« Toi, pendant deux ans, tu attendais que je m’endorme pour me violer » : lettre ouverte à mon violeur

C’est ici le dilemme entre l’homme qui a besoin de rapports sexuels par hygiène et de la femme pas très portée sur le sexe… ou à faire plaisir à son mec…

par Journalust créé le 11 mars 2021© Getty Images

Victime de viol, j’ai écrit une lettre à celui qui m’a agressée de façon répétée, pour dire ma colère envers lui, mais aussi, envers le journal Libération, qui a choisi de publier le témoignage d’un violeur un 8 mars.

En cette Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, j’étais fatiguée d’avance. Chaque année, on assiste à des initiatives déplacées, qui nous drainent émotionnellement. Et puis j’ai découvert la Une de Libération : une lettre intitulée « J’ai violé, vous violez, nous violons ». Le pompon. Je me suis immédiatement demandé : « Mais pourquoi on donne la parole aux violeurs ? »

Je n’ai pas envie d’écouter un violeur, je sais déjà ce qu’il a dans la tête de ces hommes, ou en tout cas, dans celle de mon violeur, et c’est moche. Oui, j’aimerais qu’il avoue, mais pas qu’il s’épanche, qu’il se justifie.
Moi, quand je parle des viols que j’ai subis, il y a toujours des gens pour me dire « Oui enfin, et les preuves ? » La lettre dans Libé a créé de la colère. Elle a fait remonter le trauma. Celui d’avoir vécu deux ans avec un homme qui m’a imposé des attouchements sexuels, puis des viols conjugaux, de la manipulation, et enfin, du harcèlement. Même une fois la relation finie, même une fois que je suis partie vivre au bout du monde, ses potes et lui m’insultaient sur les réseaux, se moquaient de moi, de mon corps…

Il a avoué qu’il m’avait violée pendant des années après que je me suis endormie

Mon violeur a même créé un compte sous un faux nom sur Twitter pour venir me parler. J’ai fini par découvrir la vérité et j’ai vu qu’il espionnait mes réseaux, qu’il avait développé une obsession pour moi. Il voulait prendre le pouvoir, comme il l’avait déjà fait avec les viols conjugaux. Twitter m’a aussi permis d’entrer en contact avec la jeune femme avec qui il a été en couple par la suite, et elle m’a confié qu’il lui avait dit :« J’ai pas l’impression de l’avoir violée, mais si elle l’a ressenti comme ça, c’est que ça doit être vrai ». Comme si on pouvait violer involontairement… Il a également reconnu les faits auprès de moi, un soir où je l’ai croisé dans un bar et où je lui ai balancé que s’il m’insultait encore, on se reparlerait au tribunal. Il a paniqué et il a avoué que oui, il m’avait violée pendant des années après que je me suis endormie, parfois aussi quand je me débattais, qu’il avait pratiqué du chantage à la tromperie avec d’autres femmes pour me forcer à accepter des rapports sexuels (ce qui, légalement, est aussi un viol). Cette « prise de conscience » a duré une semaine, puis il a repris le harcèlement sur les réseaux.

La parole des violeurs, on l’entend tous les jours : ça s’appelle la culture du viol

Mon violeur a avoué, comme l’homme qui signe la lettre dans Libération, mais mon sentiment, c’est que quand les violeurs disent qu’ils sont désolés, ce n’est pas le cas. Ceux qui disent « J’ai violé » et font des grandes phrases sur le sujet ajoutent toujours un « mais… » C’est toujours la faute de quelqu’un d’autre : leur petite copine, la nature de la relation, la famille, la société patriarcale… Ça ne sert à rien d’avouer si c’est pour se trouver des excuses. Ni de sortir ensuite : « J’ai avoué donc ça ne compte plus« .

Oui, entendre mon violeur reconnaître publiquement ce qu’il m’a fait pourrait me soulager, mais jamais ces mots ne soigneront le traumatisme, ma peur de lui ou des agressions en général. Et puis cette parole, on l’entend tous les jours : ça s’appelle la culture du viol. Le décryptage, on le fait tous les jours : c’est le travail que mènent les féministes depuis des années.

Je comprends qu’Alma, la victime de l’homme qui a écrit à Libé, ait accepté la publication de la lettre. Que d’entendre des confessions aide certaines victimes. Mais je trouve aussi, et ça a été mon ressenti le 8 mars 2021, que ça épuise émotionnellement les autres victimes, surtout si les aveux sont publiés comme ils l’ont été : sans garde-fou ni analyse et un jour aussi symbolique que celui-là.

