THEORIE du GENRE

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La longue histoire des représentations et des définitions médicales de l’hermaphrodisme s’apparente à la quête d’un fondement naturel des identités sexuées, fondement introuvable ou critères tour à tour plus faillibles les uns que les autres : organes génitaux, gonades, hormones, chromosomes… Finalement, seul le genre, c’est-à-dire seule une norme sociale, est paradoxalement utilisé pour naturaliser les corps sexués en deux corps distincts, mâle ou femelle. En étudiant le cas des traitements médicaux de l’intersexualité, cet article montre comment une crise théorique, en l’occurrence celle relative à la sexuation des corps, peut jouer une autre fonction que celle qui lui est communément associée, à savoir celle de déstabilisation théorique. Au contraire, la situation de crise peut fonctionner comme un facteur de relative stabilité. En ce sens, la crise du sexe révèle la dimension historique du rapport de genre : comme régime théorique, la crise est l’expression même de l’historicité d’un rapport de domination qui se modifie, mute et doit constamment redéfinir son système catégoriel pour assurer les conditions de sa reproduction.

Programme ABCD de l’égalité : la porte ouverte sur la théorie du genre à l’école

C’est LA grande mesure de la rentrée pour Najat Vallaud-Belkacem, Ministre des droits des femmes. Le programme « ABCD » de l’égalité sera mené à titre expérimental dans les établissements scolaires de dix académies volontaires : « Bordeaux, Clermont-Ferrand, Créteil, Corse, Guadeloupe, Lyon, Montpellier, Nancy-Metz, Rouen, Toulouse. Une généralisation est prévue en septembre 2014, après évaluation des premiers résultats » [1]

Mené conjointement par le ministère de l’Education nationale, le ministère des Droits des femmes et le Centre National de Documentation Pédagogique (CNDP), ce dispositif a pour objectif « d’agir dès l’école primaire pour lutter contre la formation de ces inégalités [de traitement, de réussite scolaire, d’orientation et de carrière professionnelle entre filles et garçons] dès le plus jeune âge, en agissant sur les représentations des élèves et les pratiques des acteurs de l’éducation  » [2]

D’ores et déjà, on peut noter que ce programme tend à se baser sur des hypothèses datées. A titre d’exemple, le guide pédagogique « Clichés en tous genres » adressé aux équipes pédagogiques de l’Académie de Clermont-Ferrand, part du postulat que « si les jeunes filles réussissent davantage à l’école, elles se dirigent souvent vers les filières les moins porteuses d’emploi » [3]. Pourtant, selon l’INSEE, 61,2% des étudiants inscrits en médecine à l’université sont des femmes, et elles représentent 64.7% des effectifs de la filière droit et sciences politiques [4]. Comme le montre l’enquête du Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, ces filières sont parmi les plus porteuses puisque le taux d’insertion après un master juridique est de 92% et de 95% après des études de médecine [5]. L’idée selon laquelle les femmes seraient sous-représentées dans ces filières était donc sans doute vraie il y a encore quelques années mais n’est plus une hypothèse valide aujourd’hui.

« Ma mère est une femme à barbe », ce que vos enfants vont devoir lire à l’école

Par ailleurs, le programme ABCD de l’égalité semble viser des objectifs de lutte contre des stéréotypes en réalité fantasmés. Ainsi, dans les outils pédagogiques proposés sur le site du programme trouve-t-on notamment le document « les ptits égaux » [6]qui propose aux enseignants différentes activités pour « Faire expérimenter aux jeunes le plaisir de décorer selon leurs fantaisies, indépendamment des stéréotypes sexués pouvant être associés à la naissance d’un enfant ». Jusqu’ici, rien d’alarmant, quoi que l’on puisse s’interroger sur la nécessité réelle d’un tel exercice. Les enfants sont donc invités à colorier une chambre d’enfant, et l’enseignant à choisir « quelques dessins (de préférence ceux qui comportent des éléments non traditionnels pour décorer une chambre de nouveau-né fille)  » et « Expliquez aux enfants que les filles et les garçons peuvent aimer de la même manière les poupées, les voitures ou les jeux de construction et qu’ils ont le droit d’exprimer ces préférences. De même, l’utilisation des couleurs rose et bleu permet aux gens de reconnaître facilement le sexe d’un enfant. C’est comme une entente prise par les gens d’un même groupe. Cela aurait pu être différent (comme jaune pour les garçons et vert pour les filles). Certains parents utilisent cette convention du rose et du bleu, d’autres non (caractère arbitraire et culturel d’une convention sociale) » [7]. Or, il est ridicule de croire et/ou de prétendre qu’aujourd’hui encore un garçon de maternelle se voit interdit de colorier son dessin avec du rose, ou qu’une petite fille soit menacée de punition si elle a le malheur de jouer au camion de pompiers… Y a-t-il réellement besoin de dépenser l’argent du contribuable dans une formation onéreuse pour que les professeurs des écoles puissent « apprendre » à des enfants ce qu’ils font déjà naturellement ? L’entreprise est plus que douteuse.

Et c’est bien là que le bât blesse. Si personne ne conteste la nécessité d’une égalité de traitement entre filles et garçons – que ce soit en termes d’orientation, de salaire ou de carrière – est-ce vraiment la mission prioritaire de l’école que d’apprendre aux élèves « qu’une fille peut être chirurgien et un garçon professeur des écoles » ? Cela est plus que contestable à l’heure où 32% des garçons en fin de troisième ne maîtrisent pas les compétences de base en français (contre 17.7% des filles) [8].On songe effectivement que le premier rôle de l’institution scolaire est l’apprentissage des savoirs fondamentaux que sont la lecture, l’écriture et le calcul. Or, aujourd’hui 10h hebdomadaires consacrées au français en CP-CE1 et seulement 8h en CM1 CM2 [9] (voir notre article sur les priorités à donner à l’école). Les activités prévues par le programme ABCD tendent donc à empiéter sur le renforcement des savoirs fondamentaux, sans doute au détriment des compétences de bases nécessaires aux élèves pour leur réussite scolaire et professionnelle future.

Au-delà d’une erreur en termes de priorité, ce programme ABCD de l’égalité, s’il ne constitue pas en lui-même une application radicale de la théorie du genre, ouvre cependant à cette idéologie une porte au sein de l’école. En effet, nous n’en sommes pas encore ici à une remise en cause radicale de l’identité sexuelle prônant l’autodétermination du genre (on ne naît pas femme ou homme mais on choisit selon son désir ou ses sentiments).Cependant, la bibliographie sur laquelle s’appuie le programme [10] avec des titres comme « Ma mère est une femme à barbe », « Tous à poil ! » ou encore « Le petit garçon qui aimait le rose » montre clairement la volonté du gouvernement de franchir la première étape nécessaire à l’application de la théorie du genre : il s’agit de faire passer l’idée que rien n’est naturel, qu’il n’y a pas de norme, que tout est une question de choix finalement. Quant aux activités prévues pour les élèves mais également dans la formation transmise aux enseignants, l’idée au centre est que la fille est nécessairement « victime du système » – et la lutte des sexes est au fondement de l’idéologie du genre – et qu’il faut nécessairement agir car « l’apprentissage de l’égalité entre les genres dès le plus jeune âge est une nécessité pour que les stéréotypes s’estompent et d’autres modèles de comportement se construisent. » [11]

Sexualité et « théorie du genre »: ce que contiennent vraiment les manuels scolaires

Par Anna Benjamin,publié le 03/10/2016 à 17:41 , mis à jour à 17:52

L'Express a ouvert les manuels scolaires pour voir comment les éditeurs abordaient la question de l'identité sexuelle.
L’Express a ouvert les manuels scolaires pour voir comment les éditeurs abordaient la question de l’identité sexuelle.

Le pape a accusé dimanche les manuels scolaires français de véhiculer la « théorie du genre ». L’Express n’a pas trouvé trace des enseignements sur les « tendances homosexuels » ou le changement de sexe. Les élèves apprennent cependant l’égalité entre les filles et les garçons.

Les mots sont forts. S’exprimant dimanche devant des journalistes, le pape a réveillé la polémique sur la « théorie du genre » en racontant une anecdote: un père de famille catholique français lui a confié comment son fils de dix ans, interrogé pendant un repas de famille sur ce qu’il voulait faire plus tard, lui avait répondu: « Être une fille. » 

« Le père s’est alors rendu compte que dans les livres des collèges, la « théorie du genre » continuait à être enseignée, alors que c’est contre les choses naturelles », a-t-il continué. Pour le souverain pontife, « avoir des tendances homosexuelles ou changer de sexe est une chose », mais « faire un enseignement dans les écoles sur cette ligne » en est une autre. Il s’agit là d’une volonté de « changer les mentalités », d’une « colonisation idéologique ».  

Des leçons sur l’égalité entre les filles et les garçons 

Pour vérifier si l’Education nationale organisait une « colonisation idéologique » des jeunes Français, L’Express a ouvert des manuels scolaires. D’abord ceux de primaire, du CP au CM2, qui correspondent à l »âge de l’enfant évoqué par le souverain pontife. Premier constat: à aucun moment les thèmes de l’homosexualité ou la transsexualité ne sont abordés. Les programmes d’Enseignement moral et civique sont axés sur l’égalité entre les filles et les garçons. Objectif: dénoncer la construction sociale qui voudrait par exemple que les filles aiment le rose, et les garçons le bleu.  

La leçon « Respecter autrui et accepter les différences » du manuel de CM2 édité par Magnard évoque la question du « sexisme », qui est associée au « racisme ». Dans le manuel de CM1 de Nathan, la leçon « Harcèlement et discrimination » demande de son côté aux enfants si ces idées les gênent: « Un garçon qui aime le rose », « une fille qui n’aime pas les robes », « un garçon qui adore la danse classique ».  

Hatier aborde encore plus frontalement le sujet avec une leçon entière consacrée à « L’égalité entre les filles et les garçons » dans son manuel de CM1. L’éditeur ose même un dessin d’un garçon qui porte une poupée et d’une fille qui joue au football. « Malgré les différences physiques, les hommes et les femmes ont les mêmes possibilités », rappelle ce cours.  

« A aucun moment, les enseignants parlent d’homosexualité et de changement de sexe, le terme théorie du genre n’est même pas connu par les enseignants », insiste auprès de l’Express Francette Popineau, secrétaire générale Snuipp, premier syndicat du primaire.  

« Lutter contre les stéréotypes et éviter les rapports sexistes » 

Depuis 1989, l’éducation à l’égalité filles-garçons est inscrite aux programmes: « Les enseignants éduquent pour lutter contre les stéréotypes et éviter les rapports sexistes notamment en ce qui concerne les tâches ménagères, le sport ou le travail. » 

Et que disent les manuels du collège? La même chose. Le manuel de 5e de Belin réserve un chapitre à « la diversité et l’égalité ». L’égalité entre les citoyens, entre les filles et les garçons, et avec les enfants handicapés, y est abordée à part égale. Les collégiens sont invités à analyser une caricature dans laquelle un homme lance à sa femme, un panier de linge dans les bras: « Tu sais quoi, quand tu gagneras autant que moi… ». « Tu participeras plus aux tâches domestiques? », lui demande-t-elle. « Non, on prendra une femme de ménage. » 

Dans un autre manuel de 5e de l’éditeur Hachette, les droits de la femme sont évoqués dans la leçon « Egalité, solidarité et sécurité ». Chez tous les éditeurs, les cours de Sciences et vie de la Terre (SVT) abordent, eux, la puberté en mettant en avant uniquement les changements physiques. 

C’est ce que les éditeurs de l’Education ont tenu à rappeler ce lundi dans un communiqué pour « éviter toute polémique »: « Les rapports entre les hommes et les femmes sont abordés sous l’angle factuel des transformations corporelles qui affectent les filles et les garçons au cours de l’adolescence en Sciences et via la lutte contre les stéréotypes et les discriminations dans le cadre de l’Enseignement moral et civique ». Des thèmes tout à fait conforment à la loi de refondation de l’école de 2013. 

« La théorie du genre n’existe pas » 

Ce débat sur la « théorie du genre » n’est pas nouveau. En 2011, le chapitre « devenir homme ou femme » inscrit dans les programmes de SVT en 1re avait poussé la droite traditionaliste à protester. En 2013, c’est l’expérimentation des « ABCD de l’égalité« , dispositif de lutte contre les inégalités, qui avait déclenché une campagne des milieux réactionnaires. 

« La théorie du genre n’existe pas, explique à L’Express Sigolène Couchot, maître de conférence à l’université Paris Est Créteil. Cette année, les programmes scolairesont changé. Pour inquiéter les parents certains détracteurs en profitent pour réintroduire ce débat en instaurant une confusion avec les études sur le genre ». Ces « gender studies » ou « étude sur le genre » sont un champ d’études universitaires né dans les années 1960 aux Etats-Unis. Leurs propos: étudier la manière dont la société associe des rôles à chaque sexe et pointe les stéréotypes de genres.  

Des réactions mesurées à droite

« L’école a un rôle majeur à jouer, car les clichés ont des conséquences sociales concrètes, notamment sur l’orientation scolaires des filles, sur leur accès à des postes élevés dans les entreprises ou en politique », ajoute Sigolène Couchot. 

« Théorie du genre » ou égalité entre les sexes?

Pour la Manif Pour Tous, les propos du pape sont du pain bénit. Le mouvement a appelé ce lundi à une manifestation le 16 octobre pour « mettre un terme à la remise en cause de l’identité sexuelle des enfants ». Pas sûr que la mobilisation prenne, car même à droite les réactions sont plutôt mesurées. Nathalie Kosciusko-Morizet a calmé le jeu ce lundi sur Europe 1: « [Le pape] est allé un peu vite en besogne. » L’ancienne secrétaire d’Etat à la Famille Nadine Morano s’est, elle aussi, montrée prudente: « Sur cette question, je suis moins inquiète que le pape sans doute, mais je ne vois pas aussi à quel(s)livre(s) il fait référence. » L’Express non plus. 

L’expérience tragique du gourou de « la théorie du genre »

John Money, le père de la « théorie du genre », l’avait testée sur des jumeaux. Récit. 

Au debut des annees 70 et a 6 ans, les jumeaux paraissent s'etre conformes a leur role sexuel attribues.
Au début des années 70 et à 6 ans, les jumeaux paraissent s’être conformés à leur rôle sexuel attribués. 

Qu’est-ce que le genre, ce drôle de mot pratiqué des seuls grammairiens ? Il est un complexe outil intellectuel à double face. D’un côté, une grille de lecture pertinente qui questionne les rôles que la société impose à chaque sexe, le plus souvent au détriment des femmes. De l’autre, il abrite une réflexion militante… D’après elle, l’identité sexuelle ne saurait se résumer à notre sexe de naissance ni se restreindre à notre rôle sexuel social. Chacun doit devenir libre de son identité, se choisir, se déterminer, expérimenter… Et basta, l’humanité est arbitrairement divisée en masculin ou féminin. 

