une sexualité ? Les sexualités sont-elles mobiles ? Comment se construisent les sexualités en mouvement ? Cet article propose de remettre l’étude des sexualités au cœur des migrations à travers ces questionnements. Cette problématique des sexualités en mouvement est en effet restée longtemps en marge du champ des études des migrations dominé depuis les années 1980 par l’étude des facteurs économiques (Everett Lee, 1966), de la famille (Stark, 1991), des processus d’« intégration » (Schnapper, 1991 ; Sayad, 1994), des réseaux (Massey, 1999), ainsi que sur la construction des identités transnationales (Glick Schiller, et al., 1995 ; Wimmer et Glick Schiller, 2002 ; Alejandro Portes, 2001). À cette époque, les sexualités des migrant-e-s étaient avant tout traitées comme « problématique » ou « déviantes », expropriant ainsi les acteur-trice-s de leur(s) sexualité(s) et menant (directement ou indirectement) à des formes de (sur)victimisation et au renforcement de stéréotypes de genre. Les années 2000 ont toutefois vu l’essor des recherches sur les migrations s’inscrivant dans une perspective de genre. Ces recherches ont montré qu’on ne pouvait faire l’économie de l’analyse des rapports de genre et des sexualités pour comprendre les dynamiques des mobilités contemporaines (Mai et King, 2009). Que ce soit à travers l’étude des « mariages transnationaux » (Constable, 2003 ; Hirsch, 2004 ; Fresnoza-Flot et Ricordeau, 2017), du travail du sexe mondialisé (Ehrenreich et Hochschild, 2003 ; Oso Casas, 2005 ; Agustin, 2007 ; Lieber, 2009), ou encore des identités LGBTIQ + en mouvement (Povinelli et Chauncey, 1998 ; 1999 ; Patton et Sánchez-Eppler, 2000 ; Baytan 2000 ; Manalansan, 2000 ; 2003 ; 2006 ; Luibhéid, 2005 ; David 2006 ; Fajardo, 2008 ; Garcia 2009 ; Ricordeau 2013), ces recherches ont contribué à pointer le rôle des sexualités dans les migrations, mais également à considérer ensemble les sexualités, les identités et les subjectivités des acteur-trice-s. Ce décentrement fut également l’occasion d’appréhender les sexualités dans le contexte migratoire comme un mode de résistance, d’empowerment, voire comme une « ressource migratoire » (Lévy et Lieber, 2009). Dans la même veine, ces études ont révélé les biais hétérocentristes sous-jacents à la catégorie de « migrant-e » (Inness, 2004 ; Gorman-Murray, 2007 ; Johnstone et Longhurst, 2010). Les sexualités en mouvement ont dès lors été repensées comme un processus de subversion des normes de genre, et comme des pratiques opératoires dans les migrations.

  • 1 Ces femmes migrent principalement vers des pays avec lesquels le gouvernement philippin a signé des (…)

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Dans le cas des migrations des travailleuses domestiques philippines à destination de l’Asie du Sud-Est/Est, du Moyen-Orient, de l’Europe et l’Amérique du Nord qui nous intéressera ici1, les chercheur-euse-s se sont intéressé-e-s à cette question des sexualités en mouvement en décryptant notamment les usages sociaux des sexualités dans la construction des frontières symboliques entre les travailleuses domestiques (Chanf et Groves, 2000), la mise en scène et le vécu des sexualités (hétéro et homosexuelles) des travailleuses domestiques (Husson, 2013), ainsi que les formes de disciplinarisation des sexualités des travailleuses domestiques philippines de la part des employeur-e-s chinois-es (Constable, 1997, 2000). Dans la veine des travaux de Nicole Constable, cet article propose d’interroger les sexualités en mouvement au prisme des techniques de gouvernementalité des sexualités des travailleuses domestiques philippines dans le cadre des formations prémigratoires. À l’instar des travaux sur la disciplinarisation et le contrôle des corporéités (Foucault, 1975, 1976 ; Elias, 1973 ; Le Breton, 2013), cette recherche étudie la construction sociale des corps sexués à travers les formes de gouvernementalité des sexualités des migrant-e-s. Par gouvernementalité, j’entends ici la « conduite des conduites », c’est-à-dire « un mode d’action sur les actions des autres » ou le fait de « structurer le champ d’action éventuel des autres » qui participe à la naissance d’un sujet (Foucault, 2001 : 1056). Il s’agira dès lors de décrypter les formes de normalisation et de moralisation des sexualités des migrantes déployées par les « entrepreneur-euse-s de morale » (Becker, 1985) tels que les formateur-trice-s et les recruteur-trice-s lors des formations et du recrutement des travailleuses domestiques philippines afin de saisir les rouages de la construction de la qualification sur le marché transnational du travail domestique. Interroger le déploiement des techniques de contrôles des sexualités dans les migrations permet ainsi de saisir comment s’inscrit un ordre moral – fondé principalement sur le dévouement au travail, la piété, et la sacralisation de la famille – au-delà des frontières. Comme nous le verrons, ce contrôle constitue un prolongement des structures sociales patriarcales du pays d’origine à l’étranger au nom de la protection des migrantes à l’étranger. Cette enquête décrira dès lors comment ces entrepreneur-euse-s de morale, à savoir celles et ceux qui font appliquer des normes, façonnent les corps et les sexualités des migrantes. En d’autres termes, l’article interrogera les modes de gouvernementalité des sexualités (et des corps) des migrantes philippines. Quelles en sont les implications sur les migrations ? Et comment la normalisation des sexualités structure-t-elle les migrations des travailleuses domestiques philippines ? Une telle étude permettra ainsi de révéler le rôle de la disciplinarisation des sexualités dans ces migrations. Par disciplinarisation des sexualités, j’entends ici un ensemble de pratique de contrôle, de normalisation et de moralisation des sexualités qui participent à la fabrication de corps sexués. Plus spécifiquement, cet article montrera, sur la base d’une ethnographie multi-site de dix mois aux Philippines au sein des formations prémigratoires suivies par ces femmes migrantes, comment cette disciplinarisation des sexualités opère à travers un contrôle et une marchandisation des corps mobiles, la définition de la « santé sexuelle », la moralisation des relations amoureuses, ainsi que la définition de la gestion des violences (notamment sexuelles) pendant les migrations. À partir de ces analyses, cet article mettra en avant comment le contrôle des sexualités, axé sur la disciplinarisation et la moralisation, notamment des populations les plus vulnérables, constitue une nouvelle forme de gouvernance des migrations. Il s’agira de montrer que la normalisation des sexualités des migrant-e-s apparaît comme une technique de contrôle social de certaines populations, notamment des plus marginalisées. Au final, cet article permettra de mieux comprendre comment les modes de gouvernementalité des sexualités en mouvement révèlent les logiques sous-jacentes de la construction du sujet « désirable » ou « indésirables », plus ou moins mobile au sein des circuits migratoires mondialisés.

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La première partie présentera le contexte philippin et le cadre méthodologique de l’enquête de terrain. La seconde partie abordera les modes de gouvernementalité des sexualités menant à des formes de disciplinarisation des corps sexués en mouvement en présentant, dans un premier temps, comment les travailleuses domestiques, en tant que « corps sexué étranger », sont devenues une menace (réelles ou supposée) pour les employeur-e-s et les agences, puis dans un second temps, comment ce « corps sexué étranger » est menacé par les employeur-e-s. La troisième partie de l’article reviendra quant à elle sur les processus de moralisation des sexualités des migrantes. En guise de conclusion, l’article proposera une réflexion sur les sexualités en mouvement, afin d’éclairer le rôle du contrôle des sexualités dans les nouvelles mobilités transnationales.

Enquêter au sein d’un dispositif migratoire philippin

  • 2 Site du gouvernement philippin : http://www.poea.gov.ph/ofwstat/ofwstat.html, consulté le 18 janvie (…)
  • 3 Voir l’alinéa (d) de la section 2 Republic Act n° 8042 (RA 8042) également connu sous le nom de Mig (…)

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L’archipel philippin est reconnu pour son « industrie de la migration » (Debonneville, 2013) qui compte plus de 2,3 millions d’OFW (Overseas Filipino Workers) en 20152, dont les transferts d’argent constituent près de 10 % du PIB du pays. Ce dispositif migratoire (Jaber, 2003) est composé de près de 3000 agences de recrutement, 500 centres de formation spécialisés, de brokers, d’agences de voyages, le tout régulé par le gouvernent philippin. Parmi cette population, les travailleuses domestiques constituent l’une des principales forces professionnelles déployées à l’étranger avec près de 180 000 femmes qui partent (ou repartent) chaque année (POEA, 2016). Les travailleuses domestiques se distinguent en outre par le fait qu’elles constituent, selon le gouvernement philippin, l’une des populations migratoires les plus vulnérables3, et sont, par conséquent, soumises au nombre le plus important de formations avant le départ dans l’optique de faciliter leur insertion sociale et professionnelle dans le pays de destination. Ces dernières doivent en effet suivre pendant plusieurs mois (entre deux et six) avant le départ trois formations tarifées : le Pre-Departure Orientation Seminar (PDOS), le Household Service National Certificate II et le Comprehensive Pre-Departure Education Program (CPDEP) (incluant des cours de Stress management, de Culture familiarization, de santé et de langue). Lors de ces formations, ces femmes apprennent un ensemble de qualifications en lien avec des savoir-faire (par exemple : faire le nettoyage, cuisiner, faire la lessive, etc.), mais aussi des savoir-être. Ces derniers sont profondément ancrés dans des normes de déférence et de docilité (Debonneville, 2014, 2016 ; Rodriguez, 2010). Comme nous le verrons tout au long de cet article, ces formations axées sur le savoir-être sont également des espaces dans lesquels les modes de gouvernementalité des sexualités opèrent.

  • 4 Bien que les centres accueillent en général des migrantes déployées dans toutes les régions du mond (…)

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Pour décrire comment se déploient ces modes de gouvernementalité des sexualités, cette recherche s’appuie sur une enquête ethnographique multi-sites (agences de recrutement, centres de formation, et institutions gouvernementales) de dix mois aux Philippines en 2013 et 2014 (Debonneville, 2016, 2017) est fondée sur des observations et des entretiens semi-directifs. En décidant de « suivre les gens » (Marcus, 1995), en l’occurrence les femmes candidatent à l’émigration en tant que travailleuses domestiques lors des phases de recrutement et de formation aux Philippines, une constellation de sites d’observation s’est rapidement dessinée à travers les agences de recrutement, les centres de formation et les institutions gouvernementales. Cette recherche s’est ainsi appuyée sur la conduite d’observations directes dans huit centres de formation (privés et gouvernementaux) et cinq agences de recrutement de travailleuses domestiques migrantes dont les modalités d’observation ont varié de quelques semaines à plusieurs mois4. Cette enquête recoupe par ailleurs cent quarante entretiens semi-directifs qui ont été conduits avec différent-e-s acteur-trice-s du dispositif migratoire philippin (migrant-e-s, instructeur-rice-s des centres de formation, responsables d’agence de recrutement, recruteur-trice-s, représentant-e-s du gouvernement, représentant-e-s d’ONG, etc.). À cela s’ajoutent de nombreuses discussions informelles et une insertion continue et routinière dans certaines de ces institutions. Les sites ont été choisis sur la base de leur influence dans le dispositif migratoire, de leur légitimité, de leur histoire, mais également en retraçant les réseaux de collaboration des actrices et des institutions. La mise en perspective de ces sites a ainsi permis d’éclairer les logiques sociales telles que la lutte contre la vulnérabilité des migrantes (particulièrement marquée dans les centres de formation gouvernementaux) et les logiques économiques marquées par une forte marchandisation de la migration (notamment dans les centres de formation et les agences de recrutement privés) au cœur de ce dispositif (Debonneville, 2013). Des logiques, qui comme nous le verrons dans cet article, structurent la mise en œuvre des formations, et, in fine, la production des corps sexués des migrantes.

Normalisation et contrôle des corps sexués mobiles

Le corps « étranger » menaçant

  • 5 L’ensemble des citations (littérature académique et matériaux d’enquête) de ce texte a fait l’objet (…)

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Derrière la normalisation poussée des savoir-faire et des savoir-être des travailleuses domestiques migrantes lors des différentes formations (Debonneville, 2016), c’est bien la construction des corporéités qui est en jeux. Comme nous allons le voir dans cette section, le corps apparaît comme un enjeu majeur en termes de « menace sexuelle » du point de vue des futur-e-s employeur-e-s et des agences de recrutement. En effet, si les travailleuses domestiques représentent une ressource dans l’économie domestique des ménages des employeur-e-s, ces dernières peuvent également constituer une « menace sexuelle » pour ces mêmes ménages. Au regard des employeurs, et de surcroît des employeures, les travailleuses domestiques représentent une menace pour leur couple et la famille. Les employeures craignent à ce titre des formes d’adultère de la part de leur mari (Li, 1999) comme l’explique Nicole Constable à la suite de son enquête à Hong Kong : « Les employées de maison étrangères constituent également une menace pour le rôle de mère, d’épouse et de partenaire sexuel de l’employeur féminin »5 (1997, 542). Les travailleuses domestiques, fortement sexualisées et racisées, constituent donc, de par leur supposée beauté et leur sexualité, une menace pour l’identité de mère, de conjointe, et de partenaire sexuelle des employeures. En comparaison des autres travailleuses domestiques en provenance d’Asie du Sud et Sud-Est, les Philippines sont en effet réputées pour leur beauté. Le symbole de cette « beauté exotique » se cristallise notamment dans la (longue) chevelure. En réponse aux appréhensions des employeur-e-s, les agences de recrutement ont dès lors mis en place des techniques de contrôle des sexualités afin de réduire le sentiment de menace, et assurer la satisfaction des employeur-e-s. L’enquête de terrain au sein des agences de recrutement a ainsi permis d’observer que les cheveux et la coiffure étaient au premier plan de cette normalisation des corps dans le cas de Hong Kong. En effet, il est couramment imposé aux femmes philippines de se couper les cheveux relativement courts (hauteur oreille-épaules) avant le départ. Selon les observations menées, cette requête émane bien souvent de la part de l’employeure qui transmet directement ses attentes à l’agence. Une pratique qui selon mes interlocuteur-trice-s était perçue comme de la jalousie de la part de l’employeure. La coupe de cheveux devient en ce sens une technique de contrôle des corps sexués qui permet d’atténuer cette beauté supposée.

  • 6 L’ensemble des prénoms et noms des agences ont été anonymisés.

