Qu’est-ce-que « l’islamo-gauchisme » ? par Thierry Meyssan

YB5bGlO3UJhzMa9dNIpwg0chsTbZmIcZQHjHiLZq_cCYmdyo38l5_A1y2WXTgDyz-m-o4SYKqXQDt2eFxizKWH81dzDfEws0-d.jpg
La ministre française chargée des universités, Frédérique Vidal, 
vient de commander un rapport sur la sociologie 
de l’islamo-gauchisme dans les universités.

La France, et dans une moindre mesure plusieurs autres pays européens, est traversée par un débat sur « l’islamo-gauchisme » [a]; des personnalités de gauche qui soutiennent l’islam politique malgré l’exemple de Daech. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne s’agit pas là d’une tactique électorale momentanée, mais d’une conséquence d’une stratégie de la guerre froide, ravivée par l’administration Biden.

Au XVIème et XVIIème siècle, les Européens distinguaient la « sphère publique » visible de tous, de la « sphère privée » plus intime. Cependant au XVIIIème siècle, la Révolution française donna une définition différentes de ces deux expressions : la « sphère privée » devint le domaine du travail, de la famille et de la religion tandis que la « sphère publique » celui de la politique et de la nation. Dès lors, si des militants politiques trouvent dans des religions la force de leur engagement, il paraît incongru qu’ils soutiennent des religions particulières.

Or, cette manière de voir est désormais battue en brèche par le soutien apporté par quelques personnalités et groupes politiques à des mouvements « islamistes ». Par islamisme, je ne désigne rien ayant un rapport avec la religion musulmane, mais une idéologie politique qui instrumente cette religion. Mahomet ayant été à la fois un prophète, un leader politique et un chef militaire, son héritage est facile à détourner.

Rouhollah Khomeiny rencontra Hassan el-Banna 
en 1938 au Caire. Les deux hommes conclurent 
un pacte de non-agression mutuelle 
et se partagèrent le Moyen-Orient.

L’islam politique

Dans la pratique, l’islam politique consiste à mobiliser les foules en invoquant la religion musulmane. Cela peut-être avec des moyens très différents et des objectifs opposés, selon la conception que l’on a de cette religion. Le fait de recourir à des arguments religieux pour faire de la politique permet d’obtenir un sens du sacrifice sans limite qui peut vite tourner au fanatisme. La langue arabe contemporaine, qui accorde plus de valeur aux émotions qu’aux raisonnements, rend probablement les arabes beaucoup plus réceptifs que d’autres à ce type d’engagement.

Au XXème siécle, les Britanniques ont demandé au mufti d’Al-Azhar de déterminer une version unique du Coran pour contrer la secte du Mahdi au Soudan. Il y en avait jusque là une quarantaine de différentes. Ils ont également demandé à Hassan al-Banna de créer une société secrète, la Confrérie des Frères musulmans, sur le modèle de la Grande Loge Unie d’Angleterre pour disposer d’un moyen de pression sur le pouvoir égyptien. Durant la Guerre froide, la CIA a placé deux de ses agents, Sayyed Qtob et Saïd Ramadan, dans cette société secrète sunnite pour y théoriser le jihad [b].

D’autres écoles d’islam politique contemporaines se sont développées d’abord au sein du soufisme contre les empires russe et chinois, puis avec Rouhollah Khomeiny au sein du chiisme contre l’empire britannique. Si l’école soufie a fait alliance avec la Confrérie des Frères musulmans autour du président Recep Tayyip Erdoğan, l’école chiite a au contraire passé un accord de non-ingérence réciproque avec elles. Cependant tous se sont battus ensemble contre les Russes et sous les ordres de l’Otan durant la guerre de Bosnie-Herzégovine. À l’époque ils croyaient partager la même idéologie, mais aujourd’hui ils considèrent tous que ce n’était et n’est toujours pas le cas.

Les Français font remonter le soutien de penseurs de gauche à l’islamisme à l’exil de l’ayatollah Khomeiny en région parisienne (1978-9). À l’époque Jean-Paul Sartre et Michel Foucault l’avaient rencontré et lui avaient apporté leur soutien. Ils avaient parfaitement compris son combat contre l’impérialisme occidental, tandis que Zbigniew Brzeziński (le conseiller de Sécurité nationale du président Jimmy Carter) le considérait, à tort, comme superficiel.

