Face au déclin esthétique du luxe

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Il est évidemment toujours possible de se passer du luxe, tout le moins, faut-il toujours exercer sa liberté en privilégiant le vrai et le juste à la pacotille.

Par Adnan Valibay.

« Dussions-nous y périr (et nous y périrons, n’importe), il faut par tous les moyens possibles faire barre au flot de merde qui nous envahit. Élançons-nous dans l’idéal, puisque nous n’avons pas le moyen de loger dans le marbre et dans la pourpre, d’avoir des divans en plumes de colibris, des tapis en peau de cygne, des fauteuils d’ébène, des parquets d’écaille, des candélabres d’or massif, ou bien des lampes creusées dans l’émeraude. Gueulons donc contre les gants de bourre de soie, contre les fauteuils de bureau, contre le mackintosh, contre les caléfacteurs économiques, contre les fausses étoffes, contre le faux luxe, contre le faux orgueil ! L’industrialisme a développé le laid dans des proportions gigantesques ! Combien de braves gens qui, il y a un siècle, eussent parfaitement vécu sans Beaux Arts, et à qui il faut maintenant de petites statuettes, de petite musique et de petite littérature ! Que l’on réfléchisse seulement quelle effroyable propagation de mauvais dessins ne doit pas faire la lithographie ! Et quelles belles notions un peuple en retire, quant aux formes humaines ! » – Flaubert, Lettre à Louise Colet, 29 janvier 1854

Par cette diatribe enflammée, Gustave Flaubert condamne avec véhémence la dégradation des Beaux Arts qui s’étend au luxe.

LE LUXE OU LA DÉBAUCHE ?

Le terme luxe est polysémique si bien qu’il comporte pas moins de cinq définitions données par le dictionnaire Larousse :

  1. Caractère de ce qui est coûteux, raffiné, somptueux.
  2. Environnement constitué par des objets coûteux ; manière de vivre coûteuse et raffinée.
  3. Plaisir relativement coûteux qu’on s’offre sans vraie nécessité.
  4. Ce que l’on se permet d’une manière exceptionnelle ou ce que l’on se permet de dire, de faire en plus, pour se faire plaisir.
  5. Grande abondance de quelque chose.

Bien que différentes, chacune renvoie à l’idée de grandeur. Derrière cette acceptation volontiers enjolivée se cache toutefois une étymologie plus sombre : luxus renvoyant en effet à ce qui est séparé, démis, déboîté, excessif, désordonné, empli de volupté soit à tout ce qui amène ou précède la décadence, le déclin, la dégénérescence.

Partant, Rousseau condamne avec éloquence le luxe dans Le discours sur les sciences et les arts :

« D’autres maux pires encore suivent les lettres et les arts. Tel est le luxe, né comme eux de l’oisiveté et de la vanité des hommes […]Tandis que les commodités de la vie se multiplient, que les arts se perfectionnent et que le luxe s’étend; le vrai courage s’énerve, les vertus militaires s’évanouissent, et c’est encore l’ouvrage des sciences et de tous ces arts qui s’exercent dans l’ombre du cabinet. »

Ainsi, en fait-il le symptôme d’une société rongée par le mal, d’un peuple, d’une patrie, d’une culture inéluctablement condamnées à la déliquescence.

A contrario, Voltaire, « Le Roi Voltaire », le paragon du style, de l’élégance, du bon goût si caractéristiques des élites de l’Ancienne France en fait l’excellence vers laquelle toute civilisation doit tendre dans son poème Le Mondain :

« J’aime le luxe, et même la mollesse […]Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde.

[…] Le superflu, chose très nécessaire. »

Ces quelques extraits de ce savant texte par lequel le philosophe tourne en dérision la pernicieuse précarité d’Adam et Eve telle que narrée dans la Genèse doivent néanmoins être remis dans leur contexte. Celui d’une époque inégalitaire, aristocratique, où plus qu’une nécessité, le luxe est une obligation sociale, propre à la vie de courtisans de la cour du Roi.

Ce débat à propos de la moralité du luxe n’existe nullement en Inde où il n’existe point de vice ou de péché associé à l’abondance matérielle. La fortune, la richesse n’étant que la résultante de la place tenue dans l’ordre prédestiné des choses et du monde, cette immense civilisation fière de ses traditions rejette ainsi toute forme de manichéisme en la matière.

Le centre de gravité de cette problématique se déplace toutefois avec l’avènement d’une nouvelle catégorie sociale en Occident : la bourgeoise, laquelle amène au triomphe incontestable de la modernité sur la tradition qui est pourtant au cœur et de l’Inde et de l’Ancienne France en matière d’élégance.

LA MASSIFICATION PERNICIEUSE DU LUXE

Les révolutions successives dans l’Europe du XIXe siècle ont entraîné de nombreuses mutations anthropologiques amenant à ce que d’aucuns nomment la société bourgeoise. La comédie de Molière, Le bourgeois gentilhomme, illustre avec brio les préoccupations de cette nouvelle classe, laquelle se soucie davantage de l’avoir que de l’être.