Les « études de genre », terme traduit de l’anglais gender studies, ne sont pas récentes. Explorées par la fameuse universitaire américaine Judith Butler dans les années 70, elles naissent sous la plume et le bistouri d’un sexologue et psychologue néo-zélandais, John Money. C’est lui qui, en 1955, définit le genre comme la conduite sexuelle qu’on choisira d’habiter, hors de notre réalité corporelle. Or le personnage est controversé. Spécialiste de l’hermaphrodisme à l’université américaine Johns Hopkins, il y étudie les enfants naissant intersexués et s’interroge sur le sexe auquel ils pourraient appartenir. Lequel doit primer ? Celui mal défini que la nature leur a donné ? Celui dans lequel les parents choisiront de les éduquer ? Il est rarement mis en avant par les disciples des études de genre de quel drame humain et de quelle supercherie scientifique le père du genre, John Money, se rendit responsable.

« Lavage de cerveau »

En 1966, le médecin est contacté par un couple effondré, les époux Reimer. Ils sont parents de jumeaux âgés de 8 mois, qu’ils ont voulu faire circoncire. Las, la circoncision de David par cautérisation électrique a échoué, son pénis est brûlé. Brian, son jumeau, n’a, lui, pas été circoncis. Que faire de ce petit David dont la verge est carbonisée ? Money voit dans cette fatale mésaventure l’occasion de démontrer in vivo que le sexe biologique est un leurre, un arbitraire dont l’éducation peut émanciper. Il convainc les parents d’élever David comme une fille, de ne jamais lui dire – ni à son frère – qu’il est né garçon. Le médecin administre à l’enfant, rebaptisé Brenda, un traitement hormonal et, quatorze mois plus tard, lui ôte les testicules. Ses parents la vêtent de robes, lui offrent des poupées, lui parlent au féminin.

A 6 ans, les jumeaux paraissent s’être conformés au rôle sexuel qu’on leur a attribué. Ce serait donc bien l’éducation et la société qui feraient le sexe… Brian est un garçon harmonieux, Brenda une gracieuse fillette. Money les examine une fois par an. Bien qu’ils aient 6 ans, il les interroge sur leurs goûts sexuels, leur demande de se toucher. « C’était comme un lavage de cerveau », confiera Brenda-David plus tard à John Colapinto, qui, en 1998, écrira l’histoire dans Rolling Stones puis dans un livre, « As Nature Made Him : The Boy Who Was Raised As A Girl ».

Combat féministe

Money est convaincu d’avoir prouvé que le sexe biologique s’efface pour peu qu’on lui inculque un autre « genre ». Il publie de nombreux articles consacrés au cas « John-Joan » (c’est ainsi qu’il nomme David-Brenda), puis, en 1972, un livre, « Man – Woman, Boy – Girl ». Il y affirme que seule l’éducation fait des humains des sujets masculins ou féminins. La « théorie du genre » est née.

Seulement, Brenda grandit douloureusement. A l’adolescence, elle sent sa voix devenir grave, confie être attirée par les filles, refuse la vaginoplastie que veut lui imposer Money. Brenda cesse d’avaler son traitement, se fait prescrire de la testostérone, divague, boit trop. Brenda se sent garçon engoncé dans un corps de fille. Effarés, les parents révèlent la vérité aux jumeaux. Brenda redevient David, il se marie à une femme. Mais les divagations identitaires ont ébranlé les garçons. En 2002, Brian se suicide. Le 5 mai 2004, David fait de même. De cette fin tragique Money ne fait point état. En 1997, MiltonDiamond, professeur d’anatomie et de biologie reproductive à l’université de Hawaï, dénonce la falsification. Money réplique en évoquant une conspiration fomentée par des personnes « pour qui la masculinité et la féminité seraient d’origine génétique »… Est-ce si faux ?

Ce fait divers est étranger à la délicate, et bien réelle, question des personnes nées avec une identité sexuelle incertaine, dont le ressenti psychique ou physique demeure flou. Et, si cette histoire fut un drame, c’est bien parce qu’un enfant fut forcé à vivre selon une identité qui ne lui convenait pas et qu’à lui comme à son frère fut imposé un mensonge ravageur. Il importe de préciser que cette expérience ne saurait entacher les études de genre, qui d’ailleurs s’éloigneront de ces errements du champ médical pour se nourrir du combat féministe puis des travaux de l’anthropologie, interrogeant l’influence de la culture sur la nature, jusqu’à devenir un sujet transversal mêlant littérature, philosophie, sociologie…

Les doutes de la Norvège, pionnier du « genre »

La question des fondements scientifiques des études de genre se pose. En 2009, un journaliste norvégien, Harald Eia, y consacre un documentaire. Son point de départ : comment est-il possible qu’en Norvège, championne des politiques du  » genre « , les infirmières soient des femmes et les ingénieurs des hommes ? Il interroge quatre sommités : le professeur américain Richard Lippa, responsable d’un sondage mondial sur les choix de métiers selon les sexes (réponse : les femmes préfèrent les professions de contacts et de soins), le Norvégien Trond Diseth, qui explore les jouets vers lesquels des nourrissons tendent les mains (réponse : tout ce qui est doux et tactile pour les filles), puis Simon Baron-Cohen, professeur de psychopathologie du développement au Trinity College de Cambridge, et l’Anglaise Anne Campbell, psychologue de l’évolution. Ces spécialistes répondent que naître homme ou femme implique des différences importantes. Et que leur inspirent les  » études de genre »? Eclats de rire. L’évolution de l’espèce, le bain d’hormones dans lequel se fabrique notre cerveau font du masculin et du féminin des sexes distincts. Tout aussi intelligents, mais pas identiques. Il présente leurs réactions aux amis du « genre ». Qui les accusent d’ » être des forcenés du biologisme « . Soit. Eia les prie alors d’exposer leurs preuves que le sexe ne serait qu’une construction culturelle… Silence. Après la diffusion de son film, en 2010, le Nordic Gender Institute fut privé de tout financement public

SUJET EN CHANTIER

Étymologie

Mot composé de théorie et de genre, en calque de l’anglais gender theory, apparu aux États-Unis à partir des années 1970. Référence nécessaire

Locution nominale[modifier le wikicode]

théorie du genre \te.ɔ.ʁi dy ʒãʁ\ féminin singulier

  1. (Sociologie) Thèse expliquant la construction de l’identité sexuelle à partir de facteurs non biologiques.
  2. (Sociologie) (Par extension) Études de genre.
    • En mettant en lumière cette distinction entre « nature » et « culture », la théorie du genre a contribué à démanteler des mythes solidement enracinés sur la différence entre les sexes et sur les fonctions et les valeurs attribuées à chacun d’eux ; elle a en outre attiré l’attention des historiens sur la manière dont ces images et ces représentations furent créées. — (Antoni Furio, Les deux sexes ou la représentation du mâle Moyen-Âge (Espagne), dans Georges Duby et l’histoire des femmes, Clio, 8, 1998)
    • Faut-il enseigner les études de genre (rebaptisées « théorie du genre » par leurs adversaires) à l’école ? — (scienceshumaines.com, 30 janvier 2014)[1].
  3. (Péjoratif) (France) Idéologie visant à créer ou entretenir une confusion entre les identités sexuelles.
  1. Il aurait pour objectif d’imposer l’enseignement dans les écoles républicaines d’une prétendue « théorie du genre » visant à transformer les garçons en filles, les filles en garçons et les classes en un vaste lupanar où les professeurs apprendraient aux élèves les joies de la masturbation collective. — (huffingtonpost.fr, 30 février 2014)[2].
  2. Le bruit s’est en effet répandu sur Internet que l’école française enseignerait la « théorie du genre ». Des gens qui n’avaient jamais entendu ces mots de leur vie en ont conclu que l’on voulait transformer leur garçon en fille et leur fille en garçon. Des SMS affirmaient que l’on parlait impunément de masturbation et d’homosexualité en maternelle. Résultat : dans plusieurs régions, des parents affolés ont retiré leurs enfants de l’école pendant 24 heures. — (Le Devoir, 8 février 2014)

Notes[modifier le wikicode]

Le troisième sens de théorie du genre est utilisé en France et en Amérique latine par ceux qui contestent la scientificité et la bonne foi des études de genre pour qualifier et critiquer le concept de genre.

Synonymes[modifier le wikicode]

Idéologie :

Traductions[modifier le wikicode]

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Voir aussi[modifier le wikicode]

Références[modifier le wikicode]

  1. Les gender studies pour les nul(-le)s http://www.scienceshumaines.com/les-gender-studies-pour-les-nul-le-s_fr_27748.html
  2. De quoi la « théorie du genre » est-elle le fantasme? http://www.huffingtonpost.fr/elisabeth-roudinesco/theorie-du-genre-ecole_b_4713800.html

Théorie du genre et écriture inclusive ont pris le pouvoir au CNRS: le cri d’alarme d’un chercheur

Chercheur en biotechnologie au CNRS, Marcel Kuntz juge que la théorie du genre tient désormais le haut du pavé au sein du prestigieux établissement. Or quand une théorie aussi fragile impose une «ligne officielle» qu’il est prudent de respecter si l’on veut la paix, il y a de quoi être inquiet pour l’esprit critique, souligne le scientifique.

Le 26 octobre 2017, l’Académie française a adopté à l’unanimité une déclaration contre l’écriture dite «inclusive», qui explique que «la multiplication des marques orthographiques et syntaxiques qu’elle induit aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité» et que «la langue française se trouve désormais en péril mortel».

Une circulaire du Premier ministre avait aussi banni l’usage administratif de l’écriture inclusive, en tout cas de la «graphie» dénoncée par l’Académie française, en rappelant que «le masculin est une forme neutre qu’il convient d’utiliser pour les termes susceptibles de s’appliquer aussi bien aux femmes qu’aux hommes», tout en demandant de recourir à des formules telles que «le candidat ou la candidate» ce qui permettrait «de ne marquer de préférence de genre».

On peut s’étonner de trouver dans des documents officiels de la recherche publique, du CNRS par exemple, des monstruosités grammaticales.

Dans un tel contexte, on peut s’étonner de trouver aujourd’hui dans des documents officiels de la recherche publique, du CNRS par exemple, des monstruosités grammaticales telles que «technicien.ne.s, ingénieur.e.s et chercheur.e.s». Essayons d’en analyser les raisons.

L’objectif affiché de l’écriture inclusive est d’imposer une égalité des «représentations» entre les femmes et les hommes. En réalité, il s’agit d’un champ de bataille idéologique, où resurgit la dialectique marxiste des rapports exploiteurs/exploités, oppresseurs/opprimés, revisitée par l’idéologie postmoderne – où la société est vue comme une juxtaposition de communautés, la plupart rangées en catégories victimaires (dont les femmes).

De ce fait, l’introduction de l’écriture inclusive, en supprimant le neutre, prend le risque de communautariser les deux sexes, et d’aboutir non à une égale représentation, mais d’inciter les «victimes» à se vivre comme telles, et à faire endosser aux mâles (hétérosexuels) le statut de bourreau.

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En France, la différence salariale demeure une insupportable discrimination contre les femmes. Mais cela ne concerne pas les institutions scientifiques où s’applique la grille indiciaire des fonctionnaires.

A titre personnel et après trente années de carrière, je n’ai pas pu identifier d’exemple de discrimination à l’embauche contre une femme qui voudrait s’engager dans une carrière scientifique. Ni pour une promotion. La raison est que ce milieu est culturellement tourné vers la prise en compte de la «production scientifique», et non pas vers d’autres critères (sexuels, ethniques, etc.). S’il y a des exceptions, qu’elles soient mises en lumière. Il peut y avoir, bien sûr, comme dans tous les milieux, des harcèlements inacceptables. Et même s’ils sont rares, il faut y remédier. Mais, disons-le clairement, rien ne justifie de laisser croire qu’il existe une inégalité professionnelle délibérée au sein d’organisme de recherche comme le CNRS.

L’existence d’une «Mission pour la place des femmes au CNRS» mérite un examen critique.

Dans ce contexte, l’existence d’une «Mission pour la place des femmes au CNRS» mérite un examen critique. Même si on peut en douter, admettons que son objectif d’«agir pour l’égalité professionnelle au sein du CNRS» puisse avoir une utilité. Cette Mission n’en reste pas moins influencée par l’idéologie du genre, impulsée par des sciences humaines et sociales, thuriféraires du postmodernisme. Parmi les «déconstructions» du postmodernisme (Les Lumières, la science, la vérité, la nation, la transmission) figure aussi l’altérité des sexes. Et pour ces idéologues, s’il n’y a pas une parité absolue dans telles ou telles disciplines scientifiques, ou dans tels ou tels postes, cela ne peut être dû qu’à des «discriminations» ou à des «stéréotypes genrés» inculqués par la société.

Ainsi, pour revenir à l’écriture inclusive, son usage est porté par ce mythe constructiviste: l’être humain est à l’origine une page blanche et chacun pourra noircir sa page comme il l’entend (y compris choisir son genre) pourvu qu’il ne soit pas formaté par un héritage civilisationnel. Il s’agit en réalité d’un rêve despotique, peut-être doux, de bobos bien-pensants, mais une forme de despotisme quand même, portée par des inquisiteurs qui veulent nettoyer la grammaire et le langage et éliminer tout comportement non-politiquement correct.

Il est contestable que le CNRS soutienne, dans sa communication institutionnelle, des constructions idéologiques comme celles qui appellent à « en finir avec la fabrique des garçons » (sic).

Les discriminations sur la base du sexe existent encore en France (précisons néanmoins qu’elles sont beaucoup moins vives dans les pays occidentaux que dans certaines autres parties du monde…). Il ne s’agit donc pas de nier l’utilité d’études sur leurs causes. Ce qui est contestable est que le CNRS soutienne dans sa communication institutionnelle des constructions idéologiques comme celles qui appellent à «en finir avec la fabrique des garçons» (sic). De même est-il bien raisonnable d’alléguer de but en blanc dans un éditorial que «la vision androcentrique de la société a pu influencer les approches expérimentales et biaiser les interprétations scientifiques»

Une vision politisée dénonçant comme «réactionnaire antigenre» toute critique à l’encontre de la «théorie du genre» (en fait il s’agit d’une idéologie du genre) doit-elle avoir sa place dans la communication institutionnelle du CNRS? L’esprit critique faisant partie intégrante de la démarche scientifique, de telles réactions ne peuvent que confirmer que, en la matière, le pouvoir a été pris au CNRS par des tenants d’une approche non scientifique de problèmes par ailleurs bien réels.

A l’heure où les choix politiques et budgétaires sont difficiles, la science a-t-elle intérêt à obéir aux injonctions des minorités agissantes, au risque de se couper d’une autre partie de la société?