Mais ce dont on parle aujourd’hui est d’une toute autre nature : des penseurs de gauche attribuent aux musulmans dans leur ensemble la même fonction d’avant-garde populaire qu’au prolétariat du XIXème siècle. C’est une stupidité. En effet :

- les musulmans appartiennent à toutes les classes sociales ; 

- l’islam est absolument compatible avec le capitalisme le plus débridé.

En réalité, ils appréhendent différemment les musulmans selon qu’ils sont sunnites ou chiites. Les premiers seraient progressistes, tandis que les seconds seraient réactionnaires. Ils ont soutenu le pro-US Frère musulman Mohamed Morsi en Égypte, mais dénoncent le nationaliste Mahmoud Ahmadinejad en Iran. Or le président Morsi n’a jamais cherché à améliorer les conditions de vie des plus pauvres, tandis que le président Ahmadinejad l’a fait avec succès jusqu’à la fin de ses mandats. Identiquement, Mohamed Morsi n’est devenu président qu’en menaçant de mort les magistrats du conseil électoral et leurs familles [1], tandis que Mahmoud Ahmadinejad a été élu démocratiquement. Force est de constater que les islamo-gauchistes ne se déterminent pas par rapport à l’action intérieure des personnes qu’ils soutiennent, mais à leur politique étrangère. Ils approuvent l’islam politique pro-US et dénoncent l’islam politique anti-impérialiste.

L’islamo-gauchisme n’existe que dans les pays occidentaux, à l’exception de la Tunisie. L’opposant en exil Moncef Marzouki [c]apporte son soutien à la Confrérie des Frères musulmans et devient de premier président de la République du Printemps arabe. Il servira de paravent aux Frères d’Ennahdha et est écarté du pouvoir aux élections présidentielles de 2014.

  Léon Trotski (1879-1940) servit les intérêts britanniques contre la Russie. Il entra en conflit avec Staline qui l’expulsa d’URSS et le fit assassiner à Mexico. Certains de ses partisans n’ont pas hésité à poursuivre son œuvre en se mettant au service des États-Unis.

La stratégie de la NED : 
alliance de certains trotskistes avec certains islamistes

Le soutien de personnalités de gauche à la Confrérie des Frères musulmans et à l’Ordre des Naqshbandi a été organisé par la National Endowment for Démocracy (NED) dans le cadre de la Guerre froide, dès 1983. Le président Ronald Reagan venait de rallier à lui un groupe de trotskistes juifs et new-yorkais pour lutter contre l’URSS. En vertu du conflit qui opposa le pro-Britannique Trotski [2] et Staline, ces disciples rejoignirent les services secrets des « Cinq Yeux » (Australie, Canada, États-Unis, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni). Ils fondèrent notamment la NED. Dans le contexte des scandales entourant la CIA, ils imaginèrent de réaliser certaines parties de ses opérations par la voie légale. Ils recrutèrent des personnalités trotskistes de part le monde pour se joindre à leur combat, particulièrement dans les deux théâtres d’opération de l’époque : l’Afghanistan et le Liban.

Pour son combat anti-soviétique en Afghanistan, la NED recrute le « french doctor » (médecin français) Bernard Kouchner. C’est un ancien de l’Union des étudiants communistes qui a quitté cette organisation lors de la purge contre les trotskistes. Le jeune homme soignera au Pakistan les anticommunistes afghans et les moudjahidines arabes d’Oussama ben Laden. À l’époque ces derniers sont applaudis en Occident comme des « combattants de la Liberté ».

Au même moment, durant la guerre civile libanaise, la NED peine à recruter. Finalement elle choisit les scissionnistes du Parti communiste syrien, Riyad Al-Turk, Georges Sabra et Michel Kilo. Les trois hommes signent un manifeste qui assimile les Frères musulmans à un nouveau prolétariat et appelle de ses vœux une intervention militaire états-unienne au Moyen-Orient. Pour la Syrie, c’est un soutien clair au putsch des Frères musulmans à Hama. Le président Hafez el-Assad les fait donc arrêter et emprisonner jusqu’à ce qu’ils abjurent ce texte.

