Le grand secret de l’Islam

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Odon Lafontaine

(Olaf)

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM

L’histoire cachée de l’islam révélée par la recherche historique

Édition 2020

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  Illustration de couverture : sur fond d’un texte de la Torah, quelques étapes de la rédaction du Coran, depuis son écriture sur les mythiques omoplates de chameau de la tradition musulmane jusqu’aux recueils calligraphiés – la dernière image (premier plan) est celle de la première sourate du Coran, dite « l’Ouverture », ou « Al Fatiha ».

L’auteur est joignable à l’adresse odon.lafontaine@gmail.com et par ses réseaux sociaux (voir le site legrandsecretdelislam.com)

         MISE A JOUR D’AOÛT 2020

Editions précédentes en 2014 & 2015

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 3 –  Étrange chose que ce sentiment de malaise vis-à-vis de l’islam qui monte parmi les non-musulmans. Comme la presse s’en fait de plus en plus l’écho (et davantage encore sur internet), comme presque trois quarts des Français l’ont reconnu dans un sondage récent1, il y a quelque chose de perturbant dans l’islam. Pourquoi ces terribles luttes fratricides entre musulmans n’en finissent-elles jamais ? Pourquoi cette intolérance doctrinale de l’islam envers les autres religions ? Pourquoi cette volonté de tout dominer ? Pourquoi les problèmes d’intégration au sein du monde moderne, si ce n’est de compatibilité avec lui ? Pourquoi certaines atteintes aux libertés, à la dignité humaine ? Pourquoi si peu de réaction de l’immense majorité des musulmans eux-mêmes devant tout cela ? Et en particulier, pourquoi si peu de réaction devant les violences qui ne cessent de se produire depuis que cette religion s’est imposée, voici environ 1 400 ans, et la formidable épopée de Mahomet, son prophète ? Mais surtout, pourquoi est-il si difficile, voire interdit aux musulmans d’aborder ces sujets, de poser ces questions et de se livrer à des interprétations critiques ? Qu’y a-t-il donc à cacher dans l’islam ? L’observateur peut certes tenter de caractériser certaines failles de l’islam, comme religion et comme système politique, ce qu’il est à la fois. Constater déjà que dans sa dimension normative et sociale, en tant que code et loi, il peine à bâtir la société idéale qu’il aspire à édifier sur toute la terre  – cet échec se manifestant bien cruellement dans les régimes islamistes se réclamant de la loi d’Allah. On peut alors tenter d’expliquer et de comprendre ces failles par la mise en avant de certaines contradictions intrinsèques à la doctrine, au dogme musulman, en exhibant ce qu’ils peuvent comporter d’injonctions paradoxales, de vérités révélées bien peu compatibles avec la nature humaine ou même avec le simple bon sens. Mais au-delà, les clés de la compréhension de l’islam relèvent aussi du travail scientifique, du travail de recherche historique sur ses origines réelles. Car c’est dans l’établissement de la vérité sur ses origines, sans parti pris idéologique ni religieux, que l’on pourra comprendre ce qu’il est réellement, et donc la raison de ses défauts, de ses échecs, et aussi de ses qualités et succès. C’est un travail commencé depuis très longtemps, mais qui se poursuit dans une indifférence relative, ignoré ou combattu par les musulmans, on le comprend volontiers, mais également par les médias, les journalistes, les scientifiques, les historiens, les enseignants, les autorités morales, voire par certaines autorités religieuses non musulmanes. Et pour cause ! Ils reprennent presque tous sans le questionner ce que l’islam dit lui-même de ses origines et de son histoire. Ils le reçoivent comme vérité historique, l’impriment dans les manuels, l’enseignent aux enfants, et ce faisant, ils le justifient. C’est ainsi que l’histoire de l’islam et de sa révélation sont connues de la plupart. Une histoire des plus intéressantes tant elle divulgue déjà malgré elle, dans sa logique et ses ressorts apparents, un reliquat de la vérité historique sur ses origines et sur sa formation comme religion et comme système politique. Car cette vérité n’est pas dite. L’histoire authentique est cachée, cryptée, secrète, interdite, taboue. Aussi, pour tenter de remonter le cours de l’Histoire dans sa vérité, il faut, au préalable, prendre connaissance de cette histoire que raconte l’islam sur lui-même. Elle nous permettra de voir et de comprendre par la suite quel est donc ce grand secret que l’islam s’emploie si bien à cacher, ce secret que dévoile peu à peu la recherche historique, et dont nous allons voir en dernière partie qu’on en trouve les traces dans les textes musulmans eux-mêmes. 1 Sondage Ipsos-Le Monde de janvier 2013 : » 74% des personnes interrogées par Ipsos estiment que l’islam est une religion « intolérante », incompatible avec les valeurs de la société française ». 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 4 –  PRÉAMBULE QUE DIT L’ISLAM DE LUI-MÊME ? … ou l’histoire sainte de l’islam selon le discours officiel MAHOMET2 Il y aurait eu dans l’Arabie du VIe siècle après Jésus Christ, dans le Hijaz (ou Hedjaz, le sud-ouest de l’actuelle Arabie Saoudite, sa partie riveraine de la Mer Rouge) un peuple de nomades, de commerçants et de guerriers, les Arabes. Ils auraient été les descendants d’ Abraham (le même Abraham que celui dont se réclame la tradition biblique) par son fils Ismaël qu’Abraham eut dans des temps immémoriaux avec sa servante Agar. Selon l’histoire musulmane, ils vivaient selon un système de clans et de tribus, avaient pour religion une sorte de polythéisme mal connu, des cultes païens anciens, et obéissaient à des coutumes rustiques – par exemple, ils maltraitaient leurs femmes3 et il se raconte même qu’ils enterraient vives leurs petites filles4. De plus, la région était en proie à l’anarchie, à de nombreuses guerres entre clans plus ou moins régies par ces coutumes religieuses troubles. C’était le temps de la  jahiliya, de l’ignorance, de l’obscurantisme propre aux temps païens. Dans ce contexte serait né Mahomet, en 570, à La Mecque, petite ville caravanière de cette région, au sein de la tribu des Qoréchites. Orphelin très tôt, il est recueilli par son grand-père, puis par son oncle, les chefs de la tribu. Vers l’âge de 9 ans, alors qu’il accompagne son oncle lors d’une expédition caravanière en Syrie, un moine chrétien, Bahira, reconnaît en lui un futur prophète. En attendant qu’il le devienne, Mahomet doit subvenir à ses besoins. Il trouve à s’embaucher comme caravanier et sillonne l’Arabie et le Moyen-Orient. Il épouse sa patronne Khadija, une riche veuve. Il aura d’elle quatre filles. 2 Synthèse de la vie de Mahomet issue de la lecture de la sîra, sa biographie traditionnelle, principalement la sîra d’Ibn Hichâm, historien musulman du IXe siècle, disponible en français aux éditions AlBouraq pour le texte intégral (Muhammad ou Vie du Prophète Mohammad par Ibn Ishaq, traduction, introduction et notes par Aburrahman Badawi , 2 tomes, Albouraq, Paris, 2001-2006) ou aux éditions Fayard pour une version abrégée (La biographie du prophète Mahomet , établi, traduit de l’arabe et annoté par Wahib Atallah, Fayard ,Paris, 2004). 3 L’islam affirme avoir libéré la femme de la condition indigne dans laquelle elle était tenue avant sa révélation. Davantage de détails sur le site suivant : http://www.islamfrance.com/femmeislam3.html 4 C’est ainsi que sont interprétés les passages S16, 58-59 et S81,8-9 du Coran par les commentateurs actuels.  L’ange Gabriel apparaissant à Mahomet (miniature persane du XIVe siècle)

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 5 – Vers 610, alors qu’il s’était retiré pour méditer dans une grotte à l’écart, une voix se fait entendre, l’ange Gabriel apparaît5. Il lui révèle la parole d’Allah6, c’est-à-dire quelques versets du Coran qu’il lui enjoint de réciter (les premiers versets de la sourate 96). Gabriel est le messager d’Allah (« le dieu », c’est-à-dire Dieu), le dieu unique, le créateur du monde et du premier homme Adam. Il s’était révélé par la suite à Abraham et à toute une série de prophètes – Noé, Moïse, Jésus pour les principaux… Mais ceux qui avaient écouté ces prophètes prêcher la parole divine, c’est-à-dire les Juifs et les chrétiens, s’étaient égarés. Ils avaient reçu de leurs prophètes des livres sacrés (la Torah et l’Évangile7), et auraient dû suivre leurs commandements. Toutefois, ils s’étaient dévoyés et avaient falsifié leurs écritures. D’où la nécessité pour Allah de parachever sa révélation en envoyant un dernier prophète pour rappeler le monde à l’ordre et fonder à nouveau la vraie religion. Celle qui corrige toutes les révélations précédentes dévoyées, judaïsme et christianisme, en donnant aux nouveaux croyants les justes et ultimes commandements pour vivre selon le plan d’Allah. Et dans ce plan figure notamment la mission de convertir la terre entière pour que lui, Allah, soit enfin satisfait de voir toute l’humanité se soumettre et se conformer à sa divine volonté, lui obéir en tout, du lever au coucher, entre époux et entre amis, dans la paix et dans la guerre, dans tous les actes de la vie quotidienne. Mahomet s’en ouvre à sa femme, qui en fait part à son cousin Waraqa, un prêtre8 présenté comme chrétien, et tous deux conforteront Mahomet dans la validité de sa révélation. Convaincu de la nécessité de la proclamer – illettré comme la plupart de ses contemporains, il ne pouvait pas l’écrire9 – il devient prédicateur. Il prêche alors le dieu unique aux polythéistes de La Mecque. Il parvient non seulement à se faire comprendre d’eux, mais aussi à se faire reconnaître comme prophète. Il rassemble ainsi autour de lui ses premiers fidèles, par son discours et par des signes divins de sa prophétie. Notamment par le miracle du «  voyage nocturne », l’isra et le miraj  (« le voyage et la montée ») qui le verra être transporté en une nuit de La Mecque à Jérusalem, aller et retour, au dos de Buraq, son cheval ailé. Au passage, s’envolant depuis Jérusalem (prenant appui sur le rocher du Dôme du Rocher), il visite peut-être l’enfer (les traditions divergent sur ce point), puis traverse les sept cieux jusqu’à s’élever à « une portée de flèche » d’Allah. Le Coran céleste lui est révélé, aperçu entre les mains divines. C’est la « Mère des Ecritures », le modèle divin qui authentifie la révélation terrestre qu’en fait Mahomet. 5 Episode étonnamment comparable aux apparitions d’un « ange » que Mani, le fondateur du manichéisme, a revendiquées au IIIe siècle, en Mésopotamie. 6 Allah : Dieu, nom arabe de Dieu (le Dieu unique) ; on ne sait vraiment si le mot Allah provient de l’arabe al ilah (ﻪﻟا-لا), « le dieu », c’est-à-dire Dieu, ou s’il s’agit d’un emprunt à l’araméen allaha ( ), « Dieu ». 7 L’islam ne mentionne pas les quatre évangiles mais « l’Évangile », au singulier. 8 Selon l’étude de la tradition musulmane proposée par Joseph Azzi, alias Abou Moussa al Hariri (Le Prêtre et le Prophète, Maisonneuve et Larose, Paris, 2001) 9 Le discours islamique insiste beaucoup sur l’illettrisme supposé de Mahomet pour des raisons apologétiques. Ce serait en effet alors une preuve comme quoi il ne pourrait être l’auteur du texte coranique, et donc que celui-ci proviendrait de Dieu. Nous avons cependant d’autres explications à proposer aux mentions coraniques à cet « illettrisme », voir en p.109  Mahomet prêchant (de Grigory Gagarin) 

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 6 –  En dépit de ces signes, il s’attire les mauvaises grâces des autorités de La Mecque et de ses puissants, importunés par le prophète dans leurs affaires et leur polythéisme. Lorsque sa femme et ses protecteurs viennent à mourir, les persécutions envers Mahomet et les premiers musulmans empirent. Certains croyants seraient même allés jusqu’à traverser la Mer Rouge pour se réfugier en Abyssinie chrétienne. Mahomet finira par être chassé de La Mecque. Accompagné de ses adeptes, il trouve refuge à Yathrib, une cité prospère établie dans une oasis du désert à 400 km environ au nord de La Mecque, peuplée de tribus juives et arabes. Ainsi prend fin la période mecquoise de la vie de Mahomet. La date de sa fuite est retenue pour le début du calendrier musulman : l’année 622 sera le début de l’ère de l’Hégire (l’exil, l’émigration), la première année des nouveaux temps islamiques. Sa nouvelle ville d’accueil sera rebaptisée par la suite Médine (« la ville »). S’y ouvre donc la période médinoise de la vie de Mahomet. Il conclut un pacte avec ses hôtes arabes et juifs (appelé « Constitution de Médine ») et s’entend bien avec eux, comme le montre leur conduite bienveillante initiale à son égard. Il continue de prêcher en divulguant verset après verset la révélation d’Allah, parole qui l’établit alors comme chef politique. Durant tout ce temps, l’ange Gabriel continue en effet de se manifester régulièrement à lui. C’est ainsi qu’il est amené à s’éloigner de pratiques originelles très semblables aux coutumes juives que mettaient en avant ses premiers prêches – comme l’observance de certains jeûnes, rites et prières, ou encore l’obligation de prier en direction de Jérusalem. Il l’aurait modifiée durant son temps à Médine, l’orientant alors vers La Mecque. Il s’y serait trouvé un ancien sanctuaire, la Kaaba, dont la construction est attribuée à Abraham lui-même, dit-on. Mais les polythéistes mecquois l’auraient ensuite dévoyé et encombré des idoles païennes de leurs cultes. Pour subvenir aux besoins de la communauté et face à l’hostilité des Mecquois et des sceptiques, Mahomet, le prophète pacifique devenu maître politique et religieux de Médine, se mue désormais en chef de guerre : malgré ses premières réticences, la révélation de nouvelles sourates lui enjoint d’user de toutes les violences, de prôner la guerre sainte, et de faire mener expédition sur expédition contre les caravanes de La Mecque (des razzias). Il élimine ses adversaires politiques, ses contradicteurs et ses caricaturistes. Médine vit cependant l’âge d’or de l’islam, Mahomet édicte les règles d’une juste paix, libérant par exemple la femme du statut indigne dans lequel les polythéistes sont supposés l’avoir confinée. Il mène une vie humble et exemplaire malgré ses épouses nombreuses (avec selon les traditions au moins 13 femmes10, sans compter les esclaves et prises de guerre). Il continue de dévoiler à 10 13 femmes selon Ibn Hichâm, Mahomet bénéficiant en cela d’une permission spéciale de Dieu le libérant de la limite fixée à 4 femmes en islam, auxquelles peuvent cependant s’ajouter les esclaves, servantes et captives de guerre (35 femmes sont ainsi nommées par les diverses sources musulmanes consultées par Joseph Azzi – cf. La vie privée de Mahomet , Éditions de Paris, 2007 – sans compter les captives et esclaves anonymes). Pour tous les musulmans s’applique en effet S4,3 : « Prenez des épouses par deux, trois, quatre parmi les femmes qui vous plaisent. », tandis que Dieu a spécialement statué sur le harem de Mahomet par la révélation de S33,50 : « Ô Prophète ! Nous t’avons rendu  Ali et Mahomet durant le massacre des Banu Qurayza (miniature perse, XIXe s.) 

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 6 –  En dépit de ces signes, il s’attire les mauvaises grâces des autorités de La Mecque et de ses puissants, importunés par le prophète dans leurs affaires et leur polythéisme. Lorsque sa femme et ses protecteurs viennent à mourir, les persécutions envers Mahomet et les premiers musulmans empirent. Certains croyants seraient même allés jusqu’à traverser la Mer Rouge pour se réfugier en Abyssinie chrétienne. Mahomet finira par être chassé de La Mecque. Accompagné de ses adeptes, il trouve refuge à Yathrib, une cité prospère établie dans une oasis du désert à 400 km environ au nord de La Mecque, peuplée de tribus juives et arabes. Ainsi prend fin la période mecquoise de la vie de Mahomet. La date de sa fuite est retenue pour le début du calendrier musulman : l’année 622 sera le début de l’ère de l’Hégire (l’exil, l’émigration), la première année des nouveaux temps islamiques. Sa nouvelle ville d’accueil sera rebaptisée par la suite Médine (« la ville »). S’y ouvre donc la période médinoise de la vie de Mahomet. Il conclut un pacte avec ses hôtes arabes et juifs (appelé « Constitution de Médine ») et s’entend bien avec eux, comme le montre leur conduite bienveillante initiale à son égard. Il continue de prêcher en divulguant verset après verset la révélation d’Allah, parole qui l’établit alors comme chef politique. Durant tout ce temps, l’ange Gabriel continue en effet de se manifester régulièrement à lui. C’est ainsi qu’il est amené à s’éloigner de pratiques originelles très semblables aux coutumes juives que mettaient en avant ses premiers prêches – comme l’observance de certains jeûnes, rites et prières, ou encore l’obligation de prier en direction de Jérusalem. Il l’aurait modifiée durant son temps à Médine, l’orientant alors vers La Mecque. Il s’y serait trouvé un ancien sanctuaire, la Kaaba, dont la construction est attribuée à Abraham lui-même, dit-on. Mais les polythéistes mecquois l’auraient ensuite dévoyé et encombré des idoles païennes de leurs cultes. Pour subvenir aux besoins de la communauté et face à l’hostilité des Mecquois et des sceptiques, Mahomet, le prophète pacifique devenu maître politique et religieux de Médine, se mue désormais en chef de guerre : malgré ses premières réticences, la révélation de nouvelles sourates lui enjoint d’user de toutes les violences, de prôner la guerre sainte, et de faire mener expédition sur expédition contre les caravanes de La Mecque (des razzias). Il élimine ses adversaires politiques, ses contradicteurs et ses caricaturistes. Médine vit cependant l’âge d’or de l’islam, Mahomet édicte les règles d’une juste paix, libérant par exemple la femme du statut indigne dans lequel les polythéistes sont supposés l’avoir confinée. Il mène une vie humble et exemplaire malgré ses épouses nombreuses (avec selon les traditions au moins 13 femmes10, sans compter les esclaves et prises de guerre). Il continue de dévoiler à 10 13 femmes selon Ibn Hichâm, Mahomet bénéficiant en cela d’une permission spéciale de Dieu le libérant de la limite fixée à 4 femmes en islam, auxquelles peuvent cependant s’ajouter les esclaves, servantes et captives de guerre (35 femmes sont ainsi nommées par les diverses sources musulmanes consultées par Joseph Azzi – cf. La vie privée de Mahomet , Éditions de Paris, 2007 – sans compter les captives et esclaves anonymes). Pour tous les musulmans s’applique en effet S4,3 : « Prenez des épouses par deux, trois, quatre parmi les femmes qui vous plaisent. », tandis que Dieu a spécialement statué sur le harem de Mahomet par la révélation de S33,50 : « Ô Prophète ! Nous t’avons rendu  Ali et Mahomet durant le massacre des Banu Qurayza (miniature perse, XIXe s.) 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 7 –  Il recrute ainsi toujours plus de fidèles et combat les oppositions des croyants sceptiques et hypocrites, les munafiqun. Face aux trahisons de ses hôtes juifs de Médine qui n’auraient plus respecté le pacte initial, il finit par en expulser deux de leurs tribus, et fait massacrer et réduire en esclavage la troisième en 627 (la tribu des Banu Qurayza). S’étant ainsi renforcé, Mahomet peut s’emparer de La Mecque. Il y entre en 629 à l’occasion de la trêve d’Houdaybiya, puis prend définitivement la ville en 630. La Kaaba est nettoyée des idoles païennes et devient ce cube vide orné de la pierre noire que nous voyons encore aujourd’hui11. La Mecque gagne définitivement son statut de ville sainte. Les conquêtes continuent dans le Hijaz, de nouveaux territoires sont gagnés, des populations se convertissent à cette nouvelle religion, l’islam, Juifs et chrétiens conservant cependant une certaine liberté de culte. L’Arabie s’unifie dans une même langue, une même religion et s’identifie peu à peu à l’oumma, la communauté des croyants musulmans. La conquête et les conversions continuent ainsi de s’étendre  jusqu’au Proche-Orient. En 632, Mahomet réalise son dernier pèlerinage à La Mecque, islamisant ainsi la coutume ancienne qu’observaient également les polythéistes, et l’établissant comme pilier de la nouvelle foi. Il meurt peu après, le 8 juin 632, à Médine, et y sera enterré. licites tes épouses à qui tu as donné leur dot, ce que tu as possédé légalement parmi les esclaves que Dieu t’a destinées, les filles de ton oncle paternel, les filles de tes tantes paternelles, les filles de ton oncle maternel, et les filles de tes tantes maternelles, – celles qui avaient émigré en ta compagnie, – ainsi que toute femme croyante si elle fait don de sa  personne au Prophète, pourvu que le Prophète consente à se marier avec elle : c’est là un privilège pour toi, à l’exclusion des autres croyants. »). Malgré la taille de son harem et sa vigueur légendaire, Mahomet n’en eut qu’un seul fils, mort en bas âge (selon les historiens musulmans), et n’eut qu’un seul enfant à lui survivre, sa fille Fatima (mariée au futur « calife » Ali), issue de son mariage avec sa première femme Khadija. 11 La Kaaba connut cependant quelques mésaventures après cela, notamment l’inondation de 1620 qui en emporta une partie des murs – le sultan Mourad IV la fit alors reconstruire entièrement vers 1631, selon l’historien égyptien Souheili qui chroniqua le règne de Mourad IV, repris par l’historien Joseph de Hammer in Histoire de l’Empire Ottoman (tome 9, Bellizar, Barthès, Dufour et Lowell, Paris, 1837, pp. 156 et 402). La reconstruction de la Kaaba à laquelle il a procédé serait la 11ème, selon l’histoire islamique elle-même.  Retour de Mahomet à La Mecque :la destruction des idoles (Andreas Muller, fin XIXe siècle) 

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 8 – L’ISLAM APRÈS MAHOMET … toujours selon l’historiographie musulmane A sa suite, Abu Bakr, un de ses compagnons – et père d’Aïcha, sa jeune épouse (et épouse préférée) – devient calife (titre auquel l’islam a donné le sens de « successeur » de Mahomet), et donc chef religieux, politique et militaire de l’oumma. Il s’agit alors d’un califat électif, doté d’un conseil califal consultatif, le mushawara (la consultation), composé de compagnons de Mahomet, parmi lesquels se retrouvent notamment trois futurs califes (Omar, Othman et Ali), Ubay, et Zayd. Zayd fut le secrétaire personnel du prophète, auquel a alors été confiée une première compilation de la révélation coranique, transcrite par les compagnons de Mahomet. Abu Bakr poursuit les conquêtes, combat certaines tribus musulmanes refusant de voir en lui le successeur du prophète (ce sont les guerres de ridda ou guerres d’apostasie) et meurt à Médine en 634, confiant son pouvoir à Omar (Umar). Celui-ci, deuxième calife fut un très grand conquérant. Il étend l’empire aux confins de la Tunisie actuelle, en passant par l’Égypte, tout le Moyen-Orient, l’Irak, et jusqu’aux extrémités de l’Iran d’aujourd’hui. Il prend Damas (634). Les Arabes entrent à  Jérusalem vers 637-638, qui sort donc du giron de l’Empire Romain d’Orient (Byzance). Omar y fait construire un sanctuaire, la « mosquée d’Omar » sur l’actuelle esplanade des mosquées, à l’emplacement supposé de l’ancien Temple des Juifs12. Le calife Abd al-Malik la remplacera par la suite par le Dôme du Rocher, construit vers la fin du VIIe siècle. Pendant ce temps, les témoins de Mahomet, ses compagnons, ses scribes, son secrétaire, auraient continué d’apprendre par cœur, de réciter, de transcrire – au besoin sur des supports de fortune comme des omoplates de chameaux – et de diffuser sa révélation, la parole d’Allah, le Coran. Ils auraient continué aussi de se remémorer l’exemple de sa vie. Mais de fil en aiguille, le risque de compromettre la révélation se serait accru avec la mort des témoins et l’apparition de 12 Curieusement, la tradition musulmane indique qu’Omar aurait permis à un Juif converti (Ka’b al-Ahbar) d’y construire un lieu de culte (cf. al-Tabari, Histoire des Prophètes et des Rois, consulté dans l’édition américaine The History of al-Tabari , Vol. XII, State University of New York Press, New York, 1992, pp. 194 et 195). On retrouve cette histoire dans les écrits de Guillaume de Tyr (historien et évêque dans le Royaume franc de terre sainte, au XIIe s.). Mais alors, qu’était-ce donc que cette « mosquée d’Omar » ? (source Larousse, conforme à l’historiographie musulmane -© Larousse)

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 9 – divergences au sein de l’oumma. Le travail de collecte des fragments coraniques éparpillés parmi les musulmans, commencé sous Abu Bakr, poursuivi sous Omar, toujours grâce à Zayd, ne suffit pas. Après l’assassinat d’Omar à Médine en 644, c’est Othman (Otman, Uthman), son successeur, le troisième calife, qui fera finalement compiler entre 647 et 653 une version unique et officielle, la version canonique du Coran, classifiant et ordonnant grossièrement les sourates de la plus longue à la plus courte. Othman aurait fait alors détruire l’ensemble des recueils et fragments antérieurs dans tout le califat. Il diffuse la véritable version du Coran, sous la forme d’exemplaires de référence, à Médine, Damas, Koufa et Bassora (dans l’actuel Irak), et à La Mecque. C’est cette version que l’édition de 1924 du Caire a théoriquement avalisée. Elle fait toujours référence pour tous les musulmans. Après l’assassinat d’Othman en 656 lui succède Ali, cousin, gendre, disciple et compagnon historique de Mahomet. Il fait face à une très grave guerre civile au sein de l’oumma, la première fitna. Ali est assassiné en 661, mettant fin au califat des rachidun (« bien guidés », selon la tradition sunnite), ces premiers successeurs de Mahomet que l’islam sunnite reconnait comme des dirigeants modèles et divinement inspirés. L’assassinat d’Ali amplifie encore la guerre civile avec la querelle de sa succession, portant tant sur la nature de l’héritage de Mahomet que sur l’affrontement des ambitions politiques déjà observé précédemment. Elle sépare irrémédiablement les musulmans entre sunnites, chiites et autres branches dissidentes : pour schématiser, les sunnites se révèleront partisans d’une succession politique à Ali via Hasan, son fils, qui prend sa suite en 661 pour moins d’une année, et surtout via Muawiya, le gouverneur de Syrie qui s’impose très rapidement face à Hasan par la force. Les chiites veulent une légitimité religieuse au successeur de Mahomet, un imam davantage qu’un chef militaire, et qui plus est, un imam descendant du prophète. Ils ont reconnu Hasan, fils d’Ali et petit-fils de Mahomet, comme leur chef. A la mort d’Hasan en 670 (on dit qu’il aurait été empoisonné par sa propre femme sur ordre de Muawiya, neuf ans après son éviction par ce dernier), ils se porteront vers son frère Hussein (le troisième imam des chiites, après son frère Hasan et son père Ali). Ils s’opposent donc à Muawiya, l’éternel adversaire d’Ali et de ses fils, devenu calife, et fondateur de la dynastie omeyyade. Il faut savoir par ailleurs que les vicissitudes de l’opposition de Muawiya à Ali avaient déclenché la scission d’une troisième branche de musulmans parmi les partisans d’Ali, les Kharidjites. Ce sont eux qui avaient assassiné Ali en 661. Retenons que Muawiya s’impose donc comme calife, transférant la capitale à Damas. Il en termine avec le califat électif en choisissant son fils Yazid (Yazid Ier ) pour lui succéder à sa mort, en 680, fondant ainsi la dynastie des Omeyyades. Yazid fera assassiner Hussein, et les Omeyyades règneront alors jusque 750 sur fond de deuxième  fitna et d’interminables guerres religieuses et politiques. Pendant tout ce temps se poursuit également la guerre sainte d’expansion de l’oumma contre les infidèles : Perses, Byzantins, Berbères et autres Nord-Africains, Wisigoths d’Espagne. La conquête s’étend même jusqu’aux Francs et à l’Asie Centrale. Les luttes intestines n’en finissent pas pour autant, puisqu’au terme d’une nouvelle guerre civile, les Omeyyades sont vaincus à la bataille du grand Zab (750) par As-Saffah. Il devient calife et établit alors sa nouvelle dynastie, les Abbassides pour gouverner l’oumma depuis sa nouvelle capitale, Bagdad, marquant ainsi la montée de l’influence perse dans l’empire. Après quoi s’imposeront les Mongols au XIIIe siècle, puis les Ottomans au XIVe. 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 10 – L’histoire des premiers temps de l’islam se révèle ainsi bien tourmentée : trois califes assassinés sur les quatre premiers, assassinats d’Hasan et Hussein, guerres civiles récurrentes dans l’oumma, guerre sainte de conquête menée contre les incroyants, sans parler de la brutalité avec laquelle les califes ont exercé leur autorité absolue. Force est de constater que la nouvelle « religion de paix »13 ne portait pas alors à l’apaisement. Néanmoins, la parole d’Allah fut conservée miraculeusement intacte, ainsi que la mémoire des faits et gestes de son prophète. Celle-ci constitue la tradition (la sunna), issue du colportage des hadiths, ces témoignages rapportés de générations en génération au fil de chaînes de transmission orale plus ou moins solides depuis les compagnons de Mahomet. On en compte jusqu’un million et demi selon les compilations des siècles qui suivirent. C’est ainsi que fut rapportée l’histoire des premiers temps de l’islam par les musulmans : on ne possède en effet aucun récit historique musulman contemporain des événements ici racontés. La sîra, la biographie du Prophète qui fait référence, n’a été écrite qu’au IXe siècle par Ibn Hichâm, qui s’inspirait d’une biographie disparue, écrite par Ibn Ishaq un siècle plus tôt. En associant Coran, sîra et hadiths complémentaires, les musulmans discernent le message divin, la révélation toute entière contenue dès le départ en la personne de Mahomet. Il constitue en effet une révélation par lui-même, par sa propre parole (lorsqu’il dicte le Coran révélé par Gabriel) mais aussi par son comportement de « beau modèle », d’exemple parfait et normatif  en tout ce qu’il aurait fait ou n’aurait pas fait. De là est instituée la loi divine, la charia, rédigée dans ses formes quasi définitives autour des X et XIe siècles et déclinée selon les diverses écoles juridiques du sunnisme et du chiisme. Elle interprète, explicite et codifie ce message aux musulmans pour vivre dans la voie voulue par Allah pour eux et pour toute la terre. L’ensemble des éléments de l’islam et de sa vision du monde sont alors fixés et écrits. En voici une synthèse. 13 Les apologistes de l’islam veulent aujourd’hui traduire le mot « islam » par « paix » (qui se dit salam). Or islam signifie fondamentalement « soumission », ce qui suscite généralement le contraire de l’entente et de la paix… Certes, les deux mots islam et salam ont pour racine sémitique SLM, mais les formes sont très différentes. Comment a-t-on pu passer du sens de « paix », « être bien », à celui de « soumission » ? La réponse se trouve dans cet article : http://www.lemessieetsonprophete.com/annexes/musulman.htm  Expansion à l’époque de Mahomet, 622-632 Expansion durant les quatre premiers califes, 632-661 Expansion sous la dynastie Omeyyade, 661-750 Expansion du califat islamique