Sur le débat relatif à l’introduction du terme gender en France…

. Traduction du terme gender, le concept de genre a permis d’historiciser les identités, les rôles et les attributs symboliques du féminin et du masculin, les définissant, non seulement comme le produit d’une socialisation différenciée des individus, propre à chaque société et variable dans le temps, mais aussi comme l’effet d’une relation asymétrique, d’un rapport de pouvoir. En ce sens, le rapport de genre peut être défini avec Joan Scott de la façon suivante : « Le genre est une façon première de signifier des rapports de pouvoir 

Joan Scott, « Genre : Une catégorie utile d’analyse…

. » Les catégories du masculin et du féminin, comme les « hommes » et les « femmes » n’ont donc de sens et d’existence que dans leur rapport antagonique et non pas en tant qu’« identités » ou en tant qu’« essences » prises isolément.

Le concept de genre a ainsi été la condition de possibilité théorique de s’affranchir de l’empire du sexe ; autrement dit, il a permis de se libérer d’une pensée empreinte de naturalisme qui prétendait que les identités, les rôles ou les attributs symboliques du féminin et du masculin n’étaient que l’effet ou l’expression sociale d’une division sexuée de l’humanité, fondée en nature. Contre l’idée que la différence sexuelle est la cause des différences, voire des inégalités sociales entre les hommes et les femmes, le concept de genre s’oppose à une conception naturaliste présupposant que quelque chose comme le sexe, ou la différence sexuelle, existe en soi, qu’il s’agit d’une catégorie naturelle et anhistorique. Dans cette perspective, le concept de genre a également permis aux recherches féministes, sur le genre et les sexualités de ne pas s’en tenir à l’examen critique du genre social, entendu comme le « contenu » changeant d’un « contenant » immuable que serait le sexe, mais « d’adopter une démarche délibérément agnostique qui suspend provisoirement ce que l’on “sait déjà” : le fait qu’il y a deux sexes » [3]

[3]

Eleni Varikas, « Conclusion », Le Genre comme catégorie…

.

3

Le concept de genre a donc permis d’interroger cette relation de causalité entre le sexe (naturel) et le genre (social), mais il a aussi progressivement ouvert un vaste champ critique, en montrant que ce que nous considérions comme le « sexe » était lui-même défini, représenté ou considéré via le prisme du genre, c’est-à-dire via le prisme d’un rapport social inégal par lequel les corps sont appréhendés et normalisés en tant que corps sexués (féminin ou masculin). Ce que nous appelons le « sexe » renvoie en fait à tout un travail de sexuation des corps, travail qui use de diverses modalités d’effectuation, tant discursives que matérielles. Il s’effectue ainsi de multiples et incessantes interventions sociales sur la chair des corps eux-mêmes, tout au long de la vie des individu-e-s, pour en faire des corps masculins ou féminins. Comme l’écrit Colette Guillaumin, l’une des fonctions sociales du corps est « d’actualiser, de rendre visible ce qui est considéré comme la division fondamentale de l’espèce humaine : le sexe ; division fondatrice du système social et supposée implicitement devoir l’être de toute société possible [4]

[4]

Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir, Paris,…

 ». De ce fait, les manipulations mécaniques sur les corps sont innombrables ; une grande partie d’entre elles sont mutilantes (mutilations sexuelles, modifications physionomiques – nez, front, oreilles, lèvres, etc. – scarifications, déformations des membres ou d’une partie du corps – pieds, taille, cou, etc.), d’autres sont superficielles ou réversibles : le maquillage, l’habillement, les coiffures, l’épilation, les jeux, les instruments, les armes, les outils, l’ensemble de la division sexuelle du travail [5]

[5]

« La division sexuelle du travail est la forme de division du…

et la gestion de la nourriture, qui façonnent considérablement les corps. Par exemple, dans les sociétés « abondantes », comme le rappelle Colette Guillaumin, en général, les hommes « disposent d’une part protéique plus élevée qui leur assure une croissance plus marquée [6]

[6]

Colette Guillaumin, op. cit., p. 124.

 », inversement, on considère comme « normal » qu’une femme soit plus légère, plus petite et moins musclée – on parlera plus volontiers des jambes « galbées » d’une femme – qu’un homme ; de la même façon, on considère communément qu’une femme mesurant 1,70 mètre doit « idéalement » pesée 60 kilos, alors qu’un homme qui mesure 1,80 mètre doit idéalement peser 80 kilos : il doit être plus grand, plus corpulent qu’elle. Même si ces normes de genre nécessitent nombre de techniques disciplinaires pour façonner les corps, elles ne sont jamais pleinement et parfaitement intériorisées.

4

Parmi toutes les disciplines corporelles de sexuation, il faut également compter l’ensemble des techniques biologiques et médicales qui permettent non pas tant d’incarner plus ou moins parfaitement les normes de genre, mais de les incorporer littéralement [7]

[7]

Sur ce dernier point, on se reportera aux travaux de Judith…

. Parmi ces techniques, pour la plupart employées par les médecins, les plus largement répandues dans les pays industrialisés sont les traitements hormonaux. Ceux-ci, en dépit de leurs usages contraceptifs, travaillent à maintenir en apparence une « vraie » nature féminine, avec ses caractéristiques physiologiques immédiatement reconnaissables, de même que les traitements contre « l’impuissance » ou les stéroïdes anabolisants fabriquent et façonnent des corps d’hommes qui ont tous les signes « typiques » de la masculinité [8]

[8]

Sur la question de la production médicale de la masculinité, on…

. Relativement à la pilule contraceptive, il est en effet intéressant de rappeler qu’un tel traitement a pour fonction d’empêcher l’ovulation, et par conséquent, il devrait supprimer les règles [9]

[9]

Les traitements contraceptifs oraux concernent environ…

. Lorsqu’il n’y a pas de fécondation (soit qu’il n’y ait pas eu de rapport reproducteur, soit que la fécondation ait échoué, ou encore que l’œuf fécondé n’ait pas réussi à se nicher dans l’endomètre, c’est-à-dire dans la muqueuse qui tapisse l’utérus), l’endomètre se nécrose, chute et provoque des saignements, appelés « règles ». Or, sous pilule contraceptive, le corps médical prescrit généralement la prise quotidienne d’hormones pendant 21 jours et l’arrêt de la pilule pendant 8 jours, afin de provoquer des saignements qui ressemblent aux règles mais qui ne sont pas des règles puisqu’il n’y a pas d’ovulation. Dès l’origine des recherches sur les contraceptifs oraux, dans les années 1950, le fait de provoquer des « règles » a été une tactique adoptée en connaissance de cause par les concepteurs de la pilule qui voulaient éviter une réaction trop négative des femmes et de l’Église. Entre 1952 et 1954, les premiers tests sont réalisés sur quelques femmes par John Rock, obstétricien renommé de Harvard et fervent catholique. Gregory Pincus, le père de la pilule [10]

[10]

Gregory G. Pincus, endocrinologue américain, travaille dès 1951…

, préconise alors de réduire les doses de progestérone et de limiter la prise à vingt jours, afin de provoquer des règles et de faire accepter le traitement comme une méthode contraceptive « naturelle ». Ainsi, on maintient à l’aide de techniques chimiques une définition normative de la féminité, qui se caractérise par un corps empêché et réputé affaibli par des saignements mensuels qui sont de « fausses » règles, mais qui n’est valable que pour certaines femmes. Dans ces conditions, on ne peut même plus parler de « vraies » ou de « fausses » règles, ni même de « vraie femme », dans la mesure où il n’existe pas d’identités sexuées originales à reproduire ou à copier chimiquement.

5

Dans le cas des implants hormonaux, ils n’utilisent en général pas d’œstrogène et ont un effet inhibateur de l’ovulation. Au contraire des contraceptifs oraux, la plupart des implants hormonaux supprime les règles ou les rend très irrégulières (ils provoquent également très souvent des saignements, mais qui sont des effets secondaires de l’action hormonale sur l’endomètre). Or, les implants hormonaux, s’ils tendent actuellement à se développer dans les pays riches et industrialisés, ont été à l’origine conçus pour les femmes des pays du Sud dans le cadre de politiques de régulation des naissances qui puissent s’assurer de la fiabilité des moyens anti-conceptionnels, notamment grâce au fait que les implants sont posés de façon relativement permanente (trois à cinq ans) et que l’efficacité de leur action ne dépend pas des femmes (elles ne peuvent pas arrêter le traitement, ni oublier de prendre leur hormone qui se diffuse de toute façon). Dans ce cas, la suppression des règles n’a pas posé les mêmes problèmes que la pilule, testée sur, et destinées aux, femmes des pays riches. Tout se passe comme si le croisement des rapports de genre, de « race » et de classe, modifiait considérablement les définitions normatives de la féminité et que dans le cas des femmes des pays pauvres, le maintien chimique des signes extérieurs de la féminité (par exemple, les règles) était bien moins important que l’efficacité des politiques de régulation des naissances.

6

L’histoire de cette fabrique médicale des corps sexués, montre que les normes de genre président à un type d’interventions savantes sur les corps, dont la finalité est littéralement l’incorporation du sexe biologique (mâle ou femelle). Les traitements hormonaux témoignent du maintien de deux corps sexués typiques et bien distincts. Jusqu’à l’introduction des techniques anti-conceptionnelles chimiques, on pouvait soutenir communément, et selon un raisonnement finaliste, que la reproduction sexuée attestait sans conteste qu’il existait bien « par nature » deux sexes. Or, à partir du moment où la reproduction devient, pour une partie des femmes, un choix, et non plus une tâche à laquelle elles sont inexorablement condamnées, les identités sexuées doivent être maintenues techniquement, naturalisées en l’absence même d’une normativité naturelle impérieuse. Le paradoxe réside dans le fait que c’est la recherche médicale qui a provoqué une crise des identités sexuées : en voulant les maintenir absolument, elle n’a fait qu’exhiber la technicité qui préside à la fabrication du sexe. Le corps sexué « en soi » n’est jamais accessible. Le corps pris en dehors de la culture appartient encore à la culture [11]

[11]

Thomas Laqueur, Making Sex: Body and Gender from the Greeks to…

. Ainsi, le sexe peut être défini comme l’expression naturalisée d’un rapport de pouvoir, l’expression biologisée du genre.

7

L’objet de ce travail est de montrer que cette configuration théorique du sexe et du genre n’est absolument pas caractéristique de la période récente, qu’elle n’est en rien le fait de moyens techniques à ce point élaborés qu’ils semblent capables de reproduire des corps conformes aux normes de genre. La crise à laquelle nous avons assister avec les traitements hormonaux contraceptifs se décline, sous d’autres formes, tout au long de l’histoire de la pensée médicale, haut lieu de définition et de manipulation des corps. Cette crise, loin d’être symptomatique d’une ère technicienne de la médecine, nous oblige plutôt à redéfinir les outils épistémologiques dont nous disposons pour penser l’articulation cruciale entre histoire des sciences – l’histoire du sexe et des théories médicales de la sexuation – et historicité de la domination – l’histoire politique du rapport de genre comme rapport de pouvoir.

L’Intersexualité : un cas historiquement critique

8

Historiquement, la crise des identités sexuées (M/F) ne concerne pas seulement ce que l’on appelle les caractères sexuels dits « secondaires » (seins, poils, corpulence, etc.), mais le sexe lui-même, ou plus exactement le prétendu fondement naturel de la « bi-catégorisation sexuée » des individus. En témoignent, non seulement l’ingéniosité technique pour fabriquer des corps tels qu’ils puissent se subsumer sous deux, et deux seulement, catégories de sexe, mais aussi les efforts théoriques déployés pour trouver un critère infaillible à la division sexuée de l’humanité en hommes et femmes : est-ce les organes génitaux ? Est-ce le sexe hormonal ? Est-ce le sexe chromosomique ? Le pouvoir médical s’est historiquement employé à pallier des tensions et des contradictions théoriques, à résorber des cas exceptionnels, des cas limites, susceptibles de miner les modèles explicatifs de la bi-sexuation. En ce sens, la question de l’hermaphrodisme, des cas d’ambiguïté sexuelle rendant difficile l’assignation à un sexe, a été l’occasion d’une longue crise dans l’histoire de la pensée médicale et des théories de la différence sexuelle ou de la différenciation sexuée.

9

Depuis l’Antiquité, les cas d’hermaphrodisme sont essentiellement compris comme des cas de changements de sexe unilatéraux. En accord avec le principe aristotélicien selon lequel « l’imparfait tend au parfait », et non le contraire, les hermaphrodites ne peuvent être que des filles qui, à la puberté, deviennent des garçons [12]

[12]

Aristote, De la Génération des animaux, Livre II, 3, 737a,…

.

10

Pour les médecins de l’Antiquité, l’hermaphrodisme n’est pas un cas d’ambiguïté sexuelle comme il sera défini pendant la période moderne, mais un phénomène de transformation qui relève du processus d’achèvement naturel d’un être ; processus anormal toutefois, puisqu’il s’opère bien après la naissance. En d’autres termes, les hermaphrodites sont des filles qui deviennent des garçons au cours de leur vie, comme si la Nature parachevait le développement normal du corps. Cette conception de l’hermaphrodisme est étroitement liée à la physiologie galénique. Pour Galien, les femmes et les hommes possèdent les mêmes organes génitaux mais, en raison d’un manque de chaleur inhérent à la physiologie des femmes, leurs organes se trouvent inversés à l’intérieur du ventre [13]

[13]

Galien, Œuvres anatomiques, physiologiques et médicales, trad.…

. Les ovaires correspondent aux testicules, l’utérus et le vagin, au scrotum. Un excès subit de chaleur, un fossé, un ruisseau à traverser… l’appareil génital descend et la transformation en homme est opérée. Cette conception de l’hermaphrodisme durera jusqu’au 16e siècle, comme en témoigne, par exemple, l’histoire de Marie/Germain racontée par Montaigne dans son Journal de voyage en Italie. Il cite même une chanson restée célèbre où les filles se préviennent du risque des « grandes enjambées ».

