Les Ouïghours ne sont pas la seule minorité internée dans des camps en Chine… les chinois ont bien compris que les musulmans sont des gens dangereux.. modérés ou excités !

Robin Tutenges — 17 novembre 2020 à 7h20

La répression du gouvernement chinois au Xinjiang concerne aussi de nombreux autres groupes de population, principalement musulmans.

En 2018, un rapport de l’ONU estimait qu’un million de personnes étaient enfermées dans des camps d’internement au Xinjiang. | Greg Baker / AFP

Il est impossible désormais de fermer les yeux sur le sort des Ouпghour·es, cette minorité musulmane victime d’une violente répression du gouvernement chinois. Que ce soit а la une des journaux ou sur les réseaux sociaux, les prises de parole se multiplient pour aider ce peuple. Avec elles, le silence commence а se briser.

Pourtant, alors que les projecteurs sont tournés, а juste titre, vers le peuple ouпghour, le sort des autres minorités qui subissent elles aussi le courroux de Pékin dans la région semble quelque peu éclipsé.

Le Xinjiang, région du nord-ouest de la Chine oщ plus d’un million d’Ouпghour·es sont interné·es dans des camps afin de devenir de bon·nes citoyen·nes chinois·es, est bien plus que le théвtre d’une lutte gouvernementale acharnée pour réduire au silence une communauté dérangeante: c’est une zone oщ toute dissidence, toute contestation est réprimée, peu importe la minorité а laquelle on appartient.

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Kazakhs, Kirghizes, Huis…

«Les premiers qui ont parlé des camps d’internement, ce ne sont pas les Ouпghours, mais bien des Kazakhs depuis le Kazakhstan», explique Hanna Burdorf, doctorante а l’université de Newcastle et membre du programme Shahit, une immense base de données qui regroupe depuis 2017 les témoignages de victimes de persécutions au Xinjiang ainsi que des preuves de personnes actuellement internées dans les camps.

De petits groupes de Kazakhs revenus au Kazakhstan après avoir quitté la Chine cette année-lа ont commencé а interpeller les autorités locales sur ce qu’il se passait chez leurs voisins. Création de grands camps, internement de masse, répression systématique des pratiques musulmanes: les prémices de ce que l’on observe aujourd’hui ont commencé а apparaоtre au grand jour.

«Toutes les minorités, principalement musulmanes, de la région du Xinjiang sont concernées et représentées.»

Hanna Burdorf, membre du programme Shahit

Ces premiers témoignages ont d’abord été recueillis par l’association kazakhe Atajurt, avant d’кtre intégrés dans le programme Shahit. Rapidement, la base de données s’est agrandie avec l’arrivée de témoignages d’autres minorités, qui ont fui le Xinjiang ou qui ont été libérées des camps d’internement de la région, véritables usines de lavage de cerveaux, destinées, selon le Parti communiste chinois, а lutter contre la radicalisation islamiste.

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A supporters of China’s Muslim Uighur minority holds a placard reading « Save Uighur » as a boy waves the flag of East Turkestan and an Islamic black flag on December 13, 2019 during a demostration in front of China Consulate in Istanbul. – One million Uighurs and other mostly Muslim minorities, including ethnic Kazakhs, are believed to be held in re-education camps in China’s northwestern region of Xinjiang. (Photo by Ozan KOSE / AFP)

Une pancarte indiquant «Sauvez les Ouпghours» lors d’une manifestation devant le consulat de Chine а Istanbul, le 13 décembre 2019 . | Ozan Kose / AFP

Aujourd’hui, la base de données Shahit contient plus de 11.000 témoignages ou preuves d’incarcérations, et pas seulement des Ouпghour·es. «Toutes les minorités, principalement musulmanes, de la région du Xinjiang sont concernées et représentées, précise Hanna Burdorf. On retrouve des histoires de Kazakhs enfermés dans des camps (plus de 2.400 témoignages) mais aussi de Kirghizs (plus de 180), des Huis, d’Ouzbeks, de Tadjiks et de Tatars.»

Basculement en 2016

«Les persécutions ont en fait vraiment démarré avec les Ouпghours, avant que leurs revendications n’entraоnent la répression qui touche désormais les autres minorités musulmanes», explique le chercheur allemand et spécialiste de la question ouпgoure, Adrian Zenz.

