Le climat est désormais au cœur de la réflexion économique… le chantage au climat avec le chantage de l’épidémie… ça ne cessera jamais ?

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Gérard Horny — 26 janvier 2021 à 10h02

Que les économistes s’intéressent à la question du changement climatique, ce n’est pas une nouveauté. Ce qui est nouveau, c’est la place centrale accordée à ce thème dans des enceintes où l’on ne parlait que de PIB, d’emploi, de compétitivité.

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Les écologistes manifestent souvent un mépris souverain pour la science économique, qui n’est pour eux qu’un accessoire de la panoplie du parfait capitaliste, obnubilé par la croissance et le profit, sans aucune considération pour l’humain et son environnement. Mais l’inverse n’est pas vrai.

Depuis plusieurs années déjà, les économistes ont pris conscience des enjeux écologiques. Le problème du climat a joué un rôle moteur dans cette évolution. Pendant longtemps, la grande question a été de savoir comment obtenir une croissance soutenue et régulière et comment en faire profiter le plus grand nombre. Puis, progressivement, avec l’impact qu’elle pouvait avoir sur l’environnement, on a commencé à se poser des questions sur la croissance elle-même: certains la remettent carrément en cause, d’autres cherchent à savoir comment on pourrait croître autrement, notamment en émettant moins de gaz à effet de serre.

Une déjà longue histoire

Tout a commencé avec les travaux du GIEC et les premières conférences de l’ONU sur le climat, les fameuses COP. C’est ainsi que sont nés les taxes carbone et les marchés de droits d’émission. La plupart des écologistes n’y ont rien compris et n’ont vu dans ces innovations qu’un «droit à polluer»(beaucoup n’ont d’ailleurs toujours rien compris), alors qu’il s’agissait de donner aux États des instruments leur permettant de maîtriser l’évolution des émissions de gaz à effet de serre en donnant un prix au carbone.

Au début, les économistes qui avaient porté leur intérêt sur ce problème travaillaient essentiellement pour les États et les organisations internationales. Mais, assez rapidement, les entreprises et les organisations professionnelles ont compris que cette histoire de gaz à effet de serre n’était pas à négliger et qu’elles allaient devoir en tenir compte dans leur processus de prise de décision. Il allait y avoir besoin de spécialistes. C’est ainsi qu’en France, en 2010, l’économiste Christian de Perthuis a pris l’initiative de fonder la Chaire Économie du climat avec le soutien de l’Université Paris-Dauphine.

La COP21 et l’accord de Paris ont accéléré le mouvement. La parenthèse Trump a d’ailleurs finalement joué un rôle utile: on a pu voir que si un président inculte pouvait retirer son pays de l’accord de Paris et freiner les évolutions en cours, il ne pouvait pas empêcher les responsables économiques et financiers américains de placer la question du changement climatique au centre de leurs préoccupations. Le fait que Joe Biden ait signé dès le 20 janvier, le jour même de son investiture, le décret signifiant le retour des États-Unis dans l’accord de Paris met spectaculairement en relief le caractère irréversible des politiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

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Faire plus et plus vite

Dans ce contexte, les entreprises et les organisations professionnelles ont désormais besoin d’une information aussi précise et rigoureuse que celle dont elles disposaient déjà sur l’activité, les prix ou les taux d’intérêt. Ainsi l’institut Rexecode, qui se déclare «au service de l’information économique et du développement des entreprises», a embauché en 2020 un chercheur formé par la Chaire Économie du climat, Raphaël Trotignon, et vient de publier un document de travail au titre explicite: «Les émissions françaises de gaz à effet de serre d’ici 2030».

En réalité, ce document va plus loin qu’il ne l’annonce puisqu’il s’intéresse aussi à l’évolution prévisible au cours de cette décennie des émissions de gaz à effet de serre dans l’Union européenne et dans le monde. Le constat est, sans surprise, plutôt inquiétant: si l’on en juge par les tendances observables et les mesures déjà prises, les émissions diminueront effectivement en Europe, mais pas assez pour atteindre les objectifs fixés et, au niveau mondial, elles augmenteraient encore de 13 % par rapport à 2019 au lieu de baisser de 30%. La conclusion est claire: il faut faire plus et plus vite.

Et la France?

La France n’est pas au-dessus de tout reproche: elle ne devrait pas être loin de l’objectif fixé, à 315 millions de tonnes de CO2 émises en 2030 contre 310 inscrites dans la Stratégie nationale bas-carbone adoptée en 2020, mais ce relativement bon résultat ne serait dû qu’à la pandémie de Covid-19 et aux diverses mesures de confinement ou de restriction des activités dont les effets ont été immédiats en 2020 et se feront encore durablement sentir au cours de cette décennie, ainsi qu’aux mesures de relance adoptées par le gouvernement.