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Si le corps des migrantes peut représenter une menace pour les employeur-e-s, il peut également l’être pour les agences de recrutement. Dans un autre registre, les agences de recrutement semblent être particulièrement vigilantes à l’égard des grossesses potentielles des candidates à l’émigration. En effet, le risque de grossesse représente un risque économique important pour les agences. Dans le cas où une travailleuse domestique est enceinte au moment de son arrivée dans le pays de destination, l’agence se doit de remplacer cette dernière et parfois de dédommager l’employeur-e-s. Une opération qui représente un coût économique important pour l’agence, mais également un coût symbolique, sachant que sa réputation professionnelle est en jeu, et que le risque de voir les employeur-e-s se tourner vers une autre agence est élevé. Lors des tests médicaux prescrits auxquels doivent se soumettre l’ensemble des travailleuses domestiques aux Philippines avant le départ, ces dernières ont ainsi l’obligation de procéder à un test de grossesse comme l’explique ici Lilly6 (40 ans, mariée, un enfant, diplômée en ingénierie en génie civil), responsable d’une agence de recrutement International Placement Agency : « Avant le déploiement, nous avons le test médical pré-départ, y compris un test de grossesse, parce qu’elles ne peuvent pas travailler si elles sont enceintes. Vous voyez, si vous êtes enceinte, cela représente des pertes pour nous. Nous devons en effet rembourser l’employeur » (Entretien, avril 2013). Le contrôle des sexualités apparaît donc pour les agences comme un moyen de s’assurer que les migrantes soient avant tout dévouées au travail et répondent aux attentes professionnelles de leurs employeur-e-s. À noter par ailleurs, que ces tests médicaux ont pour mission, selon les responsables des agences rencontré-e-s, de s’assurer que les travailleuses domestiques sont en « bonne santé » afin d’être disposées à travailler dans les meilleures conditions, mais également de s’assurer que ces dernières ne transmettent pas de maladies à leurs employeur-e-s (et leurs progénitures). Cette assurance de la « bonne santé » s’étend jusqu’au contrôle de la surcharge pondérale des migrantes. Comme l’explique ici Robert (35 ans, célibataire) en charge de présenter les candidates aux employeur-e-s pour l’agence Dong Ho Agency : « Les employeurs ne veulent pas de grosses domestiques. Par exemple, une employeure m’a dit un jour : « Dites à cette domestique de perdre du poids. Je ne veux pas d’une grosse domestique » (Entretien, avril 2013). À l’inverse une candidate jugée trop maigre peut également susciter la méfiance des agences comme l’explique ici Jane (55 ans, diplômée en management, trois enfants, veuve et remariée), responsable de l’antenne de Manille de l’agence Global Manpower : « Si elle [la future employée] est prête à travailler, nous acceptons tout le monde. Une fois, j’ai eu une candidate, très, très mince. Je lui ai dit : « D’accord, je t’accepte, mais tu dois d’abord payer les frais médicaux. » Peut-être qu’elle avait la tuberculose… Parce que si elle est malade, je peux perdre l’argent… Elle doit d’abord payer les frais médicaux et ensuite si vous êtes apte au travail, je la rembourse. Dans ce cas, elle était en bonne forme physique. Je l’ai envoyée en Arabie Saoudite. Elle y est depuis déjà trois ans. Elle devient même grosse. J’ai dit : « Oh, mon Dieu ! » On ne peut plus dire qu’elle était mince, elle a l’air en bonne santé. En un clic, médical. Pas de répétition, pas de selles, pas d’urine, pas de TB [Tuberculose pulmonaire], rien du tout – elle est en bonne forme physique » (Entretien, février 2013). On comprend donc que le corps et les sexualités des migrantes ne sont pas neutres. Ces derniers peuvent représenter une menace potentielle pour les foyers ainsi que pour les agences de recrutement. Ce corps « étranger » menaçant fait par conséquent l’objet d’une normalisation, tandis que les sexualités sont disciplinées.

Le corps « étranger » menacé

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Si le corps des travailleuses domestiques peut représenter une menace pour l’employeur-e, il peut aussi, à l’inverse, faire l’objet de menace. Les techniques de gouvernementalité ciblant les travailleuses domestiques philippines en partance pour le Moyen-Orient, région réputée pour le risque élevé de maltraitance mentale, physique et sexuelle envers les travailleuses domestiques, sont à ce titre particulièrement intéressantes pour analyser les formes de disciplinarisation des sexualités des corps mobiles. L’enquête de terrain menée dans les centres de formation à Manille a en effet permis de révéler qu’il était prescrit et enseigné aux migrantes se destinant vers le Moyen-Orient de ne pas se présenter les cheveux mouillés devant les employeurs (hommes) afin de réduire les risques de maltraitances sexuelles. Dans ces formations, les instructrices racontent en effet aux migrantes des récits impliquant des employeurs de cette région s’étant « jetés » sur leur employée au moment où cette dernière sortait de la douche les cheveux encore mouillés. Ce discours apparaît ainsi fortement prégnant dans les représentations des migrantes comme en témoigne par exemple Cathy (27 ans, originaire de Manille, infirmière de formation, en partance pour Toronto (Canada)) : « Je déteste penser que je pourrais finir comme travailleuse domestique au Moyen-Orient. Surtout si tu dois vivre avec ton employeur. Là-bas, si tu es une femme et que tu veux prendre une douche le soir avant de te coucher, cela signifie dans leur culture que tu es ouverte à une relation romantique à ton employeur. C’est pourquoi il y a beaucoup de cas de viols là-bas. Parce que dans leur culture, prendre une douche, cela signifie qu’ils veulent une relation romantique. C’est pourquoi je ne veux pas être travailleuse domestique au Moyen-Orient. Ce n’est pas grave d’être une domestique, mais je veux que mon employeur soit Américain, Européen, mais pas Moyen-oriental, Indien ou Pakistanais. » (Entretien, février 2013). Par ailleurs, lors des différentes formations, les instructrices rappellent systématiquement aux candidates en partance pour le Moyen-Orient de proscrire les sourires très expressifs ou les regards en direction des employeurs (hommes). Ces dernières apprennent ainsi à travers des exercices et des jeux de rôle, à ne pas rentrer en contact visuel ni sourire, aux employeurs. La croyance dans le bien fondée de ces pratiques, selon les formatrices, est de ne pas cultiver des formes d’ambiguïtés qui pourraient mener l’employeur à des comportements sexuels. Cette disciplinarisation des corporéités et des tenues de corps s’accompagne également d’une normalisation des tenues vestimentaires et une proscription de celles perçues comme « sexy ». En effet, Leonor (53 ans, un enfant, veuve, diplômée universitaire en biologie et en médecine) instructrice dans un centre gouvernemental de formation explique lors de ses cours l’importance d’éviter certaines tenues pour ne pas éveiller des désirs auprès des employeur-e-s : « Parfois, elles portent des vêtements plongeants ou sexy à la maison, c’est là que réside le problème. Tu vois ce que je veux dire ? Les employeurs masculins pourraient avoir un crush pour elles. Le port de bijoux au travail est donc interdit. Pendant le temps de travail, elles ne peuvent que porter… des montres, un petit collier de boucles d’oreilles, peut-être une belle paire de chaussure, mais plate, pas des talons hauts » (Entretien, juillet 2013). Face aux risques de maltraitances et de violences sexuelles que peuvent rencontrer les travailleuses domestiques à l’étranger, les réponses proposées au sein du dispositif migratoire philippin impliquent donc un contrôle individualisé des attitudes, des corps et des sexualités. Un cadrage qui déplace ainsi la responsabilité des violences vers les « victimes / survivantes ». En effet, lors de l’enquête, nombreux ont été les discours récoltés s’apparentant à des formes de culpabilisation, de responsabilisation et de stigmatisation des victimes comme nous le verrons lors de la section suivante. Au final, cette section a ainsi pointé comment les corps « étrangers » menacés font également l’objet d’une normalisation importante des sexualités en situation migratoire, et plus spécifiquement au sein du ménage des employeur-e-s, afin de réduire ces risques de violences. En pointant ces formes de normalisation des corps sexués et des sexualités au sein du ménage des employeur-e-s, cette étude nous amène à interroger plus largement les notions de sphère privée / sphère publique. Ce mode de gouvernementalité des sexualités dans le cadre de l’économie domestique rend en effet compte d’un floutage des frontières entre ces deux espaces. Comme nous avons pu l’observer au regard des recommandations en termes de savoir-être professionnels et de prévention des risques adressée aux travailleuses domestiques philippines, le ménage des employeur-e-s, habituellement défini comme espace privé et sphère de l’intimité, devient ici pour ces femmes philippines un espace professionnel dans lequel les sexualités font nuit et jour l’objet d’un fort contrôle social. La sphère privée devient en ce sens une sphère professionnelle pour ces femmes dans laquelle ces dernières sont tenues de se soumettre à un ensemble de normes. Simultanément, comme évoqué par ces migrantes lors de l’enquête (Debonneville, 2016), l’espace public (tel que les parcs, les places, les cafés, etc.) fait l’objet d’une réappropriation de la part des migrantes en espace privé dans lequel le contrôle des sexualités de la part des employeur-e-s est fortement atténué (bien que d’autres formes de contrôle social persistent, notamment de la part des autres travailleuses domestiques). L’analyse de la normalisation des sexualités permet ainsi d’opérer un renversement pour repenser ces catégories (sphère privée / sphère publique) à l’aune des expériences vécues de ces femmes, et appréhender ces dernières, non pas en termes dichotomiques, mais plutôt en tant que continuum dans lequel le contrôle des corps et des sexualités revête différentes formes selon les lieux de son exercice.

Moralisation des sexualités en mouvement

  • 7 Au regard des observations de terrain menées, cet ordre moral est construit sur une logique de piét (…)
  • 8 À noter que ces formes de moralisation des sexualités ne se cantonnent pas uniquement au dispositif (…)

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Si la menace que représentent les travailleuses domestiques pour les employeur-e-s peut être d’ordre sexuel, cette menace peut également être d’ordre moral7. L’enquête de terrain a permis de mettre en lumière les formes de « moralisation des sexualités » (Pei-Chia, 2008) des migrantes lors des formations8. Les travailleuses domestiques peuvent en effet être perçues comme des femmes « immorales », aux mœurs « légères », renforçant ainsi l’idée de « menace sexuelle et morale » pour le foyer comme l’explique Laurence Husson : « La sexualité réelle ou présumée des travailleuses domestiques migrantes est un objet de peurs diverses et variées. La toute première est la crainte que la domestique prenne la place de la maîtresse de maison dans le cœur du mari ou des enfants ou la peur qu’elle ait de mauvaises fréquentations, qu’elle tombe enceinte, attrape des maladies, se prostitue, corrompe les enfants par ses mœurs dites “légères“ et “immorales“ de prostituée ou de lesbienne » (2013, 106). L’enquête de terrain a été l’occasion de rendre compte des pratiques de moralisation pour faire face à ces « mœurs légères » et « immorales ». Ces pratiques de moralisation des sexualités prennent ainsi place tout au long des diverses formations. Elles font en outre l’objet d’une attention particulière dans le cadre du module de santé de la formation Comprehensive Pre-Departure Education Program (CPDEP) donné par le gouvernement philippin dans l’optique de réduire la vulnérabilité des migrantes (Debonneville, 2013). Ce module apparaît particulièrement révélateur des dynamiques de moralisation observées tout au long des diverses formations. Ce dernier, d’une durée de quatre heures, aborde différents thèmes tels que la santé physique et mentale, les accidents au travail, le stress ou encore les maladies. L’instructrice Joyce (30 ans, infirmière de formation) insiste particulièrement sur les risques liés aux maladies sexuellement transmissibles (MST) découlant, selon elle, des relations amoureuses ou sexuelles « non stables » et « non exclusives » en vigueur lors de séjours à l’étranger. L’instructrice présente ainsi les « remèdes » principaux pour faire face aux MST : « La meilleure façon d’éviter les MST est de se marier, d’avoir une relation sérieuse, de ne pas coucher avec des étrangers (…) et, bien sûr, de s’abstenir (…) On ne connaît jamais vraiment la personne rencontrée à l’étranger» (Notes de terrain, janvier 2013). L’abstinence et le mariage sont ici présentés comme des solutions pour éviter les MST à l’étranger, notamment du fait que dans ce contexte, le risque de nouer des relations avec des personnes inconnues est plus élevé selon l’instructrice. Derrière ces solutions, on perçoit une conception morale sur les relations sexuelles dites « légitimes » et « illégitimes ». Les relations sexuelles avec des « étrangers », et des personnes inconnues, apparaissent donc comme immorales et comme un risque pour la santé. La privation de sexualité et le mariage apparaissent ici comme un idéal auquel tendre à l’étranger. L’instructrice rappelle par la suite l’importance d’être dévouée avant tout au travail, plutôt qu’aux « divertissements » (à comprendre ici comme relations sexuelles). Elle souligne à de nombreuses reprises dans ses cours que la raison première de la présence des candidates à l’étrange est le travail domestique, et non les divertissements : « Souvenez-vous, vous n’êtes pas là-bas pour flirter. Vous êtes là-bas pour travailler ! » (Notes de terrain, janvier 2013). Le risque avancé par les instructrices est ici de mettre à mal l’éthique de travail et ternir la réputation professionnelle des employées philippines. Le spectre de la « fille facile » « sans valeurs » aux « mœurs légères » est en ce sens souvent mis en avant par les instructrices. On assiste donc ici à une moralisation sur la spatialisation des sexualités. Dans la même veine, les observations menées dans les centres de formation à Manille ont permis de pointer la prégnance de cette valorisation de l’abstinence à l’étranger. Les sexualités sont en effet présentées comme n’ayant pas leur place à l’étranger. Ces dernières sont donc pensées dans leur encrage spatial. Elles doivent demeurer fixes et ancrées dans une territorialité particulière, celle des Philippines. Les sexualités apparaissent en ce sens comme peu mobiles. Si le divertissement et les sexualités sont proscrits à l’étranger, le dévouement au travail est quant à lui incité. Cette emphase sur le dévouement au travail se retrouve en effet au cœur des enseignements de ces formations (Debonneville, 2014 ; 2016). Le dévouement au travail, et (indirectement) la satisfaction de l’employeur-e, sont régulièrement valorisés par les instructrices. Ils sont présentés aux migrantes comme des compétences et une opportunité pour prolonger leur contrat, mais également la possibilité d’améliorer leur condition de vie aux Philippines comme l’explique ici l’instructrice Melinda (51 ans, mariée, deux enfants, six ans en Israël, enseignante d’Hébreux au CPDEP) dans son cours d’Hébreux : « Vous devez travailler dur. Ne flirtez pas avec votre petit ami. Vous êtes là d’abord pour travailler, pour faire vivre votre famille. Vous y allez pour travailler, pas pour vous amuser. N’allez pas en boîte de nuit, ne gaspillez votre argent. Si votre employeur vous paie un supplément pour travailler pendant votre jour de congé, vous devriez accepter. Épargnez votre argent, travaillez dur. Envoyez votre argent à votre famille aux Philippines et réglez votre crédit à l’agence de recrutement dès que vous le pouvez. Soyez bon envers votre employeur pour pouvoir rembourser votre prêt aux Philippines et à l’agence » (Notes de terrain, 16 janvier 2013). À travers les conseils de Melinda, on saisit comment l’adoption d’une éthique de travail fondée sur le dévouement, la rigueur et l’épargne constitue le socle d’une posture morale dans laquelle les sexualités et les relations amoureuses sont conçues comme des distractions illégitimes dans ce contexte migratoire. On comprend ainsi comment la moralisation des sexualités est étroitement liée à des normes professionnelles et des enjeux économiques.