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 10 – L’histoire des premiers temps de l’islam se révèle ainsi bien tourmentée : trois califes assassinés sur les quatre premiers, assassinats d’Hasan et Hussein, guerres civiles récurrentes dans l’oumma, guerre sainte de conquête menée contre les incroyants, sans parler de la brutalité avec laquelle les califes ont exercé leur autorité absolue. Force est de constater que la nouvelle « religion de paix »13 ne portait pas alors à l’apaisement. Néanmoins, la parole d’Allah fut conservée miraculeusement intacte, ainsi que la mémoire des faits et gestes de son prophète. Celle-ci constitue la tradition (la sunna), issue du colportage des hadiths, ces témoignages rapportés de générations en génération au fil de chaînes de transmission orale plus ou moins solides depuis les compagnons de Mahomet. On en compte jusqu’un million et demi selon les compilations des siècles qui suivirent. C’est ainsi que fut rapportée l’histoire des premiers temps de l’islam par les musulmans : on ne possède en effet aucun récit historique musulman contemporain des événements ici racontés. La sîra, la biographie du Prophète qui fait référence, n’a été écrite qu’au IXe siècle par Ibn Hichâm, qui s’inspirait d’une biographie disparue, écrite par Ibn Ishaq un siècle plus tôt. En associant Coran, sîra et hadiths complémentaires, les musulmans discernent le message divin, la révélation toute entière contenue dès le départ en la personne de Mahomet. Il constitue en effet une révélation par lui-même, par sa propre parole (lorsqu’il dicte le Coran révélé par Gabriel) mais aussi par son comportement de « beau modèle », d’exemple parfait et normatif  en tout ce qu’il aurait fait ou n’aurait pas fait. De là est instituée la loi divine, la charia, rédigée dans ses formes quasi définitives autour des X et XIe siècles et déclinée selon les diverses écoles juridiques du sunnisme et du chiisme. Elle interprète, explicite et codifie ce message aux musulmans pour vivre dans la voie voulue par Allah pour eux et pour toute la terre. L’ensemble des éléments de l’islam et de sa vision du monde sont alors fixés et écrits. En voici une synthèse. 13 Les apologistes de l’islam veulent aujourd’hui traduire le mot « islam » par « paix » (qui se dit salam). Or islam signifie fondamentalement « soumission », ce qui suscite généralement le contraire de l’entente et de la paix… Certes, les deux mots islam et salam ont pour racine sémitique SLM, mais les formes sont très différentes. Comment a-t-on pu passer du sens de « paix », « être bien », à celui de « soumission » ? La réponse se trouve dans cet article : http://www.lemessieetsonprophete.com/annexes/musulman.htm  Expansion à l’époque de Mahomet, 622-632 Expansion durant les quatre premiers califes, 632-661 Expansion sous la dynastie Omeyyade, 661-750 Expansion du califat islamique

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 11 – L’ESSENTIEL DU DOGME MUSULMAN 1. Un dieu unique, Allah, créateur et maître absolu de toute chose, de toute vie et de tout instant : la nature, l’écoulement du temps, les phénomènes étudiés par la science, les fortunes et infortunes des musulmans comme des infidèles n’existent que parce qu’Allah en décide ainsi et les fait advenir à chaque moment. 2. Une révélation de la parole d’Allah au premier croyant et premier prophète, Adam ; puis une révélation de cette parole à une humanité rebelle par des prophètes et des messagers venus successivement la rappeler à l’ordre divin pour la corriger de ses dérives dans son application. Ces rappels réguliers à la même parole d’Allah exigent des hommes qu’ils se soumettent entièrement à leur créateur, selon la loi qu’il leur impose. Les grandes religions monothéistes que l’islam appelle les « religions du livre » sont issues des trois principaux de ces prophètes (Moïse, Jésus, Mahomet), chacun s’étant chacun adressé à certaines communautés : – Au peuple juif , descendant d’Abraham, prophète d’Allah, à qui Moïse, prophète et messager d’Allah, a donné un livre saint, la Torah, contenant la révélation d’Allah ; ce livre annonce la venue de Jésus, prophète d’Allah, et contient les commandements selon lesquels les Juifs sont censés vivre. Mais les Juifs ont falsifié leurs écritures, dévoyé le message divin et rejeté les commandements d’Allah donnés par Moïse. – Aux chrétiens, communauté issue des Juifs, donc d’Abraham, à qui Jésus, prophète et messager d’Allah, a donné un livre saint, l’Évangile (au singulier), contenant la révélation d’Allah rectifiant le dévoiement de la Torah auquel ont procédé les Juifs ; ce livre annonce la venue de Mahomet, prophète d’Allah, et contient les commandements selon lesquels les chrétiens seraient censés vivre. Mais les chrétiens ont falsifié leurs écritures, dévoyé le message divin et rejeté les commandements d’Allah donnés par Jésus. Ce dernier tient un rôle particulier parmi les prophètes de l’islam, puisqu’il est reconnu comme messie, qu’il n’est pas mort sur la croix mais a été enlevé in extremis par Allah et gardé en réserve au ciel en vue de la fin des temps. – Aux Arabes, peuple choisi ultimement par Allah, descendant d’Abraham, prophète d’Allah, et par extension aux musulmans, communauté issue des Arabes par leur conversion, à qui Mahomet, prophète et messager d’Allah, a donné un livre saint, le Coran, contenant la révélation d’Allah rectifiant les dévoiements de la Torah et à l’Évangile auxquels ont procédé les Juifs et les chrétiens, révélation qui clôt toutes les révélations, et livre contenant les commandements selon lesquels les musulmans sont censés vivre. Les musulmans ont quant à eux conservé intactes leurs écritures et observent les vrais commandements d’Allah donnés par Mahomet et explicités par la tradition. 3. Le commandement absolu donné aux musulmans, en tant que dépositaires légitimes de l’ultime parole d’Allah conservée dans toute son intégrité, de soumettre la terre entière à la loi d’Allah, à commencer par eux-mêmes, loi comprenant les « cinq piliers » de la pratique individuelle de l’islam14 : profession de foi, prière (salat ), obligations du ramadan, aumône rituelle (zakat ) et pèlerinage à la Mecque). Il s’agit de se placer dans un rapport de sujétion, de soumission absolue à la volonté d’Allah, de s’en remettre entièrement à lui et à sa loi, selon sa volonté révélée. L’application de sa loi serait la clé du bonheur terrestre et du paradis céleste après la mort – sa non-application menant alors à l’enfer, voire au châtiment terrestre tel que le définit la charia. Et cette loi commande de libérer le monde des infidèles, des incroyants (les kouffar ) qui sont une offense à Allah, à son plan divin, et donc à l’islam. Au passage, dans ce grand 14 Il existe aussi des « piliers collectifs » ou obligations collectives, s’imposant aux communautés des musulmans, et codifiées dans la charia, selon les variantes des écoles juridiques : apprendre le Coran par cœur, se doter de chefs, de  juges et d’autorités musulmanes, participer à l’effort collectif du  jihad , nourrir les affamés et les démunis du lieu de résidence, etc. 

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 12 – projet de soumission de toute la terre à la volonté divine, les femmes risqueraient de détourner les militants de leur but en leur rappelant leurs autres devoirs, ceux d’époux et de père. Elles sont donc naturellement subordonnées aux hommes, qui doivent les soumettre à leur volonté et à celle de Dieu15. 4. L’attente de la fin des temps où se produira le « Jour du Jugement », la redescente du « Messie Jésus » à laquelle s’ajoutera le surgissement du Mahdi  (pour les sunnites), ou celui du 12e imam (pour la plupart des chiites), qui combattront les forces du mal, l’éradiqueront de la terre, soumettront tous les infidèles à la loi d’Allah et établiront l’islam à jamais, pour tous. Voilà dans les grandes lignes ce que l’islam dit de lui-même, de ses origines et de ses grands principes. Il s’agit d’un système assez cohérent, qui présente en tous cas une implacable logique interne. Les événements historiques s’y imbriquent les uns dans les autres selon les mêmes déterminants et obéissent aux mêmes injonctions que ceux et celles de l’islam d’aujourd’hui. Il s’agit d’une vision globale du monde qui l’ordonne en mettant toute chose à sa juste place : Cette vision du monde l’explicite d’autant mieux qu’on ne la questionne pas. Il est ainsi rigoureusement interdit de le faire en islam. Nous vous proposons malgré cela de questionner cette vision, ce discours, ce système, en présentant une autre histoire, celle que les musulmans d’aujourd’hui ignorent, celle que les musulmans des premiers siècles ont escamotée : l’histoire dugrand secret de l’islam. 15 S64,14-15 : « Ô vous les croyants, vos épouses et vos enfants vous sont un ennemi. Prenez-garde, donc. Mais si vous [les] excusez, passez sur [leurs] fautes et [leur] pardonnez, sachez que Dieu est pardonneur, très miséricordieux. Vos biens et vos enfants ne sont qu’une épreuve [ fitna, discorde], alors qu’auprès de Dieu est une énorme récompense ». 4,34 : « Les hommes ont autorité sur les femmes, en raison des faveurs que Dieu accorde à ceux-là sur celles-ci, et aussi à cause des dépenses qu’ils font de leurs biens. Les femmes vertueuses sont obéissantes [à leurs maris], et protègent ce qui doit être protégé, pendant l’absence de leurs époux, avec la protection de Dieu. Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les [corrigez-les]. Si elles arrivent à vous obéir, alors ne cherchez plus de voie contre elles, car Dieu est certes, Haut et Grand » Ce système justifie la nature sacrée et incontestable du projet de l’islam, qui est de sauver le monde en le soumettant à l’islam, que ce soit par la conquête ou par la conversion : C’EST LA VOLONTÉ D’ALLAH Ce système explique comment cette volonté d’Allah est arrivée aux musulmans : C’EST PAR LA RÉVÉLATION DU CORAN, PAROLE D’ALLAH Ce système explicite la ligne de conduite que les musulmans se doivent de tenir selon la volonté d’Allah (en tout cas les musulmans pieux) : C’EST L’EXEMPLE DU PROPHÈTE MAHOMET, ENVOYÉ PAR ALLAH Ce système explique les incohérences du monde, comme par exemple la présence d’autres religions monothéistes. Chaque homme a beau naître musulman, depuis Adam et l’origine du monde, la plupart ignorent la volonté d’Allah, pourtant révélée tout au long de l’Histoire : SEULS LES MUSULMANS APPLIQUENT VRAIMENT LA VOLONTÉ D’ALLAH Si l’on constate des troubles entre musulmans, du malheur dans leurs pays, ce ne peut être que parce que la volonté parfaite d’Allah y est mal appliquée. Si certains critiquent les musulmans, ce ne peut être que parce qu’ils sont ignorants : ils connaissent bien mal la volonté d’Allah, qui explique tout, qui prévoit déjà tout, par définition. DES QUESTIONS, UNE RÉPONSE : CONNAÎTRE ET APPLIQUER LA VOLONTÉ D’ALLAH

Ce système justifie la nature sacrée et incontestable du projet de l’islam, qui est de sauver le monde en le soumettant à l’islam, que ce soit par la conquête ou par la conversion : C’EST LA VOLONTÉ D’ALLAH

Ce système explique comment cette volonté d’Allah est arrivée aux musulmans :

C’EST PAR LA RÉVÉLATION DU CORAN, PAROLE D’ALLAH

Ce système explicite la ligne de conduite que les musulmans se doivent de tenir selon la volonté d’Allah (en tout cas les musulmans pieux) :

C’EST L’EXEMPLE DU PROPHÈTE MAHOMET, ENVOYÉ PAR ALLAH

Ce système explique les incohérences du monde, comme
par exemple la présence d’autres religions monothéistes. Chaque
homme a beau naître musulman, depuis Adam et l’origine du monde, la plupart ignorent la volonté d’Allah, pourtant révélée tout au long de l’Histoire : SEULS LES MUSULMANS APPLIQUENT VRAIMENT LA VOLONTÉ D’ALLAH

Si l’on constate des troubles entre musulmans, du malheur dans leurs pays,
ce ne peut être que parce que la volonté parfaite d’Allah y est mal appliquée.
Si certains critiquent les musulmans, ce ne peut être que parce qu’ils sont ignorants :
ils connaissent bien mal la volonté d’Allah, qui explique tout, qui prévoit déjà tout, par définition. DES QUESTIONS, UNE RÉPONSE : CONNAÎTRE ET APPLIQUER LA VOLONTÉ D’ALLAH

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 13 –  Comme nous l’avons mentionné en introduction, pour l’essentiel, notre monde n’a connu l’islam que par ce que celui-ci dit de lui-même, par l’histoire musulmane elle-même, considérée comme  juste et vraisemblable, en la dépouillant au besoin de ses aspects merveilleux (un Dieu tout puissant qui parle arabe, une révélation divine en forme de livre descendu du ciel par ange interposé, un cheval volant, un Coran céleste, etc.). C’était même dans un sens ce qu’affirmait Ernest Renan en son temps : « [l’islam est né] en pleine histoire, ses racines sont à fleur de sol. La vie de son fondateur nous est aussi bien connue que celle des réformateurs du XVIe siècle »16. C’est ce qu’affirment toujours la plupart des « islamologues » de plateaux de télévision et autres intervenants patentés qui expliquent toujours l’islam ainsi, comme si cette histoire, ce discours musulman, même « laïcisé », « sécularisé » ou « rationalisé », étaient véridiques et réellement fondés dans l’Histoire. Tout a changé cependant en la matière depuis ces dernières années. On assiste à une véritable révolution dans le monde de la recherche sur les origines de l’islam. Des percées majeures ont été réalisées : des éléments de recherche nouveaux, des découvertes archéologiques, la mise en lumière de manuscrits anciens, de nouvelles approches linguistiques et codicologiques, la prise en compte du contexte araméen s’imposant comme celui de la naissance de l’islam, des études rigoureuses des textes musulmans, la mise en réseau des chercheurs au niveau mondial grâce aux nouveaux outils apportés par Internet, le croisement de leurs approches et bien d’autres éléments encore. Les certitudes anciennes sur l’histoire de l’islam sont ainsi très sérieusement ébranlées, et pour beaucoup mises à bas. On conteste l’historicité de Mahomet, on conteste que le Coran provienne de sa prédication, on conteste que l’Arabie ait été païenne, on conteste les lieux des origines, on conteste tout le récit traditionnel de l’apparition de l’islam et de son expansion sous les califes au bénéfice de la redécouverte de la réalité du Proche-Orient des VII-VIIIe siècles, et de son contexte d’apocalypse, d’attente d’une fin des temps imminente, de reflux des grands empires, de bouleversement géopolitique et d’émergence de la nouvelle puissance des califes. On peine cependant à saisir le fil de l’Histoire dans un tel bouillonnement intellectuel. Or, une thèse de doctorat en théologie et histoire des religions a été soutenue en 2004 à l’université de Strasbourg II par un chercheur étonnant, Édouard-Marie Gallez c.s.j.17, élève et continuateur des travaux du Père Antoine Moussali, libanais arabophone et araméophone, spécialiste du Coran – lesquels travaux, peu connus en Occident, s’enracinent eux-mêmes dans les analyses précédentes d’autres chercheurs arabophones et araméophones du Moyen-Orient18, proposant les pistes d’une exégèse nouvelle du texte coranique. Cette thèse se fonde également sur les recherches personnelles de son auteur, notamment la poursuite de cette exégèse nouvelle et globale du texte coranique, et sur la reprise d’un colossal ensemble de recherches précédentes, ayant abouti à certaines des percées majeures déjà mentionnées. Nous citerons en particulier les suivantes : 16 Ernest Renan, « Mahomet et les origines de l’islamisme », Revue des Deux Mondes, XII, 1851 17 Voir la thèse d’Édouard-Marie Gallez (1 000 pages environ, dont une volumineuse bibliographie) : Le Messie et son Prophète (deux tomes, Éditions de Paris, 2005-2010). Son travail, accessible par le site internet créé au moment de la publication, conduit à un cadre de recherches plus vaste encore, comme en témoignent son étude de 2012, Le Malentendu Islamo-Chrétien (Salvator) et ses articles publiés notamment sur le site de l’association EEChO. 18 Citons entre autres Joseph Azzi (en particulier Le Prêtre et le Prophète, Maisonneuve & Larose, 2001, pour la traduction française du livre en arabe Qass wa nabîy ayant été diffusé sous le pseudonyme Abou Moussa al Hariri au Liban dès 1979), Mgr. Youssef Dorra-Haddad (« Coran, prédication nazaréenne », in Proche Orient Chrétien n°23, Jérusalem, 1973), P. J.-M. Magnin (« Notes sur l’ébionisme », in Proche Orient Chrétien, tiré à part, Jérusalem, 1979). 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 14 –  Au fil de ces pages seront proposés de nombreux liens hypertexte à titre d’illustration ou d’explication. Beaucoup de ces liens renvoient vers des articles de l’encyclopédie en ligne Wikipédia. Il convient de rester prudent quant au caractère de vérité historique de ces articles, particulièrement ceux traitant de l’histoire musulmane. Du fait du fonctionnement interne de Wikipédia qui repose sur la validation par consensus large des contributeurs, il est souvent très difficile d’y voir établis les travaux de recherche les plus pointus ou les plus récents, même si ces articles sont souvent  pertinents, à notre sens, pour les références et sources auxquelles ils renvoient. De fait, pour ce qui relève de l’histoire islamique, l’essentiel des articles reflète le discours islamique officiel, tel que nous venons de le voir. Le lecteur pourra constater par lui-même qu’il est bien différent de l’histoire réelle. – Islamologie « classique » : à la suite des précurseurs « orientalistes » du XIXe s. (école austro-hongroise, école allemande), des découvertes remarquables ont été réalisées par les pionniers en la matière – citons Henri Lammens et Alphonse Mingana – et leurs successeurs, Régis Blachère, John Wansbrough, Günter Lüling, Alfred-Louis de Prémare, Gerd Puin, Patricia Crone, Michael Cook, Robert Hoyland, Gerald Hawting, Marie-Thérèse et Dominique Urvoy ou encore Christoph Luxenberg, et bien d’autres ; – Recherches plus ou moins éparses de nombreux intellectuels, historiens, archéologues, géographes, linguistes, scientifiques et religieux ; – Traditions historiques et religieuses – à commencer bien sûr par les traditions et les textes musulmans – et aussi les traditions juives et celles des Églises d’Orient ; – Approche nouvelle du christianisme des origines, éclairée par une réflexion sur l’histoire des idées (l’histoire de l’idée du « salut », ou sotériologie), et notamment par l’analyse des manuscrits de la Mer Morte. En reliant les différents aspects abordés isolément par chacun sur son sujet, l’auteur assemble les différentes pièces du puzzle dans le cadre d’une approche globale, étayée par des faits, des témoignages, une multitude de preuves et d’indices convergents (tout particulièrement dans le texte coranique) que l’on trouvera abondamment listés et référencés dans ses ouvrages, préfigurant ainsi l’approche interdisciplinaire que l’on voit se développer désormais19. Il propose une explication scientifique à l’apparition de l’islam, il retrouve le fil de l’Histoire en documentant ses origines réelles et les différentes péripéties historiques qui lui ont permis de se constituer comme religion. Et par là, il permet de comprendre ce qu’est l’islam en vérité. C’est cette approche nouvelle et détonante dont nous nous proposons de mettre les principaux résultats dans une perspective historique, que nous avons enrichie, approfondie et précisée par les dernières découvertes de la recherche. La recherche progresse en effet à une allure exponentielle depuis les années 2000. Les travaux novateurs et fondamentaux s’accumulent, comme ceux de Guillaume Dye, Manfred Kropp, Robert Kerr, Mehdi Azaïez, David Powers, Dan Gibson, Michael-Philipp Penn, Héla Ouardi, Jean-Jacques Walter, Mohammad Ali Amir-Moezzi ou encore Stephen Shoemaker – et bien d’autres. S’inscrivant de fait dans le cadre global proposé par Édouard-Marie Gallez, ils le confirment, et viennent le préciser ou l’affiner le cas échéant. Bien sûr, il n’existe pas de vérité absolue en matière de recherche historique. Les chercheurs cherchent, découvrent, expliquent, réfutent, révisent et continuent toujours de chercher pour tenter d’approcher la vérité au plus près. Comme telle, cette démarche ne saurait être dirigée contre les musulmans. Ils n’ont rien à craindre, rien à perdre et tout à gagner dans ce travail de recherche de la vérité historique, de la même façon que les chrétiens, par exemple, finissent par bénéficier de ce même travail initié depuis longtemps sur les origines historiques du christianisme. Voici donc l’histoire du grand secret de l’islam20, une histoire dont le lecteur va pouvoir constater combien elle diffère de l’histoire officielle. 19 On pense ici particulièrement aux travaux de l’Institut Inârah, lié à l’Université de la Sarre, aux travaux de chercheurs en pointe, comme Guillaume Dye et Mohammad Ali Amir-Moezzi, et à la monumentale synthèse que ces derniers ont dirigée, Le Coran des Historiens (Cerf, 2019). 20 Les lecteurs pressés pourront consulter en annexe deux articles qui résument l’ensemble de l’ouvrage : « Chronologie de la formation de l’islam » et « Qu’est-ce que le Coran ? » 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 15 – DE RÉVÉLATIONS DIVINES EN POST-CHRISTIANISMES Israël, année 30 Expliquer et comprendre l’histoire du grand secret de l’islam nécessite de remonter bien avant l’apparition de ce dernier à partir du VIIe s., des siècles et des siècles auparavant, dans l’antique tradition de l’Israël des années 20 après Jésus Christ. Israël y est alors avant tout un peuple, le peuple hébreu, ou israélite, un peuple forgé par sa religion. Selon sa tradition (la tradition biblique), un homme, Abraham, aurait répondu à l’appel de Dieu il y a environ 3 800 ans, à la suite de son père, et quitté la Mésopotamie ancestrale pour une terre promise, qui se révéla être Israël. La promesse de Dieu à Abraham était celle du don d’une terre et d’une descendance innombrable. Le peuple hébreu revendique cette ascendance ; Abraham en serait alors le patriarche, le premier « juif » en quelque sorte21 – le second devant être alors son fils Isaac. Depuis Abraham, le peuple hébreu vit dans « l’Alliance » (ou plutôt les alliances) : Dieu s’est révélé à lui et l’a choisi pour porter cette révélation. Et ainsi, au fil de l’édification historique très progressive du peuple et de la construction de son rapport à un dieu empreint de pédagogie envers lui, les Israélites l’ont peu à peu reconnu comme dieu unique et exclusif. Ils lui ont accordé leur foi, rejeté les idoles, et vivent en cela une religion singulière dans le monde païen, adorant le dieu unique, créateur et protecteur, « l’Éternel ». Des patriarches, de nombreux prophètes comme Moïse, Elie, Isaïe ou Daniel se sont levés au long d’une histoire mouvementée pour conduire le peuple, l’enseigner, l’admonester, le rappeler à ses devoirs envers Dieu, au sens de Dieu. Leurs rappels à l’ordre, leurs commandements, leurs lois et les traditions immémoriales du peuple hébreu ont été rassemblés et compilés dans un ensemble de textes. Parmi ceux-ci, l’un en particulier, la Torah, rassemble en cinq livres l’histoire du monde depuis sa création, l’histoire du peuple hébreu et une loi fondamentale régissant l’ensemble de la vie des  juifs d’alors : vie morale, rapports à Dieu, séparation stricte du juif et du non-juif (ce qui avait permis à ce peuple de construire, préserver et transmettre son héritage religieux dans l’hostile monde antique) ; on y trouve aussi une codification de la vie quotidienne, des rites de pureté et autres règles de comportements. Selon la tradition, la Torah aurait été dictée par Dieu à Moïse sur le Mont Sinaï, lors de l’exode du peuple hébreu hors d’Égypte. Elle est au cœur de la vie des Hébreux, qui sont nombreux à la connaître par cœur ainsi que les autres livres sacrés (les psaumes, les livres des prophètes…). Ils la transmettent ainsi en famille et en communauté, en langue araméenne, qui est la langue véhiculaire et de compréhension des textes sacrés (les targoums). Parmi les commandements de Dieu dont l’observance est prescrite, l’un en particulier revêt une importance capitale : c’est la dévotion rendue au Temple de  Jérusalem. 21« juif » (sans majuscule), du latin  judeus, judéen, se rapporte ici à la religion, à la tradition religieuse, tandis que « Juif » (avec majuscule) se rapporte à l’ethnie (et par extension, aussi, à la religion). La pratique religieuse juive ayant considérablement évolué au fil des événements que nous allons décrire, nous emploierons préférentiellement le mot « Hébreu » ou « Israélite » (se rapportant strictement à l’ethnie) à celui de « Juif », ces deux mots étant moins sujet à double sens que ce dernier.  Reconstitution du Temple d’Hérode (maquette du Musée d’Israël, à Jérusalem) 

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 16 -Ce Temple est spécifique au peuple hébreu. Il est pour lui le lieu de la présence réelle de Dieu sur terre, sa maison (le mot de « temple » n’existe pas dans les langues sémitiques qui emploient celui de « maison »). C’est là qu’on lui rend un culte, par le sacrifice d’animaux et par diverses offrandes. C’est une obligation a minima annuelle pour tout juif, et l’occasion d’un pèlerinage. Le Temple abritait initialement l’arche d’alliance (le coffre qui contenait les tables de la loi de Moïse), perdu après la destruction du premier Temple. Avec sa reconstruction au fil des aléas de l’histoire, Jérusalem est couronnée alors par un Temple monumental et somptueux, le temple d’Hérode le Grand. Situé comme son prédécesseur le Temple de Salomon au Mont du Temple, le Mont Moriah, sur le lieu supposé du sacrifice d’Isaac par Abraham, il se compose de plusieurs enceintes. En son cœur se trouve le Temple proprement dit, un gigantesque bâtiment dont l’emprise au sol forme une sorte de grand T : les prêtres y entrent par la barre horizontale, son fronton, et le fond de la barre verticale de ce T présente la forme d’un grand cube, séparé de l’entrée par un rideau. C’est le Saint des Saints, c’est là que réside Dieu sur terre, en son Temple, dans cette grande pièce cubique. Personne n’entre jamais dans le Saint des Saints, sous peine de mort, sauf le grand-prêtre et lui seul, une fois par an. A l’extérieur sont faites les offrandes et réalisés les sacrifices d’animaux, au nom de Dieu. Ce Temple est une des merveilles du monde d’alors, la fierté du peuple hébreu. Israël en l’an 30 est aussi une terre, cette terre promise par Dieu, offerte par Dieu. Certes, le peuple hébreu présente déjà, et depuis fort longtemps, une considérable diaspora (en Égypte, en Perse, à Rome et dans tout le monde antique jusqu’en Chine, où l’ensemble de cette diaspora, présente principalement dans les villes commerçantes, aurait représenté 2 à 3 millions de personnes à l’époque, soit la moitié environ du peuple hébreu). Son attachement à la terre promise reste cependant très fort. Mais, en l’an 30, la terre d’Israël est « outragée » à plusieurs égards. Tout d’abord, elle est désunie : divisée en plusieurs royaumes et provinces, gouvernée par plusieurs monarques (les tétrarques). La Samarie, ce territoire qui se situe à peu près en son milieu, est peuplé de Samaritains, des non-juifs (ou plutôt des juifs hérétiques), c’est-à-dire des personnes impures pour tout juif observant (particulièrement les Judéens, maîtres de Jérusalem et de son Temple, qui regardent avec hauteur les autres juifs). Tout autour d’Israël, enfin, des royaumes et des peuples idolâtres. De plus, voilà plusieurs siècles que la terre d’Israël est occupée, soumise à un envahisseur étranger : les Assyriens, les Babyloniens, les Perses puis les Grecs, et désormais les Romains, s’appuyant sur des autorités locales juives pactisantes, notamment les autorités religieuses. La Judée (Judée-Samarie-Idumée) en particulier est administrée par un préfet romain (Ponce Pilate). La  pax romana est cependant relativement bienveillante envers le peuple hébreu malgré les récriminations Situation d’Israël en l’an 30 Hérode Archélaos ayant été déposé et remplacé par un préfet romain © Antikforever.com 