Une précision importante doit aussi être apportée: ces calculs ont été faits en supposant que ce gouvernement et les suivants auraient la bonne idée de reconduire les mesures de relance qui ont le plus d’impact sur les émissions de gaz à effet de serre. En clair, il faudrait que l’État continue de mettre chaque année cinq ou six milliards d’euros dans la décarbonation de l’industrie et le développement de l’hydrogène décarboné, sinon la France resterait elle aussi assez loin de ses objectifs.

Aidez les entreprises et elles vous aideront

On pourrait ne voir dans cette démonstration qu’une manœuvre de lobbying particulièrement habile. Incontestablement, Michel Didier, président de Rexecode et communicant expérimenté, sait mettre à profit les difficultés du pays à tenir ses engagements en matière climatique pour plaider auprès des pouvoirs publics la cause de ses clients, les entreprises et particulièrement les entreprises industrielles: aidez-les et elles vous aideront!

Mais son raisonnement mérite d’être pris en considération. Pourquoi la France a-t-elle réduit ses émissions en 2020? Parce qu’elle était en récession, comme la plupart des autres grands pays, Chine exceptée. Pourquoi a-t-elle fait plutôt mieux que les autres au cours des années précédentes? Parce qu’elle s’est désindustrialisée. Il serait peut-être judicieux de chercher d’autres façons de résoudre le problème du changement climatique.

Le problème est mondial: les émissions françaises ne représentent que 0,9% des émissions globales et pourraient ne plus en représenter que 0,6% en 2030.

De fait, la France réduit ses émissions et fabrique moins de produits industriels, mais elle continue à en consommer, y compris en les faisant venir de pays qui font un recours massif aux énergies fossiles. Résultat: ses émissions reculent, mais son empreinte carbone, qui tient compte des émissions de CO2 à partir du territoire national et des émissions associées à la production des biens et services importés, continue à augmenter. Si la France veut à la fois relocaliser un certain nombre d’activités et réduire son empreinte carbone, elle doit produire dans des conditions plus favorables en matière d’émissions.

Et, comme le souligne Michel Didier, c’est bien de vouloir réduire les émissions de carbone résultant de notre parc de voitures ou de logements, mais il serait peut-être encore plus efficace d’améliorer nos modes de production, sachant que ces améliorations pourraient également profiter à des producteurs situés dans d’autres pays. Car le problème est mondial: les émissions françaises stricto sensu ne représentent que 0,9% des émissions globales et pourraient ne plus en représenter que 0,6% en 2030 selon les calculs de Rexecode. Tout ce qui peut avoir un impact positif en dehors de nos frontières est à privilégier.

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Investir massivement

Cette idée est dans l’air du temps. Dans une chronique publiée par le quotidien Les Échos, l’économiste Jacques Delpla écrivait ceci en décembre 2020: «Nous devons investir massivement dans la recherche et développement et l’innovation climatiques pour développer les technologies et inventions non carbonées […]. Notre plus grande contribution à la décarbonation du monde serait de participer (avec l’Union européenne) à des innovations massives de rupture permettant à (presque) toute l’humanité d’avoir de l’énergie abondante, peu ou pas carbonée et à des prix inférieurs aux hydrocarbures actuels.»

Cette façon de voir est loin d’être dominante, car chacun a bien conscience que notre société industrielle est à l’origine du problème. Mais, si l’on pousse la réflexion un peu plus loin, on s’aperçoit que l’industrie peut être une partie de la solution si l’on oriente les investissements de façon optimale (ce qui n’exclut pas des changements dans les modes de vie, car on ne peut pas compter sur la science et la technique pour tout résoudre comme par miracle).

«L’objectif de soutenabilité environnementale fait partie du mandat de la BCE.»

Jézabel Couppey-Soubeyran, économiste spécialiste des questions financières

Des capitaux, il en faudra. Et il en faudra même beaucoup, dans une période où l’économie mondiale est mise à mal par la pandémie. Les États dépensent davantage d’argent pour soutenir les ménages et les entreprises en difficulté et pour relancer l’activité. Ils peuvent s’endetter dans des proportions considérables parce que les banques centrales utilisent tous les moyens à leur disposition pour faire baisser le coût de l’argent. Mais cet activisme des banquiers centraux ne risque-t-il pas de conduire à des résultats contraires aux objectifs de la lutte contre le changement climatique, en permettant le financement d’activités conduisant à une utilisation intensive de combustibles fossiles?