  • 9 Cette analyse des formes de contrôle des sexualités des travailleuses domestiques philippines ne do (…)

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Comme évoqué en ouverture de la précédente section, l’enquête a également permis de rendre compte de discours moralisant envers les travailleuses domestiques dans le cadre de violences (et de surcroit sexuelles) subies. Ces discours véhiculent ainsi souvent une forte responsabilisation, culpabilisation et stigmatisation des victimes de violences de genre, comme en témoignent les propos de Gani, instructeur de langue arabe au CPDEP : « Il est très important pour elles de s’adapter à la culture. Il faut s’adapter à la culture, s’habiller correctement. L’adaptation à la culture est très importante, elle réduira le risque de mauvais traitements. Si une domestique ne s’habille pas correctement devant son employeur masculin ou le regarde dans les yeux et lui sourit au Moyen-Orient, il pourrait la violer et ce sera de sa faute. Cela dépend donc d’elles de ne pas être violées » (Entretien, février 2013). Ces conseils tenus par Gani, et prodigués par ailleurs lors de ses cours de langue et de « familiarisation culturelle », renvoient directement à des pratiques de contrôle des corps dans l’optique d’assurer (selon lui) l’adaptation à la « culture » du pays de destination tout en réduisant les risques de maltraitance. Ces conseils s’appuient dans le même temps sur un ordre moral hétérosexiste dans lequel les femmes doivent porter le fardeau de la responsabilité des violences à leurs égards. En effet, la responsabilité morale de ne pas subir des violences incombe ici aux travailleuses domestiques. C’est à elle de s’adapter à « la culture », de s’habiller et se comporter « correctement » afin d’éviter toutes formes de maltraitance. Ces propos révèlent ici un glissement entre conseils/recommandations et moralisation des comportements. La moralisation des sexualités implique ainsi une forte responsabilisation des comportements et des attitudes des travailleuses domestiques à l’étranger. Ces sexualités en mouvement font ainsi l’objet d’une importante moralisation, cantonnant dès lors les travailleuses domestiques au statut de responsable des maltraitances potentielles. Les sexualités des travailleuses domestiques sont en ce sens cantonnées à un ordre moral dans lequel elles sont présentées au sein du dispositif migratoire philippin comme « problématiques », « déviantes » ou encore « irresponsables » lorsqu’elles prennent place à l’étranger9.

Conclusion

  • 10 A propos des différents régimes inégalitaires de régulation des sexualités des populations mobiles, (…)

11

Cet article s’est intéressé aux modes de gouvernementalité des sexualités des travailleuses domestiques dans le cadre du dispositif migratoire philippin. Ce dernier propose en d’autres termes une réflexion sur la construction des corps sexués mobiles dans l’économie mondialisée du travail domestique. En questionnant les enjeux de normalisation des sexualités en mouvement, cette recherche met en avant comment les sexualités des travailleuses domestiques font l’objet d’un important contrôle social lors des formations pré-migratoires et des pratiques de recrutement avant le départ de l’archipel. L’enquête montre ainsi que les sexualités des travailleuses domestiques ne sont pas « neutres », mais apparaissent plutôt comme « problématiques » au sein de ce dispositif migratoire. Qu’elles représentent une « menace » (sexuelle, morale ou économique) pour les employeur-e-s et les agences, ou qu’elles soient « menacées » par les violences des employeurs, les sexualités (et les corporéités) font l’objet d’une importante normalisation, disciplinarisation et moralisation de la part d’entrepreneur-euse-s de morale tel-le-s que les employé-e-s des agences de recrutement. Derrière ce contrôle des sexualités et afin d’assurer la pérennité des flux migratoires, on retrouve des logiques sociales (lutte contre la vulnérabilité des migrantes) et des logiques économiques (capitalisation sur la migration) imbriquées. Au final, cet article a donc mis en avant l’importance d’analyser les sexualités en mouvement afin de repenser les mobilités transnationales, mais surtout de comprendre comment opèrent les processus de normalisation, de disciplinarisation et de moralisation dans les migrations. Cette recherche souligne par conséquent que les sexualités en mouvement, notamment des personnes fortement racisées et classisées, s’inscrivent dans un ordre moral et font l’objet d’un contrôle social poussé. Dans le prolongement des structures sociales patriarcales au sein du pays d’origine, la mobilité constitue ainsi un espace de contrôle dans lequel s’étend ce cadre moral. Comme l’article l’a souligné, les préoccupations morales et le contrôle des sexualités de ces femmes migrantes apparaissent particulièrement marqués au nom de la protection des migrantes à l’étranger. L’étude de ce contrôle permet dès lors de saisir que les sexualités des migrantes philippines n’appartiennent plus uniquement à ces femmes dans le contexte migratoire. On comprend dans le même temps que le droit de disposer pleinement d’une sexualité devient une forme de privilège dans le cadre d’un continuum des mobilités (Urry, 2007). Le sujet mobile « désirable » (p.ex : touristes, expatrié-e-s, etc.) sera ainsi plus à même de disposer de sa sexualité, pendant que le sujet mobile « indésirable » (p.ex : migrant-e-s « sans papier » ; migrant-e-s sans qualification reconnue, etc.) sera lui considéré comme une « menace » ou une « victime » et, dès lors, objet de contrôle social poussé à l’égard de sa sexualité10. Plus largement, la mobilité des personnes et de leur sexualité s’inscrit dans des rapports sociaux de classe, de nationalité, de « race » et de genre, et contribue à reproduire ces hiérarchies imbriquées (Le Renard, 2016). Penser les sexualités à partir de leurs spatialités permet en conséquence de rendre visible les ambivalences multiples en termes d’inégalités et de privilèges auxquelles font face les sujets dans le cadre des différents régimes mobilités.

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Bibliographie

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Notes

1 Ces femmes migrent principalement vers des pays avec lesquels le gouvernement philippin a signé des accords bilatéraux afin de faciliter l’engagement de sa main-d’œuvre, à savoir l’Arabie Saoudite, le Bahreïn, le Qatar, le Koweït, Oman, les Émirats arabes unis, Hong Kong, la Malaise, Singapour, Chypre, Israël, l’Italie, le Canada.

2 Site du gouvernement philippin : http://www.poea.gov.ph/ofwstat/ofwstat.html, consulté le 18 janvier 2018.

3 Voir l’alinéa (d) de la section 2 Republic Act n° 8042 (RA 8042) également connu sous le nom de Migrant Workers and Overseas Filipinos Act of 1995.

4 Bien que les centres accueillent en général des migrantes déployées dans toutes les régions du monde, certains d’entre eux, au regard de l’expérience professionnelle de certaines instructrices dans une région spécifique (p.ex : Asie du Sud-Est), avaient mis en place un curriculum centré sur les « caractéristiques culturelles » supposées d’une région. Ces instructrices, le plus souvent d’anciennes travailleuses domestiques, jouent ainsi le rôle d’entrepreneur de morale, transformant ainsi leur capital professionnel en capital symbolique dans ces formations. Le cadre moral auquel doivent répondre les candidates à l’émigration fait ainsi l’objet de réappropriation et de traduction transnationale (Debonneville, 2016).

5 L’ensemble des citations (littérature académique et matériaux d’enquête) de ce texte a fait l’objet d’une traduction de l’anglais vers le français.

6 L’ensemble des prénoms et noms des agences ont été anonymisés.

7 Au regard des observations de terrain menées, cet ordre moral est construit sur une logique de piété et de sacralisation de la famille et des valeurs qui lui sont « traditionnellement » associées (p.ex : respect des ainés et des hiérarchies familiales – d’âge et de genre -, le sens des responsabilités, du dévouement, de la déférence, etc.). La conception de cet ordre moral mis en œuvre dans ces formations prémigratoires émane de la concertation d’« entrepreneurs de morale » (Becker, 1985) tels que les spécialistes des migrations employé-e-s par l’État, les ONG, les anciennes migrant-e-s, mais également les cadres du gouvernement déployé-e-s dans les pays de destination. Cet ordre moral s’inscrit également dans la veine des valeurs hégémoniques de la société philippine dans laquelle la famille et les religions (chrétiennes) représentent des structures sociales fortement valorisées.

8 À noter que ces formes de moralisation des sexualités ne se cantonnent pas uniquement au dispositif migratoire dans l’archipel. Comme l’a montré Asuncion Fresnoza-Flot, les Églises peuvent également jouer un rôle de « contrôle des conduites sociales » dans le pays de destination en promouvant un discours sur la fidélité́ conjugale et l’abstinence (2009, 80).

9 Cette analyse des formes de contrôle des sexualités des travailleuses domestiques philippines ne doit néanmoins pas invisibiliser les tactiques corporelles et les pratiques de résistance, de réappropriation et de subversion des sexualités déployé-e-s par ces femmes en mouvement comme l’ont mis en évidence les recherches dans le champ genre, migrations et sexualités (Lieber, 2009 ; Lévy et Lieber, 2009 ; Husson 2013).

10 A propos des différents régimes inégalitaires de régulation des sexualités des populations mobiles, voir par exemple les travaux de Sanders-McDonagh (2017) sur le tourisme, de Le Renard (2016) sur l’expatriation, et plus largement, de Bondi (1993), Domosh (1998), Walsh (et al.) (2008), Mai et King (2009) et Oswin (2008 ; 2012) sur la géographie du genre et des sexualités.

Genre, sexualité & société

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20 | Automne 2018 : Varia

Articles

De la jeunesse sexuelle à la sexualité conjugale, des femmes en retrait

L’expérience de jeunes couples

From Sexual Youth to Conjugal Sexuality, Women in the Background. The Experience of Young Couples

Emmanuelle Santelli

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur

Résumés

Français

English

Partant d’une enquête empirique réalisée en 2016 auprès d’une quarantaine de jeunes adultes en « couple stable », l’objet de cet article est de tenter de comprendre comment, en l’espace de quelques années, une majorité de femmes semblent passer d’une phase où elles ont « profité de leur jeunesse » à celle d’un relatif désintérêt pour la sexualité conjugale hétérosexuelle. Alors que, comme jamais auparavant, les jeunes femmes ont pu vivre plusieurs expériences sexuelles et amoureuses, une fois en couple, on note une divergence d’attentes à l’égard de la sexualité. Elle est expliquée par des « besoins » masculins jugés plus irrépressibles. L’article s’attache à montrer comment, face à eux, les femmes tentent de négocier et pourquoi, dans cette perspective, l’activité sexuelle apparaît comme une manière d’entretenir le lien conjugal. Seules quelques jeunes femmes se distinguent en mentionnant le désir sexuel qu’elles continuent de ressentir. Cette hétérogénéité de situations interroge sur la position de retrait des femmes et conduit à proposer une hypothèse en termes d’une moindre socialisation à la composante désirante de la sexualité.

Starting with an empirical survey conducted in 2016 on about 40 young adults in “stable couples,” this article aims to understand how, within a few years, a majority of women who were sexually active in their youth tend to lose interest for heterosexual conjugal sexuality. Even though young women have been able to have more sexual and sentimental experiences than ever before in history, we note that once couples are formed, expectations towards sexuality diverge. This is often attributed to male “needs,” which are perceived as harder to control. Our article will show how women negotiate these needs, and how, in this context, sexual activity is used to maintain the conjugal bond. Only a few younger women, among those surveyed, declare that they still experience sexual attraction. This heterogeneity leads us to further investigate why sexual activity becomes of less interest to women and to offer a hypothesis in terms of a lesser socialization of the desiring component of sexuality.

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Entrées d’index

Mots-clés :couples hétérosexuels, sexualité conjugale, désintérêt sexuel, désir sexuel, socialisation.

Keywords :Heterosexual couples, conjugal sexuality, indifference to sexuality, sexual desire, socialization.

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Plan

Des femmes actives sexuellement… durant leur jeunesse

La période de jeunesse sexuelle

Une sexualité récréative en attendant « le bon »

Aux premiers temps du couple

Une relation plus satisfaisante sur le plan sexuel

La sexualité alimente le couple

« Avoir envie » versus « préférer la tendresse »

Entre baisse du désir et envie de tendresse : parvenir à négocier

La peur d’être délaissée ou de délaisser son couple, le retour du devoir conjugal ?

Une moindre socialisation au désir

Le « coït discipliné »

Accéder à la dimension désirante

Conclusion

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  • 1 Outre le texte de M. Bozon (1998) dédiée à la place du désir dans le cycle de la sexualité conjugal (…)

1

La diminution du désir à l’épreuve de la vie conjugale hétérosexuelle est une réalité bien documentée1. Tandis que les psychologues mettent l’accent sur la nécessaire distance à maintenir pour entretenir le désir sexuel (Perel, 2006 ; Brenot, 2001), les sociologues l’expliquent par la charge mentale et l’inégale répartition des travaux domestiques et éducatifs qui rend les femmes, au fil du temps, moins disposées à avoir des rapports sexuels (Bozon, 2013, p. 72, 2001a). D’un autre côté, depuis les années 1970, et sous la pression du mouvement d’émancipation des femmes et d’égalité entre les sexes, la sexualité féminine a fait l’objet d’une attention nouvelle : les femmes revendiquent le droit à une sexualité épanouissante, c’est-à-dire à assumer leur plaisir et à affirmer leur désir. Ce changement majeur, dans un contexte d’individualisation croissante, est à l’origine des transformations de l’intimité et aurait conduit à l’émergence du modèle de l’amour convergent qui repose sur une stricte égalité sexuelle et émotionnelle (Giddens, 1992). Cette évolution sans précédent a eu des répercussions sur les jeunes générations et explique pourquoi « le rapprochement des pratiques sexuelles des femmes et des hommes s’est encore accentué au tournant du xxième siècle », comme le montre la comparaison des enquêtes successives sur la sexualité (Ferrand, Bajos, Andro, 2008, p. 359). Dans le même temps, ces démographes insistent sur le fait que la double asymétrie, opposant le désir et les « besoins » masculins, et les aspirations affectives et la disponibilité féminines, perdure. 

2

Malgré la somme de données disponibles dans les enquêtes sur les comportements sexuels, les enquêtes sociologiques ont peu considéré le rôle de la sexualité dans le couple, l’imbrication entre les liens conjugaux, affectifs et sexuels, et plus largement ses effets sur les autres domaines de la vie conjugale. Pourtant, la sexualité reflète à la fois les modalités de la relation conjugale et les rapports de genre dans le couple. Pour cette raison, la sociologie du couple pourrait être plus attentive aux « […] pratiques et [aux] normes en matière de sexualité [qui] sont très profondément ancrées dans la manière dont le couple se positionne sur les dimensions de l’autonomie ou de la communauté, de l’égalité ou des inégalités de genre. » (Widmer, 2014, p. 44).

  • 2 L’enquête réalisée auprès de « jeunes couples », en raison à la fois du caractère récent de l’union (…)

3

Dans cette optique, la recherche conduite auprès d’une population de jeunes adultes en vue de questionner la formation de leur couple2, a intégré des questions relatives à la place de la sexualité dans le couple. Alors que ces couples ont une faible ancienneté et pour la plupart n’ont pas d’enfants – ils ne sont pas encore accaparés par les charges domestiques et parentales –, ils semblent confrontés à l’érosion du désir sexuel. Pourquoi, malgré les transformations indéniables depuis plusieurs décennies dans la sphère intime, et dont les effets sont clairement perceptibles durant la période de « jeunesse sexuelle », la place de l’activité sexuelle continue d’être vécue différemment par les femmes et les hommes qui composent ces jeunes couples ?

Encadré méthodologique

L’enquête est constituée de 41 entretiens biographiques, elle a été réalisée dans la région lyonnaise en 2016 dans le cadre d’une convention de recherche avec la CNAF et grâce à son soutien financier.

Les entretiens ont été réalisés auprès de femmes (26) et d’hommes (15) en couples hétérosexuels. Dans la mesure du possible, j’ai cherché à interviewer les deux membres du couple (ce fut le cas pour 12 couples parmi les 29 enquêtés) – lors d’entretiens conduits séparément. L’échantillon a été constitué selon la méthode de proche en proche avec le souci de diversifier les modes d’accès aux couples afin d’interviewer des individus de milieux sociaux différents. Parmi la population interviewée, les ouvriers sont au nombre de deux (hommes), les employés 9 (7 femmes, 2 hommes), les professions intermédiaires 8 (6 femmes, 2 hommes), tout comme les cadres et professions intellectuelles supérieures (3 femmes, 5 hommes), 3 femmes sont sans emploi (elles sont également sans qualification), 11 sont encore étudiant·es.