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 17 – contre l’impôt romain : les structures religieuses et politiques traditionnelles ont été maintenues par les Romains, le culte au Temple et l’adoration du dieu unique sont respectés (de très nombreux Hébreux pratiquent d’ailleurs leur religion à Rome même). Chez beaucoup d’Israélites, notamment en Judée, perdure cependant le rêve de l’indépendance et de la réunification nationale, nourri par le souvenir des temps bénis des grands rois juifs (David, Salomon), de la terre juive unifiée où chacun se conformait à la Loi selon le plan divin. Nourri également par une certaine interprétation des écritures saintes et des promesses de Dieu dont elles rendent compte : n’a-t-il pas été promis par Dieu via ses prophètes qu’Israël finira par l’emporter, que les rois étrangers viendraient un jour servir Israël eux-mêmes ? Un messie, homme providentiel, sauveur envoyé par Dieu a même été annoncé par les prophètes. Un descendant du roi David, plus précisément22, un nouveau roi qui restaurera la royauté, libérera Israël sur lequel il fera régner Dieu pour que le Temple rayonne sur le monde entier23. Se lèvent ainsi beaucoup de messies, de révoltés et de libérateurs dans ces temps d’excitation religieuse. Les Hébreux ont une longue tradition de révolte contre leurs envahisseurs, comme la révolte des Maccabées au IIe siècle avant Jésus Christ ; et encore celle de Judas le Galiléen, en l’an 6. Sa révolte contre le légat romain Quirinius se solda par la crucifixion de 2 000 de ses partisans… Mais depuis l’avènement de l’empereur Tibère, les choses semblent s’être calmées en surface, « sub Tiberio quies », comme l’écrivait Tacite.  Jésus, son message, ses adeptes, leurs dérives A partir de ce contexte hébreu, l’histoire du grand secret de l’islam va nécessiter une compréhension fine du retentissement de certains aspects de la nouveauté de la prédication chrétienne dans les mentalités et dans l’histoire. Voici qu’intervient en effet un homme dont l’impact va tout changer pour le peuple hébreu, et même pour le monde entier. Jésus24 apparaît vers l’an 27 en Israël et se lance dans trois années de prédication itinérante. Descendant de David, et donc « nazaréen » (cf. note 22), c’est un rabbi qui connaît à la lettre la Torah et les écritures, et enseigne dans les synagogues et au Temple de Jérusalem. Interprétant ces écritures, il proclame un discours nouveau, absolument nouveau. Il invoque l’autorité de Dieu dont il se dit « fils », « pardonne les péchés » en son nom, et accomplirait des signes miraculeux. Il galvanise les foules et rassemble autour de lui tout un groupe d’hommes et de femmes, des curieux, des passionnés, des disciples et des apôtres. Entre autres choses, il explicite la question du mal et la possibilité d’en être délivré, d’en être sauvé. C’est une nouveauté 22 « Un rejeton sortira de la souche de Jessé [père du roi David] , et un surgeon [mot formé sur la racine NTsR que l’on retrouve dans « Nazareth » et « nazaréen » (nâtsrâyâ en araméen), qui signifie ainsi en particulier « descendant de David », « Prince »] poussera de ses racines. Sur lui reposera l’Esprit de Yahvé, esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte de Yahvé » (Is 11,1-2) 23 Voir par exemple le chapitre 60 du Livre d’Isaïe 24 Détails et contexte historique de la vie de Jésus tirés pour la plupart du livre de synthèse de l’historien généraliste Jean-Christian Petitfils,  Jésus (2011, Fayard), de La Vie Authentique de Jésus Christ  de René Laurentin (1996, Fayard), ainsi que du Nouveau Testament . On pourra également consulter les ouvrages des chercheurs spécialistes Etienne Nodet  Le sermon sur la montagne (de Fra Angelico) 

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 18 – absolument radicale dans le monde d’alors, touchant des ressorts psychologiques bien plus profonds que ceux auxquels pouvaient prétendre les cultes païens (mais que la religion hébraïque de cette époque préparait déjà, notamment dans sa loi, son espérance, ou dans sa séparation du pur et de l’impur). En introduisant la perspective du salut, il rompt avec la vision fataliste d’un mal « naturel », compris comme faisant partie de l’ordre des choses. Il rompt avec les visions cycliques de l’histoire des hommes et des sociétés anciennes, condamnées aux éternels recommencements : il ouvre les perspectives d’un destin personnel et collectif, d’un bonheur à saisir ici-bas, d’une libération possible de l’emprise du mal. Le salut qu’il propose agit à la fois comme salut personnel de l’Homme par sa relation à « Dieu-Père » via lui-même « Jésus-Fils », et comme salut collectif  dans le rapport aux autres : « heureux les pauvres de cœurs » dit-il, « heureux ceux qui ont faim et soif de justice », « heureux les artisans de paix  », un monde meilleur est à construire, à attendre. « Le Royaume des Cieux est tout proche », « le règne de Dieu est tout proche ». Serait-ce lui le messie espéré par le peuple hébreu ? Certains veulent le voir comme le roi attendu qui va libérer Israël de l’occupant et restaurer sa splendeur politique. D’autres perçoivent que ce n’est pas sur ce plan-là qu’il entend exercer une messianité liée à son ascendance davidique, mais sur un plan religieux, notamment face à la grande-prêtrise du Temple. Celle-ci est en effet accaparée par une famille d’usurpateurs (descendante des Hasmonéens), et qui plus est compromise avec l’occupant romain, tandis que le rôle de prière dévolu traditionnellement à la tribu de Lévi – les prêtres d’Israël – s’efface de plus en plus au profit du mouvement pharisien, lui-même lié au Temple. Jésus dénonce effectivement la corruption de la foi, de la pratique religieuse, notamment au Temple, et de ceux qui les encadrent. De plus, il parle de la foi juive comme nul ne l’avait fait auparavant. Il explique les textes en montrant leur sens profond et leur accomplissement, rejetant les interprétations hypocrites légalistes. Il s’inscrit pleinement dans l’alliance ancienne avec Dieu, en allant jusqu’à montrer qu’elle est faite pour s’étendre aux non  juifs, aux païens, au mépris des règles de pureté, ce qui est source de très grand scandale (notamment chez les pharisiens). A cela s’ajoute la multiplication des témoignages de ses miracles. Devant le risque de devoir le reconnaitre comme messie, le pouvoir en place au Temple va donc chercher à le faire mourir. Car s’il est le messie, alors les autorités religieuses lui doivent obéissance et doivent lui remettre le pouvoir qu’elles exercent. Et pour la plupart, c’est impensable ! Un complot est donc organisé pour l’arrêter. L’affirmation de son lien avec Dieu sera le prétexte saisi par les autorités du Temple – réunies partiellement, et de nuit – pour le condamner à mort. Puis on s’arrange avec les Romains qui l’exécutent d’une façon horrible et infâmante, cloué sur une croix (le supplice réservé aux esclaves), le vendredi 7 avril de l’an 3025. et Justin Taylor (Essai sur les origines du christianisme, 2002, Cerf) et Pierre Perrier (Évangiles de l’Oral à l’Écrit , 2000, Fayard – Le Sarment, et Les colliers évangéliques, 2003, Fayard – Le Sarment) 25 D’après les calculs des historiens modernes appliqués aux évangiles : la crucifixion a eu lieu une veille de sabbat, donc un vendredi, également jour de la « préparation » de la Pâque juive, donc le 14 du mois de Nissan dans le calendrier hébraïque. Ces deux éléments coïncident en l’an 30 de notre ère, le 7 avril du calendrier julien. La crucifixion de Nikolai Ga 

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 18 – absolument radicale dans le monde d’alors, touchant des ressorts psychologiques bien plus profonds que ceux auxquels pouvaient prétendre les cultes païens (mais que la religion hébraïque de cette époque préparait déjà, notamment dans sa loi, son espérance, ou dans sa séparation du pur et de l’impur). En introduisant la perspective du salut, il rompt avec la vision fataliste d’un mal « naturel », compris comme faisant partie de l’ordre des choses. Il rompt avec les visions cycliques de l’histoire des hommes et des sociétés anciennes, condamnées aux éternels recommencements : il ouvre les perspectives d’un destin personnel et collectif, d’un bonheur à saisir ici-bas, d’une libération possible de l’emprise du mal. Le salut qu’il propose agit à la fois comme salut personnel de l’Homme par sa relation à « Dieu-Père » via lui-même « Jésus-Fils », et comme salut collectif  dans le rapport aux autres : « heureux les pauvres de cœurs » dit-il, « heureux ceux qui ont faim et soif de justice », « heureux les artisans de paix  », un monde meilleur est à construire, à attendre. « Le Royaume des Cieux est tout proche », « le règne de Dieu est tout proche ». Serait-ce lui le messie espéré par le peuple hébreu ? Certains veulent le voir comme le roi attendu qui va libérer Israël de l’occupant et restaurer sa splendeur politique. D’autres perçoivent que ce n’est pas sur ce plan-là qu’il entend exercer une messianité liée à son ascendance davidique, mais sur un plan religieux, notamment face à la grande-prêtrise du Temple. Celle-ci est en effet accaparée par une famille d’usurpateurs (descendante des Hasmonéens), et qui plus est compromise avec l’occupant romain, tandis que le rôle de prière dévolu traditionnellement à la tribu de Lévi – les prêtres d’Israël – s’efface de plus en plus au profit du mouvement pharisien, lui-même lié au Temple. Jésus dénonce effectivement la corruption de la foi, de la pratique religieuse, notamment au Temple, et de ceux qui les encadrent. De plus, il parle de la foi juive comme nul ne l’avait fait auparavant. Il explique les textes en montrant leur sens profond et leur accomplissement, rejetant les interprétations hypocrites légalistes. Il s’inscrit pleinement dans l’alliance ancienne avec Dieu, en allant jusqu’à montrer qu’elle est faite pour s’étendre aux non  juifs, aux païens, au mépris des règles de pureté, ce qui est source de très grand scandale (notamment chez les pharisiens). A cela s’ajoute la multiplication des témoignages de ses miracles. Devant le risque de devoir le reconnaitre comme messie, le pouvoir en place au Temple va donc chercher à le faire mourir. Car s’il est le messie, alors les autorités religieuses lui doivent obéissance et doivent lui remettre le pouvoir qu’elles exercent. Et pour la plupart, c’est impensable ! Un complot est donc organisé pour l’arrêter. L’affirmation de son lien avec Dieu sera le prétexte saisi par les autorités du Temple – réunies partiellement, et de nuit – pour le condamner à mort. Puis on s’arrange avec les Romains qui l’exécutent d’une façon horrible et infâmante, cloué sur une croix (le supplice réservé aux esclaves), le vendredi 7 avril de l’an 3025. et Justin Taylor (Essai sur les origines du christianisme, 2002, Cerf) et Pierre Perrier (Évangiles de l’Oral à l’Écrit , 2000, Fayard – Le Sarment, et Les colliers évangéliques, 2003, Fayard – Le Sarment) 25 D’après les calculs des historiens modernes appliqués aux évangiles : la crucifixion a eu lieu une veille de sabbat, donc un vendredi, également jour de la « préparation » de la Pâque juive, donc le 14 du mois de Nissan dans le calendrier hébraïque. Ces deux éléments coïncident en l’an 30 de notre ère, le 7 avril du calendrier julien. La crucifixion de Nikolai Ga 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 19 – Mais voici cependant que malgré son exécution, ses disciples se montrent en public. Ils s’étaient pourtant tous sauvés ou cachés au moment de son arrestation par peur des représailles. Quelque chose d’inouï se serait produit à l’aube du troisième jour après la mort de Jésus, un événement qui aurait poussé ses disciples à reparaître au grand jour et à poursuivre sa prédication au peuple hébreu et aux païens, au risque des pires persécutions – qui s’abattront d’ailleurs sur eux. Cet événement qui n’a jamais cessé de susciter des controverses depuis lors deviendra bientôt une clef de l’histoire, sinon la clef des siècles à venir. En effet, à partir du dimanche suivant le jour de l’exécution, la nouvelle commence à courir que Jésus est apparu à diverses personnes. Puis, durant quarante jours, d’autres voient également Jésus, dont tous peuvent constater que son tombeau est vide. Le pouvoir religieux du Temple s’inquiète et tente de faire croire à une supercherie : il paye les soldats romains préposés à la garde du tombeau pour qu’ils disent avoir vu des disciples de Jésus dérober son corps – c’est le bruit26 que les autorités du Temple essayèrent de répandre jusqu’à la première « guerre juive » (66-70). Elles sont en effet d’autant plus inquiètes que de nombreuses prophéties bibliques prennent effectivement leur sens à la lumière du « relèvement d’entre les morts »27 du messie, un messie qui aurait d’abord été « rejeté par les chefs du peuple »28. L’institution pharisienne s’inquiète également, ayant joué un rôle important dans ce rejet. Car alors, ce pouvoir religieux, déjà considéré comme frauduleux par beaucoup, n’aurait plus aucune légitimité parmi les Hébreux. Les disciples de Jésus n’ont pourtant pas appelé aux hostilités contre les autorités du Temple. Ni Pierre ni les autres apôtres n’appellent à la vengeance contre ceux qui ont comploté et organisé la mort de Jésus. Pas plus qu’ils n’appellent à un quelconque soulèvement politique. Leurs témoignages indiquent au contraire qu’ils appelaient alors à la conversion des cœurs et des intelligences. « Vous avez refusé le Saint et le Juste (…) Le Prince de la vie que vous aviez fait mourir, Dieu l’a relevé des morts, nous en sommes les témoins (…) Vous avez agi dans l’ignorance, tout comme vos chefs (…) Convertissez-vous ! »29. Et même devant les commanditaires de son meurtre, ils disent simplement : « Le Dieu de nos pères a relevé Jésus que vous aviez exécuté en le pendant au bois. Dieu l’a exalté par sa droite comme Prince et Sauveur, pour donner à Israël la conversion et le  pardon des péchés »30. Mais la plupart des tenants du pouvoir refuseront de reconnaître leur erreur, craignant pour leur autorité politique et religieuse. Ils répondront par la haine au message transmis par les apôtres, tandis que de plus en plus d’Israélites vont y adhérer. Ces derniers forment peu à peu une communauté nouvelle. Ils s’appelleront ou seront appelés « messiens » c’est-à-dire disciples du messie (en araméen : mshyiayè – en français : « chrétiens », d’après le terme grec christos traduisant l’araméen ou l’hébreu mashyah, « messie »). À Jérusalem, cette communauté se rassemble sous l’autorité de Jacques cousin de Jésus31, et cela d’autant plus que les autres apôtres sont amenés à s’éloigner de Jérusalem à partir de l’an 37, à cause des persécutions lancées par le pouvoir du Temple (l’autre Jacques, frère de sang de Jean, y sera assassiné vers 41). Entre-temps, il semble que, par ses accointances à Rome, ce pouvoir politico-religieux avait réussi déjà à convaincre le sénat romain de déclarer illicite la communauté 26 Selon Matthieu 28,12-14 27 Psaume 22,2 et 8 et 9, Isaïe 53,3-7 28 Psaume 118, 22-23 29 Actes 3,14-19 (« Discours de Pierre au peuple ») 30 Actes 5,30-31 (« Comparution de Pierre et Jean devant le Sanhédrin ») 31 Jacques le Mineur ou Jacques le Juste dans la tradition chrétienne ; sa généalogie est aisée à établir malgré la polémique qui a voulu en faire un frère de sang de Jésus, selon la terminologie de Flavius Josèphe et du Nouveau Testament : le terme de « frère » ou « sœur » englobe en effet un cousinage large dans les langues sémitiques.

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 20 –  La dispersion des apôtres va rendre nécessaire une fixation par écrit du canevas de leur enseignement oral tel qu’il était récité par cœur à Jérusalem en fonction du calendrier et des fêtes religieuses juives. C’est l’apôtre Matthieu qui en est chargé – ce canevas liturgique sera appelé plus tard « l’évangile selon Matthieu »33. La dispersion sera également l’occasion pour les apôtres de visiter les communautés chrétiennes naissantes au sein de la diaspora juive, d’en susciter de nouvelles au long de leurs périples, et de les organiser – des vestiges archéologiques témoignent d’une structuration très précoce et remarquable du mouvement chrétien, jusqu’en Chine34. Les différentes communautés hébraïques qui, à travers le monde, adhèrent à la « bonne nouvelle » (tel est le sens du mot évangile) répercutent celle-ci autour d’elles parmi les populations locales ; ainsi, peu à peu, les non-juifs vont s’agréger de plus en plus nombreux aux Juifs chrétiens. La « Grande Église de l’Orient » (de langue araméenne) aura cependant toujours à cœur de conserver ses racines juives. Si le message des apôtres a pu bénéficier de la présence et de l’accueil des communautés juives dans les villes commerçantes du monde d’alors (la considérable diaspora), il a surtout tenu sa force de la réponse nouvelle et radicale qu’il apportait à la question du mal, comme en témoignent les premiers écrits chrétiens. Selon la tradition biblique, l’être humain créé par Dieu ne devait pas mourir, mais en choisissant de faire le mal, il aurait appelé sur lui la corruption et la mort. « Par la  faute d’un seul  [Adam], la mort a régné », comme le résume l’ancien pharisien Paul35. Si Jésus est l’intermédiaire entre Dieu et les hommes, alors, du fait que, « se relevant d’entre les morts », il a ouvert le chemin qui mène à une vie après la mort, il « délivre ceux qui, par crainte de la mort,  passaient toute leur vie dans une situation d’esclaves »36. Même dans le devenir de l’humanité entière, la mort, le pire de tous les maux que l’homme doit subir, et la corruption, sont potentiellement vaincues37. Cette réponse à la question du mal ouvre des horizons nouveaux tant pour l’existence personnelle que pour le destin collectif de l’humanité. Ces perspectives remuent les profondeurs de l’être humain et possèdent une puissance qui n’a pas laissé indifférents certains accapareurs, saisis par ces perspectives nouvelles et les reformulant selon leur intérêt. Leurs contrefaçons du message des apôtres tiendront en ceci : le sauveur du monde n’est plus Jésus, mais 32 Il s’agit d’un senatus consultus de l’an 35 déclarant le christianisme « superstitio illicita », un décret qui ne sera levé qu’en 313 par l’empereur Constantin. Voir l’article d’Ilaria Ramelli et Marta. Sordi, Il senatoconsulto del 35 contro i Cristiani in un frammento porfiriano, « Aevum » 78 (2004) 33 Pendant longtemps, dans la liturgie chrétienne, l’évangile selon Matthieu restera l’évangile de référence. Sa transcription en grec est à situer vers l’an 42 (et probablement aussi en latin). L’idée de la primauté du Matthieu grec sur l’évangile araméen – qui continue d’être lu et transmis tel quel dans les Eglises chaldéennes et assyriennes (la « Peshitta ») – est typiquement occidentale. Elle contredit les indications fournies par les écrivains ecclésiastiques anciens et elle ne résiste pas à la simple comparaison de ces deux versions (voir par exemple Les Évangiles traduits du texte araméen,  présentés et annotés par Joachim Elie et Patrick Calame, Desclée De Brouwer, 2016, ou bien les travaux de Pierre Perrier, op.cit.). 34 Voir par exemple la présentation de la frise de Kong Wang Shan au port de Lianyungang ; il existe quantité d’autres vestiges à cet endroit et ailleurs. 35 Epitre aux Romains – 5,17 36 Epitre aux Hébreux – 2,15 37 1ère épitre aux Corinthiens – 15,26  Saint Thomas sur la frise de Kong Wan Shan (Chine, datée de l’an 70) http://www.eecho.fr/category/christianisme-apostolique/thomas-en-chine/ 

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 21 – Elles s’organiseront autour des courants gnostiques et messianistes. Ces phénomènes post-chrétiens vont avoir une influence capitale dans l’histoire, et particulièrement dans l’apparition de l’islam, comme nous allons le voir par la suite. Mais avant d’en arriver là, une série d’événements dramatiques va marquer les esprits. Arrivé au pouvoir en Judée en 40, Hérode Agrippa 1er se targuera d’être le « Roi-Messie », mais mourra misérablement en 44 après avoir fait assassiner l’apôtre Jacques, frère de Jean. C’est probablement lui qui avait fait installer des inscriptions en trois langues sur le parvis du Temple, disant : «  Jésus, qui n’a pas régné, crucifié par les  Judéens pour avoir prédit la destruction de la ville et la ruine du Temple »38. On y comprend que la question de la royauté donnée par Dieu à la descendance de David est encore centrale, face à des pouvoirs juifs  jugés illégitimes qui veulent être tenus pour sacrés par le peuple. De fait, le message des apôtres détourne d’eux le peuple hébreu. De plus, des Grecs, des Romains, des païens, des non-Juifs se convertissent en nombre à la foi chrétienne, et donc en viennent presque à être admis comme Juifs par les  judéochrétiens dans leur communauté nouvelle, au mépris des règles sévères de séparation du juif et du non-juif. La tension monte à Jérusalem et dans toute la Judée… En 62 meurt le procurateur romain, Porcius Festus. Profitant de la vacance du pouvoir chez l’occupant, le grand-prêtre du Temple fait assassiner Jacques, l’évêque de Jérusalem, après un simulacre de procès devant le sanhédrin (le tribunal suprême de la Loi juive) : précipité d’une hauteur, il est lapidé et battu à mort39. Le nouveau procurateur romain destitue ce grand-prêtre pour ce qu’il considère comme une faute très grave : Jacques, surnommé « le Juste », était considéré par tous comme la figure exemplaire de l’homme religieux. Après sa mort, plus rien ne retient le déploiement des mouvements politico-religieux et les délires messianistes. Simon, le nouvel évêque de Jérusalem (un autre cousin de Jésus) ne peut qu’assister impuissant à la dégradation de la situation dans tout le pays. La destruction du Temple de Jérusalem L’idée d’un royaume juif auquel Dieu donnerait la victoire et la domination sur le monde entier fait son chemin, tandis que des groupes séditieux, soutenus par l’or des différentes factions des autorités du Temple, s’opposent de plus en plus aux Romains. L’effervescence politico-religieuse conduit à l’embrasement. En 66 débute la Grande Révolte, la première « guerre juive ». Elle va appeler une répression terrible de l’occupant romain. Les légions commandées par Titus, fils de l’empereur Vespasien (et futur empereur lui-même) vont réduire peu à peu les opposants, et bientôt, en 68, elles mettent le siège autour de Jérusalem. Tous les Juifs chrétiens vont alors quitter la ville, en se souvenant des paroles de Jésus : « Quand vous verrez Jérusalem encerclée par des armées… »40. À 38 Ilaria Ramelli, « Jesus, James the Just, a Gate and an Epigraph: Reflections on Josepus, Mara, the NT, Hegesippus and Origen » [Jésus, Jacques le Juste, une porte et une inscription : réflexions sur Josèphe, Mara, le Nouveau Testament, Hégésippe et Origène] (in Kein Jota wird vergehen [Pas un iota ne sera perdu], Kolhammer, 2012), cité dans cet article. Les prédictions de Jésus de la destruction à venir du Temple (Mt 24,1-2) ne s’étaient alors pas encore réalisées. 39 Relaté dans les  Antiquités Juives de Flavius Josèphe 40 Luc 21,20  L’exécution de Jacques le Juste Mosaïque de la Basilique Saint Marc, XIIIe siècle, Venise IUDEI  : autorités religieuses judéennes, prêtres – FARISEI  : Pharisiens 

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 22 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.compartir d’avril 70, les légions commencent à reprendre la ville aux insurgés, plus désunis que  jamais (les plus fanatiques se battront même entre eux, comme le font les jihadistes d’aujourd’hui). En août, les derniers illuminés se retranchent autour du Temple, qui prend feu (par accident, selon Flavius Josèphe). La défaite est consommée, hormis l’épisode de la place forte de Massada, prise trois ans plus tard. Peu après la reprise en main de la ville par les Romains, les judéochrétiens y reviennent, ainsi que les habitants qui n’avaient pas pris part à la guerre et avaient quitté Jérusalem à temps. La vie y reprend, la ville n’ayant pas été trop abîmée. Mais le Temple, le lieu de la présence de Dieu, de son culte et des sacrifices a été détruit et mis à sac. Et parce qu’il était devenu un symbole du nationalisme juif, les Romains ne veulent pas qu’il soit rebâti. Les royaumes et gouvernorats d’Israël perdent toute autonomie politique et deviennent la province impériale de Judée. La perte du Temple en particulier représente le cataclysme des cataclysmes aux yeux des Juifs non chrétiens. Ils la pleurent aujourd’hui encore, notamment devant le Mur des Lamentations. Cette catastrophe saisit et transforme les différents courants religieux qui s’opposaient depuis la prédication de Jésus et de ses apôtres. Que devient le christianisme ? Aux yeux des chrétiens, cette perte a amené à tourner définitivement la page du lieu ancien de la présence de Dieu. « L’alliance nouvelle » voulue par Jésus et prédite par les prophètes doit s’étendre à l’humanité entière. Dans cette alliance ouverte désormais à tous, les Juifs chrétiens ont un rôle spécial à y jouer, en tant qu’ossature de ce nouveau « corps ». Ils ne sont plus séparés des autres par les impitoyables lois de pureté et d’impureté, de cacherout et d’endogamie. Ainsi, les Églises fondées par les apôtres à Rome, dans tout l’Orient et dans le monde, se développent-elles dans la continuité et l’accomplissement de l’Israël historique – telle est la conviction de toutes les communautés ecclésiales apostoliques. Que deviennent les  Juifs non chrétiens ? Alors que le rêve national a été écrasé par la puissance romaine, ils se retrouvent ébranlés dans leurs espérances, privés de Temple et de culte, privés de grand-prêtre et de toute la caste des prêtres (sacrificateurs), massacrée ou en fuite, et interpellés au plus profond par l’adhésion au message chrétien de très nombreux Juifs. Il ne leur reste que les textes sacrés, l’application de la « Loi » et les liturgies hebdomadaires en petits groupes… ou alors à s’investir dans de nouveaux projets politico-religieux délirants et plus radicaux encore : un second affrontement avec les Romains va éclater en Judée en 132, après une succession d’émeutes et de révoltes en 115-117 (guerre de Kitos), nourries par la diaspora juive, initialement au sein de l’empire Parthe puis dans tout l’Orient. Le messianisme de cette seconde guerre judéo-romaine est encore plus affirmé que celui qui a mené à la destruction du Temple 62 ans plus tôt : Bar Kokhba (Shimon Bar Koseva), son instigateur et chef est considéré comme le « vrai messie » par ses partisans juifs, celui qui restaurera un État juif en Judée et rétablira le Temple. Elle montre un caractère anti- judéochrétien plus marqué encore, puisque Bar Kokhba ira jusqu’à crucifier des chrétiens (notamment toute la hiérarchie de l’Église de Jérusalem). Cette « deuxième guerre juive », financée par les Parthes, sera encore plus meurtrière que la première et ses conséquences seront terribles : elle conduira au ravage de la terre sacrée d’Israël du fait de la tactique de terre brûlée employée par les Romains et à l’expulsion définitive des Juifs de Jérusalem qui est rasée en 135. La ville est alors reconstruite à la romaine, un temple dédié à Jupiter s’élevant alors à la place de l’ancien Temple. Jérusalem est alors interdite aux Juifs sous peine de mort. Face à cela, les Juifs non chrétiens se polarisent peu à peu autour de deux groupes.  Destruction et sac du Temple de Jérusalem (vision d’artiste) 

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 23 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comLe premier et le plus important est celui du courant pharisien, qui se réorganise à partir de la fin du premier siècle (peut-être autour du synode supposé de Yavneh), puis après la « deuxième guerre  juive » à Babylone dans le monde parthe, autour de l’Exilarque (roi  juif qui y est en exil depuis les siècles de la déportation). Privé de son culte, ce courant accepte de façon plus ou moins résignée la fin de la religion du Temple, des sacrifices à Dieu, du grand prêtre et des prêtres ; à sa place, ce sera celle des synagogues et des rabbins. Il se centre totalement sur la « Loi » et ses commentaires : c’est la réforme du judaïsme rabbinique. Le christianisme est très sévèrement condamné, la figure du rabbi Jésus est vilipendée ; son interprétation des textes anciens est refusée. Ce courant ira jusqu’à instaurer des prières quotidiennes de malédiction anti-judéochrétienne (à l’encontre des notsrim, les « nazaréens », c’est-à-dire pour lui, les Juifs ayant reconnu Jésus comme Messie). Sous le nom d’une loi orale ou « Torah orale », les interprétations anciennes des écritures saintes sont conservées ou changées selon les cas, ce qui va donner naissance d’abord à la Mishna, puis aux Talmuds dits de Jérusalem et de Babylone, qui sont des commentaires de cette Mishna. Ils seront mis par écrit respectivement au cours des IVe et Ve siècles et rejoindront la Torah et les autres livres au titre des écritures sacrées, recevant même, parfois par nécessité technique, la préséance (en les « recouvrant » – nous verrons par la suite combien ce détail aura de l’importance). Un autre groupe juif moins connu se centrera autour des familles sacerdotales qui, ne soutenant pas la première guerre juive, se seraient repliées auprès des communautés juives de Crimée. Si le lien entre ce groupe et le futur royaume Khazar (centré sur la Volga, au sud de la Russie actuelle) est très discuté41, il est surtout un sujet délicat du fait que ce courant a longtemps rejeté les Talmuds. La Khazarie deviendra un empire qui durera jusqu’au XIIIe siècle, regroupant divers peuples dont les Khazars, d’origine mongole ; mais cet empire sera dirigé par des familles juives, ce qui explique l’adhésion de nombreux Khazars à son judaïsme officiel. La « conversion » des rois khazars au VIIe siècle à un judaïsme non talmudique est une légende tardive destinée à occulter une réalité gênante : ces Khazars seraient en partie les ancêtres des Juifs ashkénazes (dont beaucoup sont aujourd’hui en Israël). Laissons-là ces débats hypersensibles et retenons que l’habitude qui consiste à parler du judaïsme comme d’une réalité homogène au long de l’histoire du peuple hébreu, avant, pendant et après le temps de Jésus, et comme d’une réalité extérieure au christianisme, est une insulte à l’histoire. Judaïsme(s) et christianisme ne sont cependant pas les seuls courants ayant émergé dans l’histoire concomitamment à ces événements. À la suite de la prédication de Jésus et de ses apôtres, aux morts et destructions liés aux guerres juives des phénomènes post-chrétiens vont se structurer et contrefaire systématiquement le message apostolique pour s’en emparer de la force et en tirer des bénéfices. Les phénomènes post-chrétiens Revenons un peu en arrière. Nous avons vu combien le message apporté par les apôtres remuait profondément l’être humain. Il fait bientôt l’objet de convoitises, spécialement après la destruction du Temple, période où la quête de sens n’a jamais été aussi forte. L’image du « sauveur », le « Messie 41 La parution du livre contesté de Shlomo Sand, Comment le peuple juif a été inventé (Fayard, 2008) a ainsi donné lieu à un débat nourri.  Une édition contemporaine du Talmud de Bablone