La guerre de Bosnie-Herzégovine est l’occasion pour la NED de recruter l’essayiste Bernard-Henri Lévy. Celui-ci deviendra le conseiller médiatique du président Alija Izetbegović. Au même moment, celui-ci prend pour conseiller politique le néoconservateur Richard Perle et pour conseiller militaire Oussama ben Laden.

Dans le contexte de la guerre froide, toutes les personnalités citées ci-dessus ont probablement sincèrement cru agir pour le mieux. Mais une fois l’URSS dissoute, certains d’entre elles ont poursuivi leur parcours dans cette voie nauséabonde.

Ainsi Riyad Al-Turk, Georges Sabra et Michel Kilo sont devenus des porte-parole du Pentagone lors des événements en Syrie. Au nom de leur passé communiste, ils ont convaincu la gauche européenne qu’il s’agissait d’une guerre civile et non pas d’une attaque par des jihadistes internationaux. Ils ont même réussi à leur faire croire que le Front al-Nosra (branche d’Al-Qaïda en Syrie) était une organisation révolutionnaire syrienne !!

Ou encore Bernard-Henri Lévy, après avoir fait l’apologie de Guantánamo, est devenu le porte-parole des jihadistes libyens. Il a présenté la Jamahiriya arabe libyenne —un régime inspiré des socialistes utopistes français du XIXème siècle— comme une dictature. Il a soutenu le bombardement de Tripoli par l’Otan et la nomination d’un des chefs historiques d’Al-Qaïda, Abdelhakim Belhaj, comme gouverneur militaire de Tripoli. Pour finir, il a même aidé à la réception officielle de celui-ci au ministère français des Affaires étrangères à Paris.

Le Collectif contre l’islamophobie en France, association proche de la Confrérie des Frères musulmans, a été dissoute en 2020 juste avant que le gouvernement français ne l’interdise. Des leaders de gauche de premier plan ont participé à ses manifestations.

La théorisation de l’islamo-gauchisme

Si l’islamo-gauchisme est d’abord une pratique des services secrets occidentaux, il est devenu une théorie politique en 1994 autour de Chris Harman. Ce penseur trotskiste britannique est un militant du Socialist Workers Party (Parti socialiste des travailleurs). Il publia en 1994, dans Socialism International, un article intitulé « The prophet and the proletariat » (Le prophète et le prolétariat). Il tente d’y démontrer que les musulmans ne sont ni des fascistes, ni des progressistes, mais qu’ils forment le nouveau prolétariat.

Les trotskistes de Reagan comme Claude Harman ont tous adhéré à la théorie d’Ygael Gluckstein (dit « Tony Cliff ») de la « révolution permanente déviée » selon laquelle tous les États dits « communistes » (Chine, Corée du Nord, Cuba) sont en réalité staliniens. Cette manière de voir leur permet à la fois de militer pour la révolution mondiale et de condamner les adversaires des États-Unis. Ils ont été exclus de la Quatrième internationale. Il ne s’agit donc pas d’assimiler tous les trotskistes à leur dérive.

Au vu de ces éléments, l’islamo-gauchisme ne s’explique pas tant par une course aux voix des musulmans immigrés en Europe que par l’inversion des valeurs depuis la dissolution de l’Union soviétique. La disparition des partis communistes a laissé le champ libre à une gauche atlantiste. Celle-ci a spontanément choisit la direction idéologique de ses alliés US. Elle l’a épousée au point de participer à ses coups tordus, notamment à son instrumentation de l’islam politique sunnite.

Désormais la logique des services secrets comme celle des idéologies sont subverties par le réveil (woke) du puritanisme états-unien [d]. Ces derniers trouvent chez les Frères musulmans la même quête de Pureté qui les anime . Plusieurs membres de l’administration Biden participaient, le 13 juin 2013, à la réunion du Conseil de sécurité nationale à laquelle un délégué officiel de la Confrérie, cheik Abdallah Bin Bayyah, était invité. Il existe donc un réel danger de voir maintenant s’inscrire dans la durée l’islamo-gauchisme dans les partis politiques, d’autant que les Occidentaux n’ont toujours pas assimilé que tous les chefs d’Al-Qaïda et de Daech sont ou ont été membres de la Confrérie des Frères musulmans.