La moyenne d’âge de la population interrogée est de 27 ans. Les jeunes adultes rencontrés dans le cadre de l’enquête sont nés entre 1982 et 1993 pour les femmes, et 1980 et 1993 pour les hommes. Six couples sont mariés, 3 pacsés, et pour 9 autres, la date du mariage ou de la contractualisation d’un Pacs est fixée. Cinq ont un enfant (un seul en a deux), 3 attendent une naissance prochaine.

Précisons que cette enquête n’était pas dédiée à la sexualité conjugale : cette dernière a été questionnée en tant qu’un des éléments constitutifs du couple pour saisir sa place dans le couple actuel et, rétrospectivement, comment celle-ci a évolué au fil du temps. L’approche par les parcours a permis de questionner le vécu sexuel, depuis le premier rapport pénétratif, jusqu’à cette relation conjugale, et de mettre en relation les différentes expériences. Outre les questions relatives à l’âge lors du premier rapport sexuel et le nombre de partenaires, les questions posées concernaient la place en termes quantitatif et qualitatif de la sexualité dans le couple, la façon dont ils et elles jugent leur sexualité actuelle et au regard d’autres expériences, qui est le partenaire à l’initiative du rapport sexuel et lors du dernier rapport, comment ils ou elles vivent cette demande quand ils et elles s’en sont pas à l’initiative ; ni les pratiques, ni les scénarios sexuels n’ont été questionnés de manière explicite. Les données obtenues ont permis l’amorce d’une nouvelle enquête qui permettra de produire un matériau spécifique sur la sexualité conjugale en approfondissant le vécu de la sexualité, plus amplement que cela n’a pu être fait dans cette enquête-ci : les types de pratiques sexuelles, la masturbation, l’usage d’objets matériels, l’orgasme seront alors abordés.

  • 3 Le fait que les pratiques sexuelles puissent être déconnectées des sentiments.

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L’analyse des parcours, mobilisée dans ma démarche de recherche (Santelli, 2019), peut s’avérer utile pour appréhender ce processus : le fait que l’asymétrie entre les femmes et les hommes s’accentue entre la jeunesse et les premières années de la vie conjugale. Au niveau macro, indéniablement, « […] la sexualité […] est devenue une des expériences fondamentales de la construction de la subjectivité et du rapport à soi-même. » (Bozon, 2001b, p. 185). Les changements qui en découlent (par exemple, une attente plus forte en terme d’épanouissement) ont contribué, au niveau micro, au développement du « sexamour3 » (Kaufmann, 2010). L’articulation des niveaux d’analyse permet de saisir comment des processus de transformation sur le long terme – tel que la sexualité non procréative – influent sur les pratiques individuelles qui, elles, demeurent différenciées en raison des expériences personnelles, mais aussi des appartenances sociales. Outre les différences entre les hommes et les femmes en termes de pratiques et d’attentes à l’égard de la sexualité, cette approche permet également de saisir les écarts à l’intérieur de ces groupes de sexe : sans minimiser l’inégalité de genre face à la sexualité, il importe aussi d’en dévoiler les disparités. La sexualité n’est pas qu’une « institution participant à fabriquer la hiérarchie entre les groupes de sexe », son étude permet aussi de mettre en évidence les différences (et donc les hiérarchies) entre les femmes (Clair, 2013, p. 102). L’analyse des parcours peut permettre d’expliquer les vécus différenciés.

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Alors que les transformations qui se sont opérées ont permis, comme jamais auparavant, aux jeunes femmes de pouvoir vivre « au grand jour » leurs expériences sexuelles et amoureuses (section 1), au terme de quelques années de vie de couple et malgré le fait que leur conjoint soit leur « meilleur partenaire sexuel » (section 2), leurs attitudes témoignent d’une divergence d’attentes : elles cherchent à éviter, à limiter les rapports sexuels, elles déclarent préférer la tendresse, tandis que ces derniers continuent à affirmer « avoir envie » (section 3). Pour comprendre comment cet écart à l’égard de l’activité sexuelle advient, on peut s’interroger sur les effets d’une socialisation au désir sexuel genrée (section 4).

Des femmes actives sexuellement… durant leur jeunesse

  • 4 Cette transformation radicale s’appuie, en amont, sur la diffusion des modes de contraception : ell (…)

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Alors que dans les générations antérieures, l’institution matrimoniale fondait le couple et autorisait la sexualité, aujourd’hui les relations sexuelles peuvent se dérouler le jour même de la rencontre, ou peu de temps après (Kaufmann, 2010 ; Bozon, 2013). Dans cette nouvelle configuration, c’est le fait que les relations sexuelles soient satisfaisantes qui permet à la relation de se poursuivre et éventuellement se transforme en relation de couple. Cette inversion dans l’ordre des étapes est essentielle pour l’épanouissement sexuel des deux partenaires, mais elle est plus fondamentale encore pour les femmes qui, pour la première fois dans l’Histoire, peuvent avoir des relations sexuelles avant de s’engager dans une union conjugale. Le fait que le conjoint ne soit pas leur premier partenaire sexuel est en effet très récent : c’est à partir de la génération des femmes nées à la fin des années 1960 qu’au moins la moitié d’entre elles ont connu au moins une autre expérience sexuelle avant de vivre en couple (Toulemon, 2008)4. En quelques décennies, le changement a été considérable et donne lieu à une période qualifiée de jeunesse sexuelle par les socio-démographes : « la durée de la phase de vie sexuelle avant une première vie en couple a doublé, passant de 2 ans pour les femmes des générations nées vers 1940 à 4 ans pour celles qui sont nées après 1970 » (Bozon, 2013, p. 51). Outre l’allongement de cette période, qui s’est probablement encore accrue ces dernières années, le contenu s’est également transformé : le nombre de partenaires a augmenté (Rault, Régnier-Loilier, 2015) et le type de relations partagées durant cette période s’est diversifié (Giraud, 2017).

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La reconstitution de cette période de jeunesse sexuelle procure des éléments permettant, d’une part, de décrire le contexte dans lequel a eu lieu le premier rapport sexuel, d’autre part, d’établir le type de relations vécues entre l’adolescence et la rencontre avec leur conjoint actuel.

La période de jeunesse sexuelle

  • 5 Les entretiens réalisés auprès de descendants d’immigrés (Collet, Santelli, 2012) ou, dans cette en (…)

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Avant l’entrée dans le couple cohabitant, quasiment tou·te·s les interviewé·es déclarent avoir connu des relations affectives et sexuelles. La plupart des enquêté·es déclare entre 2 et 4 « relations importantes ». Pour une petite minorité, soit pour des raisons d’âge au moment de la rencontre, soit en raison de leur culture musulmane5, le conjoint actuel a été le premier partenaire sexuel. C’est le cas pour moins d’un cinquième du corpus (7 sur 41) ; parmi ces individus, 5 sont des femmes.

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Le premier rapport sexuel avec pénétration a eu lieu, le plus souvent, dans le cadre d’une relation suivie – c’est-à-dire au cours d’une relation qui a débuté avant et s’est poursuivie encore plusieurs mois ou années après ; les filles sont un peu plus nombreuses dans ce cas (voir tableau n° 1). Le fait que le premier rapport sexuel soit un moment particulier d’une histoire à deux est un des principaux critères du « scénario idéal de la première fois » (Le Gall, Le Van, 2007).

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L’expérience d’Olwen, avoir son premier rapport sexuel dans le cadre d’un rendez-vous programmé avec un homme qu’elle connaît à peine, est extrêmement minoritaire.

« Le premier [rire] le premier c’était vraiment pour se débarrasser du fait d’avoir jamais eu de rapport sexuel,. donc c’était plutôt… oui commandé quoi, le plan cul vraiment… on s’appelle juste pour ça, et ce n’était qu’une fois juste pour ça quoi, mais je le connaissais, on s’était parlé pendant 1 mois sur Internet avant (>ES c’est quelqu’un que vous aviez rencontré sur Internet ?) Non c’était un ami à mon frère [rire], mon grand frère ! » (Olwen, 25 ans, étudiante, en couple depuis 5,5 ans)

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Si la majorité des jeunes femmes ont attendu d’être dans une relation de confiance et de complicité pour avoir leur premier rapport sexuel, une partie d’entre elles avaient conscience que ce moment inaugural de l’entrée dans la sexualité adulte serait suivi de plusieurs autres expériences avant de former un couple stable : ce partenaire sexuel ne serait que le premier.

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Tableau n° 1 Contexte de la relation lors du premier rapport sexuel

Contexte de la relationFilles (N = 26)Garçons (N = 15)Pas d’information fiableNon concerné
Relation suivie14727
Relation éphémère542

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N.B. : le premier rapport sexuel durant une période de vacances (même s’il a été qualifié d’« amour de vacances ») a été classé parmi les relations éphémères quand la relation n’a pas été suivie.

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Pendant cette période qui a précédé la rencontre donnant lieu à la cohabitation conjugale, quatre situations se dégagent : soit les individus n’ont pas eu de partenaire sexuel – certains ont néanmoins pu connaître une relation amoureuse ou affective ; soit, après la première relation importante ou après une rupture amoureuse, ils multiplient les expériences amoureuses et les partenaires sexuels, vivant une alternance de relations « sérieuses » et « légères » ; soit ils n’ont connu que des relations « sérieuses » ; soit presque exclusivement des relations « légères », par définition courtes, voire uniquement sexuelles.

15

Tableau n° 2 Type de relations vécues avant le couple actuel

Type de relations vécuesEffectifsDont femmes
Pas de relation sexuelle75
Alternance de relations « sérieuses » et « légères »2115
Relations « sérieuses »94
Relations « légères »42
TOTAL4126

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La situation qui prédomine est celle où ces jeunes adultes ont alterné des relations « sérieuses » et « légères ». Selon ce critère, on assiste à une forme de similarité : les expériences féminines et masculines convergent. Il s’agit là de l’un des nombreux résultats partagés avec l’enquête de C. Giraud (2017). Le fait de connaître des « relations légères » est assimilé à une façon de « se remettre » de l’échec ou de la désillusion amoureuse précédente : « L’après-rupture est le moment d’une diversification des répertoires des histoires intimes […], d’une critique de l’injonction au sérieux amoureux et conjugal, d’une certaine forme de réflexivité sur la place et le contenu du couple dans la vie personnelle » (Giraud, 2017, p. 64). Ce changement, manifeste au regard des générations précédentes, indique une rupture avec ce qui constitue les injonctions classiques à l’égard des femmes (la retenue, une sexualité connectée aux sentiments, la projection dans une relation durable et sérieuse). Ces expériences successives ont été valorisées par les jeunes femmes : cette étape, qui précède l’entrée dans la conjugalité cohabitante, permet de se forger une expérience amoureuse, sexuelle et conjugale, qui leur apparaît nécessaire pour élaborer leurs attentes vis-à-vis de la vie à deux et aussi mieux se connaître. Néanmoins l’objectif demeure de trouver un conjoint.

« Vu que j’ai eu plusieurs relations avant, je savais un petit peu ce que je ne voulais plus retrouver chez un homme […]. Ça m’a aidé [d’avoir connu de précédentes relations], c’est vrai que je n’ai pas eu d’expériences très longues, mais plusieurs quand même, et je pense que ça m’a aidé, oui un petit peu à un moment donné pour savoir ce que je voulais, ou ce que je ne voulais plus. » (Karine, 32 ans, éducatrice, en couple depuis 4 ans)

Une sexualité récréative en attendant « le bon »

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Faire connaissance du partenaire en commençant par faire l’amour avec lui pourrait être comparé à la pratique du flirt il y a quelques décennies : c’est une manière de savoir si l’intimité partagée plait (i.e. donne envie de poursuivre la relation). Pour ces femmes qui attendent désormais de pouvoir s’épanouir aussi sexuellement dans la relation conjugale, c’est une façon de le vérifier.

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Dans le corpus, une majorité de femmes revendiquent le fait d’avoir connu une sexualité récréative, entendue au sens d’une « sexualité de loisir au sens fort, une sexualité libre, de temps libre, sans intention procréative, dont l’objectif principal est le bien-être » (Mouget, 2016). Si cette pratique est au cœur des « relations légères », qui va de pair avec la multiplication des partenaires, les « relations sérieuses » peuvent aussi être vécues sur ce mode : prendre plaisir à se découvrir sexuellement et à partager une activité sexuelle.

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Toutefois, si le caractère récréatif est assumé, les jeunes femmes ont aussi mis en avant qu’une partie au moins de ces relations sexuelles a été vécue dans la perspective de « voir si cet homme serait le bon », si cette rencontre pouvait donner lieu à une relation sérieuse et, le but ultime, une vie à deux. Sans toujours se l’avouer (à elles-mêmes et à leur partenaire), elles auraient souhaité qu’une partie des relations légères se transforment en relations sérieuses.

Alors que Paloma fait partie de la minorité de femmes ayant clairement assumé sa pratique d’une sexualité récréative, elle aussi a connu cette tension. « J’ai cette tendance à croire aux contes de fées […] pas avec tous les garçons […] mais… j’ai eu plusieurs fois genre « Woaw peut-être qu’avec lui… » oui je suis un peu- j’adore les comédies romantiques [rire] […] c’est vrai que plusieurs fois ça m’est arrivé, peut-être pas toutes les fois hein, mais… ça m’est déjà arrivé 6 fois ou 7 fois avec un garçon de me dire ‘Bon peut-être qu’avec lui oui’. Alors que pas du tout… Moi je suis un peu romantique » (22 ans, étudiante, en couple depuis 2,5 ans)

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A l’instar de C. Giraud (2017, p. 17), on pourrait dire que quand une bonne partie des hommes souhaitent seulement sortir et coucher avec des femmes, elles, elles sortent et couchent avec eux pour peut-être faire couple.

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Deux courts extraits d’hommes peuvent en témoigner, ils expriment leur ressenti peu de temps après la rencontre :

« Il y a eu 2-3 mini-aventures entre temps [après le début de la relation avec sa compagne] mais [rire] parce qu’au début on n’y croit pas trop non plus [à la relation] […] mais finalement c’est vrai que… ça a quand même duré finalement donc [rire] on se range, on se range comme on dit » (Quillian, 25 ans, boulanger, en couple depuis 6 ans). « [au moment de la rencontre] J’avais vraiment pas envie d’une relation (de couple) […] je sortais de 7 mois de relation avec une fille très jalouse, maladive et ça m’avait… comment dire, un petit peu énervé du couple, donc voilà, non je n’avais vraiment pas envie à la base, j’étais pas parti pour ça » (Sylvain, 26 ans, gardien de la paix, en couple depuis 4 ans).

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Si la jeunesse sexuelle correspond à la période durant laquelle la sexualité est déconnectée d’un projet conjugal, cette expérience reste inégalement répartie entre les hommes et les femmes. Les femmes demeurent plus promptes à se projeter dans le « nous conjugal ». Quand une relation a les apparences d’une « relation sérieuse » et dans laquelle les jeunes femmes pourront « se réaliser » (Santelli, 2018), plus rapidement que les hommes, elles cherchent à enclencher le processus de l’installation conjugale ; les hommes le font aussi, mais à un âge plus tardif. Il s’agit là d’une différence de genre essentielle.

