ESCROC Feuj

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PAR GÉRALDINE CLAISE · 13 JUILLET 2020

Enquête : Les faux tableaux du prince Charles, l’escroquerie du siècle

Le prince Charles était aux anges quand un séduisant mécène du nom de James Stunt lui prêta dix-sept chefs-d’œuvre pour sa célèbre collection d’art. Mais que se passe-t-il quand un Picasso n’est pas un Picasso ? Par Mark Seal.

Elles étaient arrivées en février 2017 à Clarence House, la résidence royale dont il dispose à Londres : dix-sept toiles magni­fiques – des PicassoDalíMonet et Chagall – qui l’impressionnaient autant par leur puissance que par leur provenance. Amateur d’art éclairé, collectionneur de toujours et un peu artiste lui-même, le prince Charles écoutait avec passion Malcolm Rogers, ancien conservateur de la Natio­nal Portrait Gallery de Londres, lui présenter deux tableaux signés Antoine van Dyck, peintre majeur de la cour d’Angleterre au XVIIe siècle. Rogers connaissait bien le propriétaire : James Stunt, 38 ans, ancien gendre de Bernie Ecclestone, le milliardaire de la Formule 1. Stunt était capable de claquer plus de 200 000 euros en champagne Louis Roederer Cristal en une seule soirée à Londres. Son parrain avait la réputation d’être un mafieux qui se déplaçait dans Londres à bord de voitures de luxe à faire pâlir d’envie le cortège de la reine. Stunt s’était aussi constitué une fabu­leuse collection d’art « dans le but, se souvient Rogers, de la léguer à sa fille et de prêter des œuvres à des musées. Stunt s’est toujours présenté comme quelqu’un de très généreux, ajoute-t-il, et il voulait apporter son soutien au prince Charles. » De fait, le prince avait été touché par ce prêt de dix-sept toiles. Il les fit rapi­dement exposer dans les salons de Dumfries House, son immense propriété écossaise, siège de sa fondation caritative. « Cher James, lui écrivit même le prince, quelle tristesse que vous n’ayez pu être des nôtres à Clarence House lorsque Malcolm ­Rogers s’est présenté avec vos merveilleux tableaux ! » Stunt encadra la lettre et l’accrocha dans son bureau. Ces tableaux sont pourtant devenus un fardeau.PUBLICITÉ

En novembre 2019, l’édition dominicale du Daily Mail rapporta en « une » que quatre des dix-sept toiles étaient des faux : celles de Picasso, Dalí, Monet et Chagall – assurées par la fondation pour 119 millions d’euros – n’étaient que de piètres imitations exécutées par Tony Tetro, un artiste californien connu comme « le meilleur faussaire au monde ». S’appuyant sur l’exposition à Dumfries House, sorte de certificat royal d’authenticité, Stunt avait évalué sa collection à 249 millions d’euros et tenté de se faire accorder, en nantissant ses tableaux, des prêts massifs pour rembourser des dettes qui l’étaient tout autant. Le prince Charles s’était fait berner. Le bruit courut que la reine était contrariée et les toiles furent rapidement décrochées. « Il est extrêmement regret­table que l’authen­ti­cité de ces peintures, qui ne sont plus expo­sées, soit maintenant mise en doute », a déclaré un porte-parole de la fondation à Vanity Fair. Aussitôt, les experts se demandèrent : qui validait la collection royale ? Et qui était ce Stunt ?

Le prince Charles

« Vous allez me trouver snob »

Depuis plus d’un an, Stunt vit retranché dans une grande demeure bourgeoise de Belgravia, l’un des quartiers londoniens les plus huppés. Ses nombreux comptes bancaires sont bloqués ou vides ; ses voitures de luxe, cachées ou saisies. Sa vaste collection d’art, qui fut un temps son billet d’entrée pour les palais royaux, a été réduite à des listes d’inventaire par de potentiels prêteurs. Selon la personne à qui on pose la question, il est soit milliardaire, soit complètement ruiné ; soit l’ancien mari attentionné d’une des femmes les plus riches du monde, soit un ex abusif qui a menacé de la tuer et traité son beau-père de « salope » au cours d’une audience de divorce ; soit l’un des collectionneurs d’art les plus extraordinaires de la planète, soit un homme aux abois, commanditaire de faux tableaux qu’il a essayé de faire passer pour des vrais afin de se renflouer. Derrière la grille en fer, une porte s’ouvre. Devant moi se tient le dernier des nombreux serviteurs qui l’entouraient jadis. Il m’escorte jusqu’à l’étage où j’attends l’arrivée du maître des lieux, censé être occupé au téléphone par un appel important. Trois quarts d’heure plus tard, Stunt débarque, la peau sur les os, cheveux gominés plaqués en arrière, fumant cigarette sur cigarette. Malgré le scandale, il n’a accordé aucune interview depuis 2018. Il m’accueille avec enthousiasme, quelques compliments, des excuses et une accolade virile. Il n’était pas vraiment au téléphone, m’avoue-t-il. Il essayait juste de gagner du temps.