À cela s’ajoutent les préoccupations égalitaristes ainsi que le parachèvement de l’économie de marché où toute chose tend à être régulée par la loi de l’offre et de la demande dont le prix n’est que la variable d’ajustement.

Ceci amène alors à une massification du luxe dont l’esthétique tend à devenir de plus en plus rudimentaire pour ne point dire calamiteuse. La norme supérieure de beauté propre aux sociétés traditionnelles étant caduque, seul le consommateur final décide désormais de ce qui relève ou non du bon goût.

Ce processus s’est certes considérablement accru au XIXe siècle par l’industrialisation et son lot de nouveaux riches mais c’est bien au XXe siècle qu’il s’est parachevé. En effet, Gabrielle Hanoka, plus connue sous le nom de Gaby Aghion fonde en 1952 Chloé, la marque par laquelle elle institue le prêt-à-porter de luxe, rendant ainsi accessible à tous ce qui n’était réservé jadis qu’à quelques initiés connaissant les grands artisans du moment.

Cette démocratisation du luxe tend à son tour à une perversion du goût. En effet, nul n’ignore désormais qu’il est possible de se procurer des maillots à manches courtes chez Louis Vuitton, qu’il est même des marques comme Alexander McQueen spécialisées dans la reconversion des chaussures de sport en produit de haute qualité alors même que celles-si sont proprement inesthétiques lorsqu’on les compare aux traditionnels souliers faits de cuir luisant.

Ce nivellement par le bas est à mettre en perspective avec les effets de mode déjà condamnés par Alexandre Soljénitsyne dans Le déclin du courage en matière morale :

« Sans qu’il y ait besoin de censure, les courants de pensée, d’idées à la mode sont séparés avec soin de ceux qui ne le sont pas, et ces derniers, sans être à proprement parler interdits, n’ont que peu de chances de percer au milieu des autres ouvrages et périodiques, ou d’être relayés dans le supérieur. Vos étudiants sont libres au sens légal du terme, mais ils sont prisonniers des idoles portées aux nues par l’engouement à la mode. Sans qu’il y ait, comme à l’Est, de violence ouverte, cette sélection opérée par la mode, ce besoin de tout conformer à des modèles standards, empêchent les penseurs les plus originaux d’apporter leur contribution à la vie publique et provoquent l’apparition d’un dangereux esprit grégaire qui fait obstacle à un développement digne de ce nom. »

Malheureusement, l’esthétique se voit elle aussi fort amoindrie, a fortiori aujourd’hui à l’ère des réseaux sociaux, où la multitude n’hésite pas à prostituer son intimité pour s’éblouir d’une gloire factice en arborant fièrement la dernière marque de luxe en vogue dans sa dernière publication Instagram.

Ce phénomène déplorable pour les amoureux du beau est l’ennemi du grand style. La conclusion de Flaubert dans la lettre précédemment évoquée paraît alors être encore d’une actualité brûlante :

« Le bon marché, d’autre part, a rendu le vrai luxe fabuleux. Qui est-ce qui consent maintenant à acheter une bonne montre (cela coûte 1200 francs) ? Nous sommes tous des farceurs et des charlatans. Pose, pose et blague partout ! La crinoline a dévoré les fesses, notre siècle est un siècle de putains, et ce qu’il y a de moins prostitué, jusqu’à présent, ce sont les prostituées. »

Tout n’est néanmoins pas perdu tant que subsiste encore la quête de liberté des âmes révoltées.

LA LIBERTÉ RÉDEMPTRICE DU BON GOÛT

La liberté renvoie à cette sphère d’autodétermination de la pensée propre à chaque individu. C’est le pouvoir de faire ou de ne pas faire, de consommer ou de boycotter, d’adhérer ou de se rebeller. C’est l’attribut intrinsèque à chacun, c’est ce qui caractérise l’Homme, l’humanité même.

Concrètement, celle-ci permet de se tourner ou de se retourner contre les grandes marques qu’elles soient de luxe ou non dès lors qu’elles se révèlent insatisfaisantes pour ce qui est de la beauté de leurs produits.

Comment diable s’habiller si ce n’est pas en Prada ? Eh bien, en se dirigeant vers l’artisanat traditionnel, vers les bottiers et les tailleurs, les cordonniers et les tisserands, tous ceux qui savent, tous ceux qui transmettent leur art par-delà la mode, par-delà les âges et perpétuent cette excellence à la française si savamment mise en avant par Hugo Jacomet dans son blog Parisian Gentleman. Ceci en plus d’être individuellement salvateur risque de provoquer une réaction bienvenue de l’offre du marché du luxe qui s’adaptera alors aux exigences nouvelles des consommateurs.

Si les préoccupations environnementales et sociales semblent soucier les nouvelles générations, il est plus important encore qu’elles se réapproprient leurs habits en se dirigeant de nouveau vers les couturiers maîtrisant pleinement l’art du sur-mesure.

Bien sûr, il est toujours possible de se passer du luxe, du moins de sa parodie qui n’a de cesse d’aboutir au putride communisme vestimentaire. Tout le moins, faut-il toujours exercer sa liberté en privilégiant le vrai et le juste à la pacotille.

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