L’AFFAIRE DES LINGOTS D’OR EN ALGÉRIE RÉVÈLE L’INANITÉ DES DISCOURS DES MONARCHIES DU GOLFE À L’ÉGARD DU MAROC

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Par Mohammed Boudarham le 13/01/2021 à 11h43

La révélation faite par l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia de lingots d’or distribués par les émirs du Golfe à des responsables algériens n’est que l’arbre qui cache la forêt. Les investissements des émirs dans l’Algérie républicaine dépassent ceux consentis ces dernières années au Maroc.

Samedi 9 janvier dernier, l’ex-Premier ministre algérien, Ahmed Ouyahia, a lancé une bombe. Dans une salle, archi-comble, du tribunal de la Cour d’Alger, le juge a demandé à l’ancien Premier ministre d’où venait l’argent découvert dans ses comptes bancaires. Ahmed Ouyahia, qui purge déjà une peine de 8 ans de prison ferme, est auditionné dans le cadre d’un nouveau procès, en appel, relatif à deux affaires: la farce de l’industrie automobile en Algérie, qui a coûté 1 milliard d’euros à l’Etat, et le financement occulte de la campagne électorale du 5e mandat avorté de Abdelaziz Bouteflika.

«J’ai reçu, de même que tous les responsables, des lingots d’or d’émirs du Golfe qui viennent chasser en Algérie. Je les ai proposés à la Banque d’Algérie qui a refusé de les prendre.  Je les ai alors vendus au marché noir pour 350 millions de dinars (2.6 millions de dollars, Ndlr)», a lâché Ouyahia par visioconférence, depuis son lieu de détention à  la prison d’Abadla. Et l’ex-Premier ministre d’enfoncer davantage le clou en expliquant que «durant les périodes de chasse organisées par la Présidence (de Abdelaziz Bouteflika, Ndlr), j’ai reçu ces cadeaux comme le reste des responsables (…) Ils nous ont offert plus de 60 lingots d’or». 

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Les aveux de Ahmed Ouyahia ont provoqué une onde de choc en Algérie, et bien au-delà. On savait déjà, certes, que la corruption était à la fois endémique et structurelle en Algérie, mais personne ne pouvait imaginer que même le braconnage était organisé au plus haut niveau de l’Etat, moyennant des barres en or. De plus, Ahmed Ouyahia n’est pas n’importe quel ancien Premier ministre. C’est un homme d’Etat, qui a officié à plusieurs reprises pendant 25 ans, sous deux présidents (Liamine Zeroual et Abdelaziz Bouteflika), en tant que chef du gouvernement, ministre, et chef de cabinet à la Présidence.

Si les aveux de Ahmed Ouyahia résonnent comme un scandale d’Etat et écument les médias et les réseaux sociaux en Algérie, peu d’observateurs accordent de l’intérêt à la partie qui a remis des barres en or aux hauts responsables algériens, civils et militaires. En effet, cette affaire des lingots d’or n’est que l’arbre qui cache la forêt. Contrairement à la propagande officielle algérienne qui cultive l’idée d’un Etat républicain hostile aux monarchies arabes, l’Algérie, sous le long «règne» de Bouteflika, a été un partenaire privilégié des pays du Golfe.

Il convient de rappeler que lors de son exil, synonyme d’une longue traversée du désert, Abdelaziz Bouteflika avait été accueilli dans les pays du Golfe de 1979 à 1999. De ces vingt ans passés dans le Golfe, Bouteflika a gardé une gratitude sans faille envers les émirs qui l’avaient alors hébergé. Il les a encouragés à investir massivement en Algérie et leur a ouvert les portes de tous les secteurs stratégiques. Résultat: plusieurs dizaines de milliards de dollars ont été investis par les monarchies du Golfe dans cette Algérie républicaine, qui appelle à renverser les royautés.

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Les monarchies du Golfe ont ainsi investi dans les principaux ports en Algérie, dans les télécoms, les énergies fossiles, le tabac, l’urbanisme, l’agriculture, le tourisme, l’industrie et même l’industrie militaire. Ce dernier secteur a permis aux généraux de tisser des liens étroits avec les émirs et de bénéficier, eux aussi, de leurs largesses.

Le Maroc, pays très proche des monarchies du Golfe, et qui a toujours répondu présent quand il s’agissait de faire front commun avec ces pays, que ce soit lors de l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990, de la récente guerre contre les Houthis au Yémen ou de l’alliance diplomatique contre l’hostilité de l’Iran, n’a pas bénéficié des capitaux du Golfe à l’instar de l’Algérie. Les propos mielleux sur la fraternité, la communauté de destin fusent certes, mais ils se traduisent peu par des actions concrètes.

De plus, même les 5 milliards de dollars de dons engagés dans un accord signé en novembre 2012 entre le Maroc et quatre pays membres du CCG (l’Arabie Saoudite, les Emirats, le Qatar et le Koweït, qui font partie du Conseil de coopération du Golfe), n’ont pas été intégralement versés. La loi de finances rectificative 2020 tablait sur des dons à plus de 1,8 milliard de dirhams, alors que les recettes n’ont pas dépassé 121 millions de dirhams.

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Pourtant, il n’y a pas que l’Algérie qui permet aux émirs du Golfe d’assouvir leur addiction à la chasse à l’outarde. Le Maroc se montre compréhensif envers ce type de chasse, qui semble répondre à une urgence vitale auprès de nombreux notables du Golfe, qui ont éradiqué cet oiseau, à la fois dans la péninsule d’Arabie et dans les pays voisins que sont la Jordanie, la Syrie et l’Irak. Le Maroc, de son côté, a imposé une saison de chasse régulée à l’outarde, avec cette exigence qui permet de préserver cette espèce du biotope marocain: l’exclusivité de la chasse au faucon.

Dans le désert marocain, les émirs du Golfe bénéficient d’une protection désintéressée et magnanime, au nom des liens d’amitiés entre les familles royales et de convergences de vues sur les dossiers d’intérêt commun. De plus, ils n’ont jamais distribué de lingots d’or aux responsables marocains.

Mais l’amitié n’est pas seulement une affaire de belles paroles, elle se mesure aussi par la taille des investissements consentis dans un pays. Et quand l’affaire des lingots d’or lève le voile sur les capitaux du Golfe injectés en Algérie, cela ne peut que générer de l’incompréhension au Maroc.

Par Mohammed Boudarham

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