Thierry Meyssan 9  Mars 2021

[1] « La Commission électorale présidentielle égyptienne cède au chantage des Frères musulmans », Réseau Voltaire, 20 juin 2012.

[2] Il n’a jamais été démontré que Trotski ait été un agent de la Couronne, mais que sa secrétaire était, elle, une agente britannique. Cependant Léon Trotsky décapita la Marine russe dont il fit assassiner presque tous les officiers pour la plus grande joie du Royaume-Uni.

——————————————————————

Ces ancêtres oubliés de l’islamo-gauchisme

Tout au long de l’histoire de France, des politiques, des intellectuels, des femmes et des hommes de terrain ont tenté d’aller plus avant dans la connaissance de l’islam et pris leurs distances avec la vulgate islamophobe. 

Alphonse de Lamartine, portrait, 1856.
«
 Le mahométisme […] est moral, patient, résigné, charitable et tolérant de sa nature. »

Année 1830. Un puissant corps expéditionnaire prend pied en Algérie. L’esprit de croisade, la volonté tenace d’éradiquer la civilisation implantée sur cette terre depuis des siècles, de détruire ce repère barbaresque, guident les nouveaux maîtres [e]. Volonté unanime ? Non. Un auteur oublié, Jacques Barthélémy Salgues, écrit cette même année un étonnant petit opuscule destiné à dénoncer les préjugés, sous la forme d’un dialogue entre une jeune femme cultivée et un philosophe :


— La jeune dame. Vous avez parlé, monsieur, de l’islamisme, et aujourd’hui que nous nous occupons beaucoup des Turcs, ce mot revient souvent dans les nouvelles qu’on nous en donne. 
— Le philosophe. Les Mahométans, Madame, appellent leur religion Islam, mot qui signifie “soumission à Dieu “, et Leislams ceux qui la professent. Nous en avons fait le mot Islamisme, qui n’est connu que des Chrétiens. 
— La jeune dame. Grand merci, monsieur, me voilà bien plus savante que je n’étais, et beaucoup mieux disposée pour ce Mahomet, dont Voltaire a fait un fanatique et les Jésuites un brigand. Je vois bien qu’il ne faut pas trop se fier aux poètes et aux Jésuites.

Préjugés des réputations, Mme veuve Lepetit, Paris, 1830.

Lamartine en Orient

Peu de temps après, entre juillet 1832 et septembre 1833, une famille – le père, Alphonse de Lamartine, la mère, la fille – voyage en Orient. Le Lamartine politicien est à ce moment un des plus fervents partisans du maintien de la France en Algérie. Mais le Lamartine voyageur, observateur, rédige dans ses Carnets des notes sur l’islam d’une tout autre nature :

Partout où le musulman voit l’idée de Dieu dans la pensée de ses frères, il s’incline et il respecte. Il pense que l’idée sanctifie la forme. C’est le seul peuple tolérant. Que les Chrétiens s’interrogent et se demandent de bonne foi ce qu’ils auraient fait si les destinées de la guerre leur avaient livré La Mecque et la Kaaba. Les Turcs viendraient-ils de toutes les parties de l’Europe et de l’Asie y vénérer en paix les monuments conservés de l’islamisme ? (Jérusalem, 20 octobre 1832)

[…]

Il faut rendre justice au culte de Mahomet : ce n’est qu’un culte très philosophique, qui n’a imposé que deux grands devoirs à l’homme : la prière et la charité. Ces deux grandes idées sont en effet les deux plus hautes vérités de toute religion ; le mahométisme en fait découler sa tolérance, que d’autres cultes ont si cruellement exclue de leurs dogmes. Sous ce rapport, il est plus avancé sur la route de la perfection religieuse que beaucoup de religions qui l’insultent et le méconnaissent. Le mahométisme peut entrer, sans effort et sans peine, dans un système de liberté religieuse et civile, et former un des éléments d’une grande agglomération sociale en Asie ; il est moral, patient, résigné, charitable et tolérant de sa nature. Toutes ces qualités le rendent propre à une fusion nécessaire dans le pays qu’il occupe, et où il faut l’éclairer et non l’exterminer. (Balbek, 28 mars 1833).

Voyage en Orient, 1835.

