La vie d’errance de Jean Wyllys, le député gay qui fuit Bolsonaro

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Il a remporté l’équivalent de « Loft Story » avant de devenir l’un des députés de gauche les plus populaires du Brésil. Jean Wyllys, métis et gay, ne pouvait donc qu’horripiler le président Jair Bolsonaro. Menacé de mort, il a fini par quitter le pays. Véronique Mortaigne l’a retrouvé entre deux avions pour lui faire raconter sa vie d’errance.

Le grand malade ce n’est pas l’homosexuel… mais l’homophobe, car pour haïr un être humain juste pour sa sexualité révèle une pathologie grave car dangereuse !
Le vrais racisme c’est uniquement celui-là !
Celui d’une fixation psychiatrique sur un point particulier.

Publié le LUNDI, 09 NOVEMBRE 2020

© Horacio Villalobos/ Corbis/ Getty Images

Rencontre : Jean Wyllys, un homme à abattre

Quand Jean Wyllys s’envole vers l’Europe à la fin du mois de décembre 2018, c’est officiellement pour profiter des vacances parlementaires. Destination Madrid. À cet instant, l’escorte policière qui accompagne le jeune député de Rio pourrait nourrir des soupçons. Pourquoi ces trois grosses valises pour un court séjour touristique ? Pourquoi a-t-il tant pleuré en quittant sa mère, ses frères et sœurs ? Pourquoi s’est-il effondré la semaine précédente dans les bras de sa cheffe de cabinet ? Mais le doute n’entre pas dans les compétences des trois policiers chargés de le protéger. Six mois plus tôt, l’une de ses amies, Marielle Franco, militante LGBT et conseillère municipale de Rio, a été sauvagement assassinée. La menace est là, chaque jour plus présente, plus intime aussi. Dans la rue, Jean Wyllys se fait parfois bousculer, traiter de « pédé ». Alors quand il embarque pour l’Europe, il a le cœur serré. Il sait qu’il ne reviendra pas – pas tout de suite. Et quitter le pays, pour un Brésilien normalement constitué, est un déchirement, une désertion, comme si un gardien de but quittait le terrain en plein match.

Les semaines suivantes, le voilà à Madrid. Le ciel est sombre, il fait un froid de gueux. Élu député pour la troisième fois consécutive, il a observé la flambée de violences qui a suivi l’élection de ce président d’extrême droite, outrancier et vulgaire, Jair Bolsonaro, notamment contre les gays et les transsexuels. Le 20 janvier, près de São Paulo, un fanatique a tué puis arraché le cœur d’une trans de 35 ans pour y placer une image pieuse. Wyllys finit par donner des nouvelles sur Twitter : « Préserver une vie menacée est aussi une stratégie de lutte vers des jours meilleurs. » À l’occasion d’un entretien téléphonique avec le quotidien Folha de São Paulo, il confirme son exil et indique renoncer à son mandat. La famille Bolsonaro, le père et ses trois fils (versés eux aussi dans la politique), applaudit avec ironie la décision sur les réseaux sociaux : « Bon débarras. »

Ce départ rappelle les années noires de la dictature militaire instituée en 1964, quand opposants politiques, artistes, professeurs, scientifiques fuyaient clandestinement le Brésil. En 2019, avec le retour de la droite fasciste et nationaliste au pouvoir, ils sont une poignée à partir, de leur plein gré et par répugnance face à un gouvernement où figurent de nombreux généraux qui ne jurent que par la Bible, affirme que les filles doivent s’habiller en rose et les garçons en bleu, qui soutient accessoirement que la terre est plate et que le national-socialisme est un modèle culturel. Surnommé « o mito » (le mythe) par ses partisans, l’ex-capitaine Bolsonaro promet qu’avec lui « les Indiens n’auront plus un centimètre carré de terre » et affirme « préférer que son fils meure dans un accident de voiture plutôt qu’il soit homosexuel ».