11

Le passage du féminin au masculin, sans qu’il soit fait mention d’états intermédiaires, suppose que l’isomorphisme des appareils génitaux féminins et masculins n’induit pas nécessairement l’idée d’un continuum entre les sexes, au contraire de ce qu’affirme l’historien Thomas Laqueur dans La Fabrique du sexe. L’idée d’un continuum des sexes est essentiellement développée dans le corpus hippocratique. Thomas Laqueur s’appuie sur cette conception de la différence sexuelle pour élaborer son « modèle du sexe/chair unique » qu’il définit comme la représentation caractéristique du sexe de l’Antiquité jusqu’au 18e. En ce sens, il affirme que selon ce modèle et sa représentation (un axe continu), il existe entre le mâle parfait et la femelle imparfaite une myriade d’intermédiaires à l’identité ambiguë. À partir du 18e siècle, selon Thomas Laqueur, il s’opère un changement de modèle dominant, sans pour autant que l’ancien ne disparaisse. Hommes et femmes deviennent radicalement différents, et non plus inégaux, car on prête désormais à chacun un sexe spécifique qui est la cause de toute une série de différences corporelles propres et distinctes. Le corps sexué, qu’exhibe la nouvelle anatomie, devient le locus causal de la différence sexuelle et donc du genre. Ce nouveau « modèle des deux sexes incommensurables » marque l’émergence du dimorphisme sexuel, aux dépens de l’anatomie des isomorphismes et de la physiologie humoriste héritées de la philosophie naturelle d’Aristote, de la tradition hippocratique et des traités galéniques. Or, le fait que les changements de sexe ne soient concevables que comme changements d’une fille en garçon, montre que les médecins et les philosophes de l’Antiquité, comme ceux de la Renaissance, ne reconnaissent que deux identités sexuées antagoniques, en dépit des nombreux cas intermédiaires qui pouvaient exister et qu’ils définissent comme des erreurs de la nature, des cas monstrueux. Dans ces conditions, là où Thomas Laqueur voit un seul sexe (mâle) et une myriade de réalisations plus ou moins éloignées de ce modèle, il est toujours déjà question de deux sexes, car, même dans la pensée médicale antique, l’axe horizontal hiérarchique vise à attester l’existence d’hommes et de femmes « naturellement » différents [14]

[14]

Les principales critiques à l’encontre du modèle développé par…

. Ainsi, avec ce modèle du « sexe unique », Thomas Laqueur considère, à mon sens de façon problématique et erronée, que la question de la détermination du sexe (femelle ou mâle) n’est pas une question pertinente avant le 18e siècle, ou qu’il s’agit d’un point qui ne fait pas débat. Or, le cas des hermaphrodites montre, au contraire, que les médecins, bien avant le 18e siècle, n’ont eu de cesse de vouloir subsumer les hermaphrodites sous deux catégories binaires, et que le cas des changements de sexes a suscité une réelle crise théorique sur la définition des corps sexués.

12

Au cours du 18e siècle, l’hermaphrodisme est progressivement considéré comme une imposture et les hermaphrodites sont jugées à l’aune d’une transgression de genre [15]

[15]

Voir Sylvie Steinberg, La Confusion des sexes, Paris, Fayard,…

. Ils/elles ne respectent pas le lien, dit naturel, entre le sexe biologique, le sexe social et l’hétérosexualité. L’hermaphrodisme est alors essentiellement évalué au niveau d’une ambiguïté des appareils génitaux externes, principalement d’une confusion possible entre le clitoris et le pénis. Pour la majorité des médecins, appelés comme experts aux procès, les hermaphrodites sont des femmes qui, à l’occasion d’une malformation génitale (en général une hypertrophie clitoridienne), se prennent pour des hommes. En l’assimilant à un travestissement et à une transgression des identités de genre (féminin/masculin), on évite la menace que l’hermaphrodisme fait peser sur la naturalité de la bi-catégorisation des identités sexuées (femme/homme). L’hermaphrodite est traité comme un imposteur, un simple criminel. Dans ces conditions, supprimer le prétexte anatomique de la perversion (par l’ablation du clitoris notamment) équivaut à supprimer la possibilité de la perversion elle-même. À l’aube du 19e siècle, l’institution judiciaire charge seule la médecine de résoudre le « problème » de l’hermaphrodisme et de la normalisation des corps.

13

À la fin du 19e siècle, grâce à l’anesthésie, à la laparotomie, à la biopsie et à l’antisepsie, les tests réalisés sur des personnes vivantes permettent peu à peu de montrer que les caractères sexués sont si imbriqués, extérieurement et intérieurement, qu’il est impossible de laisser les organes génitaux externes ou les gonades (c’est-à-dire les ovaires ou les testicules) justifier les mutilations irréversibles que l’on fait subir aux personnes présentant une ambiguïté sexuelle ; à plus forte raison, après la découverte de l’existence de gonades mixtes chez certains individus, gonades appelées « ovotestis » (i.e. structure tissulaire testiculaire et ovarienne). Ainsi, William Blair Bell, confronté en 1915 au cas de S. B., dix-sept ans, témoignant de caractères sexuels secondaires et de tissus gonadiques mixtes (ovotestis), est l’un des premiers à renoncer au diktat arbitraire des identités gonadiques (ovaires/testicules). Exit donc le sexe gonadique : ovaires et testicules ne peuvent constituer un critère infaillible en matière d’identité sexuée. S’ouvre alors une véritable quête de la Nature. À la fin du 19e et au début du 20e siècle, les hormones sont apparues comme ce fondement naturel tant recherché de la bi-catégorisation sexuée. Pourtant, très rapidement, la recherche biomédicale s’aperçoit que les hormones dites « sexuelles » ont des fonctions bien plus complexes que la simple sexuation des corps ; que les hormones dites « masculines » et « féminines » sont présentes chez les femmes comme chez les hommes ; enfin, que les hormones « masculines » peuvent avoir des effets féminisants dans certaines circonstances et inversement [16]

[16]

Voir les travaux passionnants de Nelly Oudshoorn, Beyond the…

. À partir du milieu du 20e siècle et au cours de la seconde moitié de ce siècle, les recherches génétique tentent alors d’apporter une résolution à la crise du sexe : bientôt les chromosomes XX et XY sont considérés comme les déterminants ultimes du sexe des individus. Or, de nouveau les contradictions et les exceptions abondent et remettent en question non seulement la validité du critère, mais également la démarche fondationnaliste elle-même. On estime que près de 10 % des individus sont des « hommes » qui possèdent une formule chromosomique XX ou des « femmes » qui possèdent une formule XY, ce qui fait du sexe chromosomique un critère des plus faillibles.

14

Toutefois, les causes des hermaphrodismes sont petit à petit clarifiées. La majorité des cas d’hermaphrodisme véritable a une formule chromosomique XX, un petit pourcentage possède la XY et de très rares cas ont des cellules mosaïques (XX et XY), mais on ignore encore comment et pourquoi la proto-gonade se développe avec des attributs à la fois ovariens et testiculaires. Les pseudo-hermaphrodites femelles ont une formule chromosomique XX et possèdent des ovaires mais les parties génitales semblent masculines. L’explication provient d’une exposition du fœtus à un niveau élevé d’androgène (tumeur des glandes surrénales de la mère, traitement préventif des fausses-couches par des progestatifs non-stéroïdiens), ou d’une hyperactivité surrénale congénitale (CAH) qui provoque une surproduction d’androgène, rendant la personne « typiquement » masculine. Les pseudo-hermaphrodites mâles ont des testicules et une formule chromosomique XY. Le syndrome de féminisation testiculaire, ou syndrome d’insensibilité périphérique aux androgènes (AIS), signifie que les testicules produisent bien des androgènes mais le corps manque de récepteurs et ne peut pas lire le message hormonal : d’où le développement des lèvres, d’un clitoris ou d’un vagin, les testicules restant à l’intérieur du corps. La deuxième cause est connue sous le nom de déficience 5-alpha-reductase (5-AR) : les testicules du fœtus produisent bien de la testostérone, mais pour qu’elle soit efficace, il manque l’enzyme 5-AR qui l’a convertie en dihydrotestostérone.

15

La plasticité et la singularité des corps, la multiplicité naturelle de leurs conformations sexuées – soit au niveau des caractères dits « secondaires », comme les poils, la voix, les seins, la taille, la corpulence, les organes génitaux externes etc., soit au niveau des caractères « primaires » et des appareils génitaux eux-mêmes – est telle que tout fondement naturel de la bi-catégorisation sexuée semble donc introuvable ou nécessairement approximatif. Dans ces conditions, en partie grâce aux recherches sur l’intersexualité, les théories actuelles sur le « sexe » parlent désormais, non plus de l’identité sexuée mâle ou femelle des corps, mais plutôt du processus de sexuation progressive des corps ; ou du développement progressivement différencié d’un même appareil génital.

16

On considère que ce processus de sexuation est polarisé, au sens où il participe à la reproduction sexuée, c’est-à-dire à une fonction physiologique requérant des appareils génitaux dotés de caractéristiques distinctes. Toutefois, compte tenu du fait que cette fonction n’est pas vitale pour les individus, comme l’est par exemple la respiration, et qu’elle est très ponctuelle (les individus ne passent pas leur vie au coït reproducteur), on peut considérer que le sexe « biologique » n’est pas réductible à la reproduction sexuée [17]

[17]

« Or, bien que le corps des femmes soit, d’une façon générale,…

. Ainsi, scientifiquement parlant, il y a des conformations sexuées, des sexes, et non pas deux « sexes » mâle ou femelle [18]

[18]

Anne Fausto-Sterling, Sexing the Body, New York, Basic Books,…

.

Le sexe est-il un obstacle épistémologique au genre ?

17

Cette longue histoire du sexe est l’illustration parfaite de l’histoire sociale et politique d’une crise scientifique, entendue comme le point critique auquel parvient une théorie lorsqu’elle devient incapable de rendre compte d’un phénomène. Les principes « biologiques » approximatifs de la bi-catégorisation sexuée, le sexe gonadique, le sexe hormonal ou le sexe chromosomique, ne peuvent rendre parfaitement compte des conformations sexuées inédites des corps, des exceptions nombreuses et irréductibles aux catégories binaires du masculin et du féminin, laissant entendre qu’il existe bien plus de deux sexes.

18

Définie en ces termes, cette crise historique du « sexe » pourrait être comprise sur le modèle de l’histoire des sciences, telle que l’élaborent Gaston Bachelard et ses successeurs. L’histoire scientifique du « sexe » ou de la sexuation pourrait alors être celle des différents « obstacles épistémologiques », dont la science biologique s’est progressivement libérée pour parvenir à une connaissance en rupture avec la connaissance immédiate, allant même jusqu’à contredire le sens commun. En effet, la connaissance scientifique est le fait de surmonter des obstacles qui sont avant tout des obstacles qui ont trait à l’acte même de connaître, et non pas à des difficultés extérieures qui relèvent de la fugacité ou de la complexité de l’objet de connaissance, par exemple. « Le réel n’est jamais “ce qu’on pourrait croire”, mais il est toujours ce qu’on aurait dû penser. La pensée empirique est claire, après coup, quand l’appareil des raisons a été mis au point […]. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit [19]

[19]

Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique, Paris,…

. » Au fond, ce que les recherches scientifiques sur les processus de sexuation des corps humains montrent aujourd’hui c’est bien que, contrairement à l’opinion commune, il y a plusieurs sexes. Ainsi, la bi-catégorisation sexuée des individus doit être comprise comme un obstacle épistémologique dont la science ou, plus précisément, les théories sur la sexuation se sont progressivement affranchies. La bi-catégorisation est alors du côté de la connaissance immédiate, de l’expérience première, alors que le processus de sexuation polarisée est du côté de l’esprit, de l’expérience scientifique – indirecte et féconde, comme la qualifie Bachelard [20]

[20]

Ibid, p. 18. Voir le travail remarquable que fait Cynthia Kraus…

. Le schéma explicatif peut donc se résumer ici à la relation historique entre discours scientifique et connaissance vulgaire.

19

Pourtant, si cette réponse semble convaincante, elle demeure à plus d’un titre insatisfaisante. En effet, si la théorie des processus de sexuation rompt avec la connaissance empirique et immédiate des corps, comment expliquer alors que la pratique médicale continue à refaire des corps mâles ou femelles dans le cas de nouveaux-nés comportant une ambiguïté sexuelle ? La pression sociale en matière de norme de genre est souvent invoquée par une partie des médecins, qui considèrent que le coût psychologique que représente le fait de vivre avec un sexe, certes naturel, mais « bizarre » et « ambigu » est supérieur au coût psychologique et à la souffrance physique d’une opération de réassignation de sexe [21]

[21]

L’argument est d’autant plus problématique et contestable que,…

. Or, un tel argument est en contradiction avec l’idée même d’une science médicale, telle que les médecins la définissent et l’investissent. Aussi absurde que cela puisse paraître, cette distorsion épistémologique entre pratique et théorie équivaudrait à prescrire et à pratiquer des saignées, même si théoriquement on sait parfaitement qu’elles n’ont, non seulement aucun pouvoir curatif, mais qu’elles sont dangereuses et néfastes pour la santé. On pourrait répondre à cette objection que les médecins interviennent bien sur les nouveaux-nés qui présentent une malformation faciale, sans conséquence physique réellement handicapante, assumant parfaitement le fait que l’acte chirurgical ait pour finalité des critères esthétiques, par définition sociaux et normatifs, le confort psychologique futur de l’enfant et non une raison thérapeutique. Pourquoi en serait-il autrement en matière de sexe ? Le sexe (F/M) n’est rien d’autre qu’une norme sociale : le genre.

20

Toutefois, toute la différence entre le sexe et un bec de lièvre, par exemple, est précisément le fait que le bec de lièvre n’est pas un cas paradigmatique, qui engage la validité explicative d’une théorie scientifique. On peut donc considérer que l’épistémologie rationaliste du « sexe », telle qu’elle pourrait s’élaborer sur le modèle d’une philosophie des sciences à la Bachelard, est particulièrement heuristique à la fois dans ce qu’elle permet de penser – c’est-à-dire l’historicité théorique, scientifique du « sexe », faisant de la bi-catégorisation un véritable « obstacle épistémologique » que les théories de la sexuation ont dû progressivement franchir –, mais aussi dans ce qu’elle ne parvient à expliquer : la persistance d’une pratique scientifique qui contredit la rationalité même de la théorie dont elle prétend pourtant être l’application. C’est bien cette distorsion, ou cette contradiction, entre pratique scientifique et théorie scientifique qui semble poser un véritable problème épistémologique. Et, plutôt que de l’évacuer en affirmant qu’il s’agit là d’une rémanence de prénotions et de préjugés, ne faut-il pas affronter la difficulté et ré-interroger notre approche épistémologique de la crise ? On pourrait alors se demander dans quelle mesure une théorie peut-elle avoir un intérêt à entretenir la crise de son propre système, de ses propres fondements ou principes ? Une crise théorique, en l’occurrence celle relative à la sexuation des corps, peut-elle jouer une autre fonction que celle qui lui est communément associée, à savoir celle d’un facteur de déstabilisation ou de mise à l’épreuve théorique. Dans quelle mesure, au contraire, la situation de crise peut-elle fonctionner comme un facteur de relative stabilité ? Dans quelle mesure, et à quelles conditions, la crise, loin d’ébranler un système catégoriel, peut permettre d’assurer sa pérennité ? Si on se réfère aux multiples conceptions historiques des corps sexués, on peut tenter d’éprouver cette hypothèse et d’en comprendre les enjeux.