Victor Hugo, à présent. 
L’homme a tant écrit que des critiques ont beau jeu de noter ses contradictions. Sur les conquêtes européennes, il a fait se succéder des hymnes à la mission de l’homme blanc (l’Afrique est une terre vierge qu’il faut civiliser) et les condamnations radicales (sac de Pékin, salut aux patriotes mexicains contre l’armée française). Idem sur les terres musulmanes, exaltant la conquête de l’Algérie, dénonçant un Abdelkader présenté comme sanguinaire et rendant d’émouvants hommages au prophète Mahomet (« L’an IX de l’Hégire », « Mahomet » et « Le Cèdre ») :

[…]Il semblait avoir vu l’Éden, l’âge d’amour,
Les temps antérieurs, l’ère immémoriale.
Il avait le front haut, la joue impériale,
Le sourcil chauve, l’œil profond et diligent,
Le cou pareil au col d’une amphore d’argent,
L’air d’un Noé qui sait le secret du déluge.
Si des hommes venaient le consulter, ce juge
Laissant l’un affirmer, l’autre rire et nier,
Écoutait en silence et parlait le dernier.
Sa bouche était toujours en train d’une prière ;
Il mangeait peu, serrant sur son ventre une pierre ;
Il s’occupait lui-même à traire ses brebis ;
Il s’asseyait à terre et cousait ses habits

[…]

Extrait de « L’an IX de l’Hégire » in La Légende des siècles, 1859.

Le rôle des saint-simoniens

Prosper Enfantin, dit le Père Enfantin, fut l’un des piliers du saint-simonisme, s’installant même un temps en Égypte pour tenter d’y expérimenter les idées du fondateur. Il se lia d’amitié avec nombre d’intellectuels musulmans. « Il est bon, écrivit-il, d’observer dans ce peuple, dont la grande base est mahométane, un phénomène de tolérance religieuse dont, je crois, aucun peuple chrétien ne pourrait citer semblable exemple ; depuis des siècles, musulmans, chrétiens, juifs, vivent ici en bien meilleure intelligence que n’ont vécu les sectes chrétiennes dans nos pays civilisés ; on dirait que les Égyptiens, dignes héritiers de leurs ancêtres de Memphis, n’ont pris du Coran que le mépris pour les idolâtres et l’amour pour les croyants en l’unité de Dieu » (1836).

Le nom d’Alexandre (dit Alex) Chodsko est certes bien oublié. 
Né en Pologne, installé en France en 1845, il fut pourtant un intellectuel majeur de son temps, orientaliste, linguiste (membre fondateur de la Société linguistique de Paris), chargé de cours au Collège de France. En 1844, il publie dans la très sérieuse Revue de l’Orient, Bulletin de la Société orientale, une étude sur Mahomet. « Je ne suis pas un admirateur outré de Mahomet », précisait-il d’emblée. Cependant… il y avait un cependant :

Comment refuser un tribut d’admiration à l’auteur de tout ce que l’histoire musulmane offre de grand, de noble et de glorieux ? Ce bras vigoureux qui la poussa à travers treize siècles, avec autant de retentissement et d’éclat, était sans doute mu par quelque chose de plus puissant, de plus vrai qu’un pur hasard, qu’une audace d’aventurier. Il conçut des projets immenses, il a su les réaliser, nous en convenons tous ; tâchons donc, avant tout, d’apprécier son œuvre à sa juste valeur, pour être à même de juger s’il y a possibilité de faire mieux.

« Ni la violence ni la domination »

Un grand colonial français a attaché son nom à une attitude de respect pour l’islam, même si les éclairages actuels soulignent ses motivations plus politiques qu’humanistes : Hubert Lyautey, résident général au Maroc de 1912 à 1925. Lors de la cérémonie d’inauguration du mihrab de la mosquée de Paris, le 19 octobre 1922 il eut de fortes paroles :

La France, libérale, ordonnée, laborieuse, l’Islam, rénové et rajeuni, m’apparaissent comme deux forces, deux grandes et nobles forces, dont l’union, ne poursuivant ni la violence, ni la destruction, ni la domination, mais l’ordre, le respect de leurs revendications légitimes, l’intégrité de leurs territoires nationaux, la tolérance pour toutes les croyances et toutes les convictions, doit être un facteur prépondérant pour la paix du Monde.