Pleurer pour se laver l’âme

Nous sommes en janvier 2020. Jean Wyllys est en exil depuis un an. Le Brésil n’a pas encore été frappé par le coronavirus (et par l’incurie de son président). Il n’est pas question de songer à un nouvel ordre mondial. Je veux comprendre­ ce que signifie l’exil volontaire pour un activiste politique. Se serait-il trompé en pensant que sa parole pourrait porter de l’étranger ? Je cherche un temps Jean Wyllys, qui passe de pays en pays, donne des conférences mais pas son adresse. On finit par me transmettre son numéro et, par WhatsApp, nous prenons rendez-vous à Berlin. Hélas, il doit repartir à Boston. Là, il a un créneau de quelques jours à Barcelone. Rendez-vous à la Rambla del Raval, à ne pas confondre avec celle des touristes, tout près, mais si lointaine, devant « el gato gordo », le gros chat rond sculpté par l’artiste colombien, ô combien voyageur, Fernando Botero. « J’aime le Raval, parce que c’est un quartier mélangé, populaire, malgré la gentrification », me dit-il d’emblée, lui qui appartient au peuple « moreno », métis, celui du Nordeste du Brésil, mix d’Africains, d’Indiens, d’Européens. « En Europe, on me prend pour un Arabe, ce qui n’est pas toujours confortable. » Il avoue ne plus très bien savoir où il habite. Surprise : j’avais gardé en tête l’image de ce député portant la contestation au parlement brésilien avec ostentation, cheveux longs, barbichette, chemise blanche sous un costume impeccable, agrémenté d’un châle de laine rouge écarlate jeté sur les épaules – « communiste », disaient ses ennemis. Aujourd’hui, il se fond dans le paysage catalan : cheveux ras, jeans et blouson de cuir acheté à Berlin, dans une friperie du quartier de Kreuzberg, et constellé d’écussons rock, dont un « wild », avec un W comme Wyllys.

L’exil est un trauma ? « Qu’est-ce que vous imaginez ? répond-il, en citant Victor Hugo. “L’exil est une longue insomnie.” Il remet en question la condition de citoyen de droit. Je n’ai aucune certitude sur ma vie. J’ai un visa d’étudiant qui va expirer… » Il n’a pas encore demandé l’asile politique, afin, dit-il, de pouvoir rentrer au Brésil si nécessaire, de circuler librement aux États-Unis. Il m’explique tout cela en sortant d’une pharmacie, où il vient d’acheter une gaze pour panser une profonde coupure à la main survenue le soir du réveillon. Ici, quand on lui parle en catalan ou en castillan, il répond dans un parfait portugnol (portugais-espagnol). « C’est cela aussi, l’exil : être chaque jour confronté à une langue qui n’est pas la vôtre. »

Jean Wyllys est né sous les tropiques, il n’est pas « équipé pour affronter les températures de Boston » (où il est professeur associé de l’université Harvard et poursuit ses recherches sur les fake news). C’en est presque inhumain. Sur sa vie présente, il est d’une discrétion d’acier. Aurait-il peur ? Oui. Il y a des tueurs dans le monde entier, les menaces prolifèrent sur les réseaux sociaux. « Je fais attention, très attention. Je suis prudent. Exilé, on devient une personne radioactive. » Quand il a donné sa première conférence à Harvard en septembre 2019, le compte Facebook de l’université a reçu d’innombrables messages de haine.

S’il déclenche ces réactions, c’est qu’il coche, dit-il, toutes les cases du bannissement : famille pauvre, venue du Nordeste comme l’ancien président Lula, métis (donc, selon les critères brésiliens, noir) et gay assumé. « Ce qui pose problème aux élites blanches et aux conservateurs, c’est que j’ai réussi : je suis devenu professeur d’université, j’ai porté le combat LGBT et la convergence des luttes. Pire, je suis extrêmement populaire, et personne n’a réussi à planquer Jean Wyllys sous une toile cirée, dit-il en parlant de lui à la troisième personne. Mais il y a une violence héritée de la colonisation. Des esclaves aiment leurs chaînes, mais en vérité le monde est à nous, si on s’en rend compte. »