La crise comme régime, le genre comme mutation

21

Revenons en détails sur cette distorsion critique entre sexuation et bi-catégorisation particulièrement problématique au regard de la pensée médicale. Pour ce faire, je vais analyser les différentes procédures définies par les protocoles mis en place dans le cadre des naissances d’enfants qui témoignent d’une « ambiguïté génitale », rendant délicate ou difficile l’assignation à un des deux seuls sexes reconnus par l’état civil [22]

[22]

Je m’appuie essentiellement sur des protocoles ayant cours aux…

. C’est d’ailleurs à l’occasion des phénomènes d’hermaphrodismes, qu’à la fin des années cinquante et au début des années soixante, la communauté savante élabora le concept de sexe social ou de genre. L’origine de la notion de genre est médicale. John Money [23]

[23]

Figure de l’école de médecine de l’Université Johns Hopkins,…

est le premier à utiliser le terme de « genre » pour désigner l’identité sexuelle des individus, laquelle peut se définir par la façon dont on se perçoit homme ou femme ; or, selon Money, chez certaines personnes, cette perception est en contradiction avec le sexe biologique mâle ou femelle [24]

[24]

Comme dans le cas des « transsexuels », par exemple, sur…

, ou en contradiction avec le sexe choisi par l’équipe médicale à la naissance d’enfants dit « hermaphrodites », ou plutôt, comme nous les appellerons désormais, « intersexués ». Dans le cas des intersexué-e-s, l’ambiguïté sexuelle est le fait de développements hormonaux « anormaux » ou de combinaisons chromosomiques rarissimes. Ils représentent entre 1 % et 2 % des naissances. Or, l’intersexualité bouleverse la dualité du sexe biologique à tel point que les protocoles de traitement, notamment sous l’influence de John Money aux États-Unis, se concentrent désormais sur le genre ou les standards du « sexe social » pour normaliser les corps. Le genre devient, dans ses conditions, le fondement ultime du sexe.

22

À la naissance d’un enfant à l’anatomie génitale inhabituelle, une commission de spécialistes (composée généralement de chirurgiens plasticiens, d’urologues, d’endocrinologues, de psychologues et de travailleurs sociaux) décide, souvent en l’espace de quarante-huit heures, la nécessité et les modalités de l’intervention chirurgicale et des traitements hormonaux conformément au genre auquel s’apparentent de façon la plus crédible les organes génitaux de l’enfant. S’il est techniquement possible de faire un vagin à n’importe quel individu, un pénis fonctionnel est plus compliqué à réaliser. La plupart des interventions de chirurgie plastique ont pour critères : la taille du pénis ou du clitoris (au-dessus de 2,5 centimètres on « fabriquera » un pénis, au-dessous de 0,9 centimètres, un clitoris), un vagin apte à la pénétration, uriner en position féminine ou masculine (i.e. assise, debout). La pénétration est le seul critère d’un vagin réussi, l’amplitude de l’ouverture, la lubrification, la sensibilité orgasmique ne sont pas des priorités, alors que le pénis réussi doit être apte à l’érection et d’une taille acceptable pour les canons de la virilité. Comment exprimer plus clairement que le vagin, le pénis, les lèvres et le clitoris n’induisent aucune binarité sexuée « biologique », la définition de leur fonctionnalité obéissant aux seules prérogatives hétéro-sexistes des relations de genre ? L’identité chromosomique ou les gonades ne sont plus les fondements ultimes du sexe mais des facteurs déterminants du choix de l’identité. Indices importants pour anticiper la possible évolution de la sexualisation à la puberté, ils sont également surinvestis par des parents déconcertés et inquiets de l’ambiguïté sexuelle de leur enfant et de ses conséquences psychologiques et sociales [25]

[25]

L’une des actions majeures de l’Intersex Society of North…

. Toutefois, celles-ci demeurent incommensurables au regard des divers traumatismes des enfants devenu-e-s adolescent-e-s ou adultes. Pour beaucoup d’entre eux, même si elles ont été décidées, les opérations tardives ou à répétition constituent une violence inouïe [26]

[26]

Voir, par exemple, les témoignages rapportés dans les deux…

. La prétendue reconstruction du « vrai » sexe (mâle ou femelle) est d’autant plus coûteuse, qu’elle se fonde in fine sur l’arbitraire du genre et qu’elle n’efface jamais totalement les traces de la singularité d’une conformation sexuée, parmi tant d’autres possibles.

23

Le fait que le genre soit utilisé comme le fondement ultime du sexe, ce dont témoignent les protocoles de réassignation de sexe effectués sur les enfants intersexué-e-s, montre que la norme est exhibée dans toute sa dimension sociale et historique et s’expose à la contestation. Or, le risque est inévitable : soit on accepte qu’il n’y ait pas de critère infaillible fondé en nature, c’est-à-dire que tous les critères dits « naturels » sont faillibles et approximatifs, soit on choisit un critère social infaillible, mais dont la valeur normative est considérablement affaiblie du fait de son caractère social et donc arbitraire. Ainsi, en 1995, une enquête est menée par une équipe de médecins allemands, publiée dans le très sérieux Journal of Urology[27]

[27]

Jan Fichtner et al., « Analysis of Meatal Location in 500 Men:…

, sur 500 hommes génitalement « normaux » – c’est-à-dire déclarés mâles à la naissance et vivant pleinement comme des hommes – ayant effectué un passage à l’hôpital entre novembre 1993 et septembre 1994 pour un traitement bénin à l’urètre ou pour un cancer superficiel de la vessie n’ayant pas nécessité une intervention chirurgicale. L’enquête montre que 275 d’entre eux, soit 55 % des hommes pouvaient être labellisés « normaux » selon les critères médicaux de normalité pénienne appliqués aux enfants intersexué-e-s. Le reste, soit 45 % des hommes, témoignait, entre autres, de ce que les experts en intersexualité appellent une « hypospadie » ou hypospadia, c’est-à-dire une conformation anormale du canal de l’urètre (l’ouverture du canal, appelé chez l’homme le « méat » urinaire, pouvant se situer sur une ligne menant de l’extrémité de la verge – ce que nous définirons comme son siège « normal » –, jusqu’au scrotum), pouvant être symptomatique, toujours pour ces mêmes médecins, d’une ambiguïté sexuelle nécessitant une intervention chirurgicale. Les critères socialement définis par les protocoles de réassignation de sexe mis en place lors de la naissance d’enfants intersexué-e-s, par exemple ceux qui définissent les normes de la virilité, sont donc à ce point drastiques et caricaturaux que, appliqués à l’ensemble de la population, ils jettent dans l’anormalité, non pas naturelle mais bien sociale, près de la moitié de la population, en l’occurrence masculine.

24

Si la crise théorique du fondement naturel du sexe (F/M) permet de maintenir le rapport de genre en état, elle est d’abord l’effet d’une distorsion entre théorie et pratique. La contradiction entre théorie et pratique est donc à la fois l’effet de la crise et la solution de cette dernière. La crise est alors maintenue comme telle : elle est une situation théorique de statu quo[28]

[28]

Comme l’a très bien montré Hélène Rouch à propos des NTR…

. Toutefois, prise en ce sens, la crise est également une constante prise de risque qui expose le savoir dominant à la contestation. Dans cette perspective, la crise théorique du sexe révèle bien la dimension historique du rapport de genre : comme régime théorique, la crise est l’expression même de l’historicité d’un rapport de domination qui se modifie, mute et doit constamment redéfinir son système catégoriel pour assurer les conditions de sa reproduction. Dans ces conditions, ce système catégoriel est clairement exhibé comme un système catégoriel social et historique et non fondé en nature. Le régime de crise est donc à la fois une modalité théorique qui permet d’assurer la pérennité d’un rapport de pouvoir, mais une prise de risque, une exposition du savoir à être contesté et renversé, dans la mesure où il exhibe sa propre historicité. Ainsi, les résultats de cette recherche réalisée par une équipe allemande qui a appliqué les critères du « sexe » à la population déclarée « normale » à la naissance, infirment l’idée selon laquelle l’intersexualité est une « erreur » de la nature qu’il faudrait rectifier, comme on rectifie un colon inachevé par exemple. La situation de crise est ici l’occasion d’une production de données qui infirment la théorie en vigueur. Elle est également l’occasion d’une production de savoirs hétérodoxes, contestataires, qui viennent miner et concurrencer les théories dominantes – par exemple, ceux produits par les associations d’intersexué-e-s (enquêtes, témoignages, théories de la sexuation concurrentes, pratiques de soin alternatives).

25

Tout au long de l’histoire du sexe, le système catégoriel qui a prévalu a connu des crises dont certaines, comme maintenues en l’état, ont clairement permis d’assurer la reproduction d’un rapport de genre. Au regard de cette histoire, on pourrait proposer une épistémologie de l’histoire politique des sciences qui tente de montrer que la crise doit paradoxalement être définie comme une modalité possible du savoir dominant, qui garantit l’exercice d’un pouvoir et en assure sa reproduction, tout autant qu’elle l’expose comme dispositif de savoir/pouvoir historique et partant contestable et contesté. L’enjeu d’une telle approche pourrait ainsi permettre d’affiner notre définition même du concept de genre. Dans cette perspective, le genre peut être défini comme un rapport qui assure sa reproduction en partie grâce aux mutations du système catégoriel sur lequel il s’adosse. Mais, en faisant cela au su et au vu de tous, comme dans le cas des protocoles pour intersexués, il s’expose pleinement dans toute son historicité : son histoire est celle de ses multiples crises et des multiples mutations qu’ils opèrent sur les corps, au gré du rapport de force qui l’ébranle et le menace. La capacité normative du genre, le fait que ce rapport social puisse parvenir à essentialiser les identités sexuées, en dépit d’une normativité naturelle polymorphe et libérale, tient donc à sa capacité à maintenir un régime théorique en crise. Face à la multiplicité des configurations sexuées possibles, la norme de genre ne parvient à la réduire à une binarité prétendue « essentielle », que parce qu’elle est en mesure d’opérer sur ces corps de véritables mutations. ?

Géraldine Claise

geraldineclaise@me.com

Logique & Analyse 150-151-152 (1995), 159-177

RHÉTORIQUE ET COGNITION VERSUNETHÉORIEDUGENREÉPIDICTIQUE

Marc DOMINICY

Je voudrais développer ici une approche cognitive du genre épidictique, tel qu’il a été caractérisé par Aristote et Perelman I. Ma thèse sera que les textes qui appartiennent à cette catégorie de discours possèdent une fonction argumentative sans pour autant répondre o u prétendre répondre

àun questionnement. Au terme d’un rapide survol qui me conduira de la Rhétorique jusqu’au Traité de l’argumentation, je défendrai l’idée que le concept d’évocation introduit par Sperber (1974), et dont j’ai fait le chaînon central d’une théorie de l’énonciation poétique, permet de comprendre les deux traits essentiels du genre épidictique, à savoir: (i) chez l’orateur, l’usage constant de l’amplification, dont je proposerai une description plus explicite que celles qu’on peut rencontrer dans la littérature; (ii) auprès de l’auditoire, l’intensification (réelle, simulée, ou présumée) d’une adhésion déjà acquise à certaines valeurs réputées communes et indiscutables.

Le premier pas de ma démonstration consiste à revenir sur le traitement,

passablement confus, que la Rhétorique d’Aristote réserve au genre

épidictique. J’ai écrit sur ce thème en d’autres occasions (Dominicy 1989, 1990, 1994a), mais je me suis souvent borné à des citations brutes ou à de

brèves allusions qui suffisaient à mon propos du moment.

On sait que, pour Aristote, « la Rhétorique est l’analogue de la

Dialectique » [ciwri,arpo,o TfY 6teEKTuil, notamment parce que ces disciplines « sont seules à conclure les contraires »: l’une et l’autre exigent en effet que l’on soit « apte à persuader le contraire de sa thèse […] non certes pour faire indifféremment les deux choses (car il ne faut rien

persuader d’immoral), mais afin de n’ignorer point comment se posent les questions, et, si un autre argumente contre la justice, d’être à même de le réfuter »

s’ensuit que si « la rhétorique a pour objet un jugement » (Rhétorique, II, I377b) — en ce sens qu’il s’agit, pour l’orateur, d’emporter une décision dans un domaine où deux opinions contraires sont défendues —, la dialectique peut recevoir un objet « analogue », qui serait le jugement

personnel et intime de l’être de raison.

En termes perelmaniens, nous dirions que la dialectique comme la

rhétorique s’opposent au raisonnement formel, qui ne peut admettre deux réponses contradictoires à la même question, et qui nous permet de « prouver » ou de « démontrer ». En dialectique, où il s’agit de « convaincre », nous nous adressons à un auditoire universel et « de droit », tandis qu’en rhétorique, où il faut « persuader », nous nous trouvons confrontés à des auditoires particuliers — des auditoires « de fait ».

Dans ce cadre, le genre épidictique fait évidemment difficulté. En effet, il se distingue du délibératif et du judiciaire par le fait qu’il « a pour matière des actions sur lesquelles tout le monde est d’accord » et « dont on n’apporte que rarement la preuve »: « aussi bien la plupart des discours [épidictiques]

n’ont-ils nul besoin de narration; par exemple, si l’on veut faire l’éloge d’Achille, tout le monde connaît ses actions, il faut seulement en tirer parti » (Rhétorique, I, I368a, III, 1416b, 1417b; cf. Pemot 1993: 661). De surcroît, l’orateur épidictique postule d’emblée l’adhésion de son auditoire certaines valeurs: paraphrasant — mais avec des intentions toutes différentes — le Ménexène de Platon, Aristote affirme que « dans les discours épidictiques, il faut inspirer à l’auditeur la pensée qu’il a part l’éloge, ou par sa personne, ou sa famille, ou sa conduite, ou d’une façon quelconque; car ce que dit Socrate dans son oraison funèbre est vrai: il n’est pas difficile de louer les Athéniens devant les Athéniens, mais devant les Lacédémoniens » (voir la Rhétorique, I, 1367b, III, 1415b).

C’est sans doute ce statut très particulier qui fait que l’épidictique dis- paraît brutalement lorsque, au début du livre II, Aristote rappelle que « la rhétorique a pour objet un jugement »: « en effet, ajoute-t-il, l’on juge les conseils, et la sentence d’un tribunal est un jugement » (1377b; cf. Pernot 1993: 29). Une telle éclipse de l’épidictique reste cependant rare. Afin de garantir que l’objet de la rhétorique soit toujours un « jugement » — même là où les actions et leur statut axiologique sont jugés d’avance A r i s t o t e soutient, dans un autre passage, que l’auditoire du délibératif ou du judiciaire « prononce » sur l’avenir (la décision politique à prendre) ou sur le passé (la culpabilité ou l’innocence), tandis que l’auditoire de l’épidictique — le « spectateur » — « prononce sur le talent de l’orateur » (Rhétorique, I,

RHÉTORIQUE ET COGNITION 1 6 1

1358b)

jugement sur la « manière » peut également s’appliquer à des morceaux 2

délibératifs ou judiciaires. En outre, comme Perelman (Perelman et .