Alors non, on ne va pas applaudir les violeurs, par contre, on va s’adresser à eux. C’est ce que je fais avec mon témoignage. Il m’a été inspiré par un tweet posté le 8 mars par une autre victime, dans lequel elle invite les femmes à s’adresser à leur agresseur et à envoyer ce courrier à la rédaction de Libération, en utilisant le hastag #LibéronsNous. En plein milieu d’une réunion, j’ai ouvert mon ordinateur. Et j’ai écrit ça.

« Tu m’as violée, connard »

Tu m’as violée, connard, et ça, je ne te le pardonnerai jamais. Je ne suis ni forte, ni faible. Je suis une victime de viols, et je n’ai pas besoin de lire la lettre d’un violeur pour en deviner le contenu. Je le sais, parce que comme nombre de femmes, je connais un violeur, et ai souffert tant de ses actes que de sa lâcheté.
J’ai été victime de viols répétés de ta part deux ans durant. Chaque nuit passée ensemble est un traumatisme, ancré dans mon esprit. Il m’aura fallu plusieurs années avant d’accepter à nouveau de véritablement dormir aux côtés de quelqu’un. Mon compagnon actuel a même du subir la présence de mon chien entre nous deux pendant plus de deux ans, parce que j’avais peur, parce que je me réveillais la nuit trempée de sueur, juste parce qu’il m’avait effleurée involontairement dans son sommeil.

Toi, pendant deux ans, tu attendais que je m’endorme pour me violer, et me voler des années de sommeil serein. Alors, si le fait que je parle t’angoisse, garde bien en tête que je n’en ai strictement rien à foutre. Moi, j’angoisse quand je ferme les yeux, quand je sens le souffle de la personne que j’aime le plus au monde au creux de mon cou, quand il pose sa main sur mon épaule sans que je l’ai entendu approcher, quand un inconnu est trop proche de moi dans le métro, quand je suis seule dans une pièce avec un homme cis. De tout ça, j’ai peur à cause de toi.

Et comme si cela ne suffisait pas à bousiller le peu de confiance que je portais à mon égard à cette période, tu as voulu imposer par la suite ce silence qui préservera ton petit ego au moyen d’un cyberharcèlement, soutenu par tes petits potes.

Donc j’ai commencé à avoir peur d’aller sur Twitter, peur de parler avec des gens qui potentiellement t’apprécient et partiront répéter ma vie à ta pitoyable petite bande ou pire, à toi. Et puis je me suis rendu compte d’une chose : t’as rien à foutre dans ma vie, ou dans mes peurs.

Vous demandez aux militantes d’ores et déjà épuisées de réparer vos dégâts

Aujourd’hui, après des années de combat, je n’en ai plus rien à foutre. C’est un peu ma phrase du moment. Je m’en fous. Je me fous de ton ego, de ta réputation, de tes rêves, de tes ambitions. Tu n’as pas hésité une seconde à bousiller les miens, de rêves, et maintenant que j’en ai de plus beaux encore, je me fous qu’ils écrasent les tiens. T’es rien, tu vaux rien et aucun des petits compliments de tes potes ne pourra jamais rien changer à ça. T’es un violeur, connard, c’est tout ce que t’es.

Tu as avoué m’avoir fait du mal, m’avoir violée. Tu disais avoir compris ma colère, pour mieux me harceler quelques jours plus tard. Qu’il est pitoyable de constater l’absence totale de respect en matière de droits des femmes dont tu fais preuve, alors que tu te pavanes dans les milieux militants à hurler à qui veut l’entendre à quel point t’es déconstruit. Mais c’est pas le cas. Et t’en fais pas, on le sait très bien.

Comme pour l’auteur de la lettre publiée dans Libé, on sait parfaitement que tu fais partie de ces mecs qui exhortent autrui à changer les choses, à agir, quand en fait vous demandez aux militantes d’ores et déjà épuisées de réparer vos dégâts. Vous avouez à demi-mots, pour en employer mille autres à blâmer vos petites amies, ex, potes, parents et le patriarcat pour VOS actes, VOS violences. Et après quoi ? Après, on ne peut plus rien vous opposer.

Eh bien crois moi, connard, que je n’ai pas fini de t’opposer tes violences pour t’empêcher d’approcher d’autres femmes, et faire d’autres victimes. J’ai pas fini de parler, et tu vas m’écouter.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*