Quand il a du vague à l’âme, il écoute de la musique. Il dessine aussi, « pour dire l’indicible ». « Je me sens seule, mais j’ai toujours été seule. » Le voici récitant la chanson « Mutante », de Rita Lee, la grande rockeuse brésilienne. La voix s’étrangle, les yeux s’embuent. Les paroles disent : « Quand je me sens un peu rejetée/ j’ai la gorge nouée/ je pleure jusqu’à laver mon âme de toute douleur/ puis je tourne la page comme une mutante/ au fond, toujours seule, suivant mon chemin. » Il poursuit : « Qu’est-ce que vous croyez ? Certes, je suis un homme politique, mais en premier lieu un homme. D’ailleurs, les gays se sentent toujours seuls. Parce qu’ils sont différents. Jusqu’à ce qu’on découvre la communauté, on est seul. »

© Horacio Villalobos/ Corbis/ Getty Images

Le 27 février 2019 à Lisbonne, au Portugal.

Star de téléréalité

Jean Wyllys de Matos Santos est né le 10 mars 1974 à Alagoinhas, ville de 150 000 habitants à 90 kilomètres au nord de Salvador de Bahia. Il aurait pu s’appeler João, comme beaucoup d’hommes au Brésil, mais une de ses tantes, employée de maison, lit des romans-photos et le héros de son opuscule préféré, un grand blond, se nomme Jean-Philippe. Il échappe à Philippe, mais rejoint la cohorte des Brésiliens dont le prénom a été puisé dans l’actualité ou dans les lubies de leur entourage – on ne compte plus les Kennedy (pour le président américain), Eliseu (pour la Bible), Itau (le nom d’une grande banque) et même Kylian (Mbappé). Son patronyme, « Wyllys », a aussi une histoire : son père, José Dias dos Santos, fut un temps peintre automobile et adorait les luxueuses berlines Willys Aero. « À ma naissance, il a décidé de maintenir son rêve de carrosserie, en me donnant le nom de Willys, avec un  “y” de plus », m’explique-t-il. Dans son dernier livre, Que sera ? publié par la Companhia das Letras en 2019, il dit aussi : « Cet homme semi-analphabète se remplissait ainsi de “y”. »

Il a grandi dans une famille nombreuse du quartier populaire de Baixa da Candeia. Maison de terre battue, pas d’eau courante, pas de toilettes, pas d’électricité… Au dîner, de la farine de manioc avec parfois du café – un luxe ! Sa mère, lavandière, donne un conseil à ses enfants : « Dormez, la faim se dissout dans le corps. » Le gosse apprend les règles de vie de la « périphérie », terme employé pour désigner les favelas de bord de ville, territoires où les problèmes se superposent et se hiérarchisent : « Mon père noir, alcoolique, au chômage, était quand même au-dessus de ma mère, blanche mais femme, et moi encore en dessous car j’étais gay. » À 10 ans, il doit travailler, vend des barbes à papa dans la rue. Une de ses sœurs meurt de la fièvre typhoïde. Sa mère se passionne pour les telenovelas, les feuilletons télé qu’elle regarde chez un voisin, qui a placé un plastique bleu devant la télévision en noir et blanc pour mettre de la couleur. Le gosse se fait traiter de « pédé » à 6 ans par le patron de l’épicerie qui le trouve efféminé. Il regarde les lumières au loin en pensant que ce sont celles de la capitale, Salvador de Bahia, et découvre plus tard que ce sont celles d’une usine de savon. Bon élève et rêveur, il a une ambition : prouver que naître dans une favela ne marque personne au fer rouge.

Dans les années 1970, la dictature militaire s’épanouit sous la férule du sombre général Geisel. La censure s’active, et dans les quartiers supposés durs, les escadrons de la mort mettent la population sous surveillance. Déjà circule un slogan dévastateur : « Un bon bandit est un bandit mort », mantra repris par la frange dure de la police militaire sous Lula et aujourd’hui utilisé par le gouverneur de l’État de Rio, Wilson Witzel (destitué le 28 août pour des malversations dans la gestion de la crise du Covid-19).