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 24 – Jésus »42 est récupérée et contrefaite : le sauveur de l’humanité ne sera plus lui, mais ceux qui prétendent l’aider dans la mission qu’ils lui prêtent, qui prétendent donc l’être en son nom, si ce n’est à sa place. C’est là un trait majeur des phénomènes post-chrétiens que de toujours prétendre posséder la véritable interprétation du message chrétien (que les chrétiens auraient corrompue à la suite des apôtres). Deux mouvements post-chrétiens se sont façonnés ainsi à partir de la fin du premier siècle. Le second nous intéressera tout particulièrement, mais il convient de dire un mot du premier. Ce premier est constitué des courants gnostiques, qu’on désigne souvent sous le terme générique de gnose (terme signifiant simplement la « connaissance » en grec, mais auquel les apologistes chrétiens grecs ont attaché le sens de contrefaçon de la foi). Selon l’évêque de Lyon Irénée († 202), ils ont une origine unique dans le dévoiement du message chrétien, même si l’on peut leur trouver certaines racines préchrétiennes. En tout cas, ils recherchent tous des formes d’autoréalisation personnelle : je suis mon propre sauveur, je me sauve moi-même du mal. Dans ce schéma, Jésus est celui qui a ouvert la voie, il n’est plus qu’un devancier. L’attrait de la gnose tient à ce qu’elle promet l’accès au divin de manière directe, en dehors de l’histoire et de l’histoire d’un peuple en particulier. Jésus n’a-t-il pas promis à ses fidèles de les remplir chacun d’un esprit divin, un esprit de liberté, « l’Esprit Saint » ? Des phénomènes étonnants n’apparaissent-ils pas parfois au milieu des assemblées chrétiennes ? Cette volonté d’accaparer le divin va se décliner en de nombreux mouvements rivaux, parfois centrés sur des systèmes de pseudo-connaissances, parfois centrés sur des pratiques magiques, mais exaltant toujours la liberté comme un absolu (la licence sexuelle étant souvent prônée comme une manière de s’auto-réaliser). Au point de vue de l’organisation, ces courants sont multiformes, allant d’une structure fondée sur quelques « gourous » imitant l’organisation chrétienne à des phénomènes de pensée idéologiques très construits43. L’autre grande dérive post-chrétienne est le messianisme politique global : il s’agit de la volonté d’établir sur terre dès maintenant, ou dès demain, un salut collectif général. Cette volonté prendra au cours de l’histoire plusieurs formes44, depuis l’idée première de vouloir établir le Royaume de Dieu sur la terre entière qui avait germé lorsque certains ont voulu accaparer les idées nouvelles prêchées par Jésus et ses apôtres. Quels que soient ses avatars concrets, cette volonté se justifie toujours par la prétention de détenir une révélation ou un programme clef d’un avenir radieux et « clef de l’histoire ». Si cette dérive s’inspire de la possibilité d’un salut collectif prêché par les apôtres, elle s’inscrit totalement en rupture avec eux : ceux-ci n’ont pas avancé de recette politique pour établir un monde parfait sur la terre. Et si Jésus a laissé entrevoir un salut collectif, il le met toujours en rapport avec l’annonce de son propre retour, sa venue dans la gloire (au «  Jour du Jugement  »). Ceux qui croient en lui sont engagés à préparer ce retour et, si leur action en ce monde peut porter des fruits de paix et de progrès, il ne s’agit cependant jamais que de préfigurations d’un royaume à venir, c’est-à-dire d’esquisses imparfaites et souvent éphémères d’une société à venir délivrée de l’emprise du mal. Pour les apôtres, et à leur suite pour les chrétiens, 42 Une expression que l’on retrouvera onze fois dans le Coran. 43 Notre société de consommation en est toujours fortement imprégnée : esprit d’individualisme et d’élitisme, mépris pour les générations futures et le monde, centrement sur soi-même. On pourra lire l’ouvrage de synthèse de Roland Hureaux, Gnose et gnostiques des origines à nos jours, Desclée De Brouwer, 2015. 44 Le nationalisme juif qui a mené aux guerres judéo-romaines l’a préfiguré sans en embrasser encore toutes les caractéristiques (il lui manquait la dimension de « clef de l’histoire »). De nombreux messianismes se développeront après lui tout au long de l’histoire : par exemple les millénarismes, les mouvements anabaptistes du XVIe siècle, le messianisme des colons puritains aux Amériques (les «  pilgrim fathers »), la frénésie messianiste qui saisit de nombreux Juifs autour de la figure du « messie » Sabbatai Tsevi au XVIIe siècle, les « Lumières », le messianisme républicain de la Révolution Française, le projet « d’Amérique-Monde », le communisme et ses avatars, le nazisme, l’idéologie du progrès et le scientisme, le mondialisme, certaines variantes « ultras » du sionisme (notamment chez ceux qu’obsède la reconstruction du Temple de Jérusalem), et, nous allons le voir, l’islam

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 25 -Dieu peut libérer du mal, pas l’homme, fût-il animé des meilleures intentions du monde. Encore faut-il accepter de faire confiance à Dieu et d’attendre l’accomplissement du temps actuel. C’est ce que refusent les messianistes : pas question d’attendre un hypothétique salut, il faut le hâter, le provoquer, voire le construire ici et tout de suite. Le mouvement messianiste initial nait dans l’entourage des premières communautés  judéochrétiennes où certains, ayant reconnu Jésus comme le messie attendu par le peuple hébreu, n’ont pas accepté qu’il puisse se faire serviteur et mourir crucifié. Au contraire, ils n’ont jamais voulu renoncer à leurs interprétations des prophéties bibliques, escomptant que le messie se fasse roi, libère Israël de l’occupant romain, et l’établisse au-dessus des nations. Dans une vision du monde où le mal est assimilé au non-respect de la loi juive, à l’impur, au non-juif, le dévoiement de l’idée de salut va assimiler la libération du mal à celle des impurs. Dans la même logique, la suprématie espérée pour Israël et promise par Dieu va être peu à peu dévoyée en un programme politico-religieux d’éradication des méchants, réalisé par Dieu lui-même et par son messie, voire par ceux qui le feront en son nom45. L’épisode de la destruction du Temple de Jérusalem va jouer un rôle décisif dans la formation de ce mouvement messianiste. Il va travailler les espérances de certains judéochrétiens, témoins de ces événements et frustrés de ne pas assister alors au retour annoncé du « Messie Jésus ». Il avait en effet prédit qu’il « relèverait le Temple »46 : pourquoi le «  Jour du Jugement  » ne vient-il pas alors que les conditions en semblent toutes remplies ? Assurément, le Temple a bel et bien été détruit, et les autorités du Temple en ont été écartées. Les Romains ont en effet châtié les révoltés (notamment les zélotes) et les autorités du Temple, qui s’étaient servi de Dieu à leurs fins et qui avaient tué le « Messie Jésus », Jacques le Juste et d’autres. Ces questions travaillent très fortement certains  judéochrétiens et certains Juifs gravitant dans leur orbite ; les réponses qu’ils leur trouvent vont alimenter leur messianisme et contribuer à façonner leur programme politico-religieux. Parmi les Hébreux de Jérusalem, certains ont péri dans la première guerre juive, mais de nombreux autres ont pu s’échapper. En 68-69, souvenons-nous que les Romains avaient en effet laissé les Juifs non combattants quitter Jérusalem, avant d’en faire le siège. Et parmi ces derniers, nous retrouvons les judéochrétiens, conduits par l’évêque Simon, successeur de Jacques, – et avec eux, à leurs côtés, des messianistes issus du creuset judéochrétien de Jérusalem47. Ils partent ensemble en exil au nord, vers le plateau du Golan, en Syrie. La destruction du Temple en 70 semble opérer un tri dans leurs rangs : après celle-ci, les Juifs « vraiment chrétiens », reviendront s’établir à Jérusalem, en Judée, et ailleurs. Mais certains irréductibles le refuseront et se sépareront à ce moment de la communauté chrétienne, en restant en exil et en y consommant leur rupture radicale du judéo-christianisme. Leur espérance du «  Jour du Jugement  » va se déployer en prenant une forme dramatique et même monstrueuse. Contre l’enseignement des apôtres (ils n’étaient même pas encore tous morts en ce temps-là), ils se sont mis à imaginer un programme de salut du monde entier, à réaliser dans une perspective politico-religieuse – et donc guerrière. Un programme centré sur le relèvement du Temple détruit dont ils vont alors s’attribuer la responsabilité, à la place de ce qu’ils imaginaient être le rôle du « Messie Jésus ». Ces premiers « croyants » en une foi messianiste plénière furent ces ex- 45 C’est ce qui ressort, entre autres, de l’analyse des manuscrits de la Mer Morte proposée par Édouard-Marie Gallez dans Le Messie et Son Prophète (notamment son premier tome, op.cit. ; on en lira un aperçu sur son site) : certains textes messianiques ont été retrouvés dans différentes versions, manifestant un travail de réécriture qui témoigne de l’apparition des idées messianistes, et du développement des courant messianistes juifs. 46 « Détruisez ce Temple, et en 3 jours, je le relèverai  » – formule que l’on retrouve quasiment à l’identique chez Marc 14,58, Matthieu 26,61 et Jean 2,19 – Jean indique juste après que le Temple que Jésus entendait relever était son propre corps (la résurrection), comme le professent les chrétiens. Cette précision que l’on ne retrouve pas dans les autres évangiles (Matthieu et Marc, précités) indique très clairement qu’existait alors une attente de la reconstruction physique du Temple par Jésus lui-même, revenant sur terre pour cela. 47 Selon les écrits historiques d’Eusèbe de Césarée et particulièrement d’Epiphane de Salamine 

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 26 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.com judéochrétiens qui ne revinrent pas en Judée après 70, qui se détournèrent de la foi des apôtres et qui se bâtirent leur propre vision du salut : dans cette vision, ils devenaient les précurseurs, les collaborateurs du « Sauveur », du « Messie de Dieu », et se voyaient appelés à sauver et dominer le monde en en éradiquant les méchants, jusqu’à prendre sa place. Ce sont les  judéonazaréensQui sont les judéonazaréens ? Les travaux historiques ont apporté une connaissance toujours plus fine de ce groupe si important par l’influence qu’il aura dès la fin du premier siècle dans des milieux et sous des formes très diverses48. Groupe ethniquement israélite (et donc de langue araméenne), il s’est accaparé l’appellation de « nazaréen » (donc « judéonazaréen »). Ce nom avait été donné premièrement à Jésus lui-même selon ce qui se trouvait écrit au sommet de la croix (le titulus crucis), puis, durant très peu de temps, à ses disciples (cf. note 22). En tant qu’il désigne ensuite un ou des groupes hébreux séparés des judéochrétiens, cette dénomination devint assez floue sous la plume des auteurs occidentaux antiques ; une désignation plus précise a été rendue nécessaire, celle de « judéonazaréens », ayant pour elle de rappeler l’origine lointainement judéenne – ou israélite – de ce groupe et de ne pas les amalgamer à la foi chrétienne des judéochrétiens. Il s’agit donc de Juifs messianistes, adeptes dévoyés des apôtres de Jésus, et qui n’ont vu dans la révélation  judéochrétienne que le moyen de réaliser un rêve politico-religieux. Au fil de leur exil, documenté en Syrie et aux confins de l’Arabie, leur doctrine religieuse va se développer, se singulariser et finir par déclencher une cascade d’événements qui changeront la face du monde. Cette doctrine religieuse procédait d’un système élaboré de justification : les judéonazaréens se considèrent comme les  vrais Juifs et comme les seuls vrais disciples de Jésus. En tant que Juifs, ils conservent scrupuleusement les coutumes et la loi ancestrale articulées dans la révérence aux écritures saintes, à la Torah. Ils conservent aussi la vénération du Temple de Jérusalem, bien que détruit pour le moment, la vénération de la terre promise et du peuple « ethnique » juif, du peuple élu par Dieu. Cette élection se ramène cependant à eux seuls, car ils se voient comme les seuls et véritables Juifs, dans la continuité de ce qu’ils sont « ethniquement », mais en s’inscrivant en opposition par rapport au mouvement pharisien qui donnera la réforme rabbinique que nous avons mentionnée. En effet, contrairement à celui-ci, ils ont reconnu en Jésus le messie annoncé par les écritures, venu pour libérer la terre sainte, rétablir la royauté, rétablir la vraie foi en chassant les autorités juives corrompues par le truchement des Romains et rétablir le vrai culte du Temple (ce qu’il n’avait pu faire) : bref, libérer et sauver le monde. Trahi par ces « mauvais Juifs », injustement condamné, il a été empêché d’accomplir sa mission. Il n’a cependant pas été exécuté car il a été heureusement enlevé par Dieu 48 Toujours selon l’analyse critique des écrits historiques d’Eusèbe et d’Epiphane de Salamine, et aussi par l’étude des autres Pères de l’Eglise ayant réfuté les hérésies (St Jérôme en particulier), et par les recherches archéologiques récentes (fouilles de Farj et Er-Ramthaniyyé, dans l’est du Golan). Voir É.-M. Gallez, Le Messie et son prophète, op.cit. L’étude des écritures saintes (vision d’artiste) 

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 27 – le « Ciel »49 d’où il reviendra prendre la tête des armées le moment venu pour conclure cette mission. Ainsi adviendra la « royauté de Dieu sur la terre ». Les judéonazaréens veulent voir la preuve de la vérité de leur croyance et de la justesse de leurs reproches aux « Juifs infidèles » dans l’échec des folies insurrectionnelles successives contre les Romains et la destruction du Temple de Jérusalem : Dieu a désavoué et châtié tous ces faux Juifs ! Ils se considèrent aussi comme les  vrais chrétiens face à tous ceux qui ont suivi les apôtres, en refusant de croire que Jésus a pu mourir crucifié, et ressusciter, et donc que la présence divine est vraiment en lui. Ils croient quant à eux que Jésus a été enlevé par Dieu, et attendent son retour. Cette réinterprétation du témoignage des apôtres nie donc que Jésus se soit « relevé d’entre les morts » (ce qui contredirait la prédiction de Jésus, dans laquelle les judéonazaréens veulent croire à l’annonce d’une reconstruction physique du Temple – cf. note 46). Ils accusent donc les  judéochrétiens de s’être trompés, de s’être dévoyés. Les judéonazaréens disposaient pourtant du témoignage des apôtres : le recoupement des sources indique que l’évangile de leur liturgie était l’évangile de Matthieu50, en araméen bien sûr (comme celui des judéochrétiens et de l’Église de l’Orient assyro-chaldéenne jusqu’à nos jours). Ils lui ont toutefois fait subir les retouches propres à fonder leur doctrine. Car bien entendu, ni dans cet évangile tel qu’il a été conservé par les  judéochrétiens, ni dans les trois autres, n’est attendu un messie qui reviendrait « terminer le travail » qu’il n’avait pas pu mener à bien à cause de l’opposition du pouvoir religieux du Temple : à savoir reconstruire le Temple, prendre la tête des armées constituées par les vrais croyants, les élus, pour vaincre les forces du mal, soumettre le monde à la loi de Dieu et établir définitivement par la force le royaume de justice et de félicité sur la terre. Ce dont témoigne le Nouveau Testament, dont font partie les quatre évangiles, c’est l’espérance des apôtres en une « venue glorieuse » de Jésus. Il ne s’agit justement pas d’une venue sur terre mais au-dessus et partout, de manière à être vue par tous. Les circonstances d’un tel événement sont plutôt difficiles à imaginer, mais le rapport avec un « jugement » apparaît évident : dans la perspective des apôtres, la confrontation à cette vision impossible à nier amènera chacun à prendre position, et dès lors à être jugé par le « juste juge » qu’est Jésus. Bien entendu, les judéonazaréens nient fondamentalement la dimension divine de Jésus. Ils accusent les judéochrétiens d’avoir « associé » à Dieu un Fils et un Esprit Saint. Au contraire, ils affirment : «  Je témoigne de ce que Dieu est un et il n’y a pas de dieu excepté lui »51 ! La distance est donc énorme entre ce que les apôtres ont enseigné et la contrefaçon messianiste que les judéonazaréens en ont faite. Et il apparait déjà une certaine parenté entre cette contrefaçon et ce qu’affirmera la profession de foi musulmane52… Vrais Juifs et vrais chrétiens, les judéonazaréens renvoient ainsi très habilement dos à dos les Juifs rabbiniques et les chrétiens en se plaçant au-dessus d’eux. Vrais Juifs et vrais chrétiens, ils se considèrent comme les héritiers uniques et véritables d’Abraham, les « purs ». Leur installation en Syrie, sur le plateau du Golan, puis par la suite jusqu’au Nord d’Alep – toujours à l’écart des païens et des impurs -, et aussi au Sud chez les Nabatéens et en Transjordanie, est vécue comme une forme 49 La doctrine de l’enlèvement de Jésus sur la croix, ou de l’illusion de sa crucifixion (« faux semblant », sosie) ou circulait ainsi en ce temps, propagée notamment dans certains milieux ex-judéochrétiens, notamment gnostiques (cf. par exemple « l’Apocalypse de Pierre », texte retrouvé à Nagg Hamadi au XXe siècle) 50 Les Pères de l’Eglise le mentionnent comme Évangile des Nazaréens, ou Évangile selon les Hébreux  ; Théodoret de Cyr, notamment, l’a identifié comme l’Évangile de Matthieu, altéré par sa conservation en milieu judéonazaréen. 51 Texte du IIe siècle extrait des Homélies Pseudoclémentines (16, 7.9), qui est mis dans la bouche de l’apôtre Pierre. On retrouve les mêmes types de profession de foi gravés sur des linteaux de portes très anciens, en Syrie, aux III et IVe siècles. 52 «  Ash-hadou an lâ ilâha ill-allâh », « j’atteste qu’il n’y a pas d’autre dieu que Dieu (Allah) », première partie de la profession de foi musulmane – voir l’article d’É.-M. Gallez « La Shahâdah islamique primitive » sur la formation de cette profession de foi 

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 28 -de nouvel exode au désert. À l’image de l’exode au désert du peuple hébreu sortant d’Égypte et conduit par Moïse, il s’agit d’un temps de purification et de préparation. Le vin sera ainsi interdit à tous les consacrés à Dieu jusqu’au jour du retour du Messie. Leurs « messes » seront célébrées par leurs prêtres avec de l’eau à la place du vin. C’est ainsi que Clément d’Alexandrie s’en prend au IIIe siècle aux « hérétiques qui utilisent le pain et l’eau dans l’oblation, en dehors de la règle de l’Église. Car il en est qui célèbrent l’eucharistie avec de l’eau pure » (Stromates, I, 96). Se purifier soi-même n’est qu’un préalable dans le projet des judéonazaréens de purifier le monde pour le sauver de son mal et de son injustice. Leur « recette » du monde parfait sur terre inclut la reconquête et la purification de la terre sacrée (Israël), de la ville sacrée (Jérusalem), pour que les purs puissent accéder aux lieux saints, rebâtir le Temple saint dans les conditions de pureté requises et y réaliser les rites et sacrifices53. C’est comme cela que sera alors provoqué le retour du messie. Et avec le messie à leur tête, les judéonazaréens sauveront le monde de son mal, de son injustice, contre lui-même s’il le faut. Dans cette vision, on voit que s’affrontent deux parties de l’humanité : celle qui travaille au salut et celle qui s’y oppose. Les purs et les impurs. A l’aune de cette vision idéologique, de cette surréalité, la morale se transforme : est jugé bon, juste, vrai, noble tout ce qui contribue au projet ; est jugé mauvais, faux, blâmable, exécrable, à anéantir tout ce qui y fait obstacle. Est également jugé mauvais tout ce qui dévie du projet. Les femmes, par exemple, considérées comme tentatrices, détourneraient les justes de leur combat. On imagine quel sera donc leur statut et la sujétion qu’il faudra leur imposer54. De la même manière, tout mouvement divergeant de la foi pure, toute pensée dissidente sont donc à combattre absolument. Et au-delà, cette conception messianiste du monde nourrit un système d’autojustification particulièrement pervers : «  Je suis pur dans un monde impur ; de fait il attente à ma pureté et résiste à mes tentatives de purification : je suis donc sa victime, et c’est la preuve de ma pureté et de son impureté ». C’est la caractéristique même de la schizophrénie : refuser la réalité55, s’enfermer dans un monde imaginaire, refouler le réel, ce qui ne peut qu’aboutir à des délires violents de persécution. Les judéonazaréens (aussi nommés ébionites, ou parmi les ébionites, comme leurs détracteurs chrétiens les ont appelés dans les premiers siècles56) observent alors la marche du monde sous l’angle de leur doctrine : avant eux, un passé de ténèbres qui a rejeté les messagers de Dieu, demain un avenir radieux par le triomphe de la vraie religion (la leur), le redressement du Temple et le retour sur terre du messie ; et en attendant, un temps présent hostile fait d’ennemis de la foi, de guerres et de conflits dont l’issue ne peut que les conforter dans leur croyance. Et effectivement, c’est ce qui se passe sous leurs yeux dans l’affrontement des Perses (Parthes) et des Romains. Les Juifs avec la réforme rabbinique ont horrifié les judéonazaréens : avec les Talmuds, ils ont osé adjoindre aux écritures sacrées de nouveaux textes écrits de main d’homme. Ils ont osé remanier, dissimuler, recouvrir57 dans leur réforme certains textes anciens mentionnant le messie ! Après 53 Le Coran en conserve de nombreuses traces, voir en p.110 54 On le lit très bien dans le document « Les pièges de la femme » retrouvé dans la grotte de Qumrân parmi les manuscrits de la mer Morte, écrit dans le milieu qui donnera le judéonazaréisme. 55 C’est cette même logique de surréalité (terme inventé par les dissidents soviétiques pour désigner les fantasmes de réalité du socialisme) que l’on retrouvera à l’œuvre dans toutes les idéologies messianistes successives (cf. celles citées en note 44). Elles chercheront toutes à établir un monde parfait que des élus éclairés détenant la « clef de l’Histoire » doivent bâtir en éradiquant le mal et en soumettant l’individu. 56 Prudence toutefois dans l’usage du terme « ébionites » dont l’acception a évolué au cours du temps pour désigner de façon générique les « hébreux hérétiques » sous la plume des Pères de l’Eglise (cf. le Panarion d’Epiphane de Salamine). Raison de plus pour identifier les messianistes Juifs nazaréens à l’origine de l’islam sous le nom de judéonazaréens, comme le propose É.-M. Gallez. 57 En hébreu biblique, « recouvrir » se traduit par « kfr », la même racine que le verbe arabe kafara, qui donnera le terme kafir , (kouffar  au pluriel), c’est-à-dire « recouvreur », terme que la tradition musulmane transformera dans le sens « d’infidèle », de « mécréant » ou « d’incroyant » comme nous allons le détailler par la suite

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 29 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.coml’expulsion des Juifs par les Romains, même si nombre d’entre eux reviennent s’établir en Judée, leur centre de gravité s’est déplacé vers l’empire perse où ils étaient présents de très longue date. Ils y influencent les Perses dans leur lutte millénaire contre l’empire de la Méditerranée (grec puis romain) pour le contrôle du Moyen-Orient, au point que les judéonazaréens en viennent à les confondre. Le sanhédrin rabbinique s’est en effet installé en Perse au IIIe siècle, de même qu’y siège l’Exilarque juif, inféodé au pouvoir impérial – la communauté Juive y jouissant d’une relative autonomie. Et en face des Perses, voici l’empire romain qui se christianise, qui représente l’hérésie chrétienne aux yeux des judéonazaréens (empire devenu l’empire de l’Orient, futur empire byzantin après la partition de Dioclétien). Si les Juifs rabbiniques et les chrétiens, les deux ennemis de leur vraie religion, s’étripent sous leurs yeux dans des guerres incessantes et stériles, c’est bien que Dieu les y conduit. Voilà qui justifie davantage les judéonazaréens. Et par-dessus le marché, pendant toutes ces années, les insurrections juives d’inspiration plus ou moins messianistes se succèdent (révolte de 351-353 en Galilée, sous Gallus César, révolte de 530 conduite par le faux messie Julien) et les tentatives de reconstruction du Temple ne cessent d’échouer… Comme celle de 360-362 entreprise par l’empereur Julien l’Apostat qui avait pris les Juifs rabbiniques sous son aile. Elles ne font que conforter les judéonazaréens : eux seuls pourront libérer la Terre et Jérusalem, eux seuls pourront relever le Temple. chrétiens, Juifs et « polythéistes » selon le dogme islamique  97). Le retour du Messie, comme roi et chef de l’armée des élus