Olbrechts-Tyteca 1983: 62-68) l’a pertinemment remarqué, elle fait fi du Cet

rôle central que les discours d’éloge ou de blâme peuvent remplir dans la te

vie sociale de la Cité

ma

3 Une deuxième difficulté se profile quand on essaie de décrire dans le

.détail l' »analogie » entre dialectique et rhétorique. Selon Aristote, chacun

uv

des genres oratoires se voit correspondre la « forme » [c18o(j d’argument qui

re

lui est le plus approprié: l’exemple [na-pciSetylial pour le genre délibératif,

s

l’enthymème a l pour le genre judiciaire, l’amplification

[er i n ] pour le genre épidictique (Rhétorique, I, I 368a, III, I 417b-

h1418a). Or, l’exemple et l’enthymème possèdent l’un et l’autre un

« eanalogue » dans la dialectique: « J’appelle enthymème le syllogisme de la

ruhétorique; exemple, l’induction de la rhétorique » (Rhétorique, I, I 356a-b);

tandis qu’il n’en va absolument pas de même pour l’amplification: celle-ci r

n’est d’ailleurs pas reprise sous la rubrique des « preuves apodictiques » t

[rti.crret( c uo8ELK-ructrij (cf. Grimaldi 1980: 349-356). Il y a là, on en e

conviendra, une lacune ou une dissymétrie troublante, sur laquelle Aristote à

reste étrangement discret. En outre, d’autres problèmes apparaissent quand l

il s’agit de comprendre en quoi l’exemple, l’enthymème et l’amplification

sont des éléments « communs » [Kowci] aux trois genres (Rhétorique, I,

o

1368a, II, 1391 b). A la différence de Grimaldi (1980: 222), je pense que les

b

deux passages pertinents témoignent d’une hésitation très profonde. A u

ljivre 1, 1368a, l’amplification est conque comme une « forme commune » [eKotv631)ei.8651], aux côtés de l’exemple et de l’enthymème; dans le livre II,

c139 lb, elle se présente comme un « lieu commun » licotv651

s,tur le même plan que le « futur possible »[81JVCCT6VKCti, jcrovè’vovj du

délibératif et le « passé » [yeyovkl du judiciaire. Tout se passe donc comme i1 q u i s e s i t u e r a i t

si, dans le cas de l’épidictique et de l’amplification, il devenait difficile de o

dissocier la « matière » argumentative mise en oeuvre, et la « forme » même de n

imCeci m’amène au dernier problème que soulève le genre épidictique,

savoir sa caractérisation temporelle. Il est aisé de voir pourquoi le temps du m

é

d 2 Ce passage a donné lieu à discussion, certains commentateurs (comme Buchheit 1960:

i

123-124) voulant forcer la distinction terminologique entre « juge » licinTii<

l’argument produit.

lOaecup6Cl afin de séparer l’épidictique des deux autres genres (cf. Grimaldi 1980: 80-81; .

Pemot 1993: 29).

]tet « spectateur »

e 3 Sur cette matière, les vues de Perelman trouvent des c o n tqravf ai ux plus récents de Loraux (1981) et Pemot (1993).

urmations éclatantes ‘dansles

u n

162 M A R C DOMINICI(

délibératif est le futur, donc le « possible », tandis que le temps du judiciaire est le passé et, par conséquent, une variété de « nécessaire » (Rhétorique, 1, 1358b, III, 1418a). En revanche, on comprend beaucoup moins bien ce qui pousse Aristote à affirmer qu' »au genre épidictique appartient principalement le présent » 1a rraelivl, que « c’est en raison d’événements

contemporains [1)114)(ov-ra

d] ‘aqutuanet qu’til so’emuprsesse d’ajouter que « souvent aussi on [l’orateur

épidictique] tire argument du passé en l’évoquant et de l’avenir en le les

conjecturant » (Rhétorique, 1 358b). orateur

s louen t

blâm

II

ou

Pour éclaircir quelque peu le débat, il convient de s’interroger plus

longuement sur le concept d’amplification. L’influence de la rhétorique

ent »

« restreinte » nous a habitués à ne voir dans l’amplification qu’une enflure du

discours, dépourvue de toute dimension cognitive. Or, les quelques pages

de la Rhétorique où Aristote tente de caractériser cette « forme » — ou ce « lieu » — tournent toutes autour de la notion d’intention et de

responsabilité »’. Un premier passage (I, 13671)) énonce que l’éloge « se tire des actions et comme le propre de l’honnête homme est d’agir par choix, il faut s’efforcer de démontrer que l’agent agissait par choix. Il est également utile de montrer qu’il a souvent agi de même; aussi faut-il interpréter les coïncidences et les hasards comme des actes intentionnels; car si l’on produit plusieurs actions semblables, elles sembleront indices de vertu et d’intention ». Plus loin, il nous est dit que l ‘ a m p l i

cfei but parce qu’elle invoque, entre autres choses, « le succès répété d’une

même action; car, alors, [celle-ci] peut sembler importante et due, non à la cation permet

fortune, mais à l’initiative de l’agent » (1, 1368a). Ailleurs encore, nous d’atteindre

lisons que « dans les discours épidictiques [d’éloge], la plus grande place sera faite à l’amplification, pour démontrer que les actions furent belles et utiles, car elles doivent être dignes de créance; on n’en apporte que rarement la preuve, et seulement si elles sont incroyables, ou si un autre en porte la responsabilité » (III, 141711; italiques miennes).

4 Voir Pemot 1993: 675-680. En de nombreuses occasions, l’exposé aristotélicien semble

ne se centrer que sur l’éloge. Pour ma part, je tenterai de développer une théorie de

l’ampli

cf i e p e n d a n t , s u r l e c a r a c t è r e  » m a r q u é  » q u e t o u t e s l e s t r a d i t i o n s , d e p u i s l a p o é s i e d e s o r i g i n e s

jusqu’à la seconde sophistique, attribuent au blâme (cf. Nagy 1994, Pemot 1993: 481-490). cation

Bien qu’il s’agisse là d’une matière très controversée, je suis enclin à croire qu’une qu

dissymétrie analogue entre la tragédie et la comédie pourrait expliquer l’inexistence — ou la i

disparition — du deuxième livre de la Poétique.

n

e so uf fr e

p

a

RHÉTORIQUE ET COGNITION 1 6 3

Le terme qu’Aristote utilise, au sein de tels contextes, pour désigner

l’intention vertueuse — upoctipeol< — montre que l’amplification possède une dimension irréductiblement éthique. En effet, la conduite responsable se décompose en une délibération [PotiXEucnd suivie d’une décision [upoccipeal<1

r5hétorique épidictique n’est pas de nous faire découvrir le vice ou la vertu,

m. aMis adei nsous apprendre à construire des arguments. Bien plus,

contrairement à ce que suggère parfois Pemot (1993: 678, 709), le vice ou il

la vertu dont il s’agit n’ont pas à se « prouver », puisqu’ils font d’ores et déjà ne

l’objet d’un consensus social réel ou présumé. Il convient donc que la fau

Rhétorique dissocie l’une de l’autre la 13oliXeug t

g-enre délibératif [crup.pouXeuntx6v], et cette npocripeat< qu’on prête à pa

l’agent lors d’un discours d’éloge. Ainsi, la « belle mort » louée dans K,que vise à

s

l’oraison funèbre athénienne ne doit, finalement, sa grandeur qu’A la provoquer

trpoccipeat<, « décision qui revient à l’acceptation du combat, donc de la le

de

mort »; « opposée à la raison raisonnante qui soupèse la réalité du danger, la

r

décision est en chaque Athénien immédiate et comme innée l…] elle ne

irelève pas d’une opinion intime, mais bien plutôt de l’adhésion personnelle

cdes combattants à un impératif social » (Loraux 1981: 102). Il en résulte que

ila tâche de l’orateur épidictique ne consiste pas tant à persuader, qu’A faire

« reconnaître », dans la matière qui lui est offerte, des illustrations diverses à

du vice ou de la vertu (Pemot 1993: 515-532). Pour parvenir à cette fin, il l’a

lui faudra « dilater », en quelque sorte, la part intentionnelle des événements ng

rapportés: faire, par exemple, du téméraire ou du prodigue dénué de tout éli

sens de ses responsabilités un courageux ou un libéral dont les actes se sm

déterminent par la upoccipen<; ou encore, rattacher aux mérites ou aux

e:

défauts personnels du sujet des particularités (d’origine, de richesse,…) que

lcelui-ci ne saurait contrôler.

e Le lien apparemment curieux qui unit amplification et responsabilité,

b

même dans le cas du blâme, me parait avoir été bien saisi par Paulhan

u(1968: 24) lorsqu’il brocardait l’un des clichés les plus en faveur dans les trubriques de faits-divers: « On voit dans les journaux ce titre: «Assassin

dpour cent francs» qui suppose, plus ou moins vaguement, que l’assassin

avait prévu les cent francs, qu’il a commis son crime tout de théme. (Mais e

quoi, s’il en avait trouvé cent mille, pensez-vous qu’il les eût laissés?) ». Le l

a

105; Pemot 1993: 153, avec les renvois aux passages pertinents de l’Ethique a Nicomaque. Faute de percevoir l’importance que revêt la upocapecrt< dans la définition même de

l’amplification, Loraux (1981: II-12, 78, 202, 227-234) s’en tient généralement à une

conception purement ornementale du genre épidictique, sauf lorsqu’il lui arrive de citer le Traité de l’argumentation.

5 Cf. notamment Buchheit 1960: 147-148; Grimaldi 1980: 54-55, 136; Loraux 1981: 98-

164 M A R C DOMINICY

journaliste qui use de ce procédé « amplifie », dans la mesure même où il rattache à l’intentionnalité du délinquant un aspect tout à fait fortuit des événements en question. Autrement dit, son discours épidictique exploite le fait — accidentel — que le montant dérobé s’est révélé dérisoire pour présenter l’agent blâmé sous le jour le plus lamentable qui soit. A cet effet, il faut utiliser un « lieu commun » — un « topos » — qui relie, de manière graduelle, la bassesse du personnage à la médiocrité des gains obtenus M6 ais on doit également « faire comme si » la responsabilité du malandrin .s’étendait à tous les détails de son forfait. On voit bien, sur cet exemple, où seplace la frontière entre le « lieu » et la « forme » de l’amplification. Le « lieu » se laisse réduire, banalement, à une corrélation « topique » entre deux propriétés scalaires; il s’agit, selon l’interprétation de Eggs (1993: 404- 405), d’un « topos spécifique » appartenant à « une sorte de système du savoir public […1 un système-expert du savoir quotidien ». La « forme » est une stratégie à la fois discursive et cognitive qui maximise l’intentionnalité des agents qu’on blâme ou qu’on loue.

On pourrait se demander, alors, pourquoi Aristote ne nous livre nulle part une version aussi précise de ses conceptions en la matière. L’explication que je fournirai se fonde sur l’idée que la « rhétorique » aristotélicienne est une catégorie hybride qui trouve ses « analogues » dans la dialectique (pour les genres délibératif et judiciaire) et dans la poétique (pour le genre épidictique).

Les importants travaux de Nagy (1994) nous autorisent à penser que les premières formes poétiques de la tradition grecque étaient, comme sous de nombreuses autres latitudes, des morceaux de louange ou de blâme dont dériveraient non seulement certains genres littéraires, mais aussi les éloges, non dénués de parallélismes phoniques, où excellait Gorgias. Les Grecs ont pris très rapidement conscience du glissement qui conduisait ainsi du mètre

la prose, et de la poésie à la rhétorique. Les orateurs épidictiques eux- mêmes n’ont cessé de se comparer aux poètes du blâme ou de l’éloge

6 Pris tel quel, ce « topos » n’est pas dénué de cynisme, puisqu’il semble impliquer que l’assassinat se révélerait moins vicieux si son auteur avait espéré un gain plus substantiel. Mais rien n’indique que les « topoi » de l’épidictique admettent la contraposition. En effet, cette opération devrait, en toute rigueur, nous faire passer de l’éloge au blâme, ou vice versa. Si l’important est, plutôt, de demeurer dans l’éloge ou dans le brame, on préfèrera, lorsqu’on est confronté à d’autres données, adopter un « topos » inverse: ainsi, face à un voleur qui a commis un meurtre pour s’approprier un objet de très grande valeur, on rattachera la bassesse du délinquant à sa cupidité. Cette stratégie qui subordonne le recours au « topos » la fonction globale du texte (brame ou éloge) crée, évidemment, l’émergence des « discours doubles » chers aux sophistes: «si l’homme est de bonne famille, dire qu’il a égalé ou dépassé ses aïeux; s ‘il est de basse extraction, dire qu’il s’est appuyé sur ses propres mérites et non sur ceux de ses ancêtres» (cf. Pemot 1993: 520).

RHÉTORIQUE ET COGNITION 1 6 5

(Archiloque ou Pindare), avec le souci constant d’assurer à leurs discours une identité — une différence — d’autant plus fragile que le corpus poétique fournissait un stock de stéréotypes immédiatement exploitable (Loraux 1981: 53-54, 227-255; Morpurgo-Tagliabue 1967: 201-207; Pemot

1993: 635-657, 726-738). Ce processus historique jette quelque lumière sur la prééminence que l’époque a souvent reconnue à l’épidictique (Morpurgo-Tagliabue 1967: 322-327), et sur le fait que Platon lui-même ne séparait pas nettement la rhétorique de la poésie (cf. Dominicy 1989). Dans une telle perspective, l’ ceuvre d’Aristote se situe à la croisée des chemins, entre des sources très anciennes, remontant peut-être au stade indo- européen, et les traditions plus récentes qui continuent à nous inspirer. En d’autres termes, nous trouvons, dans le corpus aristotélicien, une dichotomie extrêmement rigide (et déjà « moderne ») entre la sphère du poétique et la sphère du rhétorique; mais en même temps, seule la Poétique peut nous aider à comprendre la manière dont se trouvent caractérisés l’épidictique, genre de la louange et du blâme, et l’amplification, en tant que stratégie visant à une maximisation de l’intentionnalité.

En effet, si l’on accepte que la « mimésis » est une représentation du « général » ou de l' »universel », c’est-à-dire une représentation d’agents, d’actions, ou d’affects, prototypiques (Poétique, chapitre 9), on peut en déduire que ces objets représentés n’offrent pas matière à discussion. Le genre épidictique comme la poésie puiseraient — ou se donneraient comme puisant — dans un stock d’entités préfabriquées, et accessibles à tous à cause de leur inscription dans un secteur partagé de la mémoire à long terme. En effaçant la frontière entre l’intentionnel et le non-intentionnel — du moins pour les traits susceptibles d’appuyer la louange ou le blâme — l’ amplification permettrait de promouvoir un objet singulier au niveau des prototypes, de sorte que les actes de tel ou tel individu, de telle ou telle cité, paraissent découler de sa nature immuable comme les exploits d’Achille ne sont que les manifestations nécessaires d’une bravoure totalement prototypique. Ce lien entre la « poétisation » du réel et l’absence de toute évaluation véritable des responsabilités effectives se vérifie dans bien des cas, notamment lorsqu’on confronte des textes, prosaïques ou poétiques, traitant d’une même configuration d’événements (Dominicy 1992, %the 1992). On peut y déceler la trace d’un phénomène plus profond, qui consiste en ce que la nécessité formelle de la poésie (l’existence obligatoire de parallélismes non-linguistiques) répond à la nécessité cognitive rattachant aux prototypes (positifs ou négatifs) chacune des entités singulières qui les « instancient ».