« Je ne mens jamais », ne cesse-t-il de me répéter. Il ­commence par m’opposer un démenti clair et net : aucun des tableaux prêtés exposés à Dumfries House n’est faux. « C’est une pure campagne de diffamation, insiste-t-il. Je vais vous raconter exactement ce qui s’est passé. » Il se lance dans une interminable diatribe, comme il le fait jour et nuit sur Instagram, à travers des messages furieux. Il est, dit-il, victime d’ignobles complots. « Ils ont bousillé ma vie ! » « Ils », c’est son ex-beau-père, Bernie Ecclestone, et Jonathan Harold Esmond Vere Harmsworth, quatrième vicomte Rothermere, le propriétaire du Daily Mail. Ce quotidien, continue-t-il, a orchestré « une campagne machiavélique » pour le détruire. C’est à cause d’ennemis aussi puissants qu’il a été déclaré en faillite en 2018, que ses dépenses sont limitées par la justice à 1 150 euros par semaine et que son nom a été sali par « cette stupide affaire d’art ». « Ils m’ont fait perdre 34 millions d’euros ! enrage-t-il. Je ne peux pas travailler. Mes comptes sont gelés. Vous n’avez pas idée du cauchemar que je vis. À ma place, beaucoup de gens se seraient suicidés. Je n’ai pas été inquiété ni arrêté pour quelque délit que ce soit, jamais ! et encore moins mis en examen. Vous comprenez ? Un homme riche se retrouve à vivre comme un pauvre type à cause de ce qu’ils m’ont fait. » J’observe ce salon ensoleillé et ses murs recouverts d’œuvres d’art : un paysage de Monet, un Dalí, deux portraits de Warhol, un taureau de Velasquez, d’autres encore. « Vous vivez comme un pauvre type ? lui demandé-je. – Oui ! Tout mon argent est bloqué ! J’habite une maison magni­fique, mais – vous allez me trouver snob – j’ai dû me séparer de mes domestiques et mettre mes voitures au garage ! » À l’exception des questions du Daily Mail déposées devant sa porte, il vit sans contact avec qui que ce soit. Ses légions d’amis, d’associés et même sa famille l’ont délaissé. Tandis que je mentionne un de ses proches que je pourrais appeler pour enrichir mon enquête, il me lance : « Il n’est rien pour moi. C’était ma pute, un gars que je payais pour prendre de la coke avec moi. Je ne plaisante pas. J’étais comme Le Loup de Wall Street. On n’enfreignait pas la loi, mais on s’éclatait. Genre : “Et puis merde, sniffons un peu de coke et balançons quelques nains contre le mur.” » Assez vite, il me prie de l’excuser et quitte précipitamment la pièce « pour aller aux toilettes », comme il le fera plusieurs fois au cours de notre entretien, avant de revenir et de se relancer dans une nouvelle diatribe. « Vous prenez de la cocaïne là ? » finis-je par lui demander. Non, répond-il. Il en a pris, c’est sûr. Mais à l’écouter, son agitation est due à son hyperactivité.

La cocaïne le calmerait, et durant notre conversation, il est particulièrement agité. « Vous me regardez comme si j’étais fou. Écoutez, je suis l’une des personnes les plus saines d’esprit que je connaisse. Mon QI est supérieur de dix-huit points à celui d’Einstein. Si j’ai l’air d’être un putain de taré conspirationniste, c’est parce qu’ils ont manigancé ça à la perfection. » Il a prêté les tableaux au prince sous couvert d’anonymat, précise-t-il. Comment le supposé faussaire, Tony Tetro, aurait-il pu savoir que ceux-ci se trouvaient à Dumfries House, « à moins que Bernie Ecclestone ou le vicomte Rothermere ne le lui aient dit ? » (Rothermere, d’après son porte-parole, n’intervient pas dans les choix éditoriaux du Daily Mail. Ecclestone a décliné les demandes d’interviews de Vanity Fair.) Par ailleurs, poursuit Stunt, si certains des tableaux sont faux, il ne voit pas le mal. « Je les ai prêtés parce que je crois à la fondation du prince Charles. J’aime le prince de Galles. » Il hausse la voix. « J’ai fait ce prêt bénévolement, OK ? Il n’y a pas de délit finan­cier : je leur ai prêté gratuitement des œuvres d’art. » Stunt a l’air ému quand il parle du prince.