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 30 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comÀ LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM L’endoctrinement des Arabes Les judéonazaréens se sont lancés dans l’aventure de la conquête de Jérusalem, malgré leur petit nombre. L’Histoire conserve la trace d’une première tentative probable, entre 269 et 272, par l’enrôlement de la reine Zénobie de Palmyre, en Syrie. Son royaume avait su tirer profit des conflits perso-romains, notamment la défaite de l’empereur Valérien devant les Perses en 260. Elle se retrouvait en position de force après avoir battu Gallien, successeur de Valérien. Les chroniques de l’époque nous racontent comment Zénobie avait été alors endoctrinée par un certain Paul d’Antioche. «  Judaïsée » disent-les documents d’alors, selon le terme employé par les Pères de l’Église pour dénoncer la propagande ébionite ou judéonazaréenne58. Curieux chrétien en effet que ce Paul, évêque déchu, excommunié pour une hérésie toute messianiste… Et voici Zénobie qui envahit tout le Moyen-Orient, dont la Judée, jusqu’en Égypte, pour finir par être contrecarrée par l’empereur Aurélien. Il la chassera même de Palmyre en 272, l’emmenant à Rome comme captive. Et l’on n’entendra plus parler de cet évêque hérétique, opposé à la foi des apôtres. Cette tentative très probable de contrôle de la « Terre » par les judéonazaréens leur aura montré malgré son échec qu’ils peuvent s’appuyer sur des supplétifs arabes locaux, combattants mobiles fort efficaces contre la lourde armée romaine. Fort efficaces si l’on parvient à les motiver suffisamment, puisqu’il semble bien qu’Aurélien ait réussi à en retourner certains en les soudoyant. Il faudra donc leur donner des convictions autrement plus profondes, un véritable endoctrinement pour qu’ils puissent constituer des alliés solides. Les  judéonazaréens sauront retenir la leçon. Nous sommes maintenant au VIe siècle. Intéressons-nous à la localisation des groupes  judéonazaréens. Certains se sont établis en Transjordanie, dans le royaume des Nabatéens (annexé en 106 dans la province romaine de l’Arabie Pétrée – capitale : Pétra). D’autres sont établis en Syrie. Les découvertes archéologiques et les études historiques permettent de caractériser certains de leurs foyers d’habitat, comme par exemple l’étude des toponymes de Syrie qui ont conservé la mémoire des anciens habitants judéonazaréens. Des noms encore en usage aujourd’hui comme « Nasiriyé », « Ansariyé », « Wadi an Nasara » (« l’oued des Nasara », c’est-à-dire des Nazaréens) ou encore les « Monts des Nosaïrïs » (Mont des Nazaréens) indiquent leur présence historique. Les fouilles archéologiques du village de Farj dans le Golan, révèlent dans son organisation la cohabitation entre des groupes judéonazaréens et des groupes nomades (arabes). Cohabitation pour le commerce, bien sûr puisqu’il s’agit de l’occupation séculaire de ces nomades, mais aussi pour la prédication et la pratique religieuse. Les judéonazaréens ont ainsi renoncé à leur isolement ethnique car ils ont un plan : persuader les tribus arabes nomades voisines59 de rentrer 58 Selon les écrits d’Eusèbe de Césarée, Filastre de Brescia, Athanase, Photius ou encore Théodoret de Cyr. L’historien chrétien Sozomène (Ve s.) avait évoqué pour sa part l’existence en Palestine de populations bédouines (« Saracènes », c’est-à-dire nomades) au IVe s. qui avaient été « judaïsées ». 59 Nous noterons que les témoignages archéologiques d’écriture arabe antéislamique ont été essentiellement retrouvés en Syrie et en Jordanie (l’Arabie Pétrinienne). Cela a notamment été exposé par A-L de Prémare (Les Fondations de l’Islam, Seuil, 2002-2009, p.241) et développé par Robert Kerr dans son article « Aramaisms in the Qur’ān and their  La Reine Zénobie – Dernier regard sur Palmre (Herbert Schmalz) 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 31 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comdans leur projet messianiste de reconquête de Jérusalem et de la « terre promise ». Tant pis pour leur « non-judéité », le projet prime. Il semble plus que jamais le projet à portée de main du fait de l’affaiblissement de la puissance romaine (désormais byzantine) et du climat général d’apocalypse qui se développe au Proche-Orient, nourri par le contexte géopolitique tendu (cf. ci-après) et les multiples prédications millénaristes juives ou chrétiennes60. Ce sera d’autant plus simple que ces tribus arabes christianisées de fraîche date (Ve et VIe siècles61) – ou judaïsées (cf. note 58) – n’ont pas encore des convictions très profondes en la matière. Tout juste ont-elles mis fin à leurs coutumes de pillages et de razzias dont les chroniqueurs ont conservé la trace. Les Byzantins s’appuient d’ailleurs sur elles comme relais pour le contrôle de l’empire62. Parmi ces groupes mixtes, l’un en particulier attire l’attention : à 30 km au Nord Est de Lattaquié (aujourd’hui Al Ladiquiyah, sur la côte au Nord de Damas), on trouvait encore vers 1920 les ruines d’un caravansérail, c’est-à-dire la base d’une tribu de nomades commerçants caravaniers. C’était « Qurays », ou plutôt « Han al Quraysiy  », le caravansérail des Qurays, encore mentionné dans la carte de Syrie réalisée en 1927 par René Dussaud sous le nom de Khân el-Qurashiyé (à voir en page suivante), situé au bord de la rivière Nahr al Quraysiy63. C’était certainement un point d’ancrage de la tribu de Quraysh, des Qoréchites, dont la présence dans la région est attestée jusqu’à nos  jours64. Ces Qoréchites avaient aussi été signalés plus en Orient, vers la Mésopotamie, par le chroniqueur syrien Narsaï de Nisibe. Il se plaignait en effet dans ses chroniques de 485 des terribles razzias lancées par cette tribu, de leurs pillages et destructions, dont notamment un raid « plus cruel que la famine ». Leur christianisation semble les avoir apaisés, et intégrés dans le jeu du commerce de la route de la soie, ce qui explique l’implantation de leur caravansérail à proximité du port de Lattaquié, qui en constitue un débouché sur la Méditerranée. De là, ils rayonnaient dans le Levant, Significance » [Les araméismes du Coran et leur sens] (in Die Entstehung einer Weltreligion II: Von der koranischen Bewegung zum Frühislam [La formation d’une religion mondiale, n°II : depuis « l’émigration » coranique à l’islam des origines], Inârah Band 6, Schiler, Berlin, 2012) ; voir aussi Ibn Warraq, Christmas in the Qur’an, Luxenberg, Syriac, and the Near Eastern and Judeo-Christian Background of Islam [Noël dans le Coran, Luxenberg, le syriaque et l’arrière-plan  judéochrétien et proche oriental de l’islam], Prometheus Books, 2014 60 Voir en particulier Stephen Shoemaker, The Apocalypse of Empire: Imperial Eschatology in Late Antiquity and Early Islam [L’apocalypse des empires : eschatologie impériale dans l’Antiquité tardive et l’islam des origines], Philadelphia: University of Pennsylvania Press, 2018 61 La christianisation des Arabes du Moyen Orient a démarré à la Pentecôte (Ac 2,11), poursuivie et renouvelée de siècle en siècle, marquée par des figures comme Saint Euthyme (Ve s.) ou Pierre Aspébétos, arabe lui-même, chef de tribu qu’il baptisa et qui devint « l’évêque des Arabes » (il était au Concile d’Ephèse de 431). Elle fut l’œuvre de chrétiens araméophones, particulièrement issus de l’Eglise assyro-chaldéenne (dite « nestorienne ») et plus encore de celle des Jacobites (Syriaques) qui avaient systématiquement instauré des paroisses nomades (l’Église des paremboles). Les traditions chrétiennes anciennes indiquent même que les apôtres Matthias et Simon ont été respectivement évangéliser la Jordanie et l’Arabie (cf. Pierre Perrier, Évangiles de l’Oral à l’Ecrit , op.cit.). Cette christianisation était achevée à la fin du VIe s. : Al-Nu’man III ibn al-Mundhir, le « roi de tous les Arabes des empires de Perse et de Byzance », fut en effet baptisé en 594. Il s’agissait du chef des Lakhmides, qui avait étendu alors son autorité à « tous les Arabes » (y.c. Ghassanides) avant d’être assassiné peu après son baptême par les Perses, provoquant de la sorte la « révolte et dispersion de tous les Arabes » (selon la Chronique de Séert , dite aussi Histoire nestorienne – cf. Robert Hoyland, In God’s Path : The Arab Conquests and the Creation of an Islamic Empire [Dans le chemin de Dieu : les conquêtes arabes et la création d’un empire islamique], Oxford University Press, 2015). C’est ainsi que l’on retrouve de nombreuses traces archéologiques de cette christianisation ancienne dans toute la péninsule arabique. Voir par exemple les travaux de Christian Robin : le polythéisme décrit par les traditions musulmanes est selon lui « totalement en contradiction avec ce que l’on peut observer à partir des sources archéologiques », selon ce qu’il déclare dans cet entretien ; il ne se prononce pas cependant sur La Mecque, s’en tenant là aux récits de la tradition (voir aussi son étude « L’Arabie préislamique » in Le Coran des Historiens, op.cit.). 62 Selon les travaux de Yehuda Nevo (Crossroads to Islam [L’islam à la croisée des chemins] , Prometheus Books, 2003) 63 « Nahr al Quraysiy » également nommé « Ras Korash » comme on le voit encore sur les indications de ces cartes britanniques anciennes de 1843 et 1851 (mentionné à proximité de Lattaquié / Ladikiyeh). 64 Des descendants des Qoréchites vivent toujours aujourd’hui en Syrie. Pour l’anecdote, c’est le cas de l’acteur Tayem Hassan, une célébrité syrienne, qui revendiquait dans une interview à la télévision syrienne ses origines qoréchites. 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 32 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.com Syrie en 1927 d’après René Dussaud Carte extraite du Messie et son Prophète, d’É.-M. Gallez 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 33 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comsillonnant les itinéraires caravaniers, jusque dans l’Arabie nabatéenne, où se trouvaient aussi des communautés judéonazaréennes, et dans la Mésopotamie. Mais cette christianisation toute fraîche, au-delà de leur pacification, en a aussi fait un terreau fertile pour le projet d’endoctrinement  judéonazaréen. Comment les judéonazaréens s’y sont-ils pris ? Voici, à partir de l’étude critique des témoignages contemporains de la conquête arabe ainsi que du texte coranique lui-même65, ce que l’on pourrait transcrire du thème principal de leur prédication pour gagner les Arabes à leur cause : « Nous,  judéonazaréens, sommes Juifs, descendants d’Abraham par son fils Isaac. Vous, Arabes, êtes descendants d’Abraham par Ismaël 66.Nous partageons donc le même illustre ancêtre, qui se trouve être le fondateur de la vraie religion. Nous sommes cousins, nous sommes frères. Nous formons une même communauté, une même « oumma », nous devons donc partager la même vraie religion. Nous devons obéir aux mêmes lois issues des textes sacrés reçus de Moïse, la Torah [celle conservée au sein du milieu judéonazaréen, ce qui l’a peut-être fait évoluer différemment de celle des Juifs rabbiniques]. Nous devons obéir aux commandements du Messie-Jésus, à l’Évangile [le primo-évangile selon Matthieu, conservé et modifié par les judéonazaréens, comme on l’a vu précédemment]. Nous devons donc porter le même projet de conquête de la terre promise, de  Jérusalem et de relèvement du Temple67 . Vous, Arabes, devez donc nous faire allégeance, à nous vos cousins par le sang, à nous vos frères aînés dans la vraie religion. Convertissez-vous, quittez votre vie traditionnelle, émigrez et suivez-nous dans le chemin de Dieu. Nous vous conduirons, et ensemble nous sauverons le monde, en déclenchant le Jour du Jugement, en faisant revenir Jésus sur terre, qui y éradiquera le mal , à la tête de nos armées. Et son retour fera de nous, fils d’Isaac, et de vous, fils d’Ismaël, ses élus dans son nouveau royaume, son bras armé ». Voici une formidable promesse messianiste : faire allégeance adhérer au projet, c’est devenir soi-même un pur, un élu, en vue d’une rétribution toute terrestre, toute accessible dans le nouveau royaume du messie. Et au passage, sans doute, accumuler le butin68 au fil des conquêtes qui doivent mener  jusqu’à Jérusalem. A cette fin, les propagandistes judéonazaréens, juifs de langue araméenne, dont beaucoup connaissent l’hébreu liturgique, ont expliqué leurs textes aux Arabes. Plus encore, ils ont formé des prédicateurs arabes, traduit leurs textes en arabe et les leur ont appris. Pour cela, ils ont réalisé pour eux de petits manuels, des florilèges des principaux textes de leur Torah, de leur Évangile, de leurs coutumes, de leurs lois, de leurs rites de pureté, de leurs codes et interdits alimentaires, de leur circoncision69… Il fallait en effet des aide-mémoires à cette époque où l’enseignement était essentiellement su et transmis par cœur : les aide-mémoires capitaux ont été constitués par des traductions en arabe des lectionnaires utilisés par les judéonazaréens eux-mêmes. Un lectionnaire est un livre liturgique qui présente des lectures et commentaires de textes sacrés, comme en ont toujours les chrétiens. Le lectionnaire judéonazaréen présentait donc des extraits de la Bible, ancien et nouveau testament – du moins ce que les judéonazaréens en 65 Nous verrons certains de ces témoignages par la suite, et notamment comment le Coran conserve encore les traces de cette prédication (p. 107) 66 L’histoire de la descendance arabe d’Ismaël a été inventée en milieu juif, bien qu’elle ne soit pas biblique stricto sensu. Le premier écrit à la mentionner est Le Livre des Jubilés, dans lequel on retrouve des idées typiquement  judéonazaréennes. Flavius Josèphe la reprendra dans ses  Antiquités Juives, puis certains chrétiens et Pères de l’Eglise, comme Saint Jérôme. Sozomène en fera même un argument pour l’évangélisation des Arabes dans une optique de polémique antijuive (les Arabes seraient les descendants légitimes du fils aîné d’Abraham, dont l’héritage – la foi chrétienne – aurait été « volé » par le cadet Isaac et sa progéniture juive). 67 Le Coran a conservé cette prédication, par exemple en S95,1-6 ou en S2,127 (nous le détaillerons en page 111) et nous allons voir par la suite comment le coran a été constitué à partir de ces prédications. 68 Nous retrouverons ces promesses de butin dans le Coran, en s48,20-22 (cf. page 119). 69 Chez les Juifs, la circoncision était le signe de l’alliance avec Dieu (Abraham fut le premier circoncis, selon la tradition  juive). Il en allait de même pour les judéonazaréens. 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 34 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comPrincipales routes commerciales des Arabes Nabatéens (Dan Gibson, Quranic Geography , Independent Scholar Press, 2011) Noter l’absence de La Mecque acceptaient – en fonction du calendrier (samedi, dimanche, jours de fête). En langue araméenne, le mot de lectionnaire se dit qor’ôno ou qer’yana, ce qui se transpose en arabe par qur’ân, c’est-à-dire « coran » (mais nous verrons plus loin que si le Coran islamique a tiré son nom du « lectionnaire » qui est mentionné dans le texte coranique, il n’est pas pour autant la traduction arabe d’un lectionnaire judéonazaréen). S’est donc constitué un ensemble de prédications diverses et de lectures saintes, certaines bénéficiant d’une mise par écrit comme aide-mémoire, notes et instructions de prédication (nous verrons quelle sera l’importance capitale de ces feuillets par la suite). Cette propagande visait en particulier la foi chrétienne des Arabes en l’attaquant sous l’accusation d’associationnisme, c’est-à-dire en prétendant que les chrétiens donnent à Dieu des « adjoints » (la trinité)70. Sous ses formes orales, les prédicateurs la faisaient circuler dans le monde arabe, le long des itinéraires caravaniers : dans les grandes villes étapes ou caravansérails comme Pétra ou Bosra, dans les territoires d’implantation des Arabes, en Mésopotamie (région d’al-Hira notamment, « fief » des Lakhmides), au Levant ghassanide, en passant par « l’Arabie Déserte », son antique route caravanière (Khaybar, Yathrib, Najran) alors tombée en désuétude (sous la concurrence de la voie maritime de la Mer Rouge) et par la Yamâma (région centrale de l’Arabie) jusqu’à « l’Arabie Heureuse » ( Arabia Felix , l’actuel Yémen). Cette propagande se mêlait ainsi aux autres prédications apocalyptiques, principalement des prédications millénaristes chrétiennes71 – araméo-chrétiennes, arabo-chrétiennes, baptistes, judaïsantes – mais aussi juives (cf. ci-après), constituant des 70 On trouvera des échos de cette propagande d’alors dans l’article « The Hidden Origins of Islam » d’É.-M. Gallez. 71 On avait cité Stephen Shoemaker, The Apocalypse of… (op.cit.) ; voir aussi Muriel Debié, « Les apocalypses syriaques », in Le Coran des Historiens, op.cit. 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 35 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.commouvements de « prophétismes arabes armés »72. Mouvements plus ou moins appuyés en Arabie et en Mésopotamie par la puissance impériale perse, qui voyait là un moyen de prendre le contrôle de l’Arabie, et, à tout le moins, de perturber les liens entre Byzance et l’Éthiopie, et de déstabiliser les alliés et supplétifs arabes de Byzance73. Se développait de la sorte à la fin du VIe siècle tout un climat de tension religieuse allant crescendo, de prédications apocalyptiques et messianistes : un climat de fin du monde74. Le « Mahomet de l’Histoire » Abordons maintenant la figure de celui qui sera présenté comme le grand prophète de l’islam, surnommé le « muhammad », Mahomet, le prédicateur et chef de guerre de certains des Arabes du début du VIIe siècle. L’histoire n’a pas retenu son nom véritable, hormis ce surnom très particulier de muhammad  dont nous verrons comment et pourquoi il lui a été donné. On ne sait en effet que très peu de choses de lui de façon sûre. Toute la littérature musulmane à son sujet (la tradition musulmane) lui est postérieure d’au moins 150 à 200 ans, voire bien davantage encore. Elle a été écrite et diffusée dans le contexte très particulier du pouvoir califal tout puissant, sous le contrôle étroit de ce pouvoir, non dans des buts historiques mais selon des motivations hagiographiques et de justification de ce pouvoir75 (et de justification de l’islam, qui justifie lui-même le pouvoir), comme nous le détaillerons. Les documents contemporains (donc non islamiques) sont très rares, beaucoup ont été détruits à dessein, au point que certains chercheurs ont pu même douter de l’existence réelle de Mahomet. Il semble cependant qu’il ait existé un Mahomet historique, certes très différent du « Prophète de l’islam » décrit dans cette littérature tardive. Un Mahomet historique qui fut un temps un chef arabe – chef d’une partie des Arabes – avant et lors des premières entreprises arabes armées au Proche-Orient (puisqu’il y eut armée, il y eut forcément un chef…). La relecture critique de la tradition musulmane à la lumière des découvertes sur les  judéonazaréens permet cependant de lui donner davantage de relief. La tâche n’est pas simple tant la tradition musulmane est parvenue à imprimer dans les consciences et dans les inconscients des catégories, des images, devenues des lieux communs dont il est difficile de se départir réellement pour essayer de comprendre l’Histoire. La méthode scientifique, au fondement de la démarche historico-critique qui est la nôtre, l’impose cependant. Il s’agit en quelque sorte de repartir de zéro, pour investiguer l’historicité de Mahomet à partir de la perspective globale offerte par la relecture critique de tous les témoignages (y compris les sources non-musulmanes), témoignages à remettre dans le contexte réel de leur apparition dans l’Histoire (ce qui impose en particulier une très sérieuse approche critique des sources musulmanes, dont le Coran, qui, par certains de ces aspects, constitue un témoignage de quasi première main des 72 Cf. Héla Ouardi, Les derniers jours de Muhammad  (Albin Michel, 2016) et la série Les Califes Maudits, particulièrement le t.2  A l’ombre des sabres (Albin Michel, 2019) où elle relate les descriptions des « anti-prophètes » transmises par la tradition musulmane. 73 Habib Tawa, « Faux prophètes et rapports de force au sein du proto-Islam, éléments pour un examen critique de personnages relégués dans l’ombre », in Die Entstehung einer Weltreligion VI [La formation d’une religion mondiale, n°VI] (sous la direction de Robert Kerr, Markus Groß & Karl-Heinz Ohlig), Inârah band 10, Schiller, sept.2020. 74 Paul Casanova, Mohammed et la fin du monde, 1911 (disponible via Gallica-BnF), Patricia Crone & Michael Cook, Hagarism : The Making of the Islamic World [Hagarisme : la fabrication du monde musulman], Cambridge University Press, 1977, et É.-M. Gallez, Le Messie et son prophète, op.cit. 75 Voir déjà par exemple l’article de Patricia Crone (en anglais) « What do we actually know about Mohammed ? » (« Que savons réellement au sujet de Mahomet ? »), OpenDemocracy, 2008 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 36 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comprédications et événements du « proto-islam »)76. D’ores et déjà, à cette lumière, on ne peut plus affirmer que « Mahomet a été le fondateur de l’islam », l’histoire de la formation de l’islam se révélant beaucoup plus complexe que cela, comme nous avons commencé de le voir. On ne peut plus affirmer désormais que « Mahomet a prêché le Coran », car là aussi, l’histoire du Coran est bien plus compliquée. Ni que « Mahomet est né à La Mecque » : il n’y a jamais mis les pieds, selon toute vraisemblance. Pas plus que « Mahomet a été le chef des premiers musulmans » ou que « Mahomet s’est proclamé prophète », qui sont autant de reconstructions fausses de l’histoire faites par la tradition musulmane tardive. C’est donc avec un esprit neuf, dégagé de ces affirmations, que nous vous incitons à lire ces pages, de manière à comprendre qui a été le Mahomet historique, et quel fut son rôle dans l’Histoire. On ne connait pas son année de naissance exacte77, vraisemblablement à la fin du VIe siècle, au sein de la tribu arabe des Qoréchites, implantée en particulier dans la région de Lattaquié en Syrie. Est-il né chrétien ou dans une famille déjà endoctrinée par les judéonazaréens, nous ne le savons pas de façon certaine (l’endoctrinement semble avoir débuté vers la fin du VIe siècle). La tradition musulmane a conservé le souvenir diffus du milieu propagandiste dans lequel il baigna sous la forme d’événements très curieux, si ce n’est invraisemblables au regard de la motivation islamique de cette tradition, comme le mariage de Mahomet avec sa patronne « nazaréenne » Khadija, femme puissante, veuve riche et âgée, ou bien le sens réel et l’origine biblique du surnom de muhammad , ou encore l’épisode du baptême d’Omar par Mahomet78…. Ou sous la forme des figures plus ou moins symboliques de religieux judéonazaréens, clercs, prêtres ou moines comme Waraqa bin Nawfal et Bahira notamment (cf. p. 103). Certains étaient associés à la ville de Bosra, située sur le chemin de Yathrib, la ville oasis d’Arabie, au sud du désert de Syrie, siège d’une importante communauté judéonazaréenne. De cette ville de Bosra est également originaire un Arabe converti au judéonazaréisme, Zayd Ibn Tabit (les traditions musulmanes disent qu’il a reçu un enseignement « juif » à Yathrib). Rompu à la lecture et l’écriture de l’araméen et de l’hébreu, Zayd put servir de relais scribal entre les communautés judéonazaréennes et arabes. On trouve en particulier des traces plus précises de ce milieu propagandiste, de ce climat évoqué de tensions religieuses, de prédications apocalyptiques et messianistes par la relecture critique de la tradition musulmane au sujet des autres prédicateurs arabes : elle a en effet transmis le souvenir lointain, déformé sans doute, de figures qualifiées par elle « d’anti-prophètes » ou de « faux prophètes » (au regard de ce qu’aurait été la figure prophétique islamique de Mahomet)79, et qui étaient, tout comme 76 C’est le travail de la recherche, depuis plus d’un siècle. Il faut citer en effet le précurseur Henri Lammens (« Qoran et tradition, comment fut composée la vie de Mahomet », in Revue des Recherches de Science Religieuse, n°1, 1910), et à sa suite, notamment, tous les travaux de Patricia Crone & Michael Cook (Hagarism…, op.cit .), et tout particulièrement ceux de Patricia Crone dans ses recherches ultérieures (Meccan Trade and the Rise of Islam [le commerce mecquois et la formation de l’islam], Gorgias Press, 1987, et tous ses articles), de Robert Hoyland (Seeing Islam as others saw it [L’islam vu par les autres], Darwin Press, 1997 & In God’s Path… op.cit., de Michael Philipp Penn (When Christians First Met Muslims : A Sourcebook of the Earliest Syriac Writings on Islam [les premiers contacts entre chrétiens et musulman : recension des plus anciens témoignages syriaques sur l’islam], University of California Press, 2015) ou bien de Stephen Shoemaker (The Death of a Prophet [La mort d’un prophète], University of Pennsylvania Press, 2012, & The  Apocalypse of… op.cit.). Mentionnons aussi le travail d’Héla Ouardi sur la tradition musulmane (op.cit.), avec celui d’Habib Tawa (op.cit.). 77 La date de 572 est une reconstruction des orientalistes occidentaux du XIXe s., faite à partir de la tradition musulmane. 78 Héla Ouardi, Les califes maudits, t3, Albin Michel (à paraître) 79 Cf. Habib Tawa, « Faux prophètes et rapports de force au sein du proto-islam », op.cit. On pense ici aux figures de Maslama ibn Habub Abu Thumama (« chef » de la Yamâma, agent d’influence de la Perse) et de la « prophétesse » Sadjah bint al Harith ibn Suwayd ibn Uqfan (originaire et influente en Mésopotamie, ralliée in fine à Maslama), pratiquant « vraisemblablement, tous deux, un syncrétisme chrétien, d’extraction mésopotamienne, mâtiné de christiano-nazaréisme et de messalianisme ». Maslama se targuait de traiter au moins d’égal à égal avec Mahomet… Et la tradition dit de lui qu’il débuta sa prédication avant Mahomet, et même que ce dernier reçut des « enseignements d’un homme de la Yamâma ». Il faut aussi évoquer la figure de Tulayha ibn Khuwaylid ibn Nawfal al-Asadi, peut-être lié à Waraqa bin Nawfal (qui aurait été son oncle), et se targuant lui aussi de traiter d’égal à égal avec Mahomet (la tradition, là encore, lui prête la proposition de partage de l’Arabie en deux moitiés, une pour lui, une pour Mahomet ; 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 37 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comMahomet semble l’avoir été, des chefs de file de certains de ces mouvements de prophétismes arabes armés. Pour ce qui est du début de sa vie, nous pouvons établir que, fidèle à la tradition qoréchite, le jeune Mahomet est alors marchand. Il trouve à s’employer auprès de Khadija, une riche veuve convertie au judéonazaréisme, si ce n’est judéonazaréenne elle-même. Elle est en effet présentée par la tradition musulmane comme la cousine du clerc et prêtre judéonazaréen Waraqa, dont certaines traditions islamiques affirment qu’il les maria tous deux. Ce dernier, toujours célébré dans la mémoire musulmane80 semble avoir joué un rôle éminent auprès de Mahomet (qu’il s’agisse, comme expliqué ci-dessus, d’une figure historique réelle ou d’une figure symbolique transmise et reconstruite par la tradition). Nous ne savons pas clairement s’il était arabe ou juif ; il pouvait pourtant proclamer au nom des judéonazaréens « Nous sommes les Seigneurs des Arabes et leurs guides ». Il était sans doute né de mère arabe et de père judéonazaréen, et a pu ainsi constituer, encore plus que Zayd, un véritable pont entre les deux communautés : lettré, il pouvait transcrire l’hébreu en arabe81. Le mariage avec Khadija semble avoir peu duré – évaluons sa durée à quatre ou cinq années puisqu’il donna quatre enfants à Mahomet (ses quatre filles), qui se retrouve rapidement veuf. Veuf, riche et disponible pour l’aventure de sa vie. Du grand jeu de la Perse et de Byzance, et de la prise ratée de Jérusalem La grande Histoire vient frapper à la porte des Arabes, des Qoréchites, des prophètes armés, de Mahomet et des maîtres judéo-nazaréens. C’est l’affaire peu connue de l’éphémère rétablissement d’une souveraineté juive sur Jérusalem, de 614 à 61782. Cette péripétie de l’affrontement sans fin qui oppose les empires perse-sassanide et byzantin depuis toujours ou presque pour la domination du Proche-Orient aura un retentissement très important dans les mouvements millénaristes juifs,  judéonazaréens et arabo-nazaréens. Un nouvel et ultime épisode de cet affrontement s’ouvre en effet au tout début du VIIe s. L’empire sassanide ne s’en relèvera d’ailleurs pas, tandis que ce contexte géopolitique global, peu connu, si ce n’est quasiment ignoré (au moins dans la tradition musulmane), formera l’arrière-fond pourtant essentiel de la prise du pouvoir par les Arabes, de la constitution du proto-islam et de sa diffusion. L’Arabie et les autres territoires d’implantation des Arabes (Mésopotamie, Levant) se trouvent en effet à la confluence des empires byzantin et perse, plaçant les Arabes au centre des jeux de guerre, de pouvoir, de commerce et elle stipule également que, vaincu plus tard par une expédition lancée par Abu Bakr, il se réfugia en Syrie, puis rallia Omar ; plus vraisemblablement, on peut estimer qu’il conduisit alors sa troupe en Syrie pour une des premières pénétrations arabes armées). On pense aussi, dans une moindre mesure, à la figure d’Aswad ibn Kaab al-Ansi, yéménite d’ascendance perse, et agent d’influence de cet empire. On trouvera dans l’étude d’Habib Tawa une description bien plus riche et détaillée « de l’action parallèle de [ces] prêcheurs millénaristes armés [dont le Muhammad], accompagnés  par l’embrasement avide de prédateurs tribaux  », « naviguant entre les trois grandes puissances du temps et largement influencés par la politique de ces géants » que ces quelques pages ne le permettent. 80 Selon la sîra d’Al Halabi, et les hadiths ; voir le dossier constitué à ce sujet par Abu Musa al Hariri, alias Joseph Azzi, in Le Prêtre et le Prophète : aux sources du Coran (Maisonneuve & Larose, 2001) où il présente un examen critique détaillé de la tradition musulmane relative à Waraqa bin Nawfal 81 Selon la sîra de Ibn Hichâm : « [Waraqa] était nazaréen … il était devenu nazaréen et avait suivi les livres et appris des sciences des hommes … il était excellent connaisseur du nazaréisme. Il a fréquenté les livres des Nazaréens, jusqu’à les connaitre comme les gens du Livre [les Juifs] ». Boukhari écrira de lui « Waraqa écrivait le Livre Hébreu. Il écrivait de l’Évangile en hébreu ce que Dieu voulait qu’il écrive », et Muslim qu’il faisait de même en langue arabe. 82 Épisode relaté notamment par les traditions juives (cf. Ben Abrahamson & Joseph Katz, « The Persian conquest of Jerusalem in 614CE compared with Islamic conquest of 638CE » [Comparaison de la conquête persane de Jérusalem de 614 et de la conquête islamique de 638], Alsadiqin Institute, 16 juillet 2004), relaté aussi par les chroniqueurs et historiens (chronique de Sébéos), et dont on trouve aussi la trace dans le Coran, comme nous allons le voir (cf. p.119) 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 38 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comVers JérusalemGuerres et campagnes perso-byzantines entre 611 et 624 d’influence entre Perse, Byzance, Égypte, Éthiopie et route de la Soie (route maritime arrivant par le Sud de l’Arabie et la Mer Rouge, route terrestre arrivant par la Mésopotamie et le Nord du Levant – cf. carte en p.34). Et ce d’autant plus que Perses et Byzantins s’appuient chacun depuis longtemps sur des affidés et alliés traditionnels arabes (respectivement et principalement les Arabes lakhmides et les Arabes ghassanides). Alors que les précédentes guerres dataient de dix ans à peine, les Perses viennent à soutenir la rébellion du gouverneur byzantin de Mésopotamie en 602 contre le tout nouvel empereur, « l’usurpateur » Phocas. La guerre est relancée. Nous n’en détaillerons cependant pas toutes les péripéties, jusqu’à la reddition totale de la Perse en 627 : il s’agit seulement d’en pointer les éléments pertinents pour comprendre la formation de l’islam. Nous avons ainsi déjà évoqué le travail d’influence politico-religieux de la Perse par le soutien aux mouvements de prophétismes arabes armés. Et voici comment celui-ci a pu trouver une traduction très concrète. Ce début de siècle voit en effet les Perses gagner du terrain et des batailles. Sentant la faiblesse du pouvoir byzantin et poussés par certains Juifs établis en Perse et animés d’un rêve nationaliste (voire millénariste), dont leur roi en exil à Babylone, l’Exilarque affilié au « Roi des Rois » sassanide, les Perses décident de lancer une grande offensive vers la Palestine, clé de la route de l’Égypte et de sa conquête. Ils ont notamment recruté pour cela des troupes supplétives, en particulier parmi les tribus arabes, de tradition pillarde et mercenaire. Un puissant contingent juif de Babylonie et de toute la Perse (on parle de 20 000 hommes) s’engage dans l’expédition pour reprendre Jérusalem, et rétablir, espèrent-ils, un royaume juif souverain sur la terre ancestrale d’Israël. Ils portent en particulier le projet d’y relever le Temple. Leurs armées s’avancent en Syrie. Damas, Apamée et Homs sont conquises en 613. Voilà l’occasion rêvée pour l‘oumma judéo-nazaréo-arabe de mettre le pied à Jérusalem – les chrétiens qui peuplaient la ville (pour l’essentiel) en interdisaient en effet l’entrée aux pèlerinages des Juifs exilés83, et donc certainement aussi à ceux des judéonazaréens. Plus encore, voilà l’occasion de 83 Empêchant ainsi les rites juifs ou judéonazaréens du hajj  (ḥag / ל)), c’est-à-dire de la circumambulation autour du site du Temple, comme lors de la fête de Soukkot. De même que les rites ascétiques (racine ʿmr en araméen, qui 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 39 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.commettre en œuvre le projet de redescente du Messie grâce au relèvement du Temple. Un contingent composite arabe galvanisé par les prédications messianistes d’inspiration  judéonazaréenne s’engage donc aux côtés des Perses, parmi les troupes auxiliaires ; on y trouve des Qoréchites, des judéonazaréens, et vraisemblablement Mahomet lui-même (et peut-être d’autres « prophètes »). Ils partent à la conquête de la « Terre », sous le commandement du général perse Romizanès (surnommé Schahrbaraz, « le sanglier »). La Palestine, principalement habitée de chrétiens (dont de nombreux judéochrétiens, c’est-à-dire de chrétiens d’ascendance juive), comporte aussi en son sein une minorité de Juifs et d’Arabes judaïsés. Parmi eux, certains en profiteront pour se soulever contre les Byzantins, de mèche avec les Perses et les Juifs de Babylonie, facilitant ainsi leur avancée. Une communauté d’armes se fonde donc entre troupes perses, troupes auxiliaires arabes (chrétiennes pour l’essentiel), Juifs de Palestine, Juifs de Perse et avec l’alliance nazaréo-arabe. L’entreprise de cette dernière est audacieuse : il s’agit de bénéficier de l’effort de guerre général  jusqu’au relèvement du Temple poursuivi par les Juifs. Mais contrairement à ceux-ci, les  judéonazaréens y voient l’occasion rêvée pour mener à bien leur projet de rétablissement du « vrai culte » pour faire « redescendre » le Messie et déclencher l’apocalypse. La partie s’annonce serrée car ces Juifs ont radicalement rejeté Jésus et sa messianité. Tout particulièrement les Juifs de Babylone, qui viennent d’achever les compilations du Talmud de Babylone, texte qui « recouvre » la Torah et les écritures sacrées juives de ses interprétations. Elles en dévoient le sens selon la critique  judéonazaréenne, notamment car elles nient et cachent la messianité de Jésus. Faufilés dans cette coalition hétéroclite, les judéonazaréens vont donc devoir faire preuve d’une grande prudence, et expliquer à leurs affidés arabes comment bien faire la distinction entre les « bon Juifs », les Nazaréens qui croient au Messie Jésus et qui œuvrent à son retour guerrier, et les « mauvais  Juifs », les recouvreurs, eux qui ont renié Jésus, mais qui partagent avec les Nazaréens l’appartenance au même peuple, celui des « Gens de la Torah », et l’obéissance à la même loi mosaïque (dans les grandes lignes). Obéissant par exemple aux mêmes interdits alimentaires, ou bien à certains rites religieux84 (comme la direction de prière vers Jérusalem). Un pacte semble même avoir été conclu entre ces Juifs et l’alliance arabo-nazaréenne, en vue de la prise de Jérusalem85. En avril 614, Jérusalem est encerclée, et la ville tombe aux mains des assiégeants. Les Perses y installent un pouvoir juif, pour la première fois depuis la destruction du Temple, celui de l’Exilarque Néhémie. Les préparatifs pour le relèvement du Temple sont lancés, notamment le processus d’intronisation d’un nouveau grand prêtre86. Les Judéo-nazaréens et leurs affidés arabes cherchent alors à prendre de vitesse les Juifs de Babylonie en tentant d’établir leur culte les premiers : crânes rasés en signe de dévotion (reprise sans doute de l’ancienne règle du Naziréat, de la consécration spéciale à Dieu que codifie la Torah87), munis des bêtes préparées et enguirlandées en vue des sacrifices, tout est en ordre pour célébrer sur les lieux sacrés de l’esplanade du Temple les rituels qui doivent faire revenir le Messie. Mais à l’approche de Jérusalem, ils sont arrêtés par leurs alliés donnera le mot arabe d’Omra). Voir Robert Kerr, « Aramaisms in the Qur’ān and their Significance », op.cit. On verra en p.Safâ et Marwa 108 comment le Coran, puis l’islam ont conservé une trace de ces rites. 84 On retrouve ces prédications dans le Coran, qui insiste particulièrement sur la distinction à opérer entre « mauvais Juifs qui recouvrent » (kouffar) et le « petit nombre » (S3,183 ; S4,46 ; S5,13) «  parmi le peuple de Moïse (…), la communauté qui guide (les autres) avec la vérité, et qui, par-là, exerce la justice » (S7,159). – nous analyserons certaines de ces prédications en p.115 85 C’est ainsi que l’on peut interpréter à la lumière de l’histoire réelle certains versets de la sourate 8 (v.55-60, v.70) mentionnant un tel pacte (et sa rupture, que nous nous proposons d’expliciter). 86 Selon les traditions rabbiniques, cf. Ben Abrahamson & Joseph Katz, op.cit. 87 Cf. Nb 6 ; notons également que la consécration à Dieu selon la règle du Naziréat requiert l’abstention du vin et de toute boisson fermentée (cf. note 185) 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 40 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comJuifs, qui leur « obstruent le chemin du Temple »88. La querelle s’envenime, des rixes éclatent. Le pacte est rompu. Les judéonazaréens et leurs alliés arabes sont alors expulsés de  Jérusalem et finalement chassés de Palestine89.Ils ne portaient déjà pas dans leur cœur les Juifs « recouvreurs ». Voilà qui ne va certainement pas les conduire à de meilleurs sentiments envers eux. Les troubles à Jérusalem s’intensifient par la suite. Les chrétiens locaux comprennent que les nouveaux maîtres juifs ont bel et bien l’intention de relever le Temple. Des émeutes éclatent. L’Exilarque est tué, ainsi que tout son conseil, le futur grand prêtre et de nombreux Juifs, lynchés et précipités du haut des remparts. C’est la guerre ouverte entre Juifs et chrétiens dans la ville, jusqu’à en chasser tous les Juifs. La réaction juive est terrible : les troupes interviennent, reprennent la ville et se livrent à alors à des massacres effroyables des populations chrétiennes, au sac, à la destruction des églises et des lieux saints chrétiens On compte entre 17 000 et 60 000 victimes selon les sources90. Près de 35 000 chrétiens sont déportés ou réduits en esclavage. Les représailles contre les chrétiens s’étendent à toute la Palestine, allant même jusqu’à déclencher des mesures de rétorsion des chrétiens d’Occident envers les Juifs (décidées au « Concile de Paris » – ou plutôt synode – de 614, et mises en œuvre par l’Édit de Paris pris par le roi des Francs Clotaire II la même année). Le projet de relèvement juif du Temple échoue. Ses préparatifs rituels ont été saccagés par les chrétiens, le grand prêtre candidat est mort, le roi est mort, et, plus encore, les Juifs finissent par perdre le pouvoir sur Jérusalem, que les Perses, atterrés par la conduite de leurs alliés, leur reprennent en 617 (ils ne tiennent pas particulièrement, en effet, à s’aliéner les chrétiens). Voilà qui ne peut que raffermir malgré tout les  judéonazaréens : l’Histoire vient une nouvelle fois de montrer par l’exemple de cet échec qu’ils sont les seuls élus de Dieu, les seuls à pouvoir relever le Temple, les seuls que Dieu a choisis pour accomplir son grand projet apocalyptique. 88 On retrouve à maintes reprises cette thématique de « l’obstruction du chemin vers la mosquée sacrée (masjid al haram, qui désigne littéralement le lieu du Temple de Jérusalem, cf. note 194) » associée à la condamnation des « recouvreurs » (kouffar , Juifs talmudistes) responsable de cette obstruction (S8,34-35 ; S22,25 ; S48,25). 89 Voir en pages 119 et après les traces de cet événement dans le Coran. 90 Les restes de milliers de personnes ont encore été récemment découverts à Jérusalem dans la piscine de Mamilla, parmi d’autres charniers. La Chronique de Sébéos mentionne aussi ces événements, en attribuant les massacres aux Perses. Jérusalem au début du VIIe s. (Gideon Avni, « The Persian Conquest of Jerusalem (614 c.e.), an Archaeological Assessment » [Les traces archéologiques de la conquête persane de Jérusalem], in Bulletin of the American Schools Of Oriental Research n°357) Les carrés noirs figurent les sites d’enfouissement des victimes des massacres (charniers) 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 41 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comLe retour « à la normale » a dû néanmoins se révéler difficile pour les chefs religieux judéonazaréens et leurs affidés arabes. Comment réintégrer les villages, les caravansérails, la vie de la tribu et le train-train des caravanes alors que la ferveur religieuse a décuplé avec l’expédition perse ? Alors qu’ils avaient touché Jérusalem, et qu’il s’en était fallu de si peu qu’ils n’arrivent à faire revenir le messie ! Les congénères restés au pays, simples commerçants caravaniers, les voyant ainsi revenir ont sans doute un peu de mal à comprendre et à accepter ces guerriers. Les inimitiés et dissensions entre « prophètes armés », leurs mouvements, les différentes factions arabes n’en grandissent que davantage, nécessitant des interventions brutales pour conserver un semblant d’unité à la « confédération » arabe91. Mahomet en renforcera sans doute d’autant sa position de chef politique et religieux des Arabes ralliés sous la houlette des judéonazaréens. A ses fidèles Qoréchites de la première heure, ses compagnons de Jérusalem, les premiers Émigrés, s’ajoutent peu à peu d’autres membres des tribus voisines, d’autres convertis venus eux aussi emprunter le « sentier de Dieu » qui mènera à la reprise de Jérusalem. Il joue ainsi à plein comme courroie de transmission de l’endoctrinement auprès des Arabes christianisés, appuyé par les maîtres  judéonazaréens (que symbolise Waraqa dans la tradition musulmane), appuyé peut-être par ces autres prédicateurs arabes que nous avons évoqués. Les judéonazaréens mettent tous leurs espoirs dans cet endoctrinement : l’épisode de Jérusalem a bel et bien montré la pertinence de s’appuyer sur la force militaire des Arabes nomades. Leur objectif n’a jamais été si proche, il faut poursuivre les efforts. On peut donc imaginer que c’est à cette époque que le chef arabe gagne le surnom de  muhammad  (latinisé en Mahumet à partir du turc Mahmet, puis francisé en Mahomet). Les musulmans veulent y voir le sens de « celui qui est digne de louanges », « le très loué », sans comprendre que ce surnom très particulier, quasi unique jusqu’alors, est en fait la reprise exacte de celui que la Bible donne au prophète Daniel. Muhammad  est en effet l’arabisation de l’hébreu [ish]-hamudôt  (=mu-ahmad en arabe), « [l’homme] des prédilections », « [celui qui est] aimé », « désiré », « adoré », « attendu » (de Dieu !), « [l’homme qui] désire plaire à Dieu », surnom par lequel l’Ange Gabriel s’adresse par trois fois au prophète Daniel (Dn 9,23 ; 10,11 ; 10,19)92. Daniel 91 C’est ce qu’on peut comprendre de la relecture critique du récit des « guerres d’apostasie » (houroub al ridda) décrites par la tradition musulmane, que celle-ci place durant la courte année 632-633 suivant la mort du « prophète » et sous le commandement de son « successeur », le « calife » Abou Bakr. Mais les incohérences de leurs descriptions indiquent qu’elles procédaient de tendances bien plus profondes et antérieures. On peut même poser l’hypothèse de la mort du Mahomet historique dans les années suivant l’échec de la tentative de prise de Jérusalem, ce qui expliquerait alors le discrédit et l’opprobre que lui attribue la tradition musulmane avant et après sa mort (cf. Habib Tawa, op.cit. et Héla Ouardi, op.cit. – cette dernière évoque même ce curieux récit de la tradition qui met en scène la mort de Mahomet lors de la bataille de Uhud, en 625). De même, cela pourrait expliquer le changement de personnalité et de comportement entre le « Mahomet de La Mecque » et le « Mahomet de Médine » décrits par la tradition musulmane. Un autre (des autres ?) aurait alors porté le surnom de muhammad . L’hypothèse est plus qu’intéressante. Nous la laisserons cependant de côté dans les pages qui suivent vu qu’elle change peu de choses au récit historique que nous proposons (« Mahomet 1 », mort dans les années 620, et son ou ses remplaçants étant alors amalgamés en un même personnage, sous le surnom de muhammad ). 92 La déviation du sens de muhammad  vers « digne de louange » est à mettre en rapport avec la volonté des musulmans de voir à tout prix dans les Évangiles une annonce de Mahomet, selon la lecture concordiste qu’ils font du texte coranique (voir p.109). Le sens originel du mot a ainsi été tronqué par des manipulations de propagandistes, dans le but de le faire coïncider avec celui du terme grec  périklutos signifiant « loué », que les Arabes croient lire dans l’évangile selon Saint Jean en grec, et que Jésus annoncerait après lui. En réalité, en Jn 14,16, on lit quatre fois le terme  paraklètos, signifiant « avocat » et non « loué » (mais les musulmans croient que les voyelles seraient accessoires). Le résultat de cette propagande absurde est que muhammad  est compris aujourd’hui comme signifiant « le loué ». Avant les propagandistes de l’islam du Xe siècle, les manichéens au IVe siècle avaient déjà imaginé de raccrocher leur prophète Mani à ces passages de l’évangile selon Saint Jean. La reprise islamique de cette thématique intervient dans l’élaboration de la théologie des trois révélations successives, chacune devant nécessairement annoncer la suivante  jusqu’à la venue de l’ultime et parfaite révélation : le Coran. Cf. É.-M. Gallez, Le messie et son prophète…, op.cit ., et les articles « References to Muḥammad in the Koran: Lost Years since 1949? History of a Research » [Les références à Muhammad dans le Coran : des années perdues depuis 1949] (in Die Entstehung einer Weltreligion VI (sous la direction 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 42 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.cométait le prophète qui annonçait la venue du Messie. Peut-on croire que ce surnom messianique aurait été donné par hasard au chef de guerre arabe qui, justement, annonce et œuvre pour le retour imminent du « Messie Jésus » ? « L’émigration » La grande Histoire continue de balloter les Arabes et leur prédicateurs messianistes. Les événements, les atrocités de la guerre perso-byzantine ont encore rajouté au climat de fin des temps : conquêtes de l’Égypte, du Levant, de l’Anatolie et de l’Arménie par les Perses, saccages des récoltes, massacres, pillages, réductions en esclavage, insurrections dont en particulier celles des Juifs, sac de Jérusalem et destructions afférentes, enlèvement par les Perses de la « vraie croix » du Christ depuis Jérusalem jusque chez eux, à Ctésiphon (et autres reliques, butins et trésors). Le crescendo apocalyptique se poursuit, nourrissant les prédications prophétiques pour faire revenir le Messie. La fin des temps n’a jamais semblé si proche. Le grand jeu de la Perse et de Byzance change de physionomie cependant : un nouvel empereur, Héraclius, est monté sur le trône de Byzance en 610. A partir de 620, il initie les préparatifs pour la reconquête, et ses armées se présentent au nord de la Syrie, attirant notamment à elles leurs alliés arabes chrétiens traditionnels (les Ghassanides, établis entre Syrie et Mésopotamie), et d’autres contingents chrétiens. Peu à peu, il reprend le terrain perdu face aux Perses. En 622, la contre-offensive est bien engagée, Héraclius remporte une victoire majeure à Issos (nord de la Syrie) contre Romizanès, qui lui ouvre la route de la Perse. Il y pénètrera en 624-625, et la vaincra définitivement en 628. Le danger se fait donc sentir pour les aventuriers qoréchites et judéonazaréens qui avaient rejoint Romizanès dans l’expédition en Palestine. Et plus largement pour les mouvements de prophétisme armé plus ou moins soutenus par la Perse et qui avaient bénéficié de l’élan de ses premières conquêtes. C’est sans doute par peur d’être confondus avec eux que les Qoréchites et  judéonazaréens restés alors en arrière font comprendre à ceux des vétérans de Jérusalem qu’ils ne sont plus vraiment à leur place parmi eux. Ils les obligent à partir. Il faut fuir, et trouver refuge chez les camarades arabes et judéonazaréens amis établis loin de la portée des armées byzantines au sud, en Arabie. « L’exode » se fait le long des itinéraires caravaniers : à Pétra, l’inexpugnable cité refuge des Arabes Nabatéens, siège cependant d’un évêché chrétien qui n’a pas dû faciliter la propagande  judéonazaréenne. Peut-être à Hégra (Mada’in Saleh, la « ville des pieux »), autre ville nabatéenne en partie troglodyte (très similaire à Pétra), peut-être aussi à Yathrib, la cité-oasis du désert du Hijaz où semble s’être établie depuis fort longtemps une partie de la secte judéonazaréenne93 (la localisation de Mahomet à Yathrib restant cependant sujette à controverse parmi les spécialistes). La conversion à la propagande judéonazaréenne faisait déjà des Arabes ralliés des « émigrés dans le sentier de Dieu »94 (muhajirun  fi sabili llahi  en langue arabe). La fuite en Arabie donne alors à de Robert Kerr, Markus Groß & Karl-Heinz Ohlig), Inârah band 10, Schiller, sept.2020) et « Jésus annonce-il Muhammad dans le Coran ? » (http://www.lemessieetsonprophete.com/annexes/s.61%2c6_ahmad.html) 93 La présence juive y est attestée de très longue date (entre autres par Pline L’Ancien et Ptolémée) mais selon A-L. de Prémare (Les Fondations de l’Islam, Seuil, 2002), l’existence d’un foyer juif rabbinique aux VIe et VIIe siècles est déniée par les sources judaïques elles-mêmes. Qui étaient alors ces Juifs non rabbiniques habitant Yathrib ? Des  judéonazaréens ? 94 L’expression est restée dans le Coran en maintes occurrences, avec ce sens de conversion, de changement de vie, de consécration au projet divin, comme en S22,58 : « Ceux qui émigrent dans le sentier de Dieu et qui sont tués ou meurent, Dieu leur accordera certes une belle récompense, car Dieu est le meilleur des donateurs ». On pourra aussi 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 43 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comcette expression imagée un sens plus profond encore, littéral et religieux, celui d’un événement fondateur et très symbolique : les « purs » ne fuient pas, ils se préparent ! C’est encore une fois l’image de l’exode biblique du peuple juif dans le désert qui s’impose, le peuple quittant l’Égypte de Pharaon en quête de terre promise sous la conduite du patriarche Moïse, réimaginé en tout puissant envoyé de Dieu dans la lecture judéonazaréenne. Cet exode biblique au désert représenta pour les Hébreux bibliques le temps et le lieu de la purification, de la formation par Dieu lui-même de son peuple pour qu’il puisse prendre possession de la « terre promise ». Voilà le modèle pour les Émigrés, modèle qu’il s’agit d’imiter et même de dépasser dans une forme de réactualisation et d’accomplissement de l’histoire biblique : depuis le désert, lieu de la purification, partira la reconquête de la Terre Sainte comme le fit Josué en son temps. C’est ainsi que la ville du muhammad  (Yathrib ? Hégra ? Pétra ?) est rebaptisée en Môdin – arabisée en Médine – du nom même de la ville d’où partit l’insurrection juive des Maccabées, au IIe siècle avant Jésus Christ95. Et de là, la soumission du monde se fera grâce à la redescente à Jérusalem du nouveau Moïse qu’est le Messie Jésus, le lieutenant de Dieu sur terre. Cette reconquête reprend le plan de l’histoire biblique, passant ainsi par Pétra, lieu éminent de Moïse et de l’Exode96, dernière étape avant la traversée du Jourdain, l’entrée en Terre Sainte, puis à Jérusalem et, enfin, le relèvement du Temple sur le « lieu d’Abraham »97. C’est ainsi que l’exil du groupe judéo-arabe fut interprété comme le commencement d’une ère nouvelle, avec son nouveau calendrier98. Il débute à partir de cet événement, l’an 1 de l’Hégire, c’est-à-dire de l’exode, de l’exil, de l’émigration, de la consécration dans le chemin de Dieu. L’installation à Médine permet d’accroitre encore les forces de la communauté nouvelle. Les  judéonazaréens et Arabes locaux la rejoignent (c’est l’objet de la charte de Médine). Ils seront des ansar , des « secoureurs de Dieu » célébrés dans la mémoire musulmane. Le travail de prédication du retour du Messie à Jérusalem auprès des tribus arabes et les promesses associées, tant messianistes (sauver le monde) que matérielles (prendre le butin, prendre le pouvoir), gagnent de nouveaux adeptes à la cause. Le groupe devient assez puissant pour soumettre encore d’autres tribus par l’épée, plus ou moins purgées par la suite de leur christianisme. L’histoire musulmane conserve d’ailleurs le souvenir de l’opposition de tribus arabes commandées par des femmes, telle Sadjah que nous avons évoquée, un élément significatif du véritable statut des femmes dans l’Arabie christianisée d’alors (cf. note 61). Nous disposons d’autres sources historiques peu connues, quasi contemporaines des événements de Médine, et relatant la prédication de Mahomet. La Chronique s’interroger sur la possibilité que cette expression ait désigné originellement les combattants qui ont participé à la prise de Jérusalem de 614. 95 Premier livre des Maccabées 2, 23 96 L’antique tradition judéochrétienne situe le Kades (Cades) de Moïse à proximité immédiate de Pétra (il y coule d’ailleurs toujours aujourd’hui le wadi musa, la « rivière de Moïse »). C’est là que fut enterrée la prophétesse Myriam sa sœur (cf. Nb 20,1) et sœur d’Aaron (cf. Saint Jérôme, reprenant Eusèbe de Césarée au sujet du Kades et y mentionnant le tombeau de Myriam, encore existant au Ve s. – in Des noms hébreux, sites et noms des lieux ). Aaron fut enterré au Mont Hor (Nb 21), aujourd’hui le Djebel Haroun, à proximité de Pétra, où son tombeau est toujours vénéré de nos  jours. Myriam était une haute figure du judéonazaréisme et du proto-islam, même si oubliée depuis par la tradition de l’islam. Elle reste néanmoins l’une des rares femmes évoquées par le texte coranique, où elle y est associée par analogie à la figure de Marie mère de Jésus (le duo Myriam-Moïse préfigurant alors le duo Marie-Jésus). 97 Selon la tradition biblique, c’est sur le Mont Moriah (Mont du Temple) qu’Abraham a procédé aux préparatifs du sacrifice de son fils Isaac, remplacé in extremis par un bélier (cf. Gn 22). C’est le lieu d’Abraham par excellence. 98 Calendrier institué par Omar ibn Kattab en 639, à l’issue du projet de reprise de la Terre Sainte (du moins de Jérusalem). La Fuite de Mahomet à Médine (A.C. Michael) 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 44 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.com[arménienne dite] de Sébéos (ou Pseudo Sébéos) la mentionne ainsi : « En ce temps-là [625-627 environ] , il y avait un Ismaélite [un Arabe] appelé Mahmet, un négociant. Il se  présenta à eux [aux Arabes] comme sur ordre de Dieu, comme un prédicateur, comme le chemin de la vérité, et leur apprit à connaître le Dieu d’Abraham car il était très bien instruit et à l’aise avec l’histoire de Moïse… [Mahmet, s’adressant aux Arabes christianisés] ajouta : Dans un serment, Dieu a promis ce Pays [la terre promise] à Abraham et à sa postérité (…) Maintenant vous, vous êtes les fils d’Abraham et Dieu réalise en vous la promesse faite à Abraham et à sa postérité. Aimez seulement le Dieu d’Abraham [refusez la vision trinitaire et chrétienne de Dieu], allez-vous emparer de votre territoire que Dieu a donné à votre père  Abraham99 ». Un témoignage à manipuler, certes, avec des pincettes, mais il compte à ce jour parmi les très rares témoignages contemporains ou quasi contemporains (il date de 660) de Mahomet dont disposent les historiens à son sujet (les sources musulmanes datent au plus tôt de près de deux siècles après Mahomet)100. Leur contenu s’oppose radicalement au discours musulman. Nous allons comprendre pourquoi par la suite. C’est ainsi que, de proche en proche, Mahomet et ses « collègues », les autres prédicateurs et chefs religieux judéonazaréens (ou formés par eux) rallient clans et tribus nomades (arabes) à leur projet. Ils parviennent à polariser chez de nombreux Arabes une grande partie de la tension apocalyptique sur la perspective de la redescente imminente du Messie-Jésus à Jérusalem, malgré l’échec de la première tentative. Au point de construire une réelle force militaire. L’heure de la conquête approche. Des raids sont lancés, en Perse, au Levant, en ordre plus ou moins dispersé par les différents chefs. Les premières escarmouches vers la Palestine ne rencontrent cependant pas de succès autre que le butin des razzias101. Celle de 629 frappera toutefois les mémoires : la lecture de la Chronique de Théophane nous apprend comment une expédition de cavaliers et armées arabes est partie une nouvelle fois à la conquête de la « terre promise ». L’empereur Héraclius venait d’en chasser les Perses de Palestine et de Syrie. Il avait repris Jérusalem (il y réinstallera la « vraie croix » reprise aux Perses), mais ses armées sont épuisées par cette guerre sans fin. Observant l’affaiblissement mutuel des deux grands empires qui se disputent le Moyen-Orient, les chefs arabes et les maîtres judéonazaréens ont sans doute repéré une fenêtre stratégique. Mais leur projet de conquête de la Judée depuis l’Arabie, sans doute via Pétra, par la Mer Morte pour suivre de là le cours du Jourdain, le traverser et imiter ainsi le récit biblique de l’exode, butte à Moteh (Mu’ta en 99 On trouve des échos à cette prédication dans le Coran, S19,40 : « C’est nous, en vérité, qui hériterons la Terre et tout ce qui s’y trouve » (voir en page 111) – on le retrouve également en S5,21. 100 Mentionnons aussi en particulier la Doctrina Jacobi (634), ou Didascalie de Jacob qui indique qu’un « prophète » (au sens juif, c’est-à-dire un précurseur du messie d’Israël) était apparu chez les Saracènes (« Sarrasins », arabes nomades), « armé de pied en cap » et qu’il « proclamait l’arrivée du Messie qui allait venir ». Ce témoignage, comme tous les autres témoignages dits « contemporains » de la naissance de l’islam (VIIe s.) est évidemment à considérer au travers du recul critique nécessaire (cf. note 76) 101 On trouve une mention aux expéditions des Émigrés dans la Chronique de Jacques d’Édesse : « Le royaume des Arabes que nous appelons Tayyâyê [arabes] commença lorsqu’Héraclius, Roi des Romains, était dans sa 11e année et Chosroês, Roi des Perses, dans sa 31e année [l’an 621] (…) les Tayyâyê commencèrent à faire des incursions dans le pays de Palestine ».  Mahomet prêchant (miniature persane) 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 45 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comarabe) sur l’armée byzantine, appuyée de contingents arabes102. La défaite est cuisante, trois des grands généraux sont tués, et l’armée de l’oumma est sévèrement entamée. Elle doit rebrousser chemin en Arabie, tandis que Mahomet et les chefs religieux déploient les prédications adéquates103 pour remonter le moral de leurs troupes, et lancer d’autres expéditions. Malgré tous ses efforts, Mahomet ne voit pas la prise de Jérusalem. Il meurt104 à Médine après avoir ordonné une ultime expédition en Syrie vers 632 (l’expédition d’Oussama, autre échec cuisant)105, peut-être même après 634 (il est dit y commander ses troupes lors de la bataille de Gaza106). Les musulmans retiennent la date de 632, bien que peu sûre, donc. La mémoire de Mahomet s’estompe alors : son influence, au-delà des rivalités des émirs et des chefs, avait dû lui attirer de très solides inimitiés au sein même de sa troupe, et notamment parmi les tribus arabes converties ou gagnées au projet par la force, et la dureté de sa férule. Plus encore, la tradition musulmane conserve curieusement nombre de récits indiquant que Mahomet serait mort dans une sorte d’opprobre et de mise en cause de son autorité. Faut-il y voir le contrecoup de son échec à prendre  Jérusalem et à honorer les promesses attachées à ce surnom messianique si particulier de muhammad  ? La tradition indique ainsi qu’Omar aurait empêché qu’il puisse écrire son testament. Après sa mort, il serait même resté plusieurs jours sans sépulture pendant que ses compagnons se disputaient le pouvoir107. Selon le récit traditionnel, le commandement militaire de la troupe échoit alors à l’un des généraux,  Abu Bakr (personnage dont il est fort probable qu’il n’ait été qu’un concurrent de Mahomet et d’Omar, le futur grand chef ; les traditions musulmanes sont peu disertes sur celui-là qu’elles considèrent comme le premier calife – et aucune source ne le mentionne avant le VIIIe s.). Il semble cependant beaucoup plus vraisemblable de considérer alors un commandement des Arabes non unifié (il faudra de toutes façons attendre le califat abbasside pour cela !). On a plutôt affaire ici à une forme de confédération plus ou moins lâche de chefs tribaux, de chefs de guerre, de « prophètes armés » tous relativement indépendants si ce n’est concurrents (cf. les figures de Maslama, Sadjah, Tulayha et Aswad que nous évoquions en note 79), en partie sous l’influence des chefs religieux  judéonazaréens. La propagande apocalyptico-messianiste ne faiblit donc pas pour autant, servie plus que jamais par l’évolution du contexte géopolitique. 102 La bataille de Mu’ta en 629, évoquée par Théophane est des très rares événements de la vie de Mahomet à être attesté par des sources non musulmanes. Ce fait historique est souvent passé sous silence dans la tradition islamique, sans doute parce qu’il s’agit d’une défaite et qu’il contrevient à la logique de l’histoire selon la tradition musulmane : qu’allait faire Mahomet en Palestine en 629, alors que selon le discours musulman, il était supposé tourner toutes ses attentions vers La Mecque ? 103 Le Coran en conserve un écho, dans les sourates 30 (dite Les Romains) et 105 (dite L’Eléphant) – voir page 122. 104 Certaines traditions musulmanes affirment qu’il serait mort assassiné (empoisonné par une veuve juive). 105 Evénement relaté par la tradition musulmane, mais très peu connu (cf. Héla Ouardi, Les derniers jours…, op.cit.) 106 Selon la Chronique de Thomas le Presbytre datant de 640, et mentionnant une bataille en 634 entre les Romains (Byzantins) et les tayyâyê de « MHMT » vers Gaza ; il s’agirait du premier témoignage explicite de l’histoire à mentionner « MHMT » (muhammad ). Mais ce mot désigne-t-il ici Mahomet ? Ou bien est ce que ce surnom de muhammad  était-il passé à un autre ? Ou s’agissait-il d’une mention à l’autorité symbolique au nom de laquelle la bataille fut menée ? Ces hypothèses semblent intéressantes (voir à ce sujet la note 91) 107 Cf. Héla Ouardi, Les dernier jours…, op.cit. La mort de Mahomet (miniature persane ; Ali est figuré à droite, sans visage) 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 46 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comEt la poussée vers la terre sainte de se poursuivre. Abu Bakr meurt à son tour à Médine, en 634 (date encore une fois peu sûre108). Un autre chef arabe (son concurrent ?), Omar ibn Kattab, prend le commandement de l’armée dédiée à la prise de Jérusalem, celle des Émigrés et Arabes ralliés, tandis que d’autres factions, moins convaincues sans doute par les espérances judéonazaréennes, programment leurs razzias vers la Perse ou la Syrie. Les raids arabes au Levant se multiplient ainsi sans que l’armée byzantine ne puisse plus réellement s’y opposer. La guerre perso-byzantine qui s’est achevée vers 629 a en effet épuisé Byzance, humainement, militairement et économiquement. Elle a de moins en moins les moyens concrets de s’opposer aux incursions arabes. Les Émigrés rallient en effet à eux petit à petit les Arabes implantés dans les territoires qu’ils investissent, qu’il s’agisse de sédentaires, de nomades ou des fédérés arabes traditionnels de Byzance, ses troupes auxiliaires (et sans doute aussi les Arabes judaïsés du Levant), que ceux-ci soient chrétiens ou chrétiens-millénaristes travaillés par le climat apocalyptique. L’entrée en Syrie est de plus tout particulièrement aidée par la présence des Qoréchites et judéonazaréens plus ou moins gagnés à la cause mais qui n’avaient pas suivi dans l’Hégire dix ans plus tôt, certainement par peur de l’armée byzantine. L’arrivée des Émigrés dans leur dynamique de conquête change la donne, et les sceptiques d’alors rejoignent de gré ou de force la troupe et son euphorie idéologique, remémorés par la tradition musulmane parmi les ansar , les « secoureurs de Dieu » (avec les « ansar  de Médine »). Plus largement, on assiste ainsi à une forme de résignation de Byzance, non sans quelques batailles, à voir son autorité et son pouvoir réel être transférés progressivement à ses troupes auxiliaires arabes (ses « fédérés »), déjà chargées d’une sorte de mission d’administration des territoires levantins repris aux Perses (on verra plus ou moins le même phénomène à l’Est, en territoire perse). En quelque sorte, celles-ci prennent leur autonomie vis-à-vis de l’empereur, sous l’influence des Émigrés et des différentes factions. C’est ainsi qu’après la perte de Damas en 634, puis la défaite sans appel des Byzantins à  Yarmouk, en 636 en Syrie face à un fort parti arabe, l’empereur donne même l’ordre de ne plus s’opposer en rase campagne. Il se retire pour faire face à d’autres menaces, au Nord, et préparer, espère-t-il sans doute, une reconquête d’envergure. Il consent donc au transfert de pouvoir. Il faut aussi évoquer la recrudescence en ces temps-là de terribles épidémies de peste au Levant (résurgences de la Peste de Justinien, qui se manifesteront jusqu’au VIIIe s.), qui n’en poussent que davantage les Byzantins à se retirer et laisser les commandes à leurs auxiliaires. Elles contribuent à expliquer la force relative des Arabes nomades, eux que la peste avait épargnés contrairement aux populations sédentaires concentrées dans les territoires agricoles et les villes du Levant109. La Perse se révèle plus impuissante encore à résister à la poussée arabe, davantage affaiblie que le Levant par la guerre perso-byzantine : Héraclius avait envahi son territoire, avec le concours d’alliés 108 Certains spécialistes soutiennent que Mahomet serait mort en 634 (ou même plus tard) et qu’Omar lui aurait alors succédé directement. Abu Bakr n’aurait été qu’un des généraux de l’armée, sans titre de calife (lequel titre ne lui a de toutes façons été décerné qu’a posteriori, lors de l’écriture de l’histoire musulmane – on n’a en effet aucune trace de ce titre de calife avant qu’il ne soit porté par Abd al-Malik). Cette manipulation aurait alors évité de devoir transmettre le souvenir d’un Mahomet ayant cherché à conquérir Jérusalem, et les questions légitimes que cela aurait entrainé sur les buts alors poursuivis. 109 Cf. Robert Hoyland, In God’s Path…, op.cit. Vision d’artiste figurant Khalid ibn al-Walid au combat contre les Byzantins à Yarmouk (l’un des grands émirs des Émigrés) 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 47 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comturcs, et plus que bousculé l’ordre impérial sassanide. Le roi des rois Chosroès II s’était alors enfui, un de ses fils prenant le pouvoir (en massacrant tous ses frères), et convenant de la reddition de la Perse avec Héraclius. Chosroès est alors assassiné en 628, ouvrant une phase de guerre civile sur fond d’affrontement des grands féodaux perses. L’empire est en train de se désintégrer, et la montée sur le trône du petit-fils de Chosroès, Yazdgard III, ne lui permettra pas de se rétablir pour s’opposer aux Arabes. Leurs raids lancés depuis l’Arabie se succèdent dans les années 630, bénéficiant là-aussi du ralliement des Arabes locaux, tout particulièrement les fédérés que Byzance avait établis en Perse pour occuper et mater son ennemi millénaire. En 636 a lieu la bataille de Qadisiya, qui fut le « Yarmouk » de la Perse Sassanide, puis la prise de Séleucie-Ctésiphon en 641, et la bataille de Nihâvend l’année suivante110. La Mésopotamie tombe aux mains des Arabes et de leurs alliés, qui partagent le pouvoir avec les féodaux. L’empereur se réfugie à l’Est, en Parthie (actuel Iran), que les Arabes finiront par prendre plus tard. Ce que l’histoire (et la tradition musulmane en particulier) nommera après coup la « conquête arabe » fut ainsi un phénomène beaucoup plus complexe que la simple et seule irruption de hordes arabes depuis le désert – laquelle eut bel et bien lieu, avec son lot de violences, et au sein de laquelle nous soulignons la prégnance des motivations millénaristes et spécialement judéonazaréennes du parti qui finira par prendre Jérusalem. On ne peut donc proprement parler d’invasion car ce phénomène s’inscrivit de fait dans un processus général d’accession au pouvoir des  Arabes déjà établis au Proche et Moyen-Orient, dans un ordre plus ou moins dispersé, le tout dans un climat général d’apocalypse. C’est ainsi que les Émigrés investissent la Palestine et approchent de Jérusalem. Après tant de sièges, tant de batailles et de massacres, la ville qu’Héraclius avait rendue aux chrétiens ne peut opposer de résistance. Les Arabes campaient déjà à proximité en 634, entre Bethléem et Jérusalem, empêchant les chrétiens d’y effectuer leurs dévotions comme le soulignait son évêque, le patriarche Sophrone, dans son sermon de Noël. Pour éviter que ne se répète le terrible bain de sang de 614, il finit par leur ouvrir les portes. La date n’étant pas connue de façon certaine entre 635 et 638. Il s’agit pourtant d’un événement considérable : les Émigrés  viennent de prendre Jérusalem, ça y est, le projet va enfin se réaliser, le Temple va être reconstruit, le Messie va revenir… Le Messie ne revient pas Entrant à Jérusalem, les Émigrés se précipitent aussitôt sur l’esplanade du Temple, couverte des ruines des guerres récentes111, pour y mener à bien leur projet. « Lorsque les Arabes vinrent à  Jérusalem, il y avait avec eux des hommes d’entre les fils d’Israël qui leur montrèrent l’emplacement du Temple » indique un contemporain112. Ils veulent évidemment rebâtir le Temple, et l’on imagine leur excitation. Un autre témoin, Théodore, raconte ainsi la scène : «  Aussitôt, en courant, ils arrivèrent au lieu qu’on appelle Capitole [l’esplanade du Temple]. Ils prirent avec eux des hommes, certains de force, d’autres de leur plein gré, afin de nettoyer ce lieu et d’ édifier cette maudite chose, destinée à leur prière, qu’ils appellent une midzgitha [un lieu de prosternation c’est-à-dire, en arabe, un masjid , mot qui donnera celui de « mosquée »] »113. L’opposition de Sophrone ne peut entraver le projet. Les fanatiques se mettent au travail sans même attendre la venue d’Omar, le chef militaire 110 Cf. Pierre Perrier & EEChO, « L’expansion du primo-islam : antichristianisme et erreur stratégique précipitent l’empire sassanide vers sa ruine » – http://www.eecho.fr/la-disparition-de-lempire-perse-face-a-lislam-pourquoi 111 Hormis la période 614-627 où Jérusalem se trouvait sous autorité perso-juive, l’esplanade servait même de dépotoir. 112 Extrait d’une « Lettre de l’Académie de Jérusalem à la diaspora d’Egypte » traduite et citée par A-L de Prémare dans Les Fondations de l’Islam, op.cit . 113 Extrait de la « Lettre de l’archidiacre Théodore à la Grande Laure monastique de Saint-Sabas », à l’Est de Jérusalem, toujours cité par A-L de Prémare, in Les Fondations de l’Islam, op.cit . 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 48 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comresté à Médine, qui n’y entrera qu’en 638. Le crédit de cette reconstruction du Temple lui sera toutefois attribué : on lit en effet dans les « Secrets du Rabbi Ben Yohai » qu’un « deuxième roi qui se lève en Ismaël  [c’est-à-dire Omar] réparera [a réparé] les brèches du Temple »114. On construit un grand cube de pierre, marbre et bois (Théodore évoquait le rôle d’un marbrier), reprenant la forme du Saint des saints de l’ancien Temple des Juifs, bien que la tradition musulmane ait perdu ce souvenir en le désignant comme « mosquée d’Omar ». Ce nom est d’ailleurs passé au bâtiment qui a succédé au Temple judéonazaréen et que fera construire le calife Abd al-Malik par la suite à sa place (ou presque) sur le « lieu d’Abraham », le rocher qui affleurait sur l’esplanade, sommet du mont Moriah auquel la tradition juive (et judéonazaréenne) rattachait le sacrifice manqué d’Isaac par Abraham (appelé la « ligature »). C’est à dire le Dôme du Rocher, que nous pouvons toujours y voir de nos jours, de forme octogonale et non cubique (voir ci-après). Revenons à l’Histoire : le Temple est enfin relevé, la ferveur est à son comble (comme l’indique l’institution par Omar du calendrier des temps nouveaux, le calendrier hégirien, en 639), les sacrifices et les rites vont pouvoir avoir lieu. Les judéonazaréens invoquent la figure du Messie, appellent son retour. Mais le Messie ne revient pas. Les prêtres judéonazaréens tentent de temporiser avec les guerriers arabes et leurs chefs, impatients de devenir les élus du nouveau royaume du Messie Jésus. Mais passe le temps et force est de reconnaître que le Jour du Jugement ne vient toujours pas et qu’ils se sont fait berner. A partir de 640, les chefs arabes commencent à douter, commencent à comprendre : le messie ne reviendra pas selon le plan des judéonazaréens, ceux-ci les ont trompés. Les maîtres judéonazaréens sont des escrocs et des traîtres… C’est la crise au sein de l’oumma. Hé bien, que périssent les judéonazaréens puisqu’ils n’ont pas de Messie ni de royaume divin à donner aux Arabes ! Mais l’espérance millénariste ne disparait pas pour autant, bien au contraire. L’apocalypse est plus proche que jamais, Dieu va bel et bien établir son règne. Il est d’ailleurs en train de le faire car il existe en effet un royaume conquis « au nom de Dieu » : celui que les Arabes viennent de prendre. En 640, profitant de l’épuisement de l’empire byzantin que nous avons expliqué, du transfert progressif du pouvoir aux Arabes, Omar, son armée et les différentes factions et tribus arabes ont peu ou prou le contrôle militaire d’une immense partie du Proche et Moyen-Orient – l’empire byzantin se voyant réduit par la poussée arabe aux frontières de l’Anatolie, séparé de ses possessions en Afrique du Nord (un chef de guerre arabe, Amr ibn al-As, assez lié semble-t-il aux intérêts éthiopiens étant même passé en Égypte dès 639), et la Perse, matée par Héraclius, basculant progressivement elle aussi sous l’autorité des Arabes. En écartant les chefs judéonazaréens115, Omar a fait d’une pierre deux coups : non seulement il s’approprie la conquête et le pouvoir, mais il croit récupérer aussi le commandement religieux. L’intuition de l’islam vient de naitre. Mais avant que les éléments fondateurs de sa doctrine n’émergent comme tels, il faudra près de cent ans – et avant qu’elle ne s’impose et ne se structure réellement, au moins deux siècles de plus. 114 Ecrit juif du VIIIe siècle cité par Patricia Crone et Michael Cook dans Hagarism…, op.cit . On trouve d’autres échos de la reconstruction du Temple de Jérusalem dans divers témoignages : dans celui d’Arculfe en 670 (voir ci-après), dans la chronique du Pseudo-Sébéos, qui mentionne également une alliance entre « Juifs » et Ismaélites pour cette reconstruction, de même que dans la tradition musulmane, qui évoque cette alliance et cette reconstruction sous les traits déformés de la construction d’une « synagogue » ou d’un oratoire sur le mont du Temple par le « Juif » Ka’b al-Ahbar, « converti à l’islam » et compagnon d’Omar lors de sa venue à Jérusalem. Quant à Anastase le Sinaïte, religieux du VIIe s., il mentionne même des « démons » qui auraient aidé les Saracènes à relever le Temple (voir les dossiers constitués par E.M. Gallez, Le Messie et son prophète, op.cit . et Stephen Shoemaker, The Death of a Prophet, op.cit.). 115 C’est ce que l’on comprend par l’analyse critique du dossier historique des débuts de l’islam : en particulier la relecture des traditions musulmanes au sujet de l’alliance des musulmans avec des « Juifs », du sort des tribus « juives » de Médine et des expulsions des Juifs par Omar hors d’Arabie et hors de Jérusalem (640-641), la relecture critique des témoignages contemporains mentionnant l’existence d’une alliance judéo-arabe pour le relèvement du Temple de Jérusalem (Chronique de Sébéos notamment, relatant une forme de rupture de cette alliance, cf. ci-après) et la mise en évidence de l’existence et du rôle des judéonazaréens ainsi que du projet apocalyptique de relèvement du Temple (analyse exégétique du texte coranique et témoignages contemporains). 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 49 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comANARCHIE EN ARABIE … ou comment imposer le pouvoir « au nom de Dieu » Intéressons-nous maintenant à l’histoire de l’établissement du pouvoir arabe « au nom de Dieu » au Moyen-Orient, qui mènera à celui de l’islam. Elle est difficile à démêler : de très nombreux documents d’époque ont été perdus ou détruits (la quasi-totalité des documents « musulmans » depuis la mort de Mahomet jusqu’au IXe siècle) tandis que la tradition tardive a voulu reconstruire une légende dorée des événements de ce qu’elle idéalise comme les premiers temps de l’islam. Cela explique les imprécisions de la chronologie que nous allons parcourir. Cette tradition tardive que nous avions détaillée en préambule voudrait établir Abu Bakr comme le « premier calife », dont le « règne » aurait duré deux ans (632-634), puis Omar lui aurait succédé au « califat », assassiné en 644, remplacé par le « troisième calife » Othman, jusqu’à son assassinat en 656. Ali aurait suivi comme « calife » jusque 661 et son propre assassinat. L’histoire musulmane a établi a posteriori ces quatre chefs comme les « califes bien guidés », ou rachidun. Émergea alors le pouvoir omeyyade, avec Muawiya et ses successeurs sur fond de guerre civile à laquelle mit fin Abd al-Malik (intronisé en 685). Pourtant, dans les faits, on ne saurait parler pour cette période trouble de califes ou d’un califat avant Abd al-Malik : aucune source contemporaine ne mentionne les quatre « califes bien guidés » – on y parle tout au plus de « roi arabe ». Et même ainsi, on ne peut parler d’un réel pouvoir arabe unifié avant Muawiya, voire avant Abd al-Malik, ni même, dans un sens, d’empire musulman au Moyen-Orient avant le califat abbasside (à partir de 750). L’effacement des deux grands empires perses et byzantins, à partir de 630, l’émiettement de leur autorité, de leurs structures, et l’affirmation concomitante des Arabes voient en fait s’ouvrir une période d’anarchie plus ou moins violente d’une quarantaine d’années au moins. Les factions arabes se constituent en baronnies territoriales. Elles s’affrontent. Les chefs sont assassinés, les guerres internes succèdent aux massacres dans un jeu de concurrence politico-religieuse plus que jamais travaillé par les perspectives de l’apocalypse et celles de l’établissement d’un pouvoir divin : il s’agit de régner « au nom de Dieu », de régner comme « envoyé de Dieu », de régner par le pouvoir même de Dieu pour établir le « royaume de Dieu » tant attendu. Nous allons particulièrement observer cette période sur le plan religieux. Que va-t-il advenir des  judéonazaréens et de leurs espérances ? Comment vont évoluer les croyances des Arabes ? Comment l’islam va-t-il peu à peu se former ? Les « quatre califes bien guidés » (Rachidun) (Gravure de V. Raineri dans L’Histoire des Nations, XIXe s.) Abu Bakr et Omar, présentant le coran Ali, son sabre Zulfikar, et Othman, présentant le coran 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 50 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comL’apocalypse sans le Messie Prenant acte de l’échec de la redescente du Messie selon le projet des judéonazaréens, et donc de leur trahison, Omar décide de se débarrasser des anciens maîtres. Les chefs judéonazaréens sont éliminés, leurs familles sont chassées116, les judéonazaréens de Syrie voient tomber sur eux un mépris indéfectible117. L’oumma composite des judéonazaréens, des Émigrés et des Arabes ralliés est dissoute, tandis qu’Omar essaie de maintenir et raffermir son autorité. Il s’approprie alors le Temple reconstruit, qu’il interdit aux Juifs (c’est que ce que relate Sébéos dans sa chronique). On observe alors une période de flottement et de recompositions des espérances apocalyptiques, libérées en quelque sorte de la tutelle dogmatique des judéonazaréens. Différents projets et espérances de substitution émergent, au gré de la créativité, des intérêts et des ambitions des divers chefs arabes qui les portent. Les chroniqueurs (Jacques d’Édesse), les archéologues et les historiens118 observent ainsi à partir de 640 que les bâtiments de culte utilisés par les Arabes se cherchent de nouvelles directions pour la prière (la qibla) : alors que les premières mosquées (par exemple celle de Médine) pointaient 116 L’événement donne un tout autre sens au sort des tribus juives de Médine selon l’histoire musulmane que l’on a vu en préambule (massacre et expulsion). Leur souvenir s’est transmis en se déformant dans l’histoire canonique islamique, nous verrons comment par la suite. L’anathème qui frappe les judéonazaréens s’étendra aussi à leurs cousins Juifs rabbiniques de Jérusalem qui avaient pu y retourner lors de la prise de la ville par les Arabes. Associés par leur judéité à l’échec honteux du projet judéonazaréen, ils seront temporairement expulsés de Jérusalem, puis reviendront (cf. Moshe Gil,  A History of Palestine, 634-1099, Cambridge University Press, 1992). 117 L’Histoire verra les descendants des judéonazaréens s’amalgamer peu à peu aux musulmans, à partir des VIII et IXe siècles. Joseph Azzi (Les Nousaïrites-Alaouites : Histoire, Doctrine et Coutumes, Publisud 2002 pour l’édition française) estime qu’ils seraient à l’origine de la communauté alaouite actuelle de Syrie. Le dégoût de toujours que leur portent les musulmans sunnites trouverait alors là sa justification historique. 118 Notamment Tali Erickson Gini et Sir Keppel Archibald Cameron Creswell, Patricia Crone et Michael Cook, et plus récemment, Dan Gibson Omar ibn Kattab entrant à Jérusalem (vue d’artiste, pour une campagne promotionnelle de la marque Liebig, vers 1920) 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 51 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comnaturellement vers Jérusalem119, on voit être construits de nouveaux édifices pointant ailleurs la direction de la prière. Certains affirment qu’il y aurait eu une forme de retour vers des dévotions syriennes, là où, en Syrie, les Arabes avaient connu le premier sanctuaire dédié à Abraham de leur mouvement politico-religieux. Peut-être y s’agissait-il d’un cube provisoire construit par les  judéonazaréens après leur exil de Jérusalem au Ier  siècle et également vénéré par les Qoréchites convertis120. Il semble également de plus en plus évident que certains Arabes soient aussi revenus à des dévotions centrées sur l’antique ville de Pétra, l’ancienne capitale des Arabes Nabatéens que nous avions mentionnée pour sa place dans le réseau caravanier et pour son rôle symbolique important dans la geste des Émigrés, dans leur volonté de reconstitution de l’entrée en Canaan selon le modèle biblique. De nombreux édifices religieux du VIIe siècle (mosquées ou futures mosquées), et après sont ainsi très précisément orientés vers Pétra121, indiquant qu’une ou plusieurs importantes factions arabes y avaient établi leurs quartiers généraux, et y avaient organisé un culte qui semble avoir convaincu nombre d’Arabes (lequel ? nous ne disposons que de très peu d’éléments pour éclaircir ce qui s’y est passé jusqu’à la seconde guerre civile – nous y reviendrons en détail). On comprend donc que s’estompe le sens « messianique » du cube de Jérusalem, et que les Arabes développent d’autres dévotions, d’autres véhicules pour leurs espérances, relativisant l’importance de cet édifice, sorte d’incarnation du fiasco judéonazaréen et de celui de l’alliance arabo-nazaréenne. Il reste cependant central pour certains, de même que Jérusalem comme « lieu d’Abraham » et « lieu du Messie » : on peut en effet supposer que les ahl al-Bayt  dont la tradition a transmis la mémoire en tant que « gens de la maison [de Mahomet] » (les proches et la famille de Mahomet, dont sa fille Fatima, son époux Ali ibn Abu Talib et leurs fils, et plus globalement les figures fondatrices du chiisme que revendiquent les chiites dans leur tradition) aient en fait été des « gens du Temple »122, restés attachés à la fonction de l’édifice. Il s’agit donc tout d’abord de dépasser l’échec judéonazaréen, et de proposer quelque chose à la place. On ne saurait continuer de pratiquer la « religion d’Abraham, de Moïse et du Messie Jésus » comme elle a été enseignée par les prédicateurs arabes sous l’autorité des judéonazaréens alors même que le Messie n’a pas daigné se montrer. En retranchant les judéonazaréens de l’équation, les chefs arabes présentent la nation arabe comme étant celle qui constitue la véritable descendance d’Abraham par le fils aîné Ismaël, la seule descendance élue par Dieu à l’exclusion de la branche juive issue d’Isaac (d’où la condamnation associant les Juifs et les Nazaréens que l’on retrouvera dans le texte coranique – cf. ci-après en p.54). La religion « s’abrahamise » de fait, et cet aspect « abrahamique » du primo-islam n’a pas échappé aux islamologues, même si tous ses enjeux n’en pas été saisis : descendants d’Abraham, nouveau peuple élu, les « Ismaélites » devenus maîtres du Proche-Orient prétendent ainsi détenir directement leur pouvoir de Dieu pour dominer le monde en son nom, le soumettre à sa loi et le sauver du mal. En fait, ils revendiquent directement pour eux le rôle qu’ils attribuaient auparavant au Messie. Pour eux, et donc tout particulièrement pour leurs chefs ! C’est le sens du surnom grandiose que s’attribue Omar : al-Faruq , c’est-à-dire « le sauveur », le « rédempteur ». On observe là le sempiternel phénomène des mouvements messianistes : on prétend agir au nom d’un principe supérieur, que ce soit Dieu, son Messie, la 119 Voir en p.107 l’exégèse des versets coraniques concernant la qibla de Jérusalem 120 Plusieurs traditions mentionnent un masjid Ibrahim (lieu de prosternation d’Abraham) au sommet d’une colline nommée Abu Qubays, en Syrie, à proximité de Hama/Homs (Abu Qubays est d’ailleurs aujourd’hui le nom d’une ville de sa banlieue). Nous verrons un peu plus loin (pages 76 à 79) dans quelles circonstances une colline voisine de La Mecque a pu être nommée également Abu Qubays. 121 Voir les relevés méticuleux réalisés par Dan Gibson des orientations de toutes les mosquées des VII et VIIIe s. (ses livres Quranic Geography , Independent Scholars Press, 2011 et Early Islamic Qiblas, Independent Scholars Press, 2017, ainsi que son site dédié https://nabataea.net/explore/founding_of_islam/qibla-tool) 122 Bayt , qui signifie « maison » dans les langues sémitiques a aussi le sens de « temple » (« maison de Dieu »), et désigne tout particulièrement le Temple de Jérusalem en hébreu et en araméen. C’est aussi le sens du mot dans le texte coranique (cf. p.111). Le Temple reconstruit de Jérusalem était ainsi nommé Bayt al-Maqdis (« maison sainte », « temple saint ») par les conquérants. 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 52 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comRaison, le sens de l’Histoire, la « Destinée manifeste » pour établir en son nom un monde parfait. Et lorsque le principe se révèle déficient, on se croit fondé à faire les choses à sa place – et c’est ainsi que l’on s’attribue des surnoms grandiloquents. Omar se prétendrait-il alors sauveur par lui-même, en lieu et place du Messie qui n’est pas redescendu ? Ou bien détiendrait-il une nouvelle recette pour le faire revenir, un nouveau culte au Temple qu’il s’est accaparé, par exemple ? Toujours est-il que la fragile unité idéologique de la faction des Émigrés et Arabes ralliés, celle qui a pris Jérusalem pour y déclencher le Jour du Jugement, vole en éclat avec l’échec du projet judéonazaréen. Il semble d’autant plus illusoire d’espérer la restaurer que la poussée arabe globale au Moyen-Orient est en train d’accroitre les puissances respectives des chefs de guerre et chefs de faction, et donc d’accroître leurs dissensions. Omar est ainsi assassiné en 644 par un opposant. Un nouveau prétendant au pouvoir divin émerge particulièrement, Othman ibn Affan, issu du clan guerrier des Omeyyades. Historiquement lié aux intérêts éthiopiens, il place rapidement un de ses affidés à la tête de l’Égypte déjà prise aux Byzantins, tandis que son cousin Muawiya gouverne la Syrie conquise, s’étant établi à Damas. Avec eux, il contrôle ainsi la façade méditerranéenne du Proche-Orient, c’est-à-dire peu ou prou les anciennes possessions de Byzance, contre qui Muawiya mène campagne sur campagne. Cette opposition violente ne fait cependant pas des chefs arabes du Levant les tenants d’un ordre radicalement et réellement nouveau : on les voit en effet continuer de s’inscrire dans la sphère d’influence byzantine, se coulant dans les structures du pouvoir impérial, frappant monnaie selon ses modèles et s’affiliant donc dans à son ordre monétaire123. En outre, on ne peut parler encore en ce temps de pouvoirs « musulmans », même pour celui d’Othman : ses propres monnaies, portant donc les insignes de son pouvoir personnel, arborent non seulement la symbolique byzantine mais aussi les symboliques chrétiennes de Byzance (croix). On a de plus retrouvé d’autres pièces de monnaies frappées à Jérusalem arborant quant à elles des symboliques juives (en particulier une ménorah, signe de la présence divine dans le Temple de Jérusalem)124. Les témoignages contemporains ont beau vilipender le « roi arabe », elles ne le décrivent pas comme un souverain musulman : pas de référence au « Coran » ou au « Prophète », mais tout au plus des mentions à une christologie déviante de l’orthodoxie chrétienne. C’est le cœur, par exemple, de la controverse de 644 entre le patriarche jacobite de Syrie Jean Ier  et l’émir Saïd ibn Amir, gouverneur d’Homs et compagnon de Mahomet, autour des questions de la divinité de Jésus ou de son rôle messianique. Controverse qui ne mentionne pas Mahomet, ni aucun prophète arabe, ni prophétie, ni révélation, ni Coran125. De même en Mésopotamie, on voit les gouverneurs et chefs arabes battre monnaie selon les symboliques de l’empire perse, chefs dont le pouvoir s’étend peu à peu aux dépens des oripeaux du pouvoir impérial et des grands féodaux jusqu’à gouverner toute la Perse dans les années 660. Là aussi, ils se coulent dans les structures impériales, mentionnant encore le nom de l’empereur 123 On pourrait ainsi oser la comparaison entre la situation des territoires byzantins (et perses) passés sous les diverses autorités de chefs arabes avec celles des colonies des pays occidentaux ayant acquis leur indépendance au XXe s., parfois dans des guerres violentes, mais restées néanmoins dans l’orbite et l’influence de l’ancien colonisateur : les structures de pouvoir sont restées en place, les fonctionnaires changeant simplement de maître, les systèmes monétaires restent plus ou moins sous contrôle (cas du Franc CFA en Afrique qui reste sous le contrôle de la Banque de France), les destinées sont toujours liées (exemple du Commonwealth britannique et ses dominions) – cf. Habib Tawa, op.cit. 124 Cf. https://www.coinbooks.org/v21/esylum_v21n06a28.html ; la pièce daterait cependant des Omeyyades (après 661). 125 Voir Robert Hoyland, Seeing others…, op.cit.  Pièce de monnaie chrétienne, copie de monnaie byzantine, frappée entre 640 et 660 par le pouvoir arabe au Levant (cf. Clive Foss, « Coins of two realms », In  Aramco World  66, n°3) 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 53 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.com(Yazdgard III, bien que déjà mort au moment, semble-t-il, de la frappe de la monnaie présentée ci-dessous). Ils reprennent même dans les insignes de leur pouvoir, sur leurs pièces, les symboles du zoroastrisme, religion du pouvoir impérial. Y apparaissent toutefois les premières revendications de ce pouvoir arabe« au nom de Dieu » avec inscription en arabe le mentionnant (la basmala), indiquant la nature des prétentions des chefs arabes. On voit ainsi les nouveaux chefs arabes se poser comme des sortes de successeurs des anciens fondés de pouvoir des empires, si ce n’est des empereurs eux-mêmes, incorporant peu à peu des  justifications divines à l’établissement de leur pouvoir. Ceci nourrit à l’évidence un jeu de concurrence et de rivalités. Face aux prétentions d’Othman, d’autres chefs affirment les leurs, en particulier Ali : lui aussi prétend gouverner « au nom de Dieu », et le justifie en inventant une sorte de transfert de la messianité de Jésus sur sa propre personne. Jésus n’est certes pas redescendu à Jérusalem, mais il parle désormais par la bouche d’Ali – ce que l’édification tardive du chiisme réinterprètera comme « l’imamat » (la « révélation de Mahomet » se poursuivant par les imams)126. En un sens, cela fait d’Ali une sorte de nouveau Messie se substituant à Jésus, un argument d’autorité bien plus puissant encore que les liens familiaux qu’Ali, gendre de Mahomet, peut revendiquer vis-à-vis de lui. Ce dernier semble en effet être vraiment tombé alors dans l’oubli ou l’opprobre puisqu’on ne trouve toujours aucune mention à lui dans aucun texte arabe, ni aucune inscription en cette deuxième moitié de VIIe siècle. Il faut donc, sans doute, davantage comprendre la mention de ses liens familiaux comme un indice de la proximité d’Ali avec les milieux propagandistes judéonazaréens et de son investissement dans le projet millénariste d’établissement d’un « royaume de Dieu » par l’entremise de son Messie. Parallèlement,  Abd Allah ibn al-Zubayr établit son pouvoir sur Pétra (cf. ci-après, notes 149 et 163). Fils d’un Émigré célébré dans la mémoire musulmane, initialement lié à Othman, il semble lui aussi avoir prétendu exercer un pouvoir divin, comme le montrera sa participation à la seconde guerre civile (nous le détaillerons), et comme le montrent les vénérations que nous avons mentionnées de nombreux Arabes envers le culte qui avait été établi à Pétra. C’est sans doute aussi dans ce temps qui a suivi la désillusion du projet judéonazaréen que sont esquissées les prémisses du futur « voyage nocturne de Mahomet » qu’inventera la tradition 126 Cf. Mohamad Ali Amir-Moezzi, Le Coran silencieux et le Coran parlant , CNRS Editions, 2010, et sa contribution au Coran des Historiens (op.cit.), « Le shi’isme et le Coran ». Pièce de monnaie frappée par un gouverneur arabe en Perse (651/661), en imitation des monnaies perses sassanides : à l’avers, mention à l’empereur Yazdgard III (en pahlavi) et son effigie copiée sur celle de Chosroês II ; reprise des symboliques zoroastriennes de culte du feu sacré [en vert] au revers (feu brûlant sur l’autel encadré par deux prêtres) ; sur les deux faces, croissants et étoiles (figures du feu brûlant sur l’autel) ; est inscrit en arabe à l’avers « bsm llh », « au nom de Dieu » [en rouge] ; noter également l’absence de mention à Othman (Collection David, Danemark – https://www.davidmus.dk/en/collections/islamic/dynasties/umayyads/coins/c1 ) 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 54 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.commusulmane tardive : parmi tous ces chefs arabes affirmant parler au nom du Messie, disant être investis de son pouvoir divin, certains ou certain (Ali ?) revendiquent l’être eux-mêmes. C’est ainsi qu’un chef se disant lui-même Messie aurait prétendu, à l’imitation de Jésus, être « monté au Ciel », mais cette fois-ci depuis le Mont du Temple, afin d’exploiter l’aura résiduelle du Temple reconstruit à Jérusalem. Le tout bien sûr pour légitimer ses prétentions et ambitions messianiques (ce n’est que bien plus tard que l’on prêtera alors cette anecdote à la figure prophétique de l’islam – voir ci-après en p.82 une analyse des différentes « strates » de l’édification de cette histoire). On peut aussi imaginer que c’est dès ce moment que les chefs ont voulu se donner une légitimité par la référence à des écritures saintes. La tradition musulmane met en effet l’emphase sur l’édition du Coran par Othman, et l’envoi de recueils de référence aux points névralgiques de l’immense territoire contrôlé par les Arabes (les « Corans d’Othman ») – et la tradition chiite affirme en particulier qu’Ali aurait aussi mis par écrit des textes sacrés dans le même temps. Il a sans doute dû s’agir premièrement de contrôler les textes laissés derrière eux par les judéonazaréens, ces textes qui accompagnaient les prédications millénaristes du projet de redescente du Messie à Jérusalem, et qui, dans un sens, sont à l’origine des justifications du pouvoir divin que revendiquent les chefs arabes. Les autorités vont donc les récupérer. De plus, dans leur conquête et dans l’établissement de leur pouvoir, les Arabes rencontrent des religieux chrétiens et juifs beaucoup plus structurés dans leur foi que les tribus christianisées d’Arabie. Ils ont des livres et des questions dérangeantes127. Il faut donc rassembler à tout prix l’ensemble des textes, qu’il s’agisse des notes et aide-mémoire des prédicateurs, comme on l’a détaillé précédemment, ou bien des textes guidant la pratique religieuse, qu’il s’agisse des feuillets des Émigrés, à Médine et ailleurs, ou des originaux  judéonazaréens (Torah, « évangile judéonazaréen », lectionnaire en arabe à destination des Arabes). On pourra ainsi sélectionner dans ces textes ce qui pourra accréditer l’identité des Arabes comme fils d’Abraham choisis par Dieu pour son grand projet. Il faut en revanche faire disparaitre tout ce qui pourrait contrevenir à cette nouvelle logique du pouvoir, comme par exemple toute mention trop explicite de l’alliance judéo-arabe ou de la glorification des anciens maîtres judéonazaréens128. Ce sera fait en modifiant, en corrigeant les textes, en les réinterprétant, au besoin en en écrivant de nouveaux129. Légitimer « au nom de Dieu » le nouveau pouvoir arabe exige ainsi de justifier la mise à l’écart des judéonazaréens : c’est comme cela que l’on a tout simplement associé les  judéonazaréens aux condamnations dogmatiques des Juifs déjà présentes dans les prédications arabo-nazaréennes originelles figurées dans les feuillets aide-mémoire. Par exemple, l’ajout (manifeste !) de l’expression « et les nasara » dans ce qui deviendra le verset « Ne vous faites pas des amis parmi les Juifs et les nasara (Coran, S5, 51) » a pu être fait pour mettre en garde les Arabes contre ce qui restait de l’influence des judéonazaréens, de même que pour la plupart des six occurrences de l’expression « les Juifs et/ou les nasara » dans le texte coranique. De nombreux autres ajouts de ce type ont été établis130, les études en cours et à venir éclaireront ce processus de manipulation et de réinterprétation des textes et feuillets proto-coraniques dans les prochaines années. C’est ainsi que va se constituer peu à peu le proto-Coran (ou les proto-Corans), qui formera la base du futur Coran. 127 Questions posées par exemple par le patriarche jacobite de Syrie Jean Ier  à l’émir Saïd ibn Amir lors de la controverse de 644 que nous avons évoquée (cf. Robert Hoyland , Seeing Islam…, op.cit.). 128 Beaucoup en est resté cependant dans le texte coranique, au point que celui-ci constitue le premier témoignage de l’existence du courant judéonazaréen, de ses espérances, de son projet millénariste (et de son alliance avec certains arabes) – voir notre exégèse en p.105 et après. 129 Cas très vraisemblable du début de la sourate 9 – cf. exégèse en p.122 130 La découverte fondamentale de ces ajouts (les exégètes appellent cela des « interpolations ») revient à Antoine Moussali (cf. ci-après). Cette vidéo très complète explique ces interpolations. 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 55 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comQuel pouvait être alors, dans les années 650-660 et au-delà le sens et la portée de tels textes ? Certainement pas ceux d’une « révélation divine » : aucun témoignage ne mentionne cela avant le VIIIe s. Ils devaient avoir une vague vocation initiale de catéchèse pour les nouveaux conquérants, et de faire-valoir auprès des Juifs et des chrétiens (et de leurs propres textes). Bien plus encore, ils devaient servir de justification de la divinité du pouvoir des chefs, d’où l’hypothèse plus que probable de la constitution de recueils différents par les différentes factions (Othman, Ali, Ibn al-Zubayr, etc.)131, chacune cherchant ainsi à accaparer l’héritage judéonazaréen, l’héritage des Émigrés, l’héritage messianiste. Ce  jeu de concurrence entre chefs ne cesse de s’envenimer. Les conquêtes territoriales132 le font accéder à une dimension supérieure en offrant aux chefs et aux factions des ressources nouvelles, un pouvoir nouveau, à même de nourrir les espérances d’un pouvoir total, « au nom de Dieu », en lieu et place de celui des anciens empires – et pourquoi pas sur toute la Terre ? L’apocalypse promise est bel et bien en train de se réaliser… L’expansion arabe agit en effet comme un rouleau compresseur face aux empires perse et byzantin épuisés par leurs siècles de guerres mutuelles. Un système redoutable d’efficacité est mis en place pour soutenir et consolider la conquête : les campagnes d’expansion sont en fait décentralisées, conduites et organisées par des émirs autonomes à la tête de leurs armées. Ils jouent des divisions entre rois et chefs locaux, négociant redditions ou soumissions contre tributs. Ils incorporent au cas par cas des troupes locales (chrétiennes ou autres). Les provinces conquises sont prises par les chefs de factions et leurs affidés, ou données par Othman à des gouverneurs quasiment tous Qoréchites (et de ce fait supposés fidèles). Pour les soutenir, on y établit des amsar , des villes-garnisons construites ex nihilo comme bases pour la conquête. Elles permettent d’y regrouper les troupes arabes, leurs servants et leurs familles. Ils y sont ainsi préservés de la fréquentation des populations à conquérir et à contrôler – c’est ainsi que sont créées Koufa et Bassora dans l’actuel Irak, ou Fostat en Égypte. Un système de domination militaire par la prédation est organisé pour entretenir les troupes : codification de la répartition du butin, des prises, des biens et esclaves selon la séniorité, et levée d’un impôt obligatoire sur les populations conquises, la  jizya, qui doit soutenir l’entretien des armées133. Il n’est alors pas question de convertir ces populations à une quelconque religion, d’autant plus que ce qui sera appelé « islam » par la suite est encore bien loin d’être formalisé. La religion et sa pratique s’assimilent en fait à la dynamique de conquête et, initialement, à l’origine ethnique : le guerrier arabe, membre du peuple élu, porte naturellement la foi conquérante, la « religion d’Abraham » dérivée de la foi chrétienne originelle des Arabes mâtinée de millénarisme apocalyptique et d’un judéonazaréisme-abrahamisme dont on a estompé peu à peu l’origine et la  judéité. Elle s’impose ainsi en surplomb des croyances locales (christianismes divers, zoroastrisme, etc.). Il s’agit pour l’essentiel d’une foi messianiste, de la conviction pour le croyant d’avoir été choisi 131 C’est ce qui ressort de l’étude critique de la tradition musulmane relative à la constitution du Coran, et de l’étude des premiers manuscrits coraniques, dont en particulier le manuscrit palimpseste de Sanaa (voir ci-après en p.94). 132 On lira l’excellent travail de Robert Hoyland, In God’s Path…, op.cit., pour une relation de l’expansion arabe. 133 Ce système typiquement persan a pu être mis en place au Levant par les Perses lors de leur occupation du début du VIIe siècle. Il ne s’agissait pas dans un premier temps d’un impôt « religieux », mais d’un simple tribut. La  jizya, en tant que telle (c’est-à-dire l’impôt sur les dhimmis, principalement les chrétiens et les Juifs), été instituée beaucoup plus tard, à Bagdad sous les Abbassides.  Expansion arabe jusque 656 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 56 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.compour combattre le mal sur la terre, sous la vague égide du Messie Jésus, et sous l’autorité bien plus effective du chef qui commande « au nom de Dieu ». Il combat au besoin avec l’appui de troupes levées localement, qui ne partagent pas forcément ces espérances, mais qui peuvent se laissent néanmoins gagner par elles. Cette conviction d’agirpour établir le règne de Dieu galvanise toutes les énergies (c’est l’illustration de cette fameuse logique de surréalité que nous évoquions en note 55) et permet au passage de capter un fabuleux butin de guerre – richesses, terres et esclaves – butin qui recèle en lui-même un pouvoir de persuasion certain sur tous ceux que la mystique apocalyptique n’a pas complétement séduits. Cette foi est bien entendu réservée aux uniques élus, et, éventuellement, à leurs alliés combattants, qui laissent donc jouir les territoires occupés d’une relative liberté religieuse tant qu’ils paient le tribut – ou la  jizya134. C’est ainsi que le rouleau compresseur a avancé, en Égypte et en Afrique du Nord, dans toute la Perse et au-delà. Choisir de résister à cette formidable puissance militaire mobile et implacable se révèle d’autant plus courageux que l’on sait qu’elle garantit aux territoires soumis une certaine liberté, notamment religieuse (pour le moment – ce qui n’a pas empêché quelques massacres, comme en Égypte). Nombreux sont donc ceux qui finissent par se rendre malgré leur opposition initiale aux conquérants. Et les Arabes d’accroître encore leur puissance militaire à mesure de leurs avancées. Et cette puissance nouvelle de nourrir encore davantage les fantasmes messianistes et les ambitions des chefs, renforçant plus que jamais le jeu de concurrence que l’on a évoqué. C’est ainsi que l’on refuse l’autorité d’Othman à mesure que chauffent à blanc les inimitiés entre factions rivales : au sein des Émigrés, parmi les Arabes ralliés, selon les clans, les familles et les subordinations, selon les degrés d’investissement initial et résiduel dans le projet messianiste de Jérusalem, selon les logiques territoriales des chefferies, en Arabie, au Levant, en Égypte, en Haute et Basse Mésopotamie, selon les attitudes vis-à-vis du pouvoir impérial (Byzance pour l’essentiel), selon les prétentions des chefs à revendiquer la divinité de leur pouvoir et à l’imposer aux autres par l’affichage de symboles et justifications religieuses (récits mystiques, monuments comme le Temple de Jérusalem, destructions et écritures de textes). Jusqu’à s’accuser l’un l’autre d’être un munafiq, un traître à la foi. C’est la perpétuation de l’incessante  fitna, de la guerre civile qui ensanglante l’oumma depuis ses origines jusqu’à aujourd’hui. La tradition musulmane retient la date de l’assassinat d’Othman à Médine en 656 comme début de celle-ci, la première fitna. Un assassinat politico-religieux par la main de ses rivaux somme toute très logique si l’on considère l’Histoire réelle comme nous venons de le faire, si l’on considère combien les germes de la guerre civile sont de fait bien plus profonds, inséparables à cette volonté de dominer le monde entier « au nom de Dieu » que le messianisme politique a instillé chez les « Ismaélites ». Qui pour régner « au nom de Dieu » ? L’assassinat d’Othman fait s’embraser le jeu des rivalités entre différentes factions qui se sentent désormais suffisamment fortes pour revendiquer le pouvoir total. Les Alides, que l’histoire rétrospective désigne comme partisans d’Ali, et regroupant peu ou prou les Arabes d’Arabie et de Perse, dont des Émigrés, s’opposent aux Omeyyades et à leurs affidés qui tiennent le Levant, une 134 Jean de Fenek (Jean Bar Penkayé) moine syrien, écrivait à propos des Arabes de la fin du VIIe siècle qu’ils ne cherchaient qu’à lever des impôts et ne portaient aucun intérêt aux religions des populations : « Il n’y avait pas de différence de traitement entre les païens et les chrétiens ; on ne distinguait pas les croyants des Juifs ». (cf. Robert Hoyland, Seeing islam…, op.cit.) 