Jean Wyllys échappe à sa condition initiale grâce à la théologie­ de la libération. « L’Église m’a sauvé. Elle a complété l’éducation défaillante de l’école publique dans une optique très marxiste, mais j’en ai aussi hérité beaucoup de culpabilité sur ma sexualité. » Poussé par « la commission pastorale » locale, le jeune homme passe son bac, part en internat où il étudie l’informatique, devient programmateur à l’hôpital portugais de Salvador de Bahia. Nous sommes en pleine épidémie de sida. Les gays tombent comme des mouches. « Je me suis alors mis au service de la cause », dit-il. Il obtient un master de communication et de journalisme, écrit dans un journal local, enseigne. En 2004, il a 30 ans. Être homo dans les quartiers chics est une chose ; dans les quartiers pauvres, une autre. Et ce n’est pas parce que les pires machos se déguisent en femmes pendant le carnaval que les préjugés ne s’abattent pas sur les gays, jusqu’à l’étouffement. De quoi parlent alors les élèves de Jean Wyllys ? De « BBB », « Big Brother Brasil », l’équivalent du « Loft Story » français.

Le prof est « peuple ». Contrairement aux gens de gauche qui méprisent la consommation de masse, il veut évaluer cette culture par son contenu politique. Il s’inscrit aux pré-sélections du BBB, doté d’un prix de 1 million de reais (un peu plus de 320 000 euros à l’époque). « Je ne suis pas beau au sens de l’esthétique consacrée de la margarine et des savonnettes, explique-t-il. J’étais gay assumé, un militant anti-sida. Je me suis présenté tel quel, ils m’ont choisi. » Plus qu’une quête de notoriété, il revendique « une curiosité académique ». « Je voulais connaître les ressorts de ce Big Brother Brazil qui a des ingrédients narratifs très particuliers. Ma présence a politisé l’émission et créé un débat national. Je suis devenu célèbre dans le sens contemporain de l’histoire. Ce n’est pas du cabotinage. »

La chaîne TV Globo, machine à fabriquer les feuilletons, les novelas de vingt heures, est un empire, et « BBB » affiche alors une audience de quarante-cinq millions de téléspectateurs chaque soir. Très à l’aise, Jean Wyllys joue le jeu, distribue des bisous aux filles moulées dans des shorts, confesse ses états d’âme, soutient la dépression de ses camarades confinés volontaires. Petites lunettes d’intello, polo strict, médaille de Saint-Georges au cou, il cuisine en direct et met les pieds dans le plat : oui, il est homosexuel. Plébiscité par le vote du public, il gagne devant une top-modèle confirmée, soulignant ainsi les contradictions d’un pays qu’il définit comme « profondément homophobe ».

Grâce à la récompense, il achète une maison à sa mère, un appartement à sa sœur, et un autre pour lui, à Copacabana. Puis disparaît, tournant le dos « au cirque médiatique et aux revues à sensation ». Il dit : « Je me suis retiré de cette scène, pour remettre ma vie dans ses axes, ceux qu’elle avait avant. » Pendant cinq ans, il redevient journaliste, co-anime une émission du matin, avec recettes de cuisine et infos. Il fait de la radio, pige pour G Magazine, un mensuel gay « où il y a toujours un homme nu en couverture ».

Le « kit gay » de la droite évangélique

Après un retour à l’université, des compagnons de lutte et des amis proches de la gauche radicale brésilienne l’amènent à la politique – il a un discours, il est célèbre. Gagner Big Brother peut aider pour une élection ? « Ça dépend des compétences, nuance-t-il. Quand je suis arrivé au parlement en 2011, j’étais connu dans le Brésil entier, Bolsonaro, non. C’était un candidat de paroisse, médiocre, qui avait eu son heure de gloire à Rio pour avoir trempé dans un projet d’attentat le jour de la fête du travail en 1981. Il avait été écarté de l’armée pour cela. » Au congrès, le petit capitaine Bolsonaro représente alors les intérêts du « bas clergé » et des subalternes des forces armées. On le prend pour un clown, un énergumène qui débite des horreurs sur les gays. « Alors, évidemment, il n’a pas supporté que je bénéficie des mêmes prérogatives que lui, poursuit Wyllys. Surtout, j’ai démontré que je ne jouais pas au député, que j’étais un député sérieux. »