Peu connue de ses contemporains – mais liée d’amitié avec certains d’entre eux, dont précisément Lyautey – l’écrivaine Isabelle Eberhardt, convertie à l’islam, s’est à ce point fondue dans les populations du Maghreb français (à l’époque Algérie et Tunisie), que, déguisée en homme, elle put à loisir sillonner des régions reculées sans jamais éveiller de méfiance. L’un de ses derniers écrits (elle mourut accidentellement en 1904) a été rédigé à Tunis :

Tout à coup, au-dessus de ma tête, un volet de bois s’ouvrit et claqua violemment contre le mur […] Un jet de lumière rougeâtre glissa le long de la muraille et vint ensanglanter le pavé […]. C’était le mueddine (muezzin) qui se levait. Aussitôt, comme en rêve encore, lentement, sur un air très triste et très doux, il commença son appel. Sa voix jeune et parfaitement modulée semblait descendre de très haut, planer dans le silence de la ville assoupie. “Dieu est le plus grand ! Allah Akbar !“clama le mueddine, ouvrant successivement les quatre petites fenêtres du minaret. De loin, d’autres voix lui répondirent, tandis que dans un jardin voisin, des oiseaux se réveillaient et commençaient, eux aussi, leur hymne d’action de grâces à la Source de toutes les vies et de toutes les lumières. “La prière vaut mieux que le sommeil !“ La voix de rêve, raffermie peu à peu, lança cette phrase dernière, très haut, impérieusement… Puis, tour à tour, les quatre volets de bois se refermèrent, avec le même claquement sec. Tout retomba dans l’ombre et le silence, et une brise fraîche, venue de la haute mer, passa sur la ville (1902).

Écrits sur le sable. Récits, notes et journaliers, tome 1, rééd. Grasset, 1989.

Voilà bien des écrits qui aujourd’hui, précipiteraient leurs auteurs dans les rangs légèrement méprisés des compagnons de route naïfs ou pis, dans les rangs honnis des islamo-gauchistes. Il se trouve que certains avaient, à l’avance, prévenu : la succession des procès d’intention, des dénonciations de l’islam et des musulmans, faisait courir un risque dommageable pour tous : le creusement d’un fossé entre eux et nous.

Les mises en garde de Jean Jaurès

On sait peu de choses d’un certain Eugène Jung, un étonnant et atypique administrateur colonial (un temps vice-résident au Tonkin, il avait pris ses distances avec le monde des colons), pourfendeur inlassable de l’esprit de croisade :

L’Arabe ! Voilà l’ennemi. L’islam, voici le Diable ! Tels sont les mots d’ordre qui circulent dans les Chancelleries, et que notre pays semble accepter, malgré des simagrées extérieures. On croit rêver […]. Nulle part on ne se préoccupe des résultantes de cette fâcheuse mentalité, du choc en retour qui peut atteindre l’Europe, de la force encore insoupçonnée qui, d’un jour à l’autre, se révèlera parmi ces nouveaux parias. Personne ne veut se rappeler que notre civilisation occidentale vient en majeure partie des milieux arabes et islamiques.

Les Arabes et l’Islam en face des nouvelles Croisades ; Palestine et Sionisme, Paris, chez l’auteur, 1931.

Alors que commençait la conquête du Maroc, dernière grande conquête coloniale (1912), Jean Jaurès mit en garde contre un effet pervers de la brutalité européenne : raviver un islam fanatique, au détriment d’un islam moderne :

Vous savez bien que ce monde musulman, meurtri, tyrannisé tantôt par le despotisme de ses maîtres, tantôt par la force de l’Européen envahisseur, se recueille et prend conscience de son unité et de sa dignité. Deux mouvements, deux tendances inverses se le disputent : il y a les fanatiques qui veulent en finir par la haine, le fer et le feu, avec la civilisation européenne et chrétienne, et il y a les hommes modernes, les hommes nouveaux […], il y toute une élite qui dit : L’Islam ne se sauvera qu’en se renouvelant, qu’en interprétant son vieux livre religieux selon un esprit nouveau de liberté, de fraternité, de paix […]. Et c’est à l’heure où ce mouvement se dessine que vous fournissez aux fanatiques de l’Islam le prétexte, l’occasion de dire : comment se réconcilier avec cette Europe brutale ? Voilà la France, la France de justice et de liberté, qui n’a contre le Maroc d’autre geste que les obus, les canons, les fusils ! Vous faites, messieurs, contre la France, une politique détestable.