Amélie rencontre Gabriel à un moment où se pose pour elle, et pour la première fois, la question de la projection dans une vie familiale. A ce moment-là, elle vient d’obtenir un emploi et l’accès à un logement, c’est-à-dire les conditions de son autonomie. « Au bout d’un moment […] ça m’a gonflé d’être juste dans les rencontres d’un soir, et des trucs pas sérieux […] Je ne me posais pas la question de mon avenir à l’époque [elle était étudiante et sortait beaucoup] alors que là [une fois qu’elle travaillait] j’avais un peu tendance à penser ‘T’as 25 ans… t’as un boulot, peut-être qu’il faut que tu penses à ta vie perso […] peut-être l’idée des enfants aussi, fonder une famille et tout ça » (30 ans, profession paramédicale, en couple depuis 4 ans)

  • 6 A la question sur le nombre de partenaires, une gêne était perceptible auprès des femmes qui en déc (…)

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Ayant atteint un certain âge, les rencontres s’accomplissent avec l’idée que ce pourrait être le conjoint avec lequel elles vivront : la sexualité des jeunes femmes n’est alors plus complétement déconnectée d’un projet conjugal. Il faudrait alors s’interroger si la période de jeunesse sexuelle ne désigne pas plutôt l’assentiment collectif qui, à présent, entoure cette période durant laquelle les hommes ET les femmes ne subissent plus (autant) la pression morale qui dictait auparavant leurs comportements sexuels. Les femmes pourraient alors « profiter de leur jeunesse », connaître plusieurs relations, faire l’expérience d’une sexualité récréative, mais il leur faut aussi (et toujours) penser à « se caser » en raison de la norme d’hétérosexualité reproductive, qui pèsent tout particulièrement sur elles. De plus, la réprobation continue de s’exercer quand ces jeunes femmes semblent « trop profiter » de cette période : les jeunes femmes qui ont eu un nombre élevé de partenaires sont conscientes de la désapprobation qui pèse sur elles6. En revanche, ce qui change aujourd’hui au regard de l’expérience acquise durant cette période, c’est le fait que ces jeunes femmes escomptent que l’activité sexuelle puisse continuer d’être une source d’épanouissement dans leur couple.

Aux premiers temps du couple

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Dans leur couple actuel, pour plus d’un tiers des interviewé·es, le premier rapport sexuel a eu lieu le jour même où ont été échangés les premières caresses, les premiers baisers, ou le lendemain. Pour un autre quart, il a lieu quelques jours après. Il reste un tiers des jeunes couples pour lesquels le premier rapport sexuel pénétratif se déroule plusieurs semaines après le début de la relation. Hormis les jeunes femmes pour lesquelles l’entrée dans la sexualité était proscrite avant le mariage, on constate que des jeunes femmes ont repoussé ce moment pour réaffirmer le lien entre « sexualité » et « sentiments ». Ces dernières avaient déjà connu plusieurs relations, certaines des relations « sans lendemain ». Le report du premier rapport sexuel était une façon de s’assurer du sérieux de la relation, soit en raison de leur conviction morale, soit en choisissant ainsi de privilégier une nouvelle dynamique relationnelle. M. Bergstrom (2014) met également en évidence ce fait, au sujet des rencontres qui se font par le biais des sites : le report de l’entrée dans la sexualité est un gage de sérieux de la relation.

« J’ai retardé le rapport sexuel pour une fois, avant j’étais plutôt à mettre tout dans la même foulée, pour une fois je me suis dit ‘on va attendre’, on a attendu 3 semaines, on a vraiment flirté comme des ados, avant de se lancer physiquement. (>ES Ça, c’est vous qui avez choisi ?) Oui. Oui-oui. […] Il fallait vraiment une rupture avec mes modes de fonctionnements […] je me suis dit on va tenter une nouvelle façon de faire pour que justement faire que ça marche cette fois-ci. Il y avait vraiment cette optique-là » (Elsa, 32 ans, enseignante, en couple depuis 1,5 ans)

Une relation plus satisfaisante sur le plan sexuel

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Au début de la relation, la sexualité a contribué à sa construction (Bozon, 1998), elle a été à la fois le signe et un des ingrédients de l’entente, de la complicité et de la possibilité d’épanouissement à deux. Dès le début de la relation, chacun des membres du couple a cherché à s’assurer que, sur ce plan-là aussi, ils se plaisaient : « il faut que physiquement on se plaise, il faut que sexuellement ça marche bien » (Mathieu, 30 ans, profession paramédicale, en couple depuis 4 ans) (voir aussi plus bas Karine).

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Lors de ces premiers temps de la relation, la sexualité est vécue sur le même mode que dans les relations précédentes : elle est un temps d’échanges, de découvertes, de quête du plaisir. Ils/elles recherchent avant tout à passer un moment agréable car, à ce stade, la plupart ne savent pas si cette relation ne sera pas qu’une relation de plus. Quelques-un.es ont évoqué une attirance érotique particulière, ou le fait qu’ils/elles n’aient jamais ressenti autant de désir et de plaisir, mais l’évocation de cette situation reste très minoritaire.

Vadim (26 ans, étudiant) évoque ainsi le début de leur relation : « On fait très-très souvent l’amour, nous plus que certains je pense, parce que on aime tous les deux ça et du coup on en a pas mal profité […] c’est [à cette période] un peu explosif, c’est passionné… ». Quant à sa conjointe, Paloma, elle explique lors de l’entretien réalisé avec elle, qu’elle a connu son premier orgasme avec lui : « J’ai eu mes premiers vrais orgasmes avec lui […]des fois [avec de précédents partenaires] c’était super bon, enfin voilà je suis désolée, j’adore le sexe, et… je me disais toujours ‘Ah c’était peut-être ça’ […] mais avec lui genre c’est un orgasme quoi [rire] Je sais que c’est ça [le doute n’était plus permis] » (22 ans, étudiante, en couple depuis 2,5 ans)

  • 7 A l’exception d’un couple dans lequel, pour les deux conjoints, ce n’est pas le « meilleur partenai (…)

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Ils/elles sont nombreux, en revanche, à mentionner le fait que cette relation sexuelle est plus satisfaisante que les précédentes7. Cette satisfaction sexuelle a été un préalable à la poursuite du couple. Dans ce domaine aussi, la plupart des interviewé.es relatent comment ils/elles ont été attentif·ves à la possibilité d’avoir une vie sexuelle épanouie. Les femmes en particulier semblent soucieuses de cette composante dans leur couple.

« En général quand ils se connaissent [les deux personnes se rencontrent] il y a assez vite une première relation sexuelle, donc on se rend compte [de ce qui convient ou pas] c’est quand même un point important, on se rend compte assez vite si ça colle ou pas et c’est vrai que ça fait partie aussi de ce qui va un peu avec l’entente quoi, parce qu’il y a des fois oui où ça peut ne pas coller au niveau de la sexualité… je sais pas… il n’y a pas le feeling, ou peut-être un homme qui en demande trop ou pas assez, voilà [souffle] Non après… pas d’attentes particulières mais voilà c’est sûr qu’il faut que ça- fallait que ça passe bien aussi à ce niveau et qu’on soit un peu sur la même longueur d’onde » (Karine, 32 ans, éducatrice, en couple depuis 4 ans)

La sexualité alimente le couple

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M. Bozon (1998, p. 175) nous rappelle que « Dans les sociétés contemporaines, une relation conjugale n’est pas concevable sans activité sexuelle entre les conjoints », a fortiori parmi les jeunes couples et en particulier quand les individus sont eux-mêmes jeunes. Les résultats de l’enquête CSF (2006) montrent également » la montée d’un certain idéal de réciprocité, et d’une meilleure prise en compte du désir féminin » (Ferrand, Bajos, Andro, 2008). Dans le cadre de mon enquête, tant les femmes que les hommes ont mis en avant une amélioration qualitative de leur activité sexuelle en raison d’une meilleure connaissance des attentes réciproques et d’une plus grande complicité entre eux – rappelons que les questions ont trait à sa place dans le couple, et non sur les pratiques sexuelles.

« C’est vraiment quelque chose d’important, il faut que ça se passe bien, si jamais il y en a un [de nous] qui ne va pas, ça ne va pas […] on a changé de façon de faire l’amour je pense. Au début de notre relation on faisait beaucoup plus [au moins une fois par jour] alors que maintenant on est sur une routine, plus une routine… On fait beaucoup moins l’amour, si on devait quantifier, ça ferait… deux fois par semaine, ce qui est pas énorme pour notre âge […] [Mais] C’est mieux qu’avant parce qu’on se comprend mieux, parce qu’on sait ce qui fait plaisir à l’autre, parce qu’on est dans une relation de… une vraie relation d’amour, on fait l’amour […] et c’est pour ça que c’est le ciment du couple » (Niels, 22 ans, étudiant, en couple depuis 3,5 ans)

« Aujourd’hui on est dans… dans une relation où on se connait très bien, on sait ce que l’autre n’aime pas, ce que l’autre aime, ce qui va le déranger, ce qu’il va apprécier donc du coup c’est… on ne va pas dire que c’est parfait mais grosso modo il y a presque rien de dérangeant quoi […] plutôt que d’avoir une relation qui devient… routinière […] c’est plutôt l’inverse […] du coup à chaque fois c’est différent mais à chaque fois c’est agréable » (Eloïse, 23 ans, étudiante en alternance, en couple depuis 5,5 ans)

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Classique au terme de plusieurs années de vie de couple, la diminution de l’intensité sexuelle dans le couple stabilisé est l’effet d’un changement de fonction de la sexualité : « L’activité sexuelle n’est [plus] une simple recherche de plaisir physique […] il s’agit d’un temps créateur d’intimité partagée » (Bozon, 2016, p. 105). Ces couples en témoignent : lors de l’activité sexuelle, il se vit « des choses » qui contribuent à alimenter leur relation. Les couples entrent alors dans une nouvelle étape, celle de la « sexualité domestiquée » : si l’existence de cet espace de confiance contribue à l’érotisation de la relation pour les femmes, les hommes se satisfont moins de cette transformation, car ils craignent la dépendance et le fait que leur conjointe puisse parfois les rejeter (Carmona, 2013). Les hommes enquêtés en font l’expérience : une fois le couple engagé dans une relation stable et cohabitante, la plupart font le constat amer du moindre intérêt de leur femme pour l’activité sexuelle.

« Avoir envie » versus « préférer la tendresse »

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Après une période durant laquelle ces couples ont eu des rapports sexuels très fréquents (plusieurs fois par semaine ou chaque jour), le rythme des relations sexuelles s’est beaucoup espacé. Et ce sont les femmes qui le restreignent ; à l’exception de deux d’entre elles. Les hommes restent en position de demande : ce sont eux qui initient l’activité sexuelle. Les femmes et les hommes interviewés s’accordent sur ce fait. Dans quelques entretiens, des hommes et des femmes ont déclaré que ce sont ces dernières qui initient le plus souvent l’acte sexuel, mais il faut alors l’entendre au sens où les premiers attendent que les secondent manifestent leur envie de faire l’amour, et non au sens où ce sont elles qui en auraient plus envie : l’envie initiale demeure très largement du côté masculin.

  • 8 Par effet de construction de l’échantillon, ces couples ont une ancienneté de moins de 6 ans.

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Tout en étant encore de jeunes couples8, la majorité se trouvent confrontés à la dichotomie classique entre des hommes qui sont « demandeurs » et des femmes qui cherchent à espacer l’activité sexuelle. Cet écart est d’autant plus manifeste qu’il tranche avec le plaisir que ces dernières ont eu à découvrir l’activité sexuelle durant la période de jeunesse sexuelle – quelques années plus tôt. Ces jeunes femmes se trouvent à présent dans une situation où, tout en constatant leur moindre envie d’une activité sexuelle, elles s’y résignent en raison de la place qu’est censée occuper la sexualité dans la vie de couple.

« C’est vrai que moi je ne suis pas tellement portée sur ça, je n’ai jamais ressenti de manque vraiment […] mais lui par contre il a… il a toujours envie de moi, tous les jours, tout le temps… […] s’il devrait y avoir un problème entre nous [ce serait ça][…] je fais des efforts pour aller dans son sens comme lui fait des efforts, il respecte le fait aussi que j’ai moins de besoins et il le prend pas mal parce qu’au début il le prenait un peu mal, il me disait ‘Tu n’as pas envie de moi, c’est que tu m’aimes pas’ […] je lui prouve autrement que je l’aime et il le sait… Il me le dit ‘Je le sais que tu m’aimes mais c’est dur pour un homme de voir que tu n’as pas trop envie de le faire quoi.’ Alors au niveau de la fréquence… pour donner une idée, on le fait quand même deux fois par semaine […] on ne peut pas être un couple s’il n’y a pas une vie sexuelle entre les deux personnes […] j’ai quand même envie de lui, je dis ‘sur le moment j’en ai pas envie’, et puis finalement… quand il vient vers moi, ça vient, finalement ça se fait […] peut-être que vu que c’est un homme il a peut-être d’autres besoins, enfin ça vient plus facilement ce besoin-là, alors qu’une femme, peut-être ça vient moins […] c’est lui qui initie, mais c’est moi qui modère le truc on va dire » (Annabelle, 26 ans, profession paramédicale, en couple depuis 5,5 ans)

Entre baisse du désir et envie de tendresse : parvenir à négocier

  • 9 Nous ne considérons là que la sexualité qui se déroule dans la sphère conjugale car, à ce stade de (…)

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Au fil de ces premières années de vie de couple, un écart se creuse entre hommes et femmes en termes d’attentes à l’égard de la sexualité9. Tandis que ces derniers sont plus nombreux à souhaiter (maintenir) un registre plus charnel et désirant, les premières ont une conception plus romantique, empreinte de tendresses et de caresses ; l’envie de tendresse serait à la fois la marque des sentiments partagés et la façon privilégiée de conduire à l’activité sexuelle.

Marion insiste sur cette dimension à propos de leur premier rapport sexuel, c’est cette qualité de tendresse qu’elle aimerait retrouver : « [lors du premier rapport sexuel] On a passé une soirée ensemble […] c’était plus une communion qu’un rapport sexuel en lui-même […] on avait pris notre temps et du coup c’était… c’était quelque chose de plus… c’est vraiment mystique, de plus spirituel que physique quoi […]. En fait ce n’est pas si important pour moi [la sexualité] […] ça prend sa dimension quand justement on retrouve des moments comme ces premières fois […] mais physiquement pour physiquement… enfin moi ça m’intéresse pas […] j’ai besoin de beaucoup plus sentir son amour et sa tendresse que d’être dans une relation physique […] j’ai vraiment besoin de ça. » (25 ans, école d’avocats, en couple depuis 4 ans)

Camille, en présence de Quillian, exprime la même idée en déclarant préférer la dimension sensuelle et tendre de leur relation à sa dimension sexuelle, et en clivant leurs attentes : « Moi je serais demandeuse quand je suis sur mon terrain, avec sensualité et massages, là c’est moi qui suis demandeuse, mais si c’est l’acte en lui-même, c’est Monsieur [il prend alors la parole] Contrairement à moi [rire] […] voilà je suis un homme, on va dire je suis un homme voilà, c’est vrai que je suis plus demandeur […] [elle poursuit] on va dire l’univers du sexe pour moi est secondaire » (tous deux 25 ans, assistante pédagogique, boulanger, en couple depuis 6 ans)

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Deux attitudes masculines sont observables face à cette attitude féminine qui marque un retrait de la sphère sexuelle. Dans le premier cas : les hommes se plaignent du fait que leur compagne ne prenne pas assez en compte leurs « besoins » plus fréquents et qu’elle ne fasse pas plus d’efforts ; cette situation est rapportée par des femmes au sujet de leur conjoint non interviewé. Elle peut conduire à des disputes, voire des formes de violence – jamais évoquées explicitement dans l’enquête, voir toutefois plus bas le cas de Saida qui mentionne les pressions qui s’exercent sur elle. Dans le second cas, les hommes sont également demandeurs, mais ils attendent que l’envie soit partagée. Considérant le désir sexuel féminin « plus compliqué », ils estiment qu’il vaut mieux attendre que leur compagne ait envie. Dans les entretiens réalisés avec les hommes, c’est cette seconde attitude qui est la plus fréquemment exprimée – elle peut être un effet de la situation d’enquête face à une femme enquêtrice.

