Shoah ; beaucoup de rescapés ?

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« PEINDRE LA RÉSILIENCE »

Fred Terna, le survivant de la Shoah qui récita toute sa vie le Kaddish

Julia Mayer dit être devenue « experte en Fred, le survivant, pas experte de la Shoah » en écrivant un livre sur ce vieil homme qui s’asseyait à la table familiale pour le Seder

Pendant toute l’enfance et l’adolescence de Julie Mayer passées dans le centre de Brooklyn, l’artiste et survivant de la Shoah Fred Terna était resté, à ses yeux, un ami de ses parents – « ce vieil homme avec un drôle d’accent » qui prenait souvent part au dîner familial du Seder à Pessah.

« Il était la personne âgée qui évoluait dans ma sphère », explique Mayer, 31 ans, qui le voyait presque chaque semaine à la synagogue de Kane Street. « Je le rencontrais au kiddoush et il me demandait comment ça se passait à l’école. »

Aujourd’hui, Mayer, qui est directrice de la philanthropie au sein du groupe Year Up Greater Boston, une organisation à but non-lucratif qui offre des formations de développement à de jeunes adultes, a écrit Painting Resilience, The Life and Art of Fred Terna [Peindre la Résilience, la vie et l’œuvre de Fred Terna] (sorti au mois de novembre 2020 aux éditions JBJ Vision), une biographie qui raconte la survie et l’expérience remarquable de Terna, avec des reproductions de plus de vingt œuvres de l’artiste photographiées par son fils, Daniel Terna.

Le livre se base sur environ 60 heures de conversation entre Terna et Mayer – qui, même si elle avait écrit un roman en 2011, affirme ne pas se considérer comme écrivaine.L’artiste Fred Terna sur la couverture de ‘Painting Resilience: The Life and Art of Fred Terna’, écrit par Julia Mayer. (Autorisation : Daniel Terna)

Dans la même veine, continue Mayer, « je me considère comme une experte de Fred, pas comme une experte de la Shoah ».

Painting Resilience: The Life and Art of Fred Terna tisse ensemble les messages intenses et parfois lugubres des œuvres d’art contemporain de l’artiste avec le récit de sa vie. Il a commencé à dessiner quand il était adolescent – il était alors prisonnier à Terezin –, signant ses croquis représentant des lits superposés et des voies ferrés par un symbole plutôt que par son nom.

Comme Terna a pu le dire à de nombreuses reprises, le dessin était alors un rappel de son humanité.

Le livre est sorti le 16 novembre dernier et Terna et Mayer prévoient d’organiser des débats en ligne autour de l’ouvrage. Tous les bénéfices des ventes du livre seront reversés au musée de commémoration de la Shoah des Etats-Unis, qui est propriétaire de la plus grande collection d’œuvres de Terna.

Environ six ans après s’être lancée dans ce projet, Mayer indique qu’elle est encore aujourd’hui incapable d’expliquer ce qui l’avait amenée à accepter l’offre de Terna de visiter son atelier – une offre que Terna lui avait souvent faite lorsqu’elle était plus jeune.

« Il a fallu du temps pour que cette relation évolue », dit Mayer. « Au lycée, je savais déjà qu’il était un survivant et que mes parents possédaient quelques-unes de ses œuvres d’art. Je ne le considérais pas comme quelqu’un qui gagnait sa vie par son travail d’artiste. »

À l’âge de 25 ans environ, elle a finalement accepté son invitation et s’est rendue à l’atelier de Terna avec son frère et son petit ami de l’époque. Une telle visite dure habituellement 25 minutes – celle réalisée par Mayer a pris trois heures.

Les tableaux de Terna remplissent également la maison de Brooklyn qu’il partage aujourd’hui avec sa seconde épouse et son fils, et il évoque les œuvres accrochées dans les couloirs comme « une simple manière de les stocker », dit Mayer.