En 2017, lorsque son frère est mort d’une overdose, il a reçu un mot touchant de Charles pour qu’il soit lu aux funérailles. Cette année-là, alors qu’il était en plein divorce, le prince a été « si adorable » qu’il a proposé d’ajouter son nom au côté des tableaux prêtés. « Je lui ai dit : “Non, Votre Majesté.” » Jamais il ne ferait quoi que ce soit qui puisse lui nuire. « Je révère la famille royale. Cela me met très mal à l’aise de parler du prince parce qu’on dirait que je suis de ces affreux qui font étalage de leurs relations. » L’a-t-il appelé depuis que le scandale a éclaté ? « Je ne veux pas parler de lui ! s’emporte-t-il. Vous n’avez que son nom à la bouche. Vous ne faites que revenir sur cette stupide affaire Tetro ! Laissez-moi être bien clair pour la milliardième fois, parce que là, je commence vraiment à m’énerver, ça n’est jamais arrivé, putain de merde, OK ? » Il vitupère dix bonnes minutes de plus avant de s’excuser de devoir retourner à sa salle de bains.

Syndrome du micro-pénis

La saga de James Robert Frederick Stunt commence quelques jours après sa naissance, en 1982, lorsqu’il est porté sur les fonts baptismaux par son parrain, Terry Adams, condamné plus tard pour blanchiment d’argent. James grandit à Virginia Water, le deuxième endroit le plus cher du Royaume-Uni après Londres. Son père, autodidacte, a fait fortune dans l’imprimerie après des débuts dans le logement social. « Mon père n’était pas un gangster, précise Stunt. Pour ce qui est de mon parrain, je ne dirais pas qu’il en est un, mais je ne dirais pas non plus le contraire. » Le garçon reçoit la meilleure des éducations que l’argent puisse offrir. Quand il a 15 ans, son père lui donne un appartement à Londres et une carte American Express Centurion. « Je pouvais dépenser autant que je voulais, il réglait la note », se souvient Stunt. À 17 ans, il rencontre un marchand de pétrole libyen dans un club privé. L’homme lui demande s’il s’y connaît en hydro­car­bures. « Qu’est-ce que je ne connais pas au pétrole, vous voulez dire ? » bluffe-t-il. Il met le Libyen en relation avec un ami et, en un claquement de doigts, l’affaire est conclue, chaque partie lui reversant une commission de plus de 2 millions d’euros. Il se pique ensuite de fret maritime et se retrouve à la tête « de la plus grande flotte privée au monde », comme il l’a déclaré au magazine Tatler. Joueur avide, il prétend avoir gagné « le plus gros pari du monde » et empoché à cette occasion plus de 51 millions d’euros. Rapidement, ajoute-t-il, il devient célèbre, fréquentant les familles les plus puissantes de Londres : les Rothschild, les Goldsmith, les Al-Fayed. Quand il met le pied dans un casino, à Monaco, Las Vegas ou Macao, une ligne de crédit de près de 6 millions d’euros lui est ouverte.

Un soir, lors d’une fête donnée par Jay-Z et Beyoncé à Londres, il ne voit qu’elle : Petra, alors âgée de 17 ans, la plus jeune des filles du roi de la Formule 1, Bernie Ecclestone. Petra vit dans un univers encore plus exceptionnel que le sien : voyages dans le monde entier dans le jet privé de papa, déposée à l’école en Ferrari, elle attend alors de recevoir sa part d’un fonds estimé à plus de 5 milliards d’euros. Un ami commun organise un blind date et Stunt débarque chez les Ecclestone en faisant crisser les pneus de sa Lamborghini. Il emmène Petra dans un casino privé où il flambe 115 000 euros. « Je voulais lui en mettre plein la vue », se souvient-il. Mais ce soir-là, il comprend que l’argent ne lui ouvrira pas son cœur. Il peut bien dépenser des fortunes, elle ne sera pas impressionnée. Il abandonne alors les habits du joueur et essaye d’être simplement lui-même. « Ce fut vraiment un coup de foudre, dès qu’elle a vu le vrai moi. Je ne suis pas un crétin flambeur, mais j’ai l’impression qu’il faut que je me comporte comme si j’en étais un. Parce que je souffre du syndrome du micro-pénis. Sans le micro-pénis. »

James Stunt en 2018 au restaurant japonais Nobu de Mayfair, à Londres.