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Dans les deux cas, la divergence d’attentes entre les conjoints peut être source de frustration et d’insatisfaction. Du côté des hommes, parce qu’ils doivent faire face à des refus répétés, ils se sentent rejetés, mal aimés, leur désir non assouvi. Ils ne comprennent pas toujours le changement d’attitude de leur compagne qui, à présent, a « moins envie ». Cette nouvelle situation les place dans une position qui leur paraît difficile à tenir : attendre, et surtout savoir discerner le bon moment pour initier l’acte sexuel afin de s’assurer que leur compagne en ait également envie, ou parvenir à leur donner envie : « C’est à moi de prendre les choses en main mais… en se mettant dans sa tête […] voilà [rire] c’est pas un rôle facile ! »(Sylvain, 26 ans, gardien de la paix, en couple depuis 4 ans). Du côté des femmes, soit, sous l’effet des caresses, des mots tendres, elles en ont également envie, soit elles « se laissent faire », soit elles refusent. Dans les deux derniers cas (finir par dire « oui » ou refuser), elles se sentent harcelées, incomprises, trouvant la situation injuste car l’alternative était soit de « dire oui » et se contraindre, soit « dire non » et savoir qu’elles déçoivent leur conjoint.

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Face à cette divergence à l’égard de l’activité sexuelle, les couples négocient pour parvenir à un nombre de fois qui semble convenir aux deux. Les unes et les autres ont répondu avoir généralement deux rapports par semaine. Outre le fait que cette réponse a l’avantage de donner le sentiment d’être dans la norme (montrer qu’ils ont « suffisamment » de rapports sexuels), elle indique aussi qu’un consensus a été trouvé pour ne pas (trop) frustrer le partenaire masculin et permettre au partenaire féminin de savoir que ce dernier ne lui demandera pas tous les jours. De nombreux entretiens montrent qu’il s’agit là d’un enjeu pour ces dernières : savoir qu’elles seront « tranquilles » certains soirs.

Valentine explique comment elle parvient à négocier pour repousser le moment du rapport sexuel. Mais alors qu’elle évoque des problèmes financiers et de santé pour le justifier, elle pointe le fait qu’étant en couple elle ne peut pas toujours refuser. Elle refuse quand par exemple le lendemain, veille d’un jour de congé, elle sait qu’il va à nouveau lui demander. « Je fais ‘Ah demain tu bosses’, il me dit ‘Et alors ?’, il me fait ‘Allez c’est vendredi [le lendemain], c’est mon dernier jour’ je fais ‘Raison de plus, demain soir [comme] ça sera ton dernier jour de boulot [tu vas me redemander]’ […] En fait, passé un temps, c’était limite on faisait presque plus rien parce qu’il était toujours demandeur, et moi je ne supporte pas. C’est… [reprenant les propos de son conjoint] ‘Quand c’est qu’on fait l’amour ?’ ‘Ca fait une semaine qu’on n’a pas fait l’amour’ […] Je lui disais ‘Plus tu vas me le dire, et moins on va le faire parce que tu es en train de m’énerver’ […] depuis ce jour-là il arrête de me demander et des fois il me regarde ‘T’as vu, je t’ai rien dit hein, je ne t’ai pas embêté de toute la semaine, mais ce n’est pas pour ça qu’on l’a fait’ il me dit [rire] Donc ouais après ce qui joue aussi beaucoup c’était les soucis financiers, c’était de pas trouver de boulot, de vivre avec 300 euros par mois […] lui il y pense moins […] [alors que] moi je vais gamberger jusqu’au moment où je vais trouver la meilleure solution […] Même si ça fait mal au début [lors du rapport sexuel et] jusqu’à la fin [en raison de problème de santé] ben voilà, c’est- voilà on est un couple, et puis on a envie l’un de l’autre, mais ouais. » (23 ans, sans emploi, en couple depuis 3,5 ans)

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Que les jeunes femmes aient fait montre d’un moindre intérêt pour l’activité sexuelle dès le début de la relation ou que leur désir se soit essoufflé, la situation qui semble prévaloir est celle où les premières demandent à leur conjoint de leur laisser du temps, de ne pas être insistant – plus il l’est, moins elles auraient envie. Ces jeunes femmes souhaiteraient être dans la situation où ce sont elles qui expriment leur envie. Mais, ce moment ne semblant jamais arriver, du point de vue de leur conjoint, il exprime son désir avant.

Outre le fait qu’ils faisaient très souvent l’amour au début de la relation (ils avaient alors 17,5 ans et 19,5 ans), Loïc explique qu’il laissait Eloïse prendre l’initiative car elle avait plus d’expériences « elle prenait un peu les rênes quand moi je n’osais pas ». Il y avait alors un même désir partagé. Au moment de l’enquête, la situation semble bien différente : l’une et l’autre évoquent la moindre fréquence de leur activité sexuelle, mais tandis que lui en est frustré, cela lui convient à elle, estimant même qu’elle doit encore parfois « le repousser ». Dans l’entretien avec Loïc, il confirme sa déception car il estime que la sexualité est une manière d’exprimer ses sentiments autrement que par les mots, mais « souvent je la laisse, elle, initier, parce que bon… [souffle] ses envies sont plus fluctuantes peut-être que les miennes […] la sexualité a perdu de la place face à l’entente, à d’autres choses […] c’est peut-être moins important que d’autres moments qu’on peut passer ensemble ». Dans l’entretien réalisé avec elle, Eloïse insiste sur le fait qu’elle ne veut pas se sentir contrainte : la sexualité doit demeurer un moment intense, désiré par les deux « plus il me demande, plus ça m’énerve […] on essaie de garder un rythme tout en… confrontant ça à nos envies quoi, il ne faut pas [se dire] ‘ça y est, on est samedi, il faut y aller !’ c’est quand même essentiel qu’il y ait une certaine qualité dans les rapports. » (Eloïse, 23 ans, BTS en alternance, Loïc, 25 ans, formation professionnelle rémunérée, en couple depuis 5,5 ans)

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Les femmes semblent désireuses de limiter les conflits et la frustration que peut engendrer leur refus. Nous avons vu plus haut l’exemple d’Annabelle qui résume bien l’ensemble de tensions dans lesquelles elle se trouve prise : témoigner de son amour sans se forcer à faire l’amour ; accepter de se laisser faire tout en modérant. Si quelques femmes se distinguent de cette attitude, cette dernière semble néanmoins majoritaire dans mon corpus : chercher à espacer l’acte sexuel, mais pas trop, car il est une des dimensions inhérente à la relation de couple.

La peur d’être délaissée ou de délaisser son couple, le retour du devoir conjugal ?

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Alors que l’enquête sur les comportements sexuels des Français.es (Inserm, Ined, 2006) montre que les femmes sont moins nombreuses que par le passé à déclarer avoir des rapports sexuels pour faire plaisir à leur partenaire, alors qu’elles-mêmes n’en ont pas envie (Ferrand, Bajos, Andro, 2008), l’expérience de se résigner pour faire plaisir au conjoint n’a pour autant pas disparu.

« A un moment donné on ne se sent pas obligé, mais on se dit que quand on se voit [à cette période le couple ne se voyait qu’une fois par semaine] et que l’autre a… à cette envie […]. la dernière fois, je pense qu’il avait plus envie que moi […] [ayant eu ce rapport, elle estime a posteriori qu’] il faut encore que je grandisse par rapport à ça je pense, que j’apprenne plus à me dire ‘non, là tu as le droit de dire que tu as moins envie, et tu as le droit de le dire et de le penser, c’est pas pour autant que tu l’aimes moins’. C’est quelque chose qui doit évoluer encore je pense. » (Marion, 25 ans, école d’avocat, en couple depuis 4 ans)

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Pour une majorité de femmes, l’activité sexuelle s’apparenterait à une activité d’entretien du couple (Bozon, 1998) : que les femmes aient envie, mais moins souvent que leur conjoint, ou non, elles s’y résignent de temps en temps car ainsi elles contribuent à la production d’une « dynamique conjugale harmonieuse » (Bozon, 2001a). Tout l’enjeu consiste alors à savoir si elles peuvent s’y soustraire sans avoir l’impression de mettre en danger cette dynamique conjugale – i.e. la trahir en n’agissant pas dans l’intérêt de cette dernière. Dans le cas contraire, avoir des rapports sexuels s’apparenterait à ce que l’on nomme le « devoir conjugal ». Pour quelques jeunes femmes, même si aucune ne l’a évoqué explicitement, cela ne fait pas de doute : elles consentent au devoir conjugal, soit par peur de la réaction de leur compagnon, soit parce que la « nature » différente des hommes ne se discute pas : « C’est quelqu’un qui y tient quand même [à l’activité sexuelle] donc j’ai su m’y habituer » (Eléonore, 24 ans, agent administratif, en couple depuis 1,5 ans) ; « Il se fâche pas, on va dire, parce que des fois j’ai peur qu’il se fâche et si je lui dis ‘non’ il va me dire ‘mais pourquoi tu veux pas, y a quelque chose ?’«  (Saida, 26 ans, sans emploi, en couple depuis 3 ans).

  • 10 Résultat qui met en évidence le fait que « […] les logiques du genre et des rapports de sexe organi (…)

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Ce sentiment diffus d’une « obligation au sexe », et de la contrainte qui peut s’exercer, peut être lié au fait de vivre dans une société où de nombreux supports médiatiques se font le relais d’une érotisation croissante. Elle provient aussi du fait que les hommes, eux, se sentent autorisés à exprimer leur désir : le rythme de la sexualité conjugale semble être défini – pour le moins pensé – à l’aune de la demande masculine10. Ne pas y répondre, c’est prendre le risque d’être délaissée parce que d’autres femmes auraient, elles, ce désir. Si l’enquête n’a pas permis de recueillir un matériau suffisant concernant la manière dont les médias (films, magazines), ou internet, exercent une pression sur les couples, les femmes expriment néanmoins celle qu’elles ressentent à devoir être réceptives au désir de leur conjoint, car la multiplication des sites de rencontres, les applications en tout genre de la vie quotidienne (pour se déplacer, faire du sport, etc.) peuvent favoriser des rencontres avec des femmes plus disponibles sexuellement.

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Ainsi, certaines femmes reconnaissent qu’elles finissent par dire « oui », alors qu’elles n’en ont pas envie. Les mêmes déclarent qu’il leur arrive aussi de refuser un rapport sexuel pendant des mois. Il s’agit là d’un des résultats manifestes des luttes féministes : la légitimité de ce droit s’est diffusé au point que trop d’insistances du côté des hommes peut être qualifié de violences sexuelles. Au regard des générations passées, les femmes se sentiraient moins obligées de « faire des efforts ». L’enquête montre que ce constat se vérifie auprès de jeunes femmes de conditions sociales très diverses ; toutefois, elle ne permet pas de répondre pour des femmes plus précaires, ou en cas de violences conjugales.

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Parallèlement, et ce quel que soit le milieu social, la peur persiste de perdre un conjoint qui serait insatisfait sexuellement. C’est pourquoi, ces jeunes femmes seraient à la recherche d’un équilibre constant : refuser quand elles n’en ont « vraiment pas envie », mais aussi consentir à des rapports sexuels. Il s’agirait là de la nouvelle version du devoir conjugal. Souhaitant s’affranchir de l’attitude qui, dans le passé, consacrait la « disponibilité féminine », elles ne le peuvent totalement sans prendre le risque de générer incompréhension et frustration du côté de leur conjoint. Elles continuent de pratiquer une sexualité plus relationnelle, dans laquelle « L’échange sexuel est au service d’une construction conjugale ou sentimentale qui l’englobe et la contient (dans tous les sens du terme). » (Bozon, 2001a, p. 22).

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L’exemple de Charline pourrait expliquer le passage, sur un laps de temps relativement court, d’une sexualité décrite « tout feu, tout flamme » à une sexualité routinière (le fait d’avoir des rapports sexuels espacés et dont le but est d’entretenir la relation). Elle explique que par peur de perdre son futur mari, au début de leur relation, elle s’est efforcée de le retenir par la sexualité :

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« J’avais l’impression que c’était le gage pour le garder, qu’il fallait que je sois au top ». Au terme de quelques années, elle constate que le rythme s’est nettement ralenti

« Lui il travaille énormément, il a des journées de dingue, moi… je suis aussi une p’tite nature et je suis assez crevée, les semaines s’enchainent […] et là on se dit ‘Là ça fait un mois, enfin ou trois semaines, il s’est rien passé… »

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Sa crainte est forte, à présent que la sexualité soit essentiellement présente dans la perspective d’avoir un enfant, que cela nuise au couple, et que perdure son relatif désintérêt pour leur activité sexuelle. Ce dernier semble, pour l’instant, partager par son conjoint qui parle d’une « sexualité plus pratique » en raison du projet de « faire un enfant » (Mathieu, 30 ans, secteur paramédical). Cette appréhension est d’autant plus forte que subsiste la peur que Mathieu soit tenté, un jour, de renouer avec ses pratiques extra-conjugales – au tout début de leur relation –, d’autant qu’il existe à présent de multiples sollicitations par internet.

« les Smartphone Tinder machin […] c’est vraiment une hypersexualité […] ça met la pression sur les couples je trouve. Ça nous aide pas à être sereins, on pourrait se dire ‘Ouais, mais si on s’aime’… mais quand même je trouve que c’est un peu cet environnement… pas malsain mais un peu quoi ».

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Charline prend aussi l’exemple de sa sœur pour dire qu’à la suite de la naissance des enfants et sa « moindre disponibilité » pour son conjoint, ce dernier l’a quittée. Elle poursuit en exprimant sa crainte, une fois qu’elle aura un enfant, de ressentir un plus grand désinvestissement encore :

« Une fois qu’on a le bébé du coup on a plus du tout envie [de sexualité] [ton interrogatif], c’est fini, après pour que ça revienne, comment ça se passe ? [ton anxieux] Je me demande comment ça va se passer la vie sexuelle en fait » (30 ans, profession intermédiaire de la fonction publique, en couple depuis 4 ans).

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Une des explications à ce retrait des femmes renvoie au surinvestissement dans le travail domestique et auprès des enfants ; travail qui prend de plus en plus de place au fil des ans du fait de la constitution de la famille, puis son agrandissement et son entretien (Bozon, 2001a). Leur manque de disponibilité et leur insatisfaction face à la plus faible implication de leur conjoint dans la sphère familiale accentueraient leur retrait de la sphère sexuelle. Car malgré le discours valorisant une prise en charge égale, le travail domestique continue, auprès de ces jeunes couples également, d’incomber majoritairement aux femmes. Indéniablement, cette disparité dans l’implication domestique est un facteur préjudiciable à la sexualité conjugale. Toutefois, cette explication paraît insuffisante puisque la grande majorité des couples n’est pas encore un couple parental. Il faut trouver des registres d’explication complémentaires pour comprendre pourquoi, alors que la période avant la mise en couple se caractérisait par une relative convergence des attentes à l’égard de la sexualité, elles varient ensuite, lors de la cohabitation conjugale.