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 57 – compartie de la Perse et l’Égypte, et aux partisans d’Abd Allah ibn al-Zubayr, qui tient Pétra et une partie de l’Arabie et de la Perse. Sébéos en donne un récit synthétique dans sa chronique : « Dieu envoya une sédition parmi les armées des Ismaélites, détruisit leur accord ; ils en vinrent aux mains entre eux et se partagèrent en quatre partis135 (…) Ils commencèrent à combattre entre eux et ils se tuèrent les uns les autres avec grande effusion de sang. Alors ceux qui étaient en Égypte et en Arabie s’unirent ; ils tuèrent leur roi [Othman] pillèrent les riches trésors et  établirent un autre roi [Ali]. Eux-mêmes retournèrent  dans leur pays. (…) Lorsque le chef qui était dans l’Asorestan [ici la Mésopotamie du Nord, ou la Syrie] , nommé Moavia [Muawiya] , le second dans leur empire, eut connaissance de ce qui était arrivé, il  persuada ses troupes, alla dans le désert et tua le roi qu’ils avaient établi [Ali]. Puis il combattit contre l’armée qui était en Arabie, lui infligea une grande défaite, et rentra victorieux dans l’Asorestan (…). Beaucoup de sang coula dans les armées ismaélites par le massacre de grandes masses, parce que la triste œuvre de la guerre les forçait à s’entretuer. Et ils n’eurent de repos de l’épée, de la captivité, des violents combats sur terre et sur mer que lorsque Moavia fut devenu puissant et les eut tous vaincus. Lorsqu’il se les eut soumis, il domina sur les possessions des enfants d’Ismaël, et fit la paix avec tous ». Voici qui corrobore la tradition musulmane : celle-ci établit Ali, un des Émigrés qoréchites « historiques », comme prenant le pouvoir à la suite d’Othman et tentant de s’imposer comme « calife » à partir de 656. Face aux manipulations religieuses de ses prédécesseurs, la tradition lui a attribué a posteriori une certaine fidélité à la « religion », justifiée par ses liens familiaux envers Mahomet (il était son cousin, son gendre et père de ses seuls descendants à la deuxième génération). Il peut en effet revendiquer, lui, une forme de succession dynastique, mais plus encore de fidélité aux Émigrés et à leurs espérances apocalyptiques, s’opposant en cela aux manigances d’Omar et Othman et au pouvoir grandissant du clan omeyyade et de son nouvel homme fort, le gouverneur de Syrie Muawiya – on peut en effet l’imaginer comme particulièrement fidèle à la « religion d’Abraham » issue des judéonazaréens qu’il a longtemps côtoyés (peut-être a-t-il été lui-même un des prédicateurs arabes portant le projet judéonazaréen ?136). Au prestige de sa participation active à l’épopée des Qoréchites, à l’Hégire, à la conquête s’ajoutent de plus ses prétentions à la messianité, à incarner la figure du Messie Jésus dont la redescente était attendue pour déclencher l’apocalypse. En outre il semble insister davantage que ses prédécesseurs sur les visées eschatologiques (c’est-à-dire concernant la fin des temps), que l’on cherche à provoquer par la domination de la religion, la venue du Messie, son affrontement final contre 135 Rétrospectivement, les Omeyyades, le parti d’Abd-Allah ibn al-Zubayr, chef de la faction établie à Pétra (des factions ?), et les Alides, et parmi ces derniers (plus ou moins affiliés à Ali initialement), le chroniqueur semble distinguer les Kharidjites. 136 A ce sujet, il faudra s’interroger sur le fond de réalité historique duquel dérive peut-être la tradition du conseil consultatif du « califat » (califat dont il n’existe aucune trace avant Abd al-Malik), le mushawara, constitué autour de 640. Selon cette tradition, il était composé d’Émigrés, compagnons de Mahomet, parmi lesquels nous retrouvons trois chefs de l’oumma (Omar et Othman de leur vivant, et bien sûr Ali) et d’autres personnages (Zayd, Ubay, entre autres) très impliqués dans les manipulations de la religion : des « experts » du Coran, comme Zayd ou Ubay, qui en avait sa propre version que les chefs et califes (notamment Muawiya et Abd al-Malik) ont cherché à détruire avec acharnement. Il nous en est malgré tout parvenu quelques traces, présentant des différences notoires avec le Coran « officiel ». Expansion arabe entre 656 et 661 (en foncé les territoires sous contrôle alide, en clair sous contrôle omeyyade, dont Muawiya) 

LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 58 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.coml’Antichrist, personnage clé du judéonazaréisme et d’abord de la révélation chrétienne (al masih ad-dajjal  en arabe, le « faux messie », le « messie trompeur », terme et concept emprunté à l’araméen mshia dajjala). Ses partisans lui attribueront dans l’avenir une contestation fondamentale des manipulations coraniques et religieuses d’Omar et Othman137. Cela révèle l’ampleur des querelles d’ambitions entre les premiers chefs arabes. Elles ont fait d’Ali et de son parti des artisans de la  fitna qui déchire l’oumma,  fitna dont nous avons proposé une explication moins simpliste que celle de l’histoire musulmane officielle. La guerre civile (la première  fitna dans la tradition musulmane) occupe donc l’essentiel du « règne » d’Ali. L’expansion arabe est interrompue par les luttes fratricides. Nous retiendrons en particulier l’opposition féroce entre Ali et Muawiya, son opposant historique. Depuis son gouvernorat de Syrie, ce dernier étendit son contrôle à l’ensemble du Levant (Syrie, Palestine, Jordanie actuelle) et à l’Égypte. Il fit reculer Ali, établi à Koufa, non loin d’al-Hira en basse Mésopotamie (sud de l’actuel Irak), dans l’ancien empire sassanide, ville dont il fit sa capitale et région où prospéraient et prospèreront ses partisans. Et au-delà de ces deux protagonistes, les différentes factions contestataires se multiplient et s’affrontent au sein de l’oumma, au gré des renversements d’alliances, des corruptions et des scissions. Et c’est ainsi que la  fitna aura finalement raison d’Ali, puisque, selon la tradition, celui-ci sera assassiné à Koufa en 661 par d’anciens partisans de sa cause s’étant retournés contre lui, les Kharidjites (Sébéos affirmant cependant dans sa chronique que c’est Muawiya qui l’aurait tué ou fait tuer, comme nous l’avons vu). In fine, réduisant un à un ses opposants et leurs partisans, Muawiya aura réussi à l’emporter par la force et à s’imposer comme chef en 661, « roi des Arabes » selon les chroniqueurs, en l’emportant notamment sur le parti d’Ali et de ses deux fils Hasan et Hussein (bientôt liquidés eux aussi). Ils revendiqueront de leur côté la succession de leur père, succession qui fondera par la suite le chiisme. Muawiya, chef de la faction syrienne des Émigrés et des Arabes ralliés, transfère la capitale du califat à Damas, siège de son gouvernorat, devenant, après son cousin Othman, le second souverain omeyyade, et le fondateur de cette dynastie. Il s’appliquera dans son règne à renforcer le pouvoir central, à unifier une oumma bien mal en point et à contenir ainsi la  fitna. Il mettra en place un efficace système d’administration centralisée, exploitant notamment les compétences des experts chrétiens et juifs de l’empire byzantin. Soulignons à ce sujet que la  fitna n’avait que relativement peu touché les populations autochtones, ou alors principalement comme « victimes collatérales ». S’inscrivant comme ses prédécesseurs dans le mirage des promesses messianistes qu’il exploite à son profit, Muawiya poursuit également la construction politico-religieuse qui justifie avantageusement le fondement de son pouvoir. Comme Othman avant lui, comme le faisaient et le font toujours ses concurrents, il affirme la divinité de son pouvoir, et en affine le concept : il se prétend quant à lui être une sorte d’intermédiaire entre Dieu et les hommes, donc aussi une sorte de nouvelle figure messianique, en prenant pour lui de manière exclusive les deux surnoms accolés de « serviteur de Dieu » et de « commandeur des croyants » (la même expression pouvant aussi signifier « commandeur des affidés »). 137 Nous verrons par la suite combien la poursuite de ces manipulations complique la recherche de la vérité historique, en particulier pour la figure d’Ali et son orientation doctrinale, sans doute peu formée et somme toute pas si éloignée de celle d’Othman. L’étude des divergences entre chiisme (issu des partisans et successeurs d’Ali) et sunnisme (issu du califat) permet toutefois d’en dresser certains contours, avec le danger de devoir trop attribuer à Ali ce que le chiisme ne fixera que bien plus tardivement (cf. chapitre Sunnisme et chiisme, en p.91). Inscriptions arabes commémorant la construction d’un barrage, à Taïf (678) par Muawiya, le mentionnant comme serviteur de Dieu et commandeur des croyants (https://www.islamic-awareness.org/history/islam/inscriptions/muwinsc1.html) 