Depuis l’annexion de la région du Xinjiang, littéralement «nouvelles frontières», par la dynastie Qing en 1884, les tensions entre le peuple ouпghour et la Chine sont vives. En 1933, puis dans les années 1940, une partie de la région devient mкme indépendante sous le nom de République du Turkestan oriental, avant d’кtre incorporée а la République populaire de Chine en 1949.

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Mais c’est une vague de violences antigouvernementales en 2009 au Xinjiang, suivie par des attentats meurtriers attribués а des militant·es ouпghour·es indépendantistes en 2014 qui entraоneront le durcissement de la répression. La mкme année, des Ouпghour·es soupзonné·es d’кtre radicalisé·es sont enfermé·es dans des camps d’internement.

«La répression a vraiment commencé en 2016, avec l’arrivée d’un nouveau gouverneur de la région, Chen Quanguo, ancien secrétaire du Parti communiste au Tibet», ajoute Adrian Zenz, qui a été l’un des premiers а apporter des indices probants sur l’existence de ces prisons.«C’est sous son impulsion que les camps de rééducation se sont généralisés et se sont notamment ouverts aux autres minorités», précise-t-il.

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This photo taken on May 31, 2019 shows two women decorating a grave in a Uighur graveyard on the outskirts of Hotan in China’s northwest Xinjiang region. – China has enforced a massive security crackdown in Xinjiang, where more than one million ethnic Uighurs and other mostly Muslim minorities are believed to be held in a network of internment camps that Beijing describes as « vocational education centres » aimed at steering people away from religious extremism. (Photo by Greg Baker / AFP)

Des femmes décorant une tombe dans un cimetière ouпghour а la périphérie de Hotan dans la région du Xinjiang. | Greg Baker / AFP

Plus de 400 pages de documents internes au Parti communiste chinois, récupérés et publiés par le New York Times en 2019, révèlent bien l’ampleur nouvelle de cette répression, qui s’est étendue aux autres minorités. Le président chinois Xi Jinping exhortait alors ses subalternes а «arréter tous ceux qui doivent l’être». Sans distinction

«Les Ouïghours sont l’emblème de ces persécutions.»

Adrian Zenz, chercheur et spécialiste ouïghour

Officiellement, la Chine entend prévenir toute radicalisation des citoyen·nes du Xinjiang en les envoyant dans ces camps de rééducation, oщ les détenu·es suivent une rééducation politique. Chants patriotiques communistes, autocritiques mais aussi actes de torture et travaux forcés: ces camps n’ont rien а voir avec des centres de formation, comme le prétend Pékin.

En 2018, un rapport de l’ONU estimait qu’un million de personnes sont enfermées dans des camps d’internement au Xinjiang, mais ce chiffre pourrait en fait кtre sous-évalué.

«Toutes ethnies confondues, j’estime qu’ils seraient entre 900.000 et 1,8 million dans les camps, selon mes recherches. C’est-а-dire jusqu’а 15% de toute la minorité turque de la région, ajoute Adrian Zenz. J’ai vu passer des cas de Kazakhs, Kirghizs, Tadjiks, Huis et, de faзon plus générale, de Mongols qui sont internés. Mais il n’y a pas de documents qui mesurent minorité par minorité le nombre de personnes qui sont actuellement internées.»

Pour Adrian Zenz, c’est la surreprésentation du peuple ouпghour, installé aux confins du nord-ouest chinois depuis 1.000 ans, qui en font le véritable «emblème de la persécution». Juste devant les Hans, l’ethnie majoritaire en Chine, les Ouпghour·es représentaient l’écrasante majorité de la population du Xinjiang (11 millions), suivie par les autres minorités musulmanes, dont les Kazakhs (1,5 million), les Huis (1 million), les Kirghizs (200.000), les Mongols (180.000) et quelques Tadjiks (50.000), Ouzbeks (20.000) et Tatars (5.000).

Il n’y a donc rien d’étonnant а voir que le peuple ouпghour est de loin la principale minorité présente dans les camps de détention chinois, estime le chercheur.