« L’art de Terna est extrêmement abstrait et très beau », continue-t-elle, « et il représente toutes les facettes de l’histoire de sa vie ».Une peinture de l’artiste et survivant de la Shoah Fred Terna qui figure dans le livre ‘Painting Resilience: The Life and Art of Fred Terna’ écrit par Julia Mayer. (Autorisation : Daniel Terna)

« Quand on regarde ces pastels et ces lignes qui apparaissent dans ses œuvres, il vous dit : ‘C’est à cela que ressemblaient les charniers’ », note Mayer.

« On demandait d’en voir toujours davantage », raconte-t-elle, en évoquant sa première visite à l’atelier du survivant. « Et lorsque je suis rentrée chez moi, j’ai su que je voulais écrire ce livre. »

Mayer connaissait les grandes lignes de l’expérience de Terna pendant la Shoah. Il en parlait à la table du Seder et pendant d’autres repas de fête.

« Parfois, on demandait à Fred si on pouvait poser des questions et il lui arrivait de répondre : ‘Pas ce soir’ », se souvient-elle. « Il n’avait pas forcément de souvenirs spécifiques, mais c’était une manière d’entrer dans ce type de conversation. Et il sait qu’il lui faut du temps pour plonger à nouveau dans ces traumatismes si difficiles à guérir. »Une peinture de l’artiste et survivant de la Shoah Fred Terna qui figure dans le livre ‘Painting Resilience: The Life and Art of Fred Terna’ écrit par Julia Mayer. (Autorisation : Daniel Terna)

La famille de Mayer a, elle aussi, été victime de la Shoah. Son grand-père paternel est né en Allemagne et son grand-père maternel a participé à la libération du camp de concentration d’Ahlem. Il évoquait rarement ce souvenir, mais il a été tellement affecté par ce qu’il a vu qu’il a récité le Kaddish pendant tout le reste de son existence – il s’est éteint à l’âge de 100 ans – pour tous ceux jetés dans les charniers.

Terna, adolescent tchèque au début de la guerre, a survécu à quatre camps de concentration. Il a été séduit à l’idée de travailler avec Mayer avec le souhait que son histoire puisse être transmise à la prochaine génération.

Si Terna s’exprime souvent, en public, de son expérience pendant la Shoah, il a « une manière très particulière de la raconter », explique Mayer. Elle précise avoir voulu pouvoir entrer plus en profondeur dans ses récits.

Les deux ont passé de nombreuses journées ensemble : Terna parlait et Mayer posait des questions. Mais quand elle a commencé à écrire le livre, il s’est avéré que la manière de mettre en place ce récit compliqué est devenue une véritable énigme pour elle.Julia Mayer, 31 ans, qui a, pendant six ans, préparé et écrit un livre sur l’artiste Fred Terna, un ami de sa famille, survivant de la Shoah à l’histoire extraordinaire. (Autorisation : Julia Mayer)

Elle savait qu’elle souhaitait tracer un chemin à travers les œuvres d’art de Terna, mais il lui a été difficile de trouver la bonne manière de le faire. La première version du livre était confuse et Mayer a choisi de travailler avec un professionnel sur la seconde – une version dans laquelle elle s’insère elle-même dans le récit.

« On m’a dit que l’histoire devait nous comprendre tous les deux, moi et Fred », explique Mayer. « Ce qui m’a permis d’apporter plus de contexte, de faire des commentaires sur des choses que j’avais remarquées, comme son absence d’émotion », dit Mayer. « Et c’est devenu mon histoire en plus de celle de Fred. »

Terna n’a lu le livre que très récemment et a refusé de faire de commentaires à son sujet.

« Il m’a dit : ‘C’est ton œuvre d’art à toi. Je ne vais pas faire de commentaires, tout comme tu ne fais pas de commentaires sur mes travaux », raconte Mayer.

Une fois que Terna l’a lu, Mayer a eu le sentiment qu’un fardeau lui avait été ôté des épaules.

« La seule critique dont j’avais besoin, c’était la sienne », explique-t-elle. « C’était un projet qui, selon moi, était le nôtre – il l’a vu comme étant le mien », ajoute-t-elle.

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