Lors d’une soirée avec Petra, sa sœur Tamara et son petit ami d’alors, l’entrepreneur britannique Gavin Dein, une discussion s’engage sur un sujet dont Stunt ignore absolument tout : l’art. Il ne connaît aucun des artistes dont il est question et se sent embarrassé. Le sujet lui donne la sensation d’être « un idiot ­complet ». Bien décidé à ne jamais revivre pareille humiliation, il fait plus que s’intéresser au domaine. « Plus j’apprenais, plus l’art m’obsé­dait. » Ce qu’il découvre le surprend : l’art, comme le jeu, le transport maritime, le pétrole et l’or, fait l’objet d’un trafic et la meilleure part du gâteau revient aux plus malins. Stunt commence par acheter des tableaux de maîtres anciens – Rubensvan DickPeter Lely–, ne lésinant pas sur les prix. Après une année d’acquisitions frénétiques, il rencontre l’expert qui va devenir son mentor : Philip Jonathan Clifford Mould, un marchand d’art britannique, connu pour distinguer le bon grain de l’ivraie dans l’émission hebdomadaire « Fake or Fortune ? » sur la BBC. Un jour, Mould lui montre un tableau de prix. « James, ce Lely vaut 460 000 euros, mais je te le vends 92 000. – Comment est-ce possible ? l’interroge Stunt. – Parce que je l’ai eu pour moins de 7 000 euros. » Le secret, lui explique Mould, c’est de dénicher des œuvres dites « dormantes » – des toiles restées depuis des décennies, voire des siècles, chez des particuliers. Elles sont mal référencées ou sous-évaluées par les experts et on peut les obtenir au rabais. Ces tableaux ne sont pas perçus comme de grande valeur. Mais si cette perception peut être modifiée – s’ils sont authentifiés comme des chefs-d’œuvre perdus depuis longtemps – alors un modeste investissement initial peut virer au gros lot.

En 2011, après plusieurs années de vie commune, James Stunt offre à Petra Ecclestone un solitaire de 12 carats. « Comment lui avez-vous fait votre demande ? – C’était très romantique, du genre : “Comment va-t-on faire avaler ça à tes putains de parents ?”» Pour le père, ce sera du gâteau. Le problème, c’est la mère, Slavica Ecclestone, ancien mannequin croate qui dépasse son mari de 35 cm. « Je l’appelle “Lady Macbeth”, raconte Stunt. Cette union lui déplaisait, pas de doute. De toute façon, elle n’aime personne. Le prince William en personne n’aurait pas été assez bien pour sa fille. Alors quelqu’un comme moi… Oh, un nouveau riche. » Le couple s’unit au château Odescalchi, non loin de Rome. « Un mariage de conte de fées pour une princesse de la Formule 1 », titre le magazine Hello. L’orchestre philharmonique royal est de la partie, de même qu’Eric ClaptonAndrea Bocelli, les Black Eyed Peas et Alicia Keys. Slavica garde les préparatifs secrets pour Bernie jusqu’au moment de lui présenter la note : près de 22 millions d’euros. Pour leur lune de miel, les jeunes mariés s’envolent à bord d’un jet privé pour leur nouvelle demeure, à Los Angeles : Candyland. Avec ses 56 500 m2, 14 chambres et 27 salles de bains, c’était la plus grande maison de la ville. Petra l’a payée comptant 85 millions de dollars, un record à l’époque, sans même la visiter. James rebaptise Candyland « manoir Stunt ». Salle de projection, bowling, salon de beauté, salles de billard et même une pièce pour emballer les cadeaux, plus une cave à vin où le nouveau propriétaire (qui ne boit pas) entasse la plus importante collection de petrus au monde. La demeure est si grandiose que des bus touristiques passent devant deux fois par jour. Une fois, pour s’amuser, Stunt monte dans l’un d’eux puis, arrivé devant la maison, il lance à la cantonade : « C’est chez moi » avant de proposer aux passagers éberlués de « faire le tour du propriétaire ». Cette maison, c’est la carte de visite du couple qui obsède le site people TMZ. Les organisations caritatives font appel à leur générosité. Les stars de cinéma et les magnats du pétrole recherchent leur compagnie.

Grâce à une ligne de crédit renouvelable de 11,5 millions d’euros garantie par son beau-père, James Stunt monte un négoce d’or à Londres. « Il possède des mines d’or », déclare un jour fièrement Petra à un journaliste. Et il s’immerge de plus en plus profondément dans le monde de l’art, prêtant des chefs-d’œuvre à des institutions de premier plan, tel le palais de Westminster. Au bout d’un moment, tandis qu’il cherche des toiles « dormantes », il a une idée : pourquoi ne pas commander ses propres tableaux, reproductions d’artistes prestigieux ? Il ne nie pas l’avoir fait. Il dit juste que c’était par jeu, pour rire. Son choix de faussaire, cependant, se révélerait désastreux.

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