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This photo taken on June 4, 2019 shows people walking past a screen showing images of Chinese President Xi Jinping in Kashgar, in China’s western Xinjiang region. – A recurrence of the Urumqi riots which left nearly 200 people dead a decade ago is hard to imagine in today’s Xinjiang, a Chinese region whose Uighur minority is straitjacketed by surveillance and mass detentions. A pervasive security apparatus has subdued the ethnic unrest that has long plagued the region. (Photo by GREG BAKER / AFP)

Image de Xi Jinping а Kashgar, dans la région occidentale du Xinjiang en Chine, le 4 juin 2019. | Greg Baker / AFP

Des minorités obéissantes

Pour de nombreux Ouпghour·es, les Kazakhs, les Kirghizs, les Mongols et les Huis du Xinjiang (musulmans sinophones souvent considérés comme des relais du pouvoir) ont longtemps bénéficié d’un traitement plus favorable а partir du moment oщ ils ne remettaient pas en question les politiques du Parti.

«C’est tout ce qui va à l’encontre du projet de modernisation, de réforme sociale chinoise qui est concerné.»

Rémi Castets, politologue

Aujourd’hui, les conséquences du contrôle tous azimuts visant а éradiquer tout ce qui entre en dissonance avec le modèle de modernisation du Parti dépassent largement la sphère politique et remettent en question les espaces de liberté de ces minorités, explique Rémi Castets, politologue, maître de conférences а l’université Bordeaux Montaigne.

«Le pouvoir ne fait pas de différence et ne vise pas une ethnie en particulier. Ce qui pose problème ce sont les populations remettant en question la légitimité du Parti et son modèle de modernisation. Pékin veut des minorités obéissantes. Des minorités qui ne contestent pas le projet de construction stato-national chinois et le processus de sinisation qui va avec», explique le politologue.L’objectif? «Parachever la transition d’un empire multiethnique vers un état-nation construit autour de normes et valeurs produites par le Parti.»

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La répression n’est en fait que le symptôme de ce processus, étant donné que le Parti pense qu’il est possible de réformer les esprits par la contrainte. Pour contrôler pleinement le Xinjiang, région riche en ressources naturelles et située au coeur de son projet de nouvelles routes de la soie, Pékin a donc décidé de réformer les «esprits déviants» tout en poussant en avant l’homogénéisation culturelle du pays –composée actuellement de cinquantes-cinq minorités nationales officiellement reconnues, dont 92% de Hans.

«Le gouvernement chinois tente de casser tout sentiment d’identité nationale alternatif au sentiment national chinois. Les Ouпghours ne sont donc pas les seuls visés: c’est tout ce qui va а l’encontre du projet de modernisation, de réforme sociale chinoise qui est concerné, explique Rémi Castets. Les minorités musulmanes sont ainsi particulièrement prises pour cible car dans l’esprit des dirigeants chinois, l’islam est une religion qui délite le ciment national.»

«Pathologiser toute forme d’idée dissidente.»

Rémi Castets, politologue

Si la greffe nationale a pris chez certaines minorités, notamment musulmanes, comme les Huis, d’autres, а l’instar des Ouпghours, ont développé leur propre identité nationale précocement au début du XXe siècle, ce qui explique l’intransigeance de Pékin а leur encontre.

Par ailleurs, tandis que les Kazakhs, ou les Ouzbeks par exemple, peuvent trouver refuge dans un pays –le Kazakhstan et l’Ouzbékistan– les Ouпghours ne sont plus forcément les bienvenus dans des Républiques centrasiatiques, soucieuses de ménager la Chine –dont une part importante de leur économie dépend. L’activisme anticolonial d’une partie des intellectuel·les ouпghour·es jusqu’aux années 1990 et le fait qu’ils et elles soient majoritaires sur ce territoire en font également une menace plus grande pour le gouvernement que les autres minorités de la région.

Quoi qu’il en soit, depuis 2013 et son accession au pouvoir en tant que président de la République populaire de Chine, Xi Jinping a montré la marche а suivre: celle d’une Chine forte, de plus en plus monolithique et tenue grâce а un contrôle de plus en plus étroit.

«Il a décidé de pathologiser toute forme d’idée dissidente. Le gouvernement considère que les valeurs et idées alternatives а celles promues par le Parti sont des idées dangereuses, assimilées а diverses formes de radicalisme qui doivent être traitées pour soigner les esprits contaminés par ces idées», conclut Rémi Castets. Les camps sont alors perçus comme l’ultime moyen de rééduquer les franges des minorités indisciplinées, allant ainsi, au Xinjiang, bien au-delа du peuple ouпghour.

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