Une moindre socialisation au désir

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Les changements intervenus depuis les années 1960 ont permis que s’enclenche un processus permettant aux femmes de s’affranchir des diktats moraux relatifs à leur sexualité, mais ces dernières continueraient dese rendre désirables, à défaut d’être désirantes. Ce constat nous invite à avancer une nouvelle hypothèse : le maintien d’une conception différenciée de la sexualité entre les femmes et les hommes serait le résultat, pour les premières, d’une moindre socialisation à la composante désirante de la sexualité. 

Le « coït discipliné »

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Au fil des siècles, la jouissance féminine a été plus ou moins valorisée selon le rôle qui lui était accordé dans l’acte de procréation. Cependant, même quand elle était encouragée, le mari avait une « mission ordonnatrice », car l’excès de plaisir a toujours paru menaçant. Progressivement, au xixème siècle, s’est imposée l’idée que chacun des époux devait être satisfait de l’activité sexuelle partagée : la crainte de l’adultère poussait à concéder quelques caresses (Corbin, 1991 ; Piquard, 2013). Dans le modèle de l’amour romantique, le rapport sexuel devenait une activité du couple amoureux, il contribuait au bonheur conjugal. Toutefois, l’accès des femmes au plaisir restait subordonné à celui de son mari. Les années 1960 marquent un tournant au sens où pour la première fois le droit à la jouissance féminine est pensé en soi ; cette dernière est déconnectée du rapport sexuel, de la relation à l’homme. Toutefois, dans la sexualité conjugale demeure cette idée du « ni trop, ni trop peu » (Bozon, 2018). C’est pourquoi, malgré le fait que depuis quelques décennies, la jouissance féminine fasse partie des indicateurs d’égalité entre les conjoints, l’analyse des comportements sexuels laisse toujours apparaître une forte asymétrie témoignant d’« une grande immobilité des représentations sociales concernant le rôle des hommes et des femmes dans l’interaction sexuelle » (Godelier, 2008, p. 15). Les femmes continuent à moins valoriser la sexualité pour elle-même et à réaffirmer le lien entre sentiments amoureux et sexualité (Bozon, Le Van, 2008, p. 542), en un mot à promouvoir le « modèle de la sexualité conjugale » (Bozon, 2001a). Ce rapide survol des siècles passés témoigne du fait que ce modèle est le résultat d’un processus historique.

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Aujourd’hui encore, une majorité de femmes de mon corpus considèrent que la sexualité est l’expression et le prolongement des sentiments partagés. On pourrait voir là un paradoxe : alors que les femmes associent sexualité et sentiments, elles ne puisent pas dans leurs sentiments amoureux l’envie de faire l’amour. Ce serait là le signe que les sentiments ne sont pas suffisants au surgissement du désir sexuel. La sexualité est, en revanche, mobilisée comme étant un moyen pour réaffirmer leurs sentiments : une vie sexuelle régulière étant le signe d’une bonne entente, la plupart de ces femmes ont une activité sexuelle régulière pour témoigner de leurs sentiments. Au nom des sentiments, toujours, elles attendent de leur conjoint qu’il soit capable de se réfréner. En d’autres termes, les sentiments sont mobilisés pour avoir un contrôle sur la sexualité (ne pas « se donner » trop vite, demander au conjoint de patienter, faire l’amour pour alimenter le lien conjugal). Cependant, ces jeunes femmes, sachant qu’il est important de maintenir une activité sexuelle au sein de leur couple, espèrent que viendra le moment où leur conjoint aura moins souvent envie et qu’il·les trouveront le rythme qui leur permette d’en avoir envie tous les deux en même temps. Pour cela, estiment-elles, il faut laisser le manque s’installer – que le conjoint soit moins demandeur. En attendant, elles sont plutôt dans une position de retrait, considérant que la demande répétée de leur partenaire ne permet pas que leur désir se manifeste. Que faudrait-il pour cela ? Uniquement que leur conjoint soit moins « demandeur » ? Ou qu’elles soient plus désirantes ? Pour cela, il faudrait que la morale qui a encadré la sexualité féminine jusqu’au xxème siècle, supposant le réfrènement d’une sexualité désirante du côté des femmes, ait totalement disparue. Or un tel retournement de normes ne peut advenir en l’espace de quelques décennies quand, pendant des siècles, la sexualité des femmes a fait l’objet d’un si fort contrôle ; conduisant l’historien A. Corbin (1991) à parler de « coït discipliné ».

Accéder à la dimension désirante

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Dans l’optique d’accéder à une activité sexuelle épanouie (et non pas seulement d’avoir des rapports sexuels), l’envie d’avoir du plaisir, d’entretenir un lien érotique, constitue des éléments essentiels. Or les femmes ont été socialisées de manière à ne pas l’exprimer, à plus refouler ce désir. Les femmes n’ont pas seulement été socialisées de manière plus contraignante à l’égard de la morale sexuelle, leur jouissance était réprouvée, quand, pour les hommes, elle était encouragée (exclusivité sexuelle versus tolérance à l’égard des infidélités des hommes, sentiments préalables à la sexualité versus sexualité en soi, la règle de la retenue versus le besoin à assouvir). Le corollaire d’une socialisation asymétrique à la sexualité a été une moindre disposition de la part des femmes à exprimer du désir sexuel, et à le ressentir comme légitime. Le clivage genré reposerait moins sur le fait que les hommes seraient, eux, capables de dissocier sexe et sentiments, que sur le fait que la morale juge inconvenant que les femmes puissent, elles, éprouver du désir et être actives face à ce désir –tandis que c’est la norme pour les hommes. Contrairement à ces derniers, la socialisation des femmes à la sexualité, dans l’enfance puis plus tard, à partir de leur entrée dans la sexualité active, leur permet plus rarement de s’inscrire dans le modèle du désir individuel, qui promeut « l’activation périodique de la disposition à désirer/être désiré, qui confirme l’individu dans sa continuité » (Bozon, 2001a, p. 19).

  • 11 L’information est manquante pour deux femmes. Si on inclut les réponses fournies par deux des trois (…)

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Dans mon corpus, le groupe des femmes présente une hétérogénéité puisque deux attitudes apparaissent, comportant chacune une subdivision. 1/ Les femmes qui expriment une attitude de retrait : elles et leur conjoint accordent peu d’importance à l’activité sexuelle, cela est ainsi depuis le début de la relation (ils sont 2 couples dans ce cas-là). Les autres femmes manifestent un moindre engagement dans l’activité sexuelle, tandis que leur conjoint continue de souhaiter un même niveau d’activité sexuelle (14 sur 26). 2/ Les femmes qui continuent à ressentir et à exprimer leur désir sexuel : parmi elles, deux femmes font le constat d’un désir sexuel moins fréquent de la part de leur conjoint et déclarent être plus souvent à l’initiative de l’activité sexuelle du couple, les autres (6) expriment un même niveau de désir sexuel entre les deux conjoints11. Parmi le deuxième groupe, la sexualité est pensée comme un domaine en soi -si c’est mieux avec des sentiments, c’est surtout une affaire de désir- ; dans le premier groupe, la sexualité est subordonnée aux sentiments. Que partagent en commun les femmes qui déclarent éprouver la composante désirante de leur sexualité ? Tout d’abord, cette dernière est vécue comme une activité spécifique, elle n’est pas associée à une activité d’entretien du couple : elle est vécue comme une manière de se réaliser. Dans ce cas, elle peut être interprétée comme une expérience fondamentale de la construction de la subjectivité et du rapport à soi-même (Bozon, 2001b).

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On remarque également que ces femmes ont connu un nombre élevé de partenaires sexuels (généralement plus de 5, souvent plus d’une dizaine). Toutefois, si cette condition est nécessaire, elle n’est pas suffisante. L’élément qui apparaît le plus déterminant est le fait que ces femmes partagent l’expérience d’une sexualité qui a été épanouissante avec de précédents partenaires, a minima avec le conjoint actuel. A un moment de leur vie, elles ont rencontré un partenaire avec lequel construire une relation sexuelle dans laquelle l’échange, la curiosité, l’envie de poursuivre l’exploration de leur désir, a été très prégnante. Ce n’est ni une question d’âge au premier rapport sexuel, ni de conditions de réalisation de ce premier rapport, mais bien de possibilité, à un moment de leur parcours, de découvrir le plaisir, d’accéder à la dimension désirante de la sexualité ; et non de répondre uniquement au désir de leur conjoint ou de chercher à rester désirable. Elles ont été en situation « de définir par et pour elles-mêmes une ‘sexualité’ qui leur est propre, c’est-à-dire pensée par elles et procurant satisfaction », alors que généralement les femmes subissent des processus qui, socialement, les placent dans l’impossibilité d’y parvenir (Andro et al., 2010, p. 9).

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Au terme de quelques années de vie de couple, cette minorité de femmes qui déclare avoir tout autant envie que leur conjoint, parfois plus, de faire l’amour, se caractérise par une conception du couple plus individualiste que familialiste (Santelli, 2018).

On retrouve Paloma qui explique que l’amour partagé amplifie la qualité de sa sexualité. Elle avait déjà fait ce constat au cours des précédentes relations, avec ses sex friends comme elle les désigne « Quand j’étais amoureuse de quelqu’un pour la première fois du coup le sexe était vraiment meilleur, et du coup pendant longtemps j’ai recherché ça chez les hommes en fait ». Dans la relation avec Vadim, ce sont les sentiments partagés qui donnent une autre dimension à leurs relations sexuelles « c’était aussi la 1re fois que depuis longtemps, que quelqu’un me… quand on a des relations sexuelles avec certains de ses amis ou des potes […] il n’y a pas ce partage [comme avec Vadim] où en fait lui il me trouve… il me dit- il me trouve toujours bien en fait, il me rassure ». (22 ans, étudiante, en couple depuis 2,5 ans)

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Dans la même phrase, Paloma explique comment Vadim « est devenu son ami » et le fait qu’il est le premier homme avec qui elle a eu un orgasme. Ces deux composantes, amicale et désirante, ne sont donc pas exclusives. Au contraire, les sentiments partagés donnent envie d’explorer la composante désirante de l’amour, qui procure cette intensité à leur activité sexuelle, et alimente leur relation. Les hommes témoignent également de l’importance des sentiments, de l’entente, de leur projection dans une vie conjugale stable. Mais ces derniers, à la différence des femmes, ont été socialisés dans la perspective d’explorer la composante désirante, elle fait partie intégrante de leur sexualité : désirer, et pas seulement vouloir être désiré ; être actif, et pas seulement attendre que l’autre vienne combler son désir.

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L’approche biographique montre que l’attitude de ces jeunes femmes à l’égard de la composante désirante n’est pas non plus immuable tout au long de leur parcours. Certaines ont pu connaître de nombreuses relations sexuelles et privilégier le registre sexuel au domaine sentimental et néanmoins s’engager dans une relation ne comportant pas (ou moins) cette dimension désirante. Il n’est donc guère surprenant qu’au terme de quelques années de vie de couple, elle soit encore moins présente. Lors de la projection dans une vie de couple (avec la perspective de vivre ensemble, de fonder une famille), il semblerait que ces jeunes femmes aient accordé une moindre importance à cette composante. La vie quotidienne s’est ensuite chargée de la rendre plus secondaire. D’autres préoccupations passeraient au premier plan (se consacrer à sa carrière professionnelle – dans certains milieux, cela devient pour les femmes une préoccupation majeure –, se charger de l’organisation domestique, prendre du temps pour soi puis se dédier à ses enfants…), confortant ainsi les rôles sexués au gré du parcours de vie.

Jeanne, durant sa jeunesse, a eu de nombreuses relations sexuelles, elle privilégiait alors le registre sexuel au domaine sentimental. Au début de sa relation avec Stéphane elle a aimé faire souvent l’amour avec lui, même si elle dit qu’au moment de la rencontre ce n’est pas l’attirance sexuelle qui a primé. Dans la période qui précède la rencontre, Jeanne explique qu’elle commençait à penser au couple, à l’envie s’engager dans « quelque chose de plus posé », les copines se mettaient en couple et elle commençait à se sentir seule. En comparaison au début de leur relation, elle fait le constat de son retrait : « Alors avant c’était tous les jours, maintenant [rire] c’est une fois par semaine à peu près […] je sais qu’il aimerait bien que ça soit plus souvent mais après, pour le coup, c’est moi qui bloque […] Je rentre du boulot je suis fatiguée […] je sais pas si c’est le rythme qui a changé, si c’est moi qui ait changée mais… ouais, il n’y a plus autant je pense aussi de… j’allais dire de désir mais enfin ce n’est pas ça, c’est que j’y pense moins en fait, je ne suis plus dans cette optique-là entre guillemets […] Pour moi ce n’est pas quelque chose qui structure la relation » (Jeanne, 25 ans, étudiante, en couple depuis 4,5 ans)

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A d’autres périodes de leur parcours, on peut imaginer que cette composante désirante pourrait à nouveau prendre plus d’importance. La sexualité devrait être, elle aussi, étudiée dans une perspective temporelle afin de l’analyser comme un processus qui permet de comprendre comment, au fil du temps, elle se transforme sur un plan à la fois individuel et conjugal.

Conclusion

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Les dynamiques temporelles, un des principes de l’analyse des parcours (Santelli, 2019), se révèlent utiles pour comprendre un double mouvement, apparemment contradictoire : le fait que la socialisation des femmes au désir est indéniablement plus importante que pour les femmes des générations passées et le maintien d’une forte asymétrie genrée à l’égard de l’activité sexuelle. Alors qu’au niveau macro, on observe une dissociation de plus en plus nette entre sentiments et sexualités, au niveau micro, cela ne signifie pas que toutes les femmes en font l’expérience ou qu’elles en ont une expérience similaire. L’enquête a montré que, bien que les femmes occidentales aient acquis en principe le droit de disposer de leur corps, l’observation de la sexualité conjugale montre qu’il n’est pas toujours facile de dire « non » à son conjoint. Au terme de plusieurs années de vie de couple, on constate un relatif désintérêt d’une partie des femmes pour les rapports sexuels et, dans le même temps, leur quête pour atteindre un équilibre (ne pas se forcer, mais ne pas frustrer non plus leur conjoint). Car si la grande majorité des femmes dit vouloir une sexualité qui les satisfasse elles aussi – et c’est là une affirmation qui les distingue des générations précédentes –, la sexualité demeure souvent une activité domestique, une façon de maintenir le lien conjugal, plutôt qu’une activité d’expression de soi. La composante désirante est d’ailleurs peu présente dans le cadre de l’amour conjugal : tout comme la composante passionnelle, elles ne sont pas des composantes déterminantes de la construction conjugale (Santelli, 2018).