La reconstruction que je viens de proposer résout, me semble-t-il, tous les problèmes précédemment soulevés. Comme la poésie, l’épidictique se situe en dehors de tout questionnement, et offre ainsi une place plus grande au « jugement » portant sur la « manière ». La confusion que nous avons décelée,

166 M A R C DOMNICY

au sujet de l’amplification, entre la « forme » et le « lieu », se répercute dans la caractérisation temporelle des trois genres. Si le temps du délibératif est le futur, et celui du judiciaire le passé, c’est parce que les « matières » de ces deux genres appartiennent à un intervalle respectivement postérieur ou antérieur au moment de la parole argumentative. Mais le « présent » de l’épidictique ne saurait se définir dans les mêmes termes — Aristote lui- même en convient. Nous n’avons donc pas affaire à un présent strictement chronologique, et délimité de part et d’autre par l’avenir et le passé, mais au présent éternel qui englobe toutes les époques, et dont on ne trouve d’équivalent que dans la nécessité des vérités analytiques

e7st en train de faire, ou fera ceci ou cela: voilà une « matière » possible pour

l’épidictique; à ce niveau, nous pouvons recourir à un « lieu commun » — un .Achille a fait,

« topos » (par exemple, «une action valeureuse est d’autant plus grande chez un agent qu’il a été le seul à l’accomplir», cf. Pernot 1993: 697-698). Ce

type d’homme fait toujours ceci ou cela, par une nécessité supra-inten- tionnelle procédant d’une identité presque totale entre sa nature et sa re-

sponsabilité: voilà la « forme » du poétique et de l’épidictique.

Au risque de m’avancer un peu trop avant dans l’exégèse textuelle, je suis enclin à croire que mon interprétation jette quelque lumière sur la problématique aristotélicienne du temps. Revenons tout d’abord au passage

déjà cité de la Rhétorique (I, 1358b): «Uri

6. naylvaoiiaptv 4(6youcrty ITdIrre<, pour lequel j’ai conservé, dans un

premier temps, la traduction de Dufour: « c’est en raison d’événements IhrapxovTa

contemporains que tous les orateurs louent ou blâment ». Le syntagme Ta rtapxovTa trouve un écho en H, 1396a: ‘EK yap T6

S-oKoljyTwv i)TrapxetvKccXdSv lla.tvoilat uavTe(, que Dufour rend par

« Car tous les panégyristes tirent leurs éloges des belles actions réelles ou 51)•6napx6vTwv

supposéesréelles »,etenI,1367b: 8è

X. 6 V E T I N t 6 h ( 1 3 n 1 T Ca p ‘

a. uprès de chaque auditoire », en négligeant totalement la proposition o:)( 6KacyT01,<

ilrrapxet. Si l’on admet, avec Grimaldi (1980: 211), que di( t51rapxet iTpXEiL4, . 1 1 , 0 1

signifie ici « ce qui est présent [dans le sujet de l’élogel », on peut en q, u ‘ i l 6

conclure que l’épidictique ne se caractérise pas par une contemporanéité r- e n d

strictement chronologique, mais par la « présence » de qualités louables ou par

blâmables. Une comparaison avec la définition du verbe R u a ] fournie par « Il

fau

t

7 Voir par exemple, ce que Loraux (1981: 118-131) écrit à. propos du temps — le « présent

par

sans temporalité » (1981: 398 note 227) — dans l’oraison funèbre, et notamment cette

lréflexieon: « àrtrop valoriser le bel aujourd’hui, en quels termes peut-on encore penser le

présent et l’avenir sauf à les résorber en un présent démesurément étiré? » (1981: 123). Pour d

Kibédi Varga (1989: 47), « il s’agit de réaffirmer dans le présent, de confirmer ou de e

célébrer, des valeurs admises aussi bien par le destinateur que par le destinataire ».

c e q u i e s

t

RHÉTORIQUE ET COGNITION 1 6 7

le De interpretatione (16b) nous fait voir que cette « présence » possède deux dimensions, potentiellement autonomes, qui se trouvent converger dans l’épidictique (cf. Morpurgo-Tagliabue 1967: 325-326). I l s’agit, en premier lieu, de l’existence (Ta Ilmipxety) d’une qualité dans un sujet: le verbe « est toujours le signe de qualités existantes, c’est-à-dire de qualités prédiquées d’un sujet » [mi ciet TCliv imccpxavTwv arillitov &Y1

-T651) K a ‘ 1’i1roice14.i6v0u En vertu de cette dimension prédicative, nous

pouvons dire non seulement qu’Achille a fait, est en train de faire, ou fera 1,1), 6t01)

ceci ou cela, mais aussi que tel ou tel type d’homme fait ceci ou cela. Vient

ensuite la dimension proprement temporelle: le verbe (par exemple, i)vuxivet »estenbonnesanté ») »consignifie » [rtpoco

-maintenant », « le présent » [Ta vify 1:irrcipxEtv, Tay rtglavTa]; quand, au criopn.trair,ev,eiltifau »tlp’arelerxdiescet qeuinexcisete-d’un côté ou de l’autre du

« maintenant », de ce qui ‘il’ entoure » [Tay r t é

•verbe » [rtr6

dpegfu] ,tur (oparnexempr lee1ycilavoeyu »étrait en bonne santé » ou fiyi-œva « sera en –

bonne santé »). Cette asymétrie grammaticale, qui a beaucoup intrigué les àSol< u n

commentateurs

« i i r i cp , a a s

8indéfiniment (cf. Brague 1982: 132-133), ou encore que toute existence d• T o < ] ,u

d’une qualité dans un sujet en un intervalle incluant le moment de la parole ,

c’es

est une « présence » au sens à la fois prédicatif et temporel. Si, donc, le sujet suggère

t-à-

de l’épidictique est simultanément singulier et universel, sous l’effet d’un

que

dire

processus d’amplification analogue à la « mimésis », il s’ensuit que les

le

à

qualités qu’on rencontre dans ce sujet jouissent d’une véritable « présence »:

« mai

u

certes, leur existence effective dans le sujet singulier peut n’être que passée

aris

ur nivearsel qui est « instancié ». On s’explique, de la sorte, les multiples échos

toté

tdextueils que nous avons décelés entre le De interpretatione et les passages

nten

n

ou future; mais il y a inclusion obligatoire du moment de la parole dans

ant »

lp’interavalle (indéfini) où subsiste la prédication portant sur le sujet

lconisacrcés aiu genre épidictique: gm

en e

p Rhétorique v

e e

u

D

e

interpretatione Tcriv iirrapxavTan,

ra

TaimiipxovTa., 1

r irrcipxetv, 1)764

t b

15Mil:IXEIN

Ouctpdw .1

s 65’v

a)xet – é 1 5t m x p x 6

l

Par ailleurs, cette conjecture nous permet de comprendre pourquoi, dans le

en

d 6wrwv )

chapitre 20 de la Poétique, le passé13c13d8urEv « a marché » est appelé dr1

e

e p

T ΠP

6

commentaire du chapitre 20 de la Poétique dans l’édition de Dupont-Roc et Lallot

V sT

a 8 Voir, par exemple, Colaclidés (1968), Morpurgo-Tagliabue (1967: 59-65), et le

s

é o u

Π,

1

168 M A R C DOMIN1CY

« verbe » [effila] et non « cas du verbe » Irt.r(i< il1ip.co

-des formes interrogatives et injonctives. Le fait qu’une même unité loin<g1u,istiqàue balscaule aindsiid’funfeécasreeà ln’auctreene procède pas de quelque négligence, mais des types d’énoncés dont il est question. Dans le discours (susceptible de vérité ou de fausseté) qu’envisage le De interpretatione, l’assertion de l’existence passée ou future d’une qualité dans un sujet singulier ne saurait renvoyer, par « mimésis », à une « présence »; ou encore, s’il y a véritablement « présence », le recours à un paradigme verbal non marqué (le « présent » de nos grammaires) s’impose par nécessité. En poésie — et, dirais-je, dans l’épidictique l e s choses se passent de manière toute différente. Par la vertu de la « mimésis » ou de l’amplification, une forme assertive, quel que soit son « temps » grammatical, entre dans un énoncé qui renvoie à l’assertion d’une « présence »; la flexion « temporelle » des paradigmes verbaux n’influe donc plus sur le caractère non casuel [13fivt] ou casuel Iirren< illiù.ccTo(j des unités concernées. Par contre, le caractère non assertif (interrogatif ou injonctif) d’une forme suffit évidemment à bloquer ce mécanisme d’hypostase.

III

A lire superficiellement le Traité de l’argumentation, et de nombreux écrits connexes, on croirait volontiers que Perelman n’éprouve guère de peine intégrer l’épidictique dans le cadre plus global de la « nouvelle rhétorique ». Mais là aussi, des interrogations fondamentales demeurent sans réponse.

Nous avons vu plus haut comment Perelman a choisi de délimiter les champs respectifs du raisonnement formel (oil il s’agit de « prouver » ou de « démontrer »), de la dialectique (où il s’agit de « convaincre »), et de la rhétorique (où il s’agit de « persuader »). Or, les critères utilisés — et notamment la distinction entre l’auditoire « de droit » et les multiples auditoires « de fait » — ne suffisent pas à cerner la spécificité du genre épidictique. A cet égard, le métalangage employé est très révélateur. Si l’argumentation en général cherche à « obtenir l’adhésion », c’est-à-dire la « conviction » dialectique ou la « persuasion » rhétorique, le genre épidictique vise à produire une « intensité d’adhésion ». Le fait que le mot « adhésion » fonctionne, par rapport à « conviction » et « persuasion », à la fois comme un hyperonyme et comme un terme du même rang me parait, en soi, l’indice d’une incapacité profonde à traiter de l’épidictique en tant que tel. Certes, Perelman contourne d’emblée ce premier obstacle en précisant le type d’objet mental qui entre en jeu: lorsqu’il y a « conviction » ou « persuasion », le dialecticien ou le rhéteur fait « adhérer » son auditoire à une thèse qui ne reçoit aucune qualification graduelle; par contre, l’orateur épidictique exerce une influence sur « l’intensité », nécessairement graduelle, de

l’argumentation. ét

or

iq

ue

Iv

RHÉTORIQUE ET COGNITION 1 6 9

« l’adhésion ». Mais ce glissement vers un vocabulaire qui semble parfois relever de la psychologie des émotions, dissimule une fracture essentielle, puisqu’il faut admettre, en toute cohérence, que des variations d’intensité peuvent affecter cela même dont un auditoire « de fait » est d’ores et déjà

persuadé ».

A mon sens, cette persuasion préalable, sans laquelle il ne saurait exister quelque intensification que ce soit, rend compte du fait que les discours épidictiques ne supposent, en réalité, aucun questionnement. Par ailleurs, la priorité conceptuelle de l’adhésion sur son intensité permet de ne pas renvoyer tout l’épidictique (et, dirais-je, tout le poétique) au seul domaine littéraire — au seul plaisir esthétique de l’auditoire. Mais il reste maintenant à comprendre les mécanismes qui intensifient l’adhésion par le biais d’une stratégie discursive, de blâme ou de louange, dont la « forme » optimale est l’amplification.

Sur ce point, Perelman ne se montre guère explicite. Selon lui (1977: 52), l’ampli

cf’iest-à-dire l’accès d e notre conscience à certains objets

pcsaycthiolnogiquement saillants (voir aussi Perelman et Olbrechts-Tyteca

1983: 154-160). Cette glose nous confirme dans l’idée que l’amplification est

possède bel et bien une dimension cognitive, mais nous sommes renvoyés, « u

de nouveau, vers une théorie ou une psychologie des émotions, alors que ne

nous cherchons à fonder une doctrine argumentative où prenne place un

fi

genre de discours intimement lié à la défense ou à la condamnation de

gu

certaines valeurs. Pire encore, le plaidoyer perelmanien (Perelman et

re

Olbrechts-Tyteca 1983: 68-72) pour une « éducation » inculquant, à travers

d

l’épidictique, des positions morales présentées comme indiscutables (hors-

qeuestionnement) risque d’apparaître, dans un tel contexte, comme une thèse

irrathionaliste qui limiterait singulièrement la sphère même de

A ce stade, on pourrait être tenté d’en revenir à une hypothèse plus simple, « 

qui maintiendrait que toute argumentation présuppose un authentique t

questionnement

e

9 La première s’appuie sur le fait que l’éloge et le blâme s’exercent

n

. s o Tu v er n o t p i a s r l e b i a i s d e  » t o p o i  » i n v e r s e s , q u i c o n s t i t u e n t , p r i s c o n j o i n t e m e n t ,

d

sdeso »dlisucout rsi doubles » (cf. note 6). Ce phénomène montrerait que, dans

a

ol’épnidisctique comme dans le délibératif ou dans le judiciaire, se pose une

n s’offr

it r a i e

à

n 9 tDans les quelques lignes qui suivent, je réponds à diverses objections de Michel Meyer.