De Jaurès, textes et discours, 24 janvier 1908.

Quarante années de lutte frontale

Qu’a fait, concrètement, la France depuis bientôt quarante années ? 1983 : transformation d’une marche pour l’égalité en une habile mais honteuse récupération politicienne, avec passage dans le bureau de François Mitterrand, épisode fondateur d’un divorce trop mal étudié, trop vite oublié. 1989 : trois lycéennes de Creil en foulard transformées en dangers publics. Faut-il rappeler la rage qui s’est alors emparée de certains ? « Jamais l’expression “ennemi intime “ n’a été aussi justifiée qu’aujourd’hui » 1 ; « Le voile est une opération terroriste […]. Le voile enferme comme un troisième mur, après celui de l’Atlantique et celui de Berlin »2.

Comment ne pas répondre avec Jacques Berque ? En 1993, pour le dixième anniversaire de la marche citée, le grand orientaliste avait répondu à la question d’un journaliste :


➞ Peut-on considérer qu’il existe aujourd’hui une insertion naturelle de l’islam au paysage français ?
– Je dirais “insertion historique “, et ce mot revêt pour moi une très grande importance. Oui, il existe un islam de France et il existera de plus en plus. Seulement, il semble qu’on n’ait pas tiré de cette réalité toutes les conséquences.

Bientôt trente ans que Berque a écrit cela. Trente ans de procès, d’émergence de concepts foireux – le pire est cet islamo-gauchisme à la mode, mais patience, d’autres le surpasseront en bêtise –, de dénonciations indignées de foulards capables d’ébranler les valeurs de la République, de Unes en couleurs des hebdos sur les banlieues de l’islam, de lois d’interdiction(s), d’exaltation frauduleuse des racines judéo-chrétiennes de la France, de multiplication des passages à la télé des hérauts du combat anti-islamique — ceux-là mêmes qui clament qu’il luttent courageusement contre la pensée unique… Trente ans à endurer les houellebecquages, les zemmourismes [f] et les rouffioleries. Pour aboutir à quoi ? À un fractionnement croissant de la société française. À un communautarisme des bien-pensants, des nantis de la culture traditionnelle. Faut-il donc que cette passion éradicatrice ait caché aux yeux des procureurs la réaction inéluctable des musulmans de France ?

Écoutons Jaurès : « Vous faites, messieurs, contre la France, une politique détestable ».

Alain Ruscio
Historien. Dirige les travaux d’une Encyclopédie de la colonisation française 

NOTES de H. Genséric

 [a] « Islamo-gauchisme », l’oxymore disqualifiant

Apparu dans les années 2000 ce qualificatif utilisé d’abord par la droite puis par une partie de la gauche républicaine fait florès, traduisant l’extrême polarisation du débat sur la place et la visibilité de l’islam en France. 

Selon Wikipédia, « Islamo-gauchisme » est un néologismedésignant la proximité supposée entre des idéologies et partis de gauche et les milieux islamistes. Il est principalement utilisé en France, où il est popularisé, entre autre, par l’extrême droite. Composé des termes « islam » et « gauchisme », cette expression est également utilisé pour « symboliser une ligne de fracture politique sur les causes du djihadisme ». 

Popularisé par Pierre-André Taguieff, l’expression est aujourd’hui utilisée par certains universitaires ou responsables politiques pour dénoncer la proximité et le laxisme supposés de certaines personnalités politiques françaises de gauche envers l’islamisme, cette expression est critiquée par d’autres — comme la Conférence des présidents d’université et le Centre national de la recherche scientifique, pour qui elle ne correspond à aucune réalité scientifique — qui l’estiment non pertinente, voire stigmatisante, l’accusant de viser à décrédibiliser une partie de la gauche. 