Ce serait d’autant plus aberrant que l’un des leurs, Mark Carney, alors gouverneur de la Banque d’Angleterre, avait dès le mois de septembre 2015 dénoncé dans un discours retentissant les risques que le changement climatique peut faire encourir à la stabilité financière, dont les banques centrales sont en principe garantes!

Les banques centrales peuvent-elles rester neutres?

Les économistes de la Chaire Énergie et prospérité, créée en 2015, et de l’Institut Veblen estiment que les banques centrales ne peuvent rester neutres sous prétexte qu’une action dans le domaine climatique ne ferait pas partie de leur mandat. Pour Jézabel Couppey-Soubeyran, aussi active sur ce front que sur celui du non-remboursement des dettes publiques détenues par la BCE«la neutralité monétaire est un faux prétexte et va à l’encontre de la neutralité climatique» et «l’objectif de soutenabilité environnementale fait partie du mandat de la BCE», même si, pour l’instant, c’est seulement de façon implicite.

La BCE doit donc favoriser le financement de la transition énergétique et il serait souhaitable, pour aller plus loin, de modifier l’article 123 du traité de Lisbonne afin de lui permettre de prendre en charge ces investissements, sans remboursement.

Le débat est vif sur le sujet. Des économistes libéraux comme Augustin Landier et David Thesmar ne sont guère favorables à une telle évolution, qu’ils estiment dangereuse: le même raisonnement pourrait être ensuite étendu à d’autres causes, jugées tout aussi urgentes. Il ne saurait être question de mettre le doigt dans cet engrenage. Pour Jens Weidmann, le très rigoureux président de la banque centrale allemande, en intervenant dans la lutte contre le changement climatique, la BCE pourrait mettre en cause son indépendance; elle doit rester neutre et ne pas s’engager sur le terrain politique.

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Des changements en vue

Jens Weidmann est d’autant plus inquiet que le débat a été lancé par Christine Lagarde elle-même, en septembre 2019, lorsqu’elle a été auditionnée par les parlementaires de l’UE au moment de sa candidature à la présidence de la BCE. Les changements qu’elle avait alors déclaré souhaiter ne sont toujours pas intervenus, la pandémie ayant perturbé les travaux de la banque centrale qui a eu alors pour principale préoccupation de faire face à l’urgence. Mais l’évaluation de la stratégie monétaire de la banque centrale et des modifications qu’il serait opportun d’y apporter devrait être achevée à la fin du semestre en cours.

Sans attendre, la BCE a toutefois annoncé le 25 janvier qu’elle allait créer un centre du changement climatique chargé de coordonner ses travaux sur ce thème, et qu’elle allait investir une partie de ses fonds propres dans le fonds d’obligations vertes de la Banque des règlements internationaux.

Quoi qu’en pensent les plus orthodoxes et quelles que soient les contraintes juridiques et la nécessaire prudence avec laquelle une banque centrale doit évoluer, de réels changements ne sont pas à exclure. Ainsi que Dominique Plihon le faisait remarquer ce 19 janvier aux autres économistes de la Chaire Énergie et prospérité et de l’Institut Veblen qui se réunissaient (à distance) en séminaire, le métier de banquier central n’est pas figé, il a substantiellement évolué depuis le milieu du XIXe siècle pour accompagner les mutations du capitalisme.

On ne peut plus aujourd’hui parler de croissance et de développement sans aborder la question climatique.

Les ressources naturelles ayant joué un rôle majeur dans ces mutations (recours massif au charbon, puis au pétrole et au gaz), il ne serait pas aberrant que les banques centrales soient les actrices d’un nouveau système monétaire compatible avec un système énergétique non carboné. Alors, verra-t-on des banquiers centraux «écologistes», demande Dominique Plihon?

En attendant, une chose est sûre: on ne peut plus aujourd’hui parler de croissance et de développement sans aborder la question climatique. On peut déplorer que les choses n’aillent pas assez vite, que les gouvernements n’agissent pas d’une façon plus déterminée, mais la situation évolue et les économistes font leur part du travail. Qu’un institut comme Rexecode ait décidé d’ajouter à ses prévisions économiques à moyen terme concernant la croissance du PIB, l’emploi, l’inflation, les finances publiques, le commerce extérieur, etc., celles qui concernent les émissions de gaz à effet de serre n’est pas anecdotique. C’est le signe d’une évolution profonde dont nous ne voyons encore que les premiers signes.

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