  • 12 Outre l’entrée dans la parentalité (explication insuffisante car ils ne sont que 5 couples concerné (…)
  • 13 Il faudrait une enquête dédiée – projet en cours de réalisation – car si les interviewés ont finale (…)

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Il en va différemment de l’activité sexuelle (le fait d’avoir un rapport sexuel sans qu’il y ait nécessairement désir sexuel) : le fait de vivre en couple implique une pratique régulière, mais ce sont les hommes qui, le plus souvent, en sont à l’initiative. Certes, ces derniers sont à présent plus souvent soumis au rôle de donner du plaisir à leur compagne (Ferrand et al., 2008, p. 368), mais la moindre socialisation des femmes à la composante désirante de la sexualité limite l’expression de leur désir et leur aspiration à ressentir du plaisir. C’est en tout cas l’hypothèse à laquelle cet article aboutit. Car certes le couple conjugal implique une routine quotidienne et domestique qui n’est pas favorable à la composante désirante12, mais ce n’est probablement pas la seule explication car les hommes continuent eux à exprimer leur désir. On peut aussi s’interroger sur l’écart probablement grandissant au fil des années entre les attentes féminines et masculines à l’égard de la sexualité. Cette enquête n’a pas les moyens d’apporter de plus amples réponses13. Celle de M.-L. Deroff (2007, p. 138), conduite auprès d’individus pour partie plus âgés, souligne un clivage fort à propos de la conjugalisation de la sexualité : tandis que pour les femmes, « le couple semble pouvoir être le lieu de toutes les sexualités, il serait pour les hommes le lieu d’une sexualité ». En d’autres termes, une fois en couple, les hommes seraient moins exigeants que les femmes, moins attentifs à entretenir la séduction et à développer un ars erotica. Cet écart expliquerait que ces dernières expriment plus de regrets et une plus grande insatisfaction à l’égard de ce qu’est devenue leur sexualité dans le couple.

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D’autres enquêtes permettraient d’étudier comment la sexualité conjugale évolue au terme de plusieurs années de vie commune. Elles permettraient de tester une des hypothèses suggérées dans le travail de M.-L. Deroff (2007) : les pratiques sexuelles féminines se seraient plus transformées que ne le suggèrent les discours. Ainsi « les divergences qui perdurent […] [seraient] davantage l’expression d’une conformation des femmes aux représentations dominantes des sexualités féminines […] car les femmes mesurent les limites de la légitimité accordée [à déclarer le choix du sexe pour le sexe] » (p. 122). Cette hypothèse viendrait contredire celle formulée dans cet article, celle d’une moindre socialisation féminine à la composante désirante de la sexualité. Toutefois, la population n’est pas identique : être ou non en couple au moment de l’enquête modifie le vécu et la perception des pratiques sexuelles passées, et les projections. Dans l’enquête de M.-L. Deroff, la moitié des femmes sont célibataires au moment de l’enquête. Dans le corpus mobilisé pour cet article, toutes les femmes sont en couple, elles ne sont pas non plus au même stade de leur cycle de vie dans les deux enquêtes. L’analyse des parcours mobilisée ici, pour tenter de comprendre leur relatif désintérêt – alors que les luttes féministes ont permis des avancées considérables dans le domaine de la sexualité-, pourrait continuer à être appliquée dans de futures investigations pour parvenir à montrer qu’au-delà des différences entre les hommes et les femmes, il en existe aussi parmi ces dernières.

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Bibliographie

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Notes

1 Outre le texte de M. Bozon (1998) dédiée à la place du désir dans le cycle de la sexualité conjugale, la dernière enquête sur la sexualité (Bajos, Bozon, 2008a) le confirme, en particulier les contributions de M. Ferrand, N. Bajos et A. Andro (2008) et N. Beltzer, N. Bajos et A. Laporte (2008), ainsi que de nombreuses productions artistiques.

2 L’enquête réalisée auprès de « jeunes couples », en raison à la fois du caractère récent de l’union ( à 5 ans) et de l’âge des conjoints ( à 35 ans), cherchait à comprendre le passage du « couple établi » (qui partage une relation amoureuse stable) au « couple qui s’installe » (matérialisé par la décision de partager un même logement, de se marier ou pacser et/ou d’avoir un enfant). Voir l’encadré méthodologique.

3 Le fait que les pratiques sexuelles puissent être déconnectées des sentiments.

4 Cette transformation radicale s’appuie, en amont, sur la diffusion des modes de contraception : elle implique de dissocier la sexualité de la procréation.

5 Les entretiens réalisés auprès de descendants d’immigrés (Collet, Santelli, 2012) ou, dans cette enquête, auprès de personnes musulmanes, montrent que les femmes restent soumises au principe de la virginité jusqu’au mariage, à tout le moins un principe de retenue. Elles sont quatre dans notre corpus, dont deux ont contracté un mariage avec leur cousin ; l’une d’elles déclare avoir été amoureuse de ce dernier depuis son enfance. Deux d’entre elles sont sans emploi, les deux autres font partie de la catégorie « employés ».

6 A la question sur le nombre de partenaires, une gêne était perceptible auprès des femmes qui en déclaraient plus d’une dizaine. Paloma a par exemple ajouté, sur un mode interrogatif, « entre 15 et 25, il paraît que c’est beaucoup ».

7 A l’exception d’un couple dans lequel, pour les deux conjoints, ce n’est pas le « meilleur partenaire ».

8 Par effet de construction de l’échantillon, ces couples ont une ancienneté de moins de 6 ans.

9 Nous ne considérons là que la sexualité qui se déroule dans la sphère conjugale car, à ce stade de la relation (les couples ont en moyenne 4 ans), les relations extra-conjugales sont très rares (seul un enquêté en a évoqué une, et ce dernier et un autre couple s’interrogent sur la possibilité d’une situation de polyamour). L’exclusivité sexuelle demeure une norme très forte parmi ces jeunes couples ; son non-respect est régulièrement associé à la possibilité d’une rupture conjugale..

10 Résultat qui met en évidence le fait que « […] les logiques du genre et des rapports de sexe organisent pour une large part les pratiques sexuelles, entre autres pratiques sociales » (Clair, 2013, p. 113).

11 L’information est manquante pour deux femmes. Si on inclut les réponses fournies par deux des trois hommes dont les conjointes n’ont pas participé à l’enquête, on pourrait en ajouter une dans chacun de ces deux groupes.

12 Outre l’entrée dans la parentalité (explication insuffisante car ils ne sont que 5 couples concernés), le stress lié au rythme de travail, la peur de la précarité, la fatigue quotidienne sont déjà mentionnés par la plupart de ces jeunes couples pour indiquer une baisse de la fréquence des rapports sexuels.

13 Il faudrait une enquête dédiée – projet en cours de réalisation – car si les interviewés ont finalement parlé facilement de leur sexualité, de la place qu’elle occupe dans leur couple, la présente enquête n’a pas abordé la question des pratiques sexuelles.

Des travailleuses du sexe se forment à l’auto-défense, et ça en dit long

Lucile Bellan — 21 mars 2019 à 11h01

«Le travail du sexe est tellement stigmatisé qu’un grand nombre d’entre nous sommes très isolées.»

Table ronde au Snap Festival, Paris | Snap Marie Rouge

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Temps de lecture: 6 min

En novembre dernier se tenait à Paris le festival Snap (comme dans Sex workers Narratives Arts and Politics), avec pour but de donner la parole à celles et ceux que l’on entend trop peu dans le débat sur le travail du sexe, et qui sont pourtant les premières personnes concernées: les travailleurs et travailleuses du sexe en personne. Fort de son succès, le Snap festival s’apprête à partir sur les routes de France et de Belgique afin d’y rencontrer son public.

Du 6 avril au 16 mai, un périple mènera l’équipe du festival (performers, intervenantes et intervenants) de Lille à Bruxelles en passant par Lyon, Marseille, Bordeaux et Paris. Le public pourra découvrir des projections de films, tables rondes et performances et pourra entamer la discussion avec les sex workers présentes et présents.

Pesha Shatte en fera partie. Elle y présentera Jasmine, programme de lutte contre les violences faites aux travailleurs et travailleuses du sexe, ainsi que le Swag (Sex Work Autodefense Group), une méthode d’auto-défense développée par les sex workers depuis 2015.

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«On est censées être disponibles, touchables, belles à regarder, et tout ça gratuitement, 24 heures sur 24.»

Pesha Shatte, travailleuse du sexe

Pesha Shatte est elle-même travailleuse du sexe (TDS, comme disent les membres de la corporation). Elle explique l’être devenue par nécessité économique:

«Fatiguée d’être humiliée et sous-payée dans des boulots de serveuse ou d’hôtesse, j’ai trouvé dans le travail du sexe une possibilité de travailler de manière plus flexible et de me sentir plus droite dans mes bottes. Quitte à ce que, puisque je suis une jeune femme, on me considère comme un objet, autant en tirer profit. Il m’était désormais possible de poser un cadre dans l’accès à mon corps: une main au cul, c’est si je veux et c’est tel tarif. Le travail du sexe est un endroit où j’ai compris l’ampleur de l’emprise qu’a la société sur les corps des femmes. On est censées être disponibles, touchables, belles à regarder, et tout ça gratuitement, 24 heures sur 24. Dans notre domaine, cet effort est reconnu, rémunéré. Je pratique de manière occasionnelle, par période, depuis environ quinze ans, parmi d’autres activités.»

Pesha Shatte lors de l’édition parisienne du Snap Festival 2018 | Snap Otto Zinsou

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Esprit de corps

Pesha raconte combien l’éveil militant a été primordial pour elle:

«Quand j’ai découvert l’existence d’une communauté de TDS qui militait pour leurs droits, ça a été un immense soulagement. Le travail du sexe est tellement stigmatisé qu’un grand nombre d’entre nous sommes très isolées. J’ai tout de suite voulu m’investir, rester au contact, créer du lien. L’autodéfense s’est présentée comme une évidence: j’avais un petit bagage d’arts martiaux, une énergie de dingue à investir, et la question de la lutte contre les violences me paraissait centrale. L’idée a été super bien accueillie et un projet est né: le programme Jasmine, que Médecins du monde a rapidement soutenu. Toutes les personnes avec lesquelles j’ai travaillé ensuite, les collègues, les allié·e·s, m’ont énormément appris. Mon apprentissage militant se fait tous les jours.»

C’est cet esprit de communauté et de soutien que défend le festival Snap. L’idée que les sex workers doivent se reconnaître et faire preuve de solidarité, et le fait que le grand public doit accepter d’enfin les humaniser plutôt que les diaboliser.

Cette déshumanisation des TDS explique en partie la violence dont elles et ils sont victimes au quotidien dans l’exercice de leur travail. C’est ce qu’explique Pesha Shatte:

«Nous avons besoin de nous défendre face à plusieurs types de violences. Déjà, le stigma qui pèse sur les TDS crée un isolement terrible, la peur qu’on nous juge ou qu’on nous maltraite juste parce qu’on est qui on est. Le fait que les lois françaises criminalisent l’exercice du travail du sexe de diverses manières (pénalisation des clients, loi sur le proxénétisme hôtelier) ne fait qu’empirer les choses, augmentant la précarité et donc les violences. Les discours disant que le travail du sexe est un travail violent en soi ne fait que détourner l’attention des vrais problèmes et de la responsabilité de l’État. La loi sur la pénalisation des clients, par exemple, fait que les TDS qui bossent en extérieur doivent attendre les clients dans des endroits de plus en plus isolés et sombres, car ceux-ci ont peur de se faire prendre par la police. Cela rend donc beaucoup plus vulnérable face à des agresseurs potentiels qui tirent profit de cette situation. Beaucoup n’osent ou ne peuvent pas porter plainte; ainsi les agresseurs courent toujours. Mais le gouvernement semble s’en moquer, car ce qui compte pour lui c’est de faire des disparaître les TDS du paysage.»

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Cohésion et résistance

C’est un véritable esprit de résistance qui anime les sex workers: «Dans les ateliers nous apprenons non seulement à nous défendre physiquement, mais aussi à nous sentir légitimes à le faire. En développant cet outil Swag nous développons nos propres stratégies, entretenons la solidarité, le sentiment d’appartenir à une communauté. Nous nous sentons plus forts et plus fortes.»

C’est dans cet esprit que Pesha Shatte s’est engagée en 2015 dans le projet Jasmine: «Le projet a démarré avec des ateliers-laboratoire. Aujoud’hui, après quasiment quatre ans d’ateliers, de rencontres et de travail de recherche, nous avons notre propre méthode d’autodéfense par et pour les TDS, nommée Swag (Sex Work Autodefensia Groupe), basée sur les principes de l’autodéfense féministe.» Une dizaine de travailleuses du sexe appartenant à différentes communautés sont actuellement en formation pour devenir formatrices à leur tour, en lien avec d’autres associations de sex workers, en France et de par le monde.

«Je n’imaginais pas que ce projet deviendrait un support d’empowerment aussi puissant.»

Pesha Shatte, travailleuse du sexe

«Le projet va au-delà de la stricte autodéfense», précise Pesha Shatte. «Il regroupe les communautés dans la communauté (migrantes et migrants, traditionnelles, travailleurs et travailleuses de rue, d’appart, du bois, personnes cis et trans, etc.), valorise l’autonomie, l’expérience et la production d’outils qui nous correspondent (personne ne sait mieux que nous ce dont nous avons besoin). Par son existence-même, il dénonce une politique française désastreuse. Au tout début, je n’imaginais pas que ce projet deviendrait un support d’empowerment aussi puissant.»

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Sur nos forces motrices

Pesha sera présente tout au long de la tournée du festival Snap: «Je vais proposer une discussion autour de ces questions de violence et de comment les TDS s’emparent de ce sujet. Nous parlerons du programme Jasmine, qui se préoccupe des violences faites aux TDS via la prévention, l’accès aux soins et l’accompagnement juridique. Nous parlerons du projet Swag, de sa naissance à aujourd’hui, de ses perspectives. Activement soutenu par le programme Jasmine, Swag s’inscrit ainsi dans les différents processus de réappropriation du travail du sexe présentés par le Snap: nous sommes notre force motrice, nous avons de la ressource et des opinions, nous créons nous-mêmes des outils qui nous correspondent.»

À l’heure actuelle, les sphères féministes ont souvent tendance à se déchirer lorsqu’il s’agit d’évoquer le travail du sexe. Aucun consensus ne semble en voie d’être trouvé, ce qui fait bien du tort aux TDS. Pour Pesha Shatte le soutien des groupes féministes constituerait pourtant un appui fondamental: «La lutte pour les droits des TDS doit être centrale dans les luttes féministes aujourd’hui. Lorsqu’on stigmatise les TDS, on stigmatise toutes les femmes: le fait que le mot “pute” soit un terme considéré comme insultant et puisse s’appliquer à une adolescente en jupe en dit long. Les lois dites féministes mais qui ne profitent qu’aux femmes d’un certain milieu n’apportent rien aux plus précaires, à celles qui n’ont pas de papiers, etc., c’est un féminisme de privilégiées, un entre-soi. Le jour où une femme trans, migrante et TDS pourra vivre et travailler en toute sérénité, c’est la qualité de vie de toutes les femmes qui en sera améliorée. Les luttes TDS apportent une perspective intersectionnelle précieuse, qu’il est urgent d’écouter.»

Aujourd’hui encore la question du travail du sexe est sujette au déchaînement des passions. C’est probablement le signe qu’il y a un abcès à crever, une parole à entendre. Du 6 avril au 16 mai, qu’on soit TDS, cliente ou client, ou que l’on fasse juste preuve de curiosité et d’ouverture d’esprit, il ne faudra pas passer à côté de la tournée du Snap, passionnante main tendue par une communauté qui souhaite être enfin entendue par celles et ceux qui l’oppriment.

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