 » al

c or

r s

é à

e no

r us

l .

a

170 M A R C DOMINICY

question admettant, a priori, des réponses contradictoires. Mais une telle interprétation se heurte à deux difficultés essentielles. Tout d’abord, elle implique que l’orateur, au moment de prendre la parole, ne serait pas engagé, vis-à-vis de son auditoire, à blâmer ou à louer; rien n’indique que les choses aient jamais pu se dérouler de pareille manière. D’autre part, même s’il en allait ainsi, l’orateur ne parviendrait à accomplir un éloge ou un blâme qu’en établissant la responsabilité effective du sujet. Le débat devrait donc porter, en principe, sur des questions d’intentionnalité; or, l’ampli

véritable de ce thèmern. fi

La deuxième solution consiste à penser que le spectateur de l’épidictique cation

doit vraiment « juger » l’orateur, c’est-à-dire examiner si celui-ci est apte, ou inte

non, à découvrir le vice ou la vertu dans un ensemble présumé connu rvie

d’actions et d’événements. En d’autres termes, l’orateur épidictique nt

s’efforcerait de « prouver » sa propre vertu. Cependant, il ne le ferait pas en pr

construisant son éthos (comme l’orateur délibératif ou judiciaire), mais en éc

« démontrant » [en Liseixvu

is

dl ‘une telle hypothèse sautent aux yeux. En premier lieu, elle ne rend pas

ém

cl t oi m sp t ea d e l a p r a t i q u e e f f e c t i v e d e s d i s c o u r s d ‘ é l o g e o u d e b l â m e , q u e l ‘ o n

en

confie à des personnalités dont la moralité est déjà notoire — ou, du moins, perspicacit

tsupposée telle sous l’effet des mécanismes, plus ou moins autoritaires, de la é

rpégulation sociale (cf. Loraux 1981, Pemot 1993: 607-635). Par ailleurs, éthiqu

coette hypothèse exige, de toute façon, que ce dont il est question dans le e.

discours épidictique — le caractère vicieux ou vertueux d’un individu ou u

Les

d’une collectivité — soit jugé d’avance par l’auditoire, faute de quoi celui- r

inconv

ci ne pourrait même pas appliquer quelque jugement que ce soit à l’orateur. co

énient

u Lartroisième solution, qui exploite la dichotomie aristotélicienne entre

s

13o1Aeuat< et npouipEat(, se trouve esquissée dans le Traité de l’argumen-

tation. Acceptons l’idée que l’épidictique vise à accroître « l’adhésion », et

que cette « adhésion » ait été obtenue au terme d’une délibération. On peut

ui

l’auditoire « adhère » à la thèse dont il s’est persuadé par délibération, mais

te

son « adhésion » possède-t-elle une « intensité » suffisante pour qu’il accepte

r

d’accomplir son devoir? On peut, par exemple, se persuader de la justesse

tou de la nécessité d’une guerre et fuir, néanmoins, la mobilisation. Le o

u

tI

t-

ci

rc

croire, alors, que la question soulevée concerne le passage à l’actell: certes,

poufr qui la fonction de l’épidictique serait de « montrer » [ems,fxvulit e

(voir, par exemple, Buchheit 1960: 120-128, et la critique de Pernot 1993: 37). i l)a n a t u r e d e l ‘ o b j e t

d

L

i I l Cette interprétation est fréquemment avancée. Voir, par exemple, Kibédi Varga (1989: ‘

47): « l’éloge renforce les convictions de ceux qui risquent d’hésiter ». sh

cy up so

s th

iè os ne

RHÉTORIQUE ET COGNITION 1 7 1

problème, dans ce cas, naît de ce que le discours épidictique (par exemple, une envolée patriotique devant un monument aux morts, ou une

diabolisation de l’adversaire) ne prétend pas fournir de réponse (au sens strict du mot) à la question posée; il vise, plutôt, à ce que la question ne se pose pas. Et la meilleure façon d’arriver à cette fin est de « faire comme si » la question n’existait pas.

En résumé, il me parait que les trois options envisagées échouent à rendre compte des singularités les plus frappantes du genre épidictique. A chaque fois, on assigne aux discours examinés soit une fonction qu’ils ne peuvent remplir (comme celle de jauger la responsabilité), soit une fonction qu’ils ne remplissent qu’indirectement, par la négation même des finalités

effectivement recherchées (comme quand la vertu de l’orateur s’établit par la présomption même de sa vertu, ou quand l’intensité de l’adhésion se trouve provoquée par la présomption même d’une identité de la délibération et de la décision).

V

La « théorie de l’évocation » que je développe depuis quelques années déjà nous permet d’échapper aux apories rencontrées chez Aristote et chez

Perelman, tout en préservant l’idée directrice que l’épidictique est une argumentation sans questionnement.

Cette théorie soutient, en gros, que les genres discursifs se caractérisent

par des intentions méta-communicatives spécifiques, qui se réalisent lorsque s’instaure une « modalité sémantique » déterminée, c’est-à-dire un

certain type de rapport au monde. Considérons, par exemple, le cas des adages ou des proverbes. Ces énoncés transfèrent à des niveaux supérieurs (syntagme, phrase,…) les propriétés (morpho)phonologiques et sémantico- cognitives du mot simple. Autrement dit, la relation au réel n’est pas de l’ordre du descriptif (où il s’agit de provoquer chez le récepteur la formation d’une représentation mentale encore épisodique), mais de l’évocatir: comme le mot simple, l’adage ou le proverbe prétendent susciter l’émergence d’une représentation prototypique déjà disponible (cf. Kleiber 1989). Dès lors, comme celui qui use du « vrai nom » assigné à un objet pour le désigner, le locuteur d’un proverbe n’est pas, à proprement parler, un énonciateur. Une autre « voix » (qu’il s’agisse du sens commun ou

de la « sagesse des nations ») parle à travers lui: il y a « polyphonie » (cf. Ducrot 1984)12.

172 M A R C DOMINICY

Dans plusieurs contributions, j’ai essayé de montrer que l’énoncé poétique fonctionne, pour l’essentiel, de la même manière que les adages ou les proverbes. Il en résulte que la poésie « se donne » comme un discours « déjà dit » (même si ce n’est pas le cas) — un discours qui traite d’un monde dont les entités « instancieraient » des prototypes communément partagés (même si pareils prototypes n’existent pas). Cette thèse néo- aristotélicienne réduit la « mimésis » à l’évocation, puisque la reconnaissance du « général » ou de l' »universel » s’identifie maintenant l’activation (factuelle ou prétendue) de certaines zones encyclopédiques dans la mémoire à long terme (cf. Sperber 1974). Corollairement, nous adopterons une conception cognitive, et non plus strictement émotive, de la « catharsis ». Comme le notent Dupont-Roc et Lallot dans leur remarquable commentaire de la Poétique (1980: 190), « si la tragédie peut «épurer» les émotions qu’elle éveille chez le spectateur et ainsi lui donner du plaisir et non de la peine, c’est en tant qu’elle offre à son regard des objets eux- mêmes épurés ». Autrement dit, de même que le destinataire d’un proverbe « reconnaît », à travers la situation particulière qui en a déclenché l’emploi, le prototype d’une situation, le spectateur de la tragédie « reconnaît » — derrière les personnages, derrière l’action à laquelle il assiste — des prototypes d’agents, de situations et d’affects dont l’évocation (la « mimésis ») aboutit à épurer (par « catharsis ») les émotions déclenchées. A de nombreux égards, donc, le couple « mimésis-catharsis » se laisse comparer à l’amplification: de part et d’autre, nous avons affaire à une stratégie discursive et cognitive qui vise à nous faire « reconnaître », sous des aspects singuliers, des « natures » ou des « modèles » stables; et nous ressentons quelque plaisir, ou quelque émotion, lorsque ce processus d’évocation crée la « présence » (c’est-à-dire l’activation dans notre conscience) de certaines catégories ou de certaines valeurs.

VI

Au stade où nous sommes parvenus, de nombreuses incertitudes se sont

dissipées. Mais une difficulté fondamentale demeure: Comment expliquer que le processus évocatif conduise à intensifier l’adhésion? Comment

empêcher, en d’autres termes, que les émotions, « épurées » ou « intellectualisées », qu’il suscite ne se ramènent à la seule jouissance esthétique? Nous aurions trahi et Aristote et Perelman — et nous nous cantonnerions dans une vision éminemment réductrice — si nous devions

12 Comme les « topoi » de l’épidictique, les adages et les proverbes permettent la

construction de « discours doubles »: oA cœur vaillant, rien d’impossible. A l’impossible, nul n’est tenu».

RHÉTORIQUE ET COGNITION 1 7 3

rendre les armes sur ce point. La position que je défendrai ici est que l’intensification naît de l’évocation elle-même.

Revenons, pour commencer, au « temps » de l’épidictique et du poétique. Plus haut, j’ai fait l’hypothèse qu’un énoncé comme « Ce jour-là, Achille

mit hors de combat d’innombrables guerriers » asserte l' »existence » passée d’une qualité dans un sujet singulier, tout en renvoyant à l’assertion d’une

« présence », à savoir l' »existence » d’une qualité prototypique dans un sujet universel. Si l’on se situe à l’intérieur de la théorie de la pertinence (Sperber et Wilson 1989: chapitre 4), on dira que l’énoncé poétique ou épidictique « Ce jour-là, Achille mit hors de combat d’innombrables guerriers » est une interprétation d’une pensée du locuteur, laquelle pensée est elle-même une interprétation d’une pensée « attribuée ». Plus précisément encore, on dira que l’énoncé en question est « échoïque » parce que la pensée qu’il interprète est elle-même une interprétation d’une pensée attribuée à l’opinion commune — un « topos » au sens défini par Eggs (1993). Si l’on adopte cette analyse, l’énoncé « Ce jour-là, Achille mit hors de combat d’innombrables guerriers » offre des similitudes frappantes avec un énoncé comme « En allant lentement, je vais sûrement », où se trouve interprétée une pensée attribuée à la « sagesse des nations » (Sperber et Wilson 1989: 358). Ce dernier exemple montre, de surcroît, que le processus d’évocation se prête à une sorte de « démultiplication ». Les énoncés « topiques » ou proverbiaux (« La valeur d’un héros se mesure au nombre de guerriers qu’il peut vaincre en une bataille » ou « Qui va lentement, va sûrement ») évoquent des représentations partagées ou supposées telles; leur « polyphonie » tient à ce que le locuteur n’est jamais énonciateur. Les énoncés épidictiques ou poétiques évoquent ces mêmes représentations, mais à travers l’assertion d’une « existence » singulière. Par conséquent, leur locuteur est à la fois énonciateur (en ce sens qu’il asserte, par exemple, que ce jour-là, Achille mit hors de combat d’innombrables guerriers) et non-énonciateur (en ce sens qu’il n’asserte pas l’énoncé « topique » ou proverbial qui interprète directement la pensée commune en question); la « polyphonie » provient alors du fait que le locuteur ne s’identifie pas à tous les énonciateurs « mis en scène » (cf. encore Ducrot 1984). L a « mimésis-catharsis » et l’amplification peuvent donc se concevoir, désormais, comme des stratégies

discursives et cognitives qui visent à susciter cette évocation indirecte.

Il me faut maintenant jeter un pont entre la variété d’évocation que je viens de décrire, et l’intensité de l’adhésion. Je m’appuierai, pour ce faire, sur une analyse très sommaire de l’exclamation ». On a souvent remarqué que les phrases exclamatives permettaient d’appliquer une modalité

13 Pour un bilan des recherches sur les exclamatives, voir Martin (1987: 93-108).

174 M A R C DOMINICY

d’intensification maximale à des prédicats non graduels. Tous les énoncés qui suivent, inspirés de Jules Laforgue, sont possibles et aisément interprétables: « Que la vie est quotidienne! », « Comme la vie est quotidienne! », « Voyez comme la vie est quotidienne! », « La vie est si quotidienne! », etc. A l’opposé, on acceptera difficilement des énoncés assertifs tels que « La vie est très quotidienne », « La vie est absolument quotidienne », « La vie est tout à fait quotidienne ». Pour rendre compte de ce phénomène, je partirai de l’hypothèse de Sperber et Wilson (1989: 380- 381), selon laquelle un énoncé exclamatif interprète une pensée qui est elle- même l’interprétation d’une autre pensée. Cependant, je supposerai que cette seconde pensée est attribuée à une entité à laquelle le locuteur ne s’identifie pas »; ceci entraîne qu’il y a « polyphonie », puisque le locuteur ne pourra s’identifier à l’énonciateur de l’énoncé interprétant directement la pensée en question. Je soutiendrai donc, en résumé, qu’un énoncé exclamatif comme « Que la vie est quotidienne! » évoque indirectement une pensée commune — en l’occurrence, la tautologie oLa vie est quotidienne» — et, par conséquent, « met en scène » un énonciateur — celui de l’énoncé correspondant « La vie est quotidienne » — auquel le locuteur ne s’identifie pas. L’inacceptabilité de l’énoncé « La vie est très quotidienne » résulterait, selon pareille approche, du caractère tautologique de la pensée «La vie est quotidienne». Corollairement, l’intensification produite par l’énoncé exclamatif serait due au seul processus d’évocation mis en œuvre.

L’hypothèse que je viens d’avancer rejoint, pour l’essentiel, l’analyse

« polyphonique » que Plantin (1985) a appliquée au « si » dit « intensif »

C1o5nsidérons, par exemple, des énoncés tels que « Catherine est si belle! » et

« Catherine est très belle ». On observe que la formulation en « si » ne saurait .

servir à décrire Catherine auprès d’un auditeur qui se serait enquis, précédemment, de l’aspect physique de la personne en cause. Si, à la

14 Chez Sperber et Wilson, cette pensée n’est pas attribuée, mais « désirable ». Je ne puis

exposer ici les raisons qui me poussent à choisir une autre voie (voir cependant Dominicy 1991c: 90-91).

15 Plantin (1985: 49-50) note le net contraste d’acceptabilité qui sépare l’énoncé « En effet/Effectivement, que d’eau! » de l’énoncé « En effet/effectivement, vous êtes si fatigué! ». Il explique l’étrangeté du second exemple par le fait que les particules « en effet » et « effectivement » imposent que le locuteur soit aussi l’énonciateur de l’énoncé « mis en scène » (à savoir « Il y a de l’eau » ou “Le référent du pronom «vous» est fatigué »). 11 en découlerait, a contrario, une difficulté pour les vues que je défends ici, puisque le locuteur de « En effet/Effectivement, que d’eau! » devrait être l’énonciateur de « Il y a de l’eau ». Mais une autre voie s’offre à nous: « en effet » et « effectivement » exigent, dans l’emploi commenté, que l’énonciateur de « 11 y a de l’eau » ou « Le référent du pronom «vous» est fatigué » soit différent du locuteur; il s’ensuit, pour ce qui concerne l’énoncé en « si », une valeur polémique qui entre en conflit avec l’usage du connecteur « en effet » ou « effectivement ».

RHÉTORIQUE ET COGNITION 1 7 5

question « Comment est Catherine? », je réponds « Elle est très belle », mon

auditeur pourra demander quelques précisions, mais il ne pourra pas maintenir que je n’ai pas enchaîné, de la façon la plus naturelle qui soit, sur son interrogation. Si, par contre, je répondais « Elle est si belle! », je lui donnerais l’impression de me parler à moi-même, de ne pas m’insérer véritablement à l’intérieur du dialogue amorcé. La raison en est, selon Plantin, que l’énoncé avec si « met en scène » un énonciateur qui a déjà jugé que Catherine est belle. Dans mon cadre théorique, je dirai que le marqueur « si » force l’auditeur à interpréter l’énoncé « Catherine est si belle! » non comme la description d’une personne dont on chercherait éventuellement à se forger une représentation épisodique, mais comme l’évocation indirecte d’une représentation déjà disponible. Et c’est cette évocation indirecte qui provoquerait, de nouveau, l’intensification du prédicat.

En termes plus généraux, je soutiendrai donc que, par le biais de l’amplification, l’orateur épidictique fait « reconnaître » à son auditoire des types humains hautement valorisés ou hautement dévalorisés, des valeurs communément admises ou communément rejetées (Ou, en tous cas, des

types humains ou des valeurs présumés tels), et que c’est cette « reconnaissance » qui, à travers un processus d’évocation indirecte, provoque une intensité, de l’adhésion ou du rejet, dont les effets sont sans doute émotifs, mais dont les causes profondes participent de la cognition.

Université Libre de Bruxelles

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