Les églises néo-pentecôtistes, très riches, très puissantes, entretiennent la controverse. « Ce n’est pas idéologique seulement, ces églises au Brésil ont beaucoup d’argent. Les dénoncer, c’est menacer leur patrimoine. » Dilma Rousseff est élue en 2011. Le ministère de l’éducation lance la campagne « École sans homophobie ». Jean, fraîchement élu député, y participe. Les évangéliques montent au créneau, détournant des documents pédagogiques conçus pour lutter contre les méfaits de la drogue chez les transsexuels et fourrant le tout dans un pseudo « kit gay », destiné à « homosexualiser les écoles ». Bolsonaro en attribue la paternité à Jean Wyllys. « C’était un mensonge. La presse parlementaire le savait, mais n’a rien dit, car leur intérêt était de déstabiliser le gouvernement. Même les journalistes les plus honnêtes ont laissé se développer une panique morale autour de l’opération Escola sem homofobia. Dilma a reculé. » La présidente a des problèmes : sa base parlementaire doit composer avec le centre droit, mais aussi avec une mosaïque de micro-partis à l’idéologie fluctuante et notoirement corrompus, le fameux « bas clergé ». Dilma Rousseff, qui subit les effets de la crise financière de 2008, n’a ni l’habileté politique ni le charisme de son prédécesseur, Lula. Le « kit gay » va fourbir les armes de Bolsonaro, que l’on verra, en pleine campagne électorale de 2018, brandir un exemplaire du Guide du zizi sexuel de Titeuf, mis dans le même sac et qualifié de « porte ouverte à la pédophilie ».

La balle, le bœuf et la Bible

Entre le clan Bolsonaro et Jean Wyllys, la guerre est déclarée. Le 17 avril 2016, les 513 députés doivent voter pour ou contre l’« impeachment » de la présidente Dilma Rousseff accusée, non pas de corruption, mais de cavalerie comptable sur les lignes budgétaires de l’État. Pas de débat, une litanie de votes positifs ponctués de déclarations mi-mafieuses mi-religieuses, parfois haineuses : « Pour la famille », « pour Dieu ». 367 députés mettent la première femme présidente du Brésil au rencard. Bolsonaro abdique toute bienséance : au moment de se prononcer pour la destitution, il rend hommage au colonel Brilhante Ustra, qui fut, pendant la dictature, le tortionnaire de la même Dilma, alors jeune militante d’extrême gauche.

Jean Wyllys se décompose. Puis, encore KO, tempête au micro : « Au nom des droits de la population LGBT, du peuple noir exterminé dans les périphéries, des travailleurs de la culture, des sans-toit, des sans-terre, je vote non au coup d’État. » La télévision retransmet la session en direct. À la pause, on entend Bolsonaro maugréer pendant que Wyllys se retourne à la vitesse de l’éclair et lui crache à la figure. Il sera sanctionné, lé­gè­rement. Bolsonaro, raconte Jean Wyllys, s’était approché sourire aux lèvres, singeant la féminité supposée des pédés et murmurant « Ciao querida ! Ciao amor ! » en référence à la présidente. « Mais surtout, précise-t-il, entendre ce type féliciter le colonel qui mettait des rats dans les vagins des femmes pour les torturer, je n’invente pas, c’est dans le rapport de la commission nationale de la vérité, m’était humainement insupportable. »

Michel Temer, le vice-président, prend les rênes du pays. « Temer, le traître, arrivé là pour aligner la politique brésilienne sur celle des États-Unis, privatiser les entreprises, détruire l’État. » Si Jair Bolsonaro a gagné l’élection, analyse Jean Wyllys aujourd’hui, c’est parce que les « forces réactionnaires » ont profité de la somnolence de la gauche, paralysée par l’incarcération de son leader, Lula, pour s’organiser efficacement par capillarité à partir de trois bancadas, sorte de conglomérats de députés représentants des intérêts convergents : celle de la Bala (la balle) – fabricants d’armes, miliciens, paramilitaires, forces armées… – ; le Boi (le bœuf) – les barons de l’agroalimentaire et leurs hommes de main – ; la Biblia (Bible) – les catholiques ultra-conservateurs, les Évangéliques omniprésents « avec leurs Églises qui servent de blanchiment pour le crime organisé ».