L’appellation a l’allure d’un oxymore, aussi incongru que « militaro-pacifisme » ou « anarcho-royalisme ». Elle est pourtant devenue dans le débat public français une arme rhétorique redoutable, suggérant l’existence d’une alliance entre des entités réputées incompatibles. D’un côté, des « gauchistes », enclins avec Marx , à voir dans la religion un opium du peuple, et acteurs de la libération des mœurs depuis les années 1970. De l’autre, des fondamentalistes musulmans, tenants de la suprématie de la loi divine et d’un puritanisme aussi ombrageux que défavorable aux femmes.

Dans « islamo-gauchisme », chaque terme est extensible : « islamo » peut suggérer, selon les besoins de la polémique, l’intégrisme islamique – lui-même divers – ou l’ensemble de la population musulmane ; « gauchisme » est utilisé dans une acception englobant des pans entiers de la gauche classique. Longtemps, l’idée qu’ils pourraient cohabiter a pu faire sourire. Mais, aujourd’hui, tant chez les présumés « islamo-gauchistes », cibles de cette appellation disqualifiante, que chez ses utilisateurs – qui les accusent, en fait, de complaisance envers l’islamisme –, l’heure est au sérieux.

C’est dans les années 2000 que l’expression, citée pour la première fois dans Le Monde en septembre 2004, s’est installée. Lors des forums sociaux mondiaux de Porto Alegre en 2002, puis de Saint-Denis en 2003, une amorce de rapprochement s’était produite, sous la bannière de l’anti-impérialisme, entre altermondialistes et islamistes, les premiers accordant aux seconds le statut d’interlocuteurs fréquentables.

[b] Beaucoup de chefs islamistes et/ou terroristes ont été créés, biberonnés et formés en Occident, dont :
–  Ben Laden, la Star de la CIA éduquée à Oxford 
–  Un document de la CIA prouve qu’Oussama Ben Laden était un agent de la CIA nommé Tim Osman
–  L’étrange cas d’al-Baghdadi, agent du Mossad et calife juif de l’Etat islamiste 
–  Le CV de Ghannouchi, ou l’autre GHANNOUCHI ! 

La France accueille l’Internationale islamo-terroriste sur son sol

[c] France / Maghreb. Les goumiers de la République 
–  MARZOUKI, Super Menteur et agent de l’étranger
–  
Maghreb. Moncef Marzouki, nouveau soldat recruté par Rachad
–  Un voyou à la tête de la Tunisie 
–  TUNISTAN. Que sont devenus les quatre traîtres qui ont vendu leur pays ? 

[d] USA. Ces évangéliques derrière Trump 

[e] Colonisation de l’Algérie. « En 1830, Nous avons débordé en barbarie les Barbares qu’on venait civiliser »
–  
Les guillotinés des guerres françaises en Algérie
–  Le Bougnoule, sa signification étymologique, son évolution sémantique, sa portée symbolique

–  La France en Algérie. Les 900 oreilles coupées par le bachagha Bengana
–  Quand la France affichait fièrement des maghrébins décapités
–  Les guillotinés des guerres françaises en Algérie
« Dès lors qu’on avait arrêté quelqu’un, il fallait qu’il soit coupable. Quand une bombe avait éclaté, si on attrapait un type et qu’on trouvait qu’il avait la tête du client, on ne s’en embarrassait pas plus », témoignage de Jean-Claude Périer, membre du Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM) en 1956.

–  FRANCE : des primes pour « décapitations d’indigènes »
« … Un plein baril d’oreilles… Les oreilles indigènes valurent longtemps dix francs la paire et leurs femmes, demeurèrent comme eux d’ailleurs, un gibier parfait… » (1). C’est en ces termes choisis qu’un général français racontait les exploits de ses troupes pendant la guerre de conquête de l’Algérie (2).
 «… Tout ce qui vivait fut voué à la mort… On ne fit aucune distinction d’âge, ni de sexe… En revenant de cette funeste expédition plusieurs de nos cavaliers portaient des têtes au bout de leurs lances… ».

[f] Youssef Hindi : « On peut voir le phénomène Zemmour comme un contre-feu allumé par l’oligarchie »
–  
France. Mamours entre Sionistes et Islamophobes
–  Zemmour : « Les Arabes cassent du juif »
–  France. Que cherchent Macron, Zemmour et Charlie Hebdo ?

Hannibal GENSÉRIC

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*