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LE GRAND SECRET DE L’ISLAM  Édition 2020 – 59 –   BY ND NC legrandsecretdelislam.comOn ne saurait encore parler non plus d’islam pour qualifier la religion de Muawiya (le mot n’est toujours pas utilisé en ce temps pour cela). Certes, il semble s’être impliqué dans l’élaboration du proto-Coran, poursuivant les entreprises de destruction des textes « hétérodoxes », de remaniement et de sélection des textes « approuvés » au long de son règne. Mais cette religion reste toujours très proche du christianisme : les chroniqueurs chrétiens racontent, tout en fustigeant son manque de foi (chrétienne), comment Muawiya fit ses dévotions (chrétiennes ?) dans les lieux saints chrétiens de Jérusalem, au jardin de Gethsémani (lieu de « l’agonie de Jésus », avant son arrestation et son supplice) et au Saint Sépulcre (tombeau du Christ – l’islam traditionnel stipulant pourtant que Jésus ne serait pas mort sur la croix et qu’il n’aurait donc pas été mis au tombeau). Sébéos note cependant qu’il aurait ainsi appelé l’empereur byzantin Constant à se soumettre à lui : « Si tu veux vivre en paix, renonce à ta vaine religion dans laquelle tu as été élevé dès ton enfance. Renie ce  Jésus et convertis-toi au grand Dieu que je sers, le dieu de notre père Abraham (…) Sinon, comment ce Jésus que tu nommes Christ [Messie] , qui n’a pas pu se sauver lui-même des Juifs,  pourrait-il te sauver de mes mains ?  ». On remarque ici la distance prise par l’abrahamisme de Muawiya avec le nazaréisme originel quant à la conception de la messianité de Jésus. Pourtant, comme Othman, Muawiya n’en inscrit pas moins son règne dans le modèle impérial byzantin, dont ses monnaies (ci-contre) portent encore et toujours les insignes, y compris les symboliques chrétiennes. On le voit de manière encore plus explicite dans « l’inscription de Gadara » (ou Hamat Gader), ci-dessous, datée de 663, inscription sur une plaque de marbre retrouvée au Nord de l’État d’Israël mentionnant certes Muawiya comme « serviteur de Dieu » et « commandeur des croyants », mais indiquant par divers indices l’inscription de son pouvoir dans le modèle impérial : langue grecque, croix, datation selon le calendrier impérial (et également datation hégirienne), référence à un fonctionnaire grec. L’autorité de Muawiya s’inscrivait donc dans une forme d’association avec le pouvoir byzantin, ou plutôt un jeu entre suzeraineté byzantine et vassalisation très agressive du gouverneur de Syrie devenu « roi arabe », entremêlé de batailles et d’expéditions contre ce dernier (comme la campagne de 674 qui mènera les armées de Muawiya aux portes de Byzance)138. On observe un phénomène comparable en Perse (ou plutôt en Mésopotamie du Nord) : Muawiya a pu y installer un gouverneur affidé, lequel fait frapper des monnaies (page suivante) au nom certes de son chef, mais reprenant là encore les symboliques sassanides, jusqu’aux symboliques religieuses zoroastriennes. Y figure cependant, comme sur la pièce frappée sous Othman que nous avons 138 L’usage de monnaies copiées sur les monnaies byzantines indique de facto l’inscription du pouvoir de Muawiya dans l’ordre monétaire byzantin. En témoignent aussi les tributs versés par Muawiya à l’empereur décrits par le chroniqueur Théophane, et codifiés par des traités successifs conclus entre eux au gré de leurs affrontements.  Pièce de monnaie arabe figurant des croix chrétiennes, copie de monnaie byzantine, frappée entre 661 et 684 par Muawiya (Clive Foss, « Coins of two realms », op.cit.)  Inscription de Gadara (Hamat Gader) datée de 663 et mentionnant Muawiya ; le texte est introduit par une croix chrétienne et le qualifie d’ΑΒΔΑΛΛΑ (« abdalla ») et d’ΑΜΗΡΑΑΛΜΥΜΕΝΗΝ (« amhèraalmoumenhène »), translitérations directes en alphabet grec des expressions arabes abd allah et amir al-mu’minin, « serviteur de Dieu » et « commandeur des croyants » (Wikimedia Commons) Muawiya 

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