La campagne pour la présidentielle vire au cauchemar. La diffamation est un art ; WhatsApp est, au Brésil, son bras armé. Le chanteur Caetano Veloso est accusé de pédophilie pour avoir épousé Paula Lavigne quand elle avait 17 ans et lui plus de 40. Ils portent plainte et gagnent. Une exposition consacrée à la culture queer dans l’art contemporain brésilien est fermée. Jean Wyllys est ciblé de toutes parts. « Dans le pays entier, il y avait des candidats du PSL, le parti de Bolsonaro, qui ont fait campagne en me prenant comme marqueur. J’incarnais ce que le militant de l’alt-rightaméricaine Steve Banon a défini ainsi : “Vous n’avez pas besoin de diffamer un parti ou un peuple. Vous avez besoin d’identifier un seul ennemi et de le construire comme un monstre pour soumettre tout un électorat.” Et moi, j’étais le métis pédé qui défendait la légalisation du cannabis, celle de l’avortement… »

Le 14 mars 2018, Marielle Franco, conseillère municipale de Rio téléphone à sa femme – le mariage gay est reconnu au Brésil depuis 2013 grâce, notamment, au travail parlementaire de Jean Wyllys. Elle est en retard. Elle vient de quitter une rencontre de femmes noires dans le quartier de Lapa. « On mange quoi ? Ma fille va bien ? Oui, ces femmes étaient géniales, à tout de suite. » Elle n’arrivera jamais, fauchée par treize balles tirées par des paramilitaires, dont la proximité avec la famille Bolsonaro a été ensuite démontrée par les enquêteurs. Des balles pour son assistante, miraculée, pour son chauffeur, mort, quatre pour elle, en pleine tête.

Cheveux déliés, sourire solaire, Marielle Franco menait campagne contre les violences policières dans les favelas. Le lendemain de son assassinat, des milliers de femmes noires sortent dans la rue. L’une crie : « Marielle », la foule reprend en chœur « Présente ». Contre toute attente, Marielle Franco devient une icône brésilienne, jusqu’à Paris, où Anne Hidalgo nomme un square en son hommage, entre la gare de l’Est et la gare du Nord.

« Marielle était mon amie, elle exprimait à l’échelon municipal ce que je disais nationalement », explique Jean Wyllys. Immédiatement­, l’extrême droite brésilienne accuse Marielle Franco d’avoir frayé avec des narco-trafiquants. Son ami monte au créneau. « Tirer sur elle une rafale de treize balles ne leur avait pas suffi, se rappelle-t-il. Ils voulaient aussi refaire l’histoire, l’en effacer, la défigurer. Parce que le fond du problème, c’est qu’il y a une haine, une jalousie incroyable : le fils de la bonne ne peut pas aller à l’université. »

Après ce crime, Jean Wyllys obtient (enfin) une protection policière. Réponse de ses ennemis : « Te tuer serait un cadeau. Tu peux bien être protégé parce que tu es député, mais ta famille ne l’est pas. » « Rien que d’en parler aujourd’hui me panique », me confie-t-il. Un jour, il s’en ouvre à l’ex-président uruguayen, Pepe Mujica, dans sa ferme des environs de Montevideo. Dix heures du matin, odeur de café, de terre mouillée. Le patriarche débonnaire, ex-guérillero Tupamaros, sort une bouteille de whisky. La conversation dure jusqu’au soir. L’ancien président conclut : « Attention à toi. Les martyrs ne sont pas des héros. » Quelques mois plus tard, Jean Wyllys demande à rencontrer la présidente déchue Dilma Rousseff. C’est « une femme dure, très peu affective » dans ses relations personnelles « comme tous ceux qui sont passés par la torture et la prison ». Ils dînent dans un restaurant japonais de Rio. Il la serre dans ses bras. Elle lui dit : « Jean, je t’aime beaucoup. Le bouillon va s’épaissir. Tu es une cible. Tu devrais partir. Il est important que tu restes en vie. »

Conversations secrètes

À l’époque, Jean Wyllys ne dort plus, prend des médicaments, dépérit. Vivre sous escorte est pesant : rien n’est normal, la plage de Copacabana, si proche, est un territoire interdit, tout comme les bars, les copains, et il faut, en plus, se méfier des hommes censés assurer votre sécurité. La goutte d’eau qui fait déborder le vase, c’est une « lune rouge », une éclipse qui attire la foule sur le bord de mer. Lui doit rester bouclé dans son appartement, parce que « ses » policiers sont tombés en panne de voiture, et qu’il est alors impensable de sortir sans eux.

Après son exil en décembre 2018, Jean Wyllys est accusé d’avoir vendu son mandat à son suppléant, David Miranda, un garçon issu des favelas comme lui et marié au journaliste Glenn Greenwald, l’un des fondateurs de The Intercept, site d’investigation apparu après le scandale des écoutes de la National Security Agency (NSA) dévoilé par Edward Snowden. Glenn, citoyen américain, est resté au Brésil, en famille, avec les deux enfants qu’il élève au côté de David Miranda. Tous sous protection policière et menacés de mort. C’est The Intercept Brazil qui dévoile, en juin 2019, les conversations secrètes entre le juge Sergio Moro et le procureur de la République Deltan Dallagnol, complotant, en ignorant la séparation des pouvoirs, pour s’assurer de la condamnation de Lula. Le site a aussi révélé des liens entre les miliciens soupçonnés du meurtre de Marielle avec Carlos Bolsonaro et les faits de corruption qui cernent désormais les trois fils du président.

Avec son statut d’élu de la nation, son 1,2 million d’abonnés sur Facebook, presque autant sur Twitter et Instagram, fallait-il que Jean Wyllys s’en aille ? Au Brésil, les réactions sont mitigées. À Rio, ses électeurs se sentent orphelins. La sphère bolsonariste, elle, l’accuse d’avoir menti en préparant son départ de longue date. À preuve : la bourse qu’il a immédiatement reçue de la Fondation Rosa-Luxembourg, proche du milliardaire George Soros. « On m’a accusé de fuir ? Ce sont des canailles. Ceux-là n’auraient pas vécu un an de ce que j’ai vécu pendant huit ans. Ce sont des gens abjects. Ils veulent me voir mort, mais je suis une voix qui dénonce. J’ai du courage et ils le savent. 

Cette année, la crise du coronavirus a été un nouveau révélateur du régime de Jair Bolsonaro : une moitié du pays se plie au confinement, l’autre non. Tandis que les cercueils s’accumulent à Manaus ou São Paulo, le président pratique les bains de foule et les messes, en vertu du principe que « le Brésil ne peut pas s’arrêter », que l’homme brésilien est fort et qu’une « petite grippe » ne l’abattra pas. Et quand on lui demande de préciser le nombre de morts liés à l’épidémie, il répond : « Qu’est-ce que j’en sais ? Je ne suis pas fossoyeur ! » Des demandes d’impeachment ont été déposées au Congrès. « Bolsonaro a donné tous les signes qu’il ne pouvait pas être président, mais il l’est toujours, dit Jean Wyllys. Donc il est soutenu par des intérêts puissants. » Sur les réseaux sociaux, il analyse, en termes virulents, l’histoire de la corruption dans son pays, axe de la déliquescence politique. « La corruption est systémique, elle est inséparable du capitalisme. Je l’ai observée partout (…). J’ai compris très tôt que le Lava Jato [l’opération dite de “lavage express”, qui a abouti à l’incarcération pour corruption de l’ex-président Lula en 2018] n’était pas honnête, et dirigé presque uniquement contre la gauche. Les manifestations anti-Dilma étaient pleines de racistes, d’homophobes, de gens qui défendaient le retour de la dictature militaire, indépendamment de leur appartenance de classe. »

Et lui, va-t-il rentrer au bercail ? « Un jour, répond-il. Ce Brésil ne me manque pas du tout. Pour le moment, je fuis ces gens comme le diable fuit la croix. J’aime cette métaphore, parce qu’ils s’autoproclament chrétiens tout en étant pires que le diable. » Il conclut en citant en substance Sapiens, le succès de librairie de Yuval Noah Harari : « Il a fallu beaucoup de génie humain pour inventer la pénicilline, le téléphone, etc., mais il suffit de six imbéciles pour mettre l’